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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Les abeilles & la guêpe, François MASPERO

Editions du Seuil (collection Fiction & Cie).

Jean, le grand frère de François Maspero, de sept ans son aîné, est omniprésent dans ce livre. Mort à 19 ans, exécuté par la Gestapo pour ses activités de résistant, vols de papiers d'identité dans les mairies, attentats, il était en même temps un brillant élève de khâgne.

François accompagnait Jean, le dernier jour, sur le chemin. Soudain, François dit à Jean: "Tu as oublié ton pistolet sous le matelas!" Le pistolet qu'il avait pris à un Allemand, lors d'un attentat. Jean retourna à la maison chercher le pistolet, avec son petit frère sur le cadre de son vélo. Puis il repartit seul, avec le pistolet, François pensa qu'il le laissait en plan, ce jour de juillet 1944, en disparaissant pour toujours.

Le père de Jean et de François, sinologue, professeur au Collège de France, membre de l'Institut, et leur mère, furent arrêtés par la Gestapo, ces arrestations n'étant pas étrangères aux activités de résistant de leur fils François. Des camps de concentration, seule la mère revint. Inlassablement, François Maspero interroge, écoute les survivants, ausculte leurs récits, pour savoir quelques bribes de la vie de son père dans le camp de concentration. Son père est l'une de ces abeilles qui, enfermées dans la main qui va les broyer, piquent encore, parce qu'elles aiment la vie. Comme une petite fille espérance.

La relation de ces deux frères, Jean et François, sera un prototype pour toute la vie de François. Jean, pendant les sept années où il est fils unique, dont cinq passées au Japon avec ses parents, est l'enfant très choyé par sa famille, parents et grands-parents. Brillant. Puis voilà que le petit frère François, lorsqu'ils reviennent en France, fait brutalement irruption dans sa vie et la dérange infiniment. Pourtant, nous sentons bien que dans le récit que nous en fait François Maspero, le grand frère se laisse infiniment déranger par le petit frère, n'a pas peur de l'intrusion de cet autre dans le confort de sa vie. Au contraire, il lui dit qu'il l'aime, et l'emmène avec lui, mais ne rate pourtant jamais une occasion de se plaindre de sa nonchalance, de sa paresse, de sa façon irritante pour le grand frère de ne pas encore se décider à prendre de la graine de lui. Mine de rien, François Maspero nous dessine un mode très très intéressant de la relation fraternelle, qui sera son paradigme pour chacune de ses relations à l'autre, dont, à l'exemple de son frère, il n'aura pas peur.

Jean, déjà à l'adolescence, espère une nouvelle humanité pour l'après-guerre. Et c'est quelqu'un qui est décidé à aller jusqu'au bout. Mais il laisse en plan son petit frère, et François va avoir besoin de toute sa vie pour laisser germer en lui la graine qu'il a prise à son grand frère disparu trop tôt, sans lui montrer le chemin.

Toute sa vie, se présentant comme quelqu'un qui ne sait pas faire par exemple le métier de libraire et d'éditeur, de libraire-éditeur, apprenant tout sur le tas et des autres, il n'aura de cesse dans ses combats (guerre d'Algérie à propos de laquelle il publie et vend des livres osant parler de la torture et qui seront saisis, Cuba, Bolivie, Yougoslavie, Kosovo) de titiller tous les grands frères choyés ayant peur de l'autre, des petits frères dérangeants qui pourtant voudraient simplement prendre de la graine d'eux, des grands frères qui préfèrent les massacres, les purifications ethniques, les marchés financiers. Partout où il constate sous ses yeux désolés que le grand frère, par peur de l'autre, du petit frère dérangeant ses habitudes, son confort, ses certitudes, ses intérêts, préfère l'indifférence, la torture, le massacre, la misère, la destruction des infrastructures, François est une guêpe qui pique, même si cela lui vaut, par exemple lorsqu'il est éditeur-libraire de cette manière géniale, résistante, risquée, généreuse, beaucoup de démêlés avec la justice et de livres saisis. La joie qu'il a à se rendre en Algérie, invité par ses amis Algériens si accueillants pour le Français qu'il est (le "François") même au plus profond de leur détresse (à côté de ce qu'ils vivent, dans cette Algérie qui assassine et dans laquelle plus aucune infrastructure ne fonctionne, où il faut avoir des relations et de l'argent servant à payer des pots de vin sinon tout est impossible, ce qu'a vécu le petit François pendant la guerre n'est rien, il était finalement presque heureux à côté de ce que vivent les Algériens, de ce qui se passe en Yougoslavie, au Kosovo, ailleurs) vaut bien qu'il soit une guêpe qui n'arrête pas de piquer. Lui le Français, le "François", qui n'a pas peur de l'autre qui fait irruption dans sa vie, de cet autre qu'il reconnaît comme frère. Aller jusqu'au bout, c'est ça. Et cela fait un beau livre.

Alice Granger Guitard

1 décembre 2002