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A propos de On ferme, Philippe MURAY
Editions Les Belles lettres.


Un roman, ce n'est pas la même chose qu'un essai. Dans son roman, Philippe Muray réussit extraordinairement bien à combiner pulsion sexuelle et pulsion de mort afin que sa vérité à lui trouve satisfaction. L'essai prépare le roman. En particulier, à travers l'analyse systématique du monde festif contemporain dans lequel plus rien ne reste de l'époque historique d'avant, c'est la pulsion de mort qui peu à peu se met à l'oeuvre comme la plus sûre alliée de la pulsion sexuelle. Si, dans l'essai, qui analyse la société actuelle comme celle de l'infantilisation des humains, revenus dans la caverne intra-utérine idéale des images, le sexe est absent, au contraire dans le roman il se faufile tout le temps. De sorte que le monde décrit dans l'essai et introduit dans le roman semble s'imposer comme celui d'après le sexe encore plus que celui d'après l'histoire. Et paradoxalement, ce monde d'après, dont le romancier a minutieusement vérifié, analysé, théorisé l'existence, profite à ce temps sans durée et sans utilité du sexe, lui permet d'en faire durer le plaisir ( la longueur du roman ne témoigne-t-elle pas du désir de l'auteur de faire durer le plaisir de la critique qui s'identifie au plaisir sexuel ? )
Ce que livre Philippe Muray dans ce roman, et qui est très intéressant, c'est comment sa fantaisie sexuelle, absolument singulière ( chacun ne se débrouille-t-il pas à sa façon pour cela, chacun n'écrit-il pas en la matière son propre roman, réussi ou non, son intrigue ? ), réussit à se mettre en acte en exploitant justement notre société contemporaine. Son activité critique incessante, ce n'est pas pour rien. Son roman livre extraordinairement bien comment son économie sexuelle y trouve quand même son compte, comment elle intrigue jusqu'au sexe, jusqu'à la sortie, jusqu'à la coupure, jusqu'à " on ferme " qui est aussi le geste de fermer le rideau de la chambre avant le sexe, ce geste qu'ont les femmes après avoir jeté un coup d'oeil dehors comme pour s'assurer que l'après est bien en place.
Ce roman est traversé par le cataclysme, ce feu qui ravage la Provence, qui peut aussi bien être une métaphore sexuelle. Feu, Mal, sexe.
Ce qui est curieux, c'est que ce cerveau reptilien, cette vieille machine primitive au service de l'espèce, de la reproduction, du collectif, des lendemains qui durent dans le bain festif et émotionnel, n'est pas non plus absent de ce temps sans durée du sexe. Il se manifeste tel un serpent se faufilant sous les jupes, curieux des dessous des femmes, des broussailles et orifices intimes. Les hommes de ce roman cherchent tel un serpent à s'échapper par le trou ( le sexe pour rien d'autre que lui-même, dans le secret, la clandestinité ) dans le mur de la connerie, le trou dans le monde, trou de lumière (de feu) dans le mur.
De même, l'activité critique par laquelle l'auteur analyse le monde contemporain infantilisé, complètement changé par la subversion philanthropique, devient la même chose qu'une activité érotique lorsqu'elle a pour objet Bérénice, qui incarne la femme d'aujourd'hui, et dont les autres femmes du roman sont des aspects particuliers.
De même aussi, le désir de l'homme de continuer le plus longtemps possible sa belle histoire d'amour avec sa Bérénice primordiale , d'immortaliser cette femme d'aujourd'hui dans l'instant, de la garder dans le secret, dans la clandestinité, comme trou dans le mur, comme trou dans le monde, comme intérieur hors de ce monde, entre étrangement en résonance avec le désir des humains contemporains de retomber en enfance dans la fête perpétuelle, la sécurité partout, la loi prévenant tout, quelque chose de totalisant comme une matrice.
Les multiples entraves que la pensée critique dénombre infatigablement entrent en résonances avec les maux dont se protéger dans cette société matriarcalisée au maximum.
Les plaisirs du sexe, qui serpentent à travers tout le livre, répétitivement, ont pour écho contradictoire le principe de plaisir devenu principe de réalité dans le monde d'aujourd'hui. Le sexe se glisse à l'intérieur de l'instant mouillé et brûlant comme les humains en rollers glissent à travers la ville californisée.
Le malentendu total entre elle qui cherche des lendemains sans aventures et lui qui cherche des aventures sans lendemains est indispensable pour qu'ils s'entendent à la perfection. Pour que roman sexuel puisse s'écrire. L'instant du sexe pourrait-il se vivre dans le " on ferme " de sa clandestinité sans le " on ferme " de l'après sans histoire et sans sexe qui fonctionne comme une pause éternelle, et qui fonctionne peut-être aussi comme une transposition visuelle, festive et émotionnelle du sexe invisible et sans durée.
Alors, la question de la paternité apparaît autrement. Elle s'inscrit dans le malentendu. L'apparition des enfants, et l'infantilisation des adultes dans le monde d'aujourd'hui, ne seraient-ils pas la réponse des femmes avec la complicité tacite des hommes face à la catastrophe qu'est l'impossibilité de garder l'instant primordial rejoint par le sexe ?
La positivité obligée de notre monde comme mémoire infidèle, altérée, de son négatif voluptueux et impossible à garder ? Les hommes n'arrivent certes pas à reconnaître dans les enfants et l'infantilisation des moeurs la visualisation et la réalisation corporelle de l'instant de plaisir sexuel à immortaliser, mais il y a pourtant une bien étrange filiation, qui ne serait admise qu'à partir du rôle de beau-père ( accent mis sur le sexe avec la femme se distinguant de la mère ) qui accepte même de faire le clown avec ses beaux-enfants.
Dans ce roman, les femmes désirent des enfants malgré les hommes, voire sans les hommes avec la procréation artificielle, comme réponse catastrophique, contradictoire, à ce qu'elles ont entendu du désir d'immortaliser l'instant sexuel commun à lui et à elle, une réponse inadéquate, dérangeante comme l'irruption des enfants dans la chambre de l'amour, comme l'éternité festive face à l'immortalité irrenonçable. Les femmes assumant la perduration dans le visible, et de manière absurde car infantilisante, du désir commun aux hommes et aux femmes de garder toujours ce qui ne peut pourtant pas durer, ce dont lui et elle sont séparés en dehors de ces instants voluptueux.
En ce sens, l'homme est responsable, il y a paternité car il y a une filiation, une sorte de ressemblance impossible à reconnaître tellement il y a altération, il y a chamboulement, entre le voluptueux état de jouissance sexuelle et le bain infantile dans la fête perpétuelle. La transposition est extrêmement imparfaite, d'où l'insistance du pathos, de la sensation dominante d'être des victimes à protéger, sécuriser, biberonner, promener comme des touristes à travers des pays matricialisés par la culture uniforme et humanitaire, emportés par le flux d'une musique envahissante et impossible à refuser.
L'homme fait le clown, avec son nez rouge, pour amuser les enfants et les malades d'une manière qui rappelle étrangement ses contorsions de serpent d'amour.
Donc, ce roman pourrait se lire sur deux faces dont l'une est dans la filiation de l'autre, celle du sexe et celle d'après le sexe, celle de l'histoire d'amour et celle d'après l'histoire d'amour où bien sûr triomphent le neutre, l'indifférencié, l'androgyne et la matriarchie puisque c'est un temps d'après le sexe et d'après la différence des sexes où l'homme et la femme devaient avoir un rôle différent ( elle voulant un lendemain sans aventure et lui voulant une aventure sans lendemain ) pour qu'ils puissent s'entendre pour l'écriture du roman de la vie.
Un monde contemporain qui s'est bâti extrêmement près de la scène originaire plutôt que primitive, et qui reste encore dans cette zone-là, entièrement dans le mimétisme imparfait de cette scène qu'il voudrait garder dans sa trahison-même. Pour cette raison-là, peut-être, tellement régi par la bisexualité infantile.
Un roman qui raconte le monde contemporain comme encore dans la queue de l'acte sexuel invisible, comme cette histoire d'amour qui se défaisait dans un monde qui se refaisait.

En lisant ce roman de Philippe Muray, j'ai tout de suite trouvé qu'il y avait quelque chose de différent par rapport à ses essais. Autre chose. J'ai essayé par ce texte de dire ce que j'y entendais d'autre, à savoir qu'Homo criticus parle à partir du temps invisible du sexe, et qu'il n'est peut-être pas si éloigné que ça, en matière de paternité, d'Homo responsabilis.

Alice Granger