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Alice GRANGER-GUITARD

A propos de L'enfant porté, Aldo NAOURI

Editions du Seuil.

Aldo Naouri, médecin pédiatre pas comme les autres, un vrai personnage, s'interroge sur les raisons profondes qui l'ont fait choisir de rester dans cette profession malgré la forte tentation de devenir psychanalyste. Son expérience personnelle de la psychanalyse a sans doute imprimé une sorte de déviation, d'écartement, de différence dans son exercice de la médecine d'enfant. Mais, à le lire, j'ai la nette impression que c'est encore autre chose qui a, dès son installation, comme "altéré"(entendre le mot "autre"), comme "parasité" son scrupuleux professionnalisme. Une sorte d'insatisfaction, d'impression sourde que quelque chose, dans cet exercice scrupuleux de la médecine d'enfant, était laissé de côté. Une exclusion qui l'interpellait lui, personnellement. Une sorte de tiers exclu se mettait en travers de son exercice pourtant si scrupuleux, sous forme de non satisfaction.

Aldo Naouri est un bon médecin, qui ne dénie absolument pas les progrès énormes du Savoir médical, et s'y assujettit. En tant que médecin, il se reconnaît comme exécutant, comme technicien supérieur par rapport à ce Savoir qu'il associe cependant au pouvoir. Mais, dès le début, il s'aperçoit que ce Savoir et ce pouvoir, que cet exercice spécial du pouvoir qu'est cette médecine devenue si scientifique qu'on pourrait envisager un médecin-ordinateur, n'ont pas tout pouvoir sur ce qui se présente, à travers le corps prématuré de l'enfant, comme un problème de santé. Dès le début, Aldo Naouri se rend compte qu'il y a un "reste" sur lequel la toute-puissance comme maternelle du Savoir médical bute, sourde. Le tiers exclu de ce Savoir médical auquel il s'est pourtant assujetti depuis le début de son exercice de la médecine, c'était ce "reste". Et c'était aussi l'enfant, mais pas seulement l'enfant réduit à son corps malade, à l'objet de la médecine, mais l'enfant qui arrive dans une famille et révolutionne tout l'équilibre de cette famille, une arrivée qui fait parler aussi les membres de cette famille, une arrivée qui remet en chantier l'histoire de cette famille, une arrivée qui est aussi une ouverture par rapport aux impasses, aux répétitions morbides, une arrivée qui est une porte qui s'ouvre, et qui ne doit pas être une porte qui se ferme une fois encore par surdité. L'enfant, parce que sa forte prématurité le rend totalement dépendant du parent (le parent, c'est l'ensemble des parents qui s'occupent de lui en même temps qu'ils sont dérangés par lui, arrachés par lui à leur confort, à leur immobilité, à leur équilibre, avec violence) qui le "porte". Voilà le mot important, le mot-clef mis en relief par Aldo Naouri, "porte", d'où il tire la notion de "portance" et de "phorie".

Aldo Naouri est un pédiatre qui a remarqué que quelque chose distingue absolument la consultation pédiatrique des autres consultations médicales: ils sont trois, le médecin, le parent (qui peuvent être plusieurs) et l'enfant, qui est le tiers, le fameux tiers. Cet enfant est "porté". La façon dont il est "porté" est très importante, à travers lui le parent parle, ce que le parent dit est aussi à écouter, l'enfant porté est porteur d'une histoire familiale en train par lui d'écrire un nouveau chapitre, ou de tenter de l'écrire.

Pour pouvoir écouter ce reste (que le Savoir médical ne prépare absolument pas à écouter car c'est quelque chose de singulier, de changeant, de différent avec chaque enfant et chaque famille, parce que cela ne se laisse pas objectiver en objet scientifique saisissable, parce que c'est quelque chose qui, en fin de compte, glisse dans la transmission généalogique, quelque chose qui est au cœur du désir d'enfant, un reste indispensable à la poursuite de la vie, tension qui exige la remise sur le métier à chaque passage de génération, imperfection qui empêche l'immobilisation) Aldo Naouri dit que, à côté de l'assujettissement indispensable au Savoir médical qui va s'occuper du besoin du corps malade, il faut l'ignorance, qui est ouverture à ce qui se dit d'absolument singulier dans la demande et de l'enfant et du parent, demande qui est de l'ordre du désir, demande qui "porte" sur la porte qu'est l'enfant dans l'histoire jusque-là un peu ronronnante de la famille, qui "porte" sur le pari d'ouverture qu'est cet enfant, qui "porte" sur l'espoir qu'il incarne par la violence révolutionnaire que sa seule présence apporte. Le parent porte cet enfant au regard, à l'investigation sensorielle du pédiatre, docteur est-ce que l'espoir que cet enfant porte, incarne, n'est pas en danger d'être porte qui se referme brutalement devant nous, parce que la pulsion de mort voudrait maîtriser la violence qu'il imprime dans notre vie chamboulée?

Aldo Naouri, dans son cabinet de pédiatrie, est très doué (un véritable artiste) pour distinguer rigoureusement, à chaque consultation, pour chaque enfant porté par son parent, ce qui est de l'ordre du besoin (le problème de santé dont le Savoir médical va "pouvoir" s'occuper, amenant la normalisation, faisant taire la perturbation) et ce qui est de l'ordre de la demande (qui ne concerne pas le Savoir médical, mais qui, curieusement, vient quand même défier ce médecin, vient lui dire "on va voir si vous aurez le pouvoir bavard de me clouer le bec"). En somme, il se trouve à chaque cas confronté à l'oscillation entre la pulsion de mort (qui s'attaque à l'enfant porté comme enfant malade, enfant-porte-qui-se ferme, enfant aussi cible de cette pulsion de mort qui tente de maîtriser ce chamboulement violent qu'il a introduit dans la famille, pulsion de mort qui essaie son pouvoir de le faire taire, de le rendre gentil comme un enfant idéal, d'en faire un enfant qui ne dérangerait pas, sur-mesure comme une poupée ou un baigneur, un enfant-éponge, pulsion de mort qui tente de faire du médecin le complice de l'engeance maitrisante pour le rendre non dérangeant, pour le faire porte-qui-se ferme par rapport à la perturbation qu'il provoque) qui met réellement cet enfant en danger de mort, et la pulsion de vie qui se manifeste par cet enfant qui force sa famille à se remettre en question, à écrire un nouveau chapitre, cet enfant insupportable comme la vie qui passe d'une génération à l'autre, comme cette insatisfaction indispensable à la remise en chantier et donc à la poursuite transgénérationnelle de l'histoire, ce reste insoignable justement, qu'il ne faut justement pas soigner parce que c'est un germe, c'est comme le désir qui court et auquel nulle mère ni aucun pédiatre complice de son fantasme de toute-puissance ne peut mettre un terme par une sucette dans la bouche.

Aldo Naouri est cet exceptionnel pédiatre qui, tout en étant scrupuleusement (c'est vraiment un médecin scrupuleux) attentif au danger de mort qui menace le corps de l'enfant qui "lui" est porté, est encore plus attentif à ce qui est insoignable dans cet enfant. Attentif à ce qui, en aucun cas, ne doit être soigné car ce serait comme stériliser cette graine de vie qui se transmet de génération en génération, ce serait comme une complicité médicale dans un infanticide symbolique perpétré sur ce qui incarne, là sous ses yeux et entre ses mains, la palpitation de la vie qui se poursuit, qui échappe, qui n'a pas faim du biberon qui fait taire par la totalité repue, qui veut rester sur sa faim, sur son désir, car c'est la seule façon de se perpétuer, de se transmettre, c'est ce qui est à l'origine du désir d'enfant sans doute. En somme, Aldo Naouri est un pédiatre qui ne se fait pas piéger en redoublant par sa prescription complice le fantasme maternel d'une toute-puissance capable de totalement (totalitairement) satisfaire son enfant au point que, toujours repu et vraie éponge avalant tout goulûment, il ne dérange plus. Le dérangement, c'est la vie.

Entre les lignes, nous entendons l'insolite glissement entre l'enfant porté et l'enfant qui se porte bien donc l'enfant qui, comme la vie qui court de génération en génération en la refaisant germer et fleurir et donner des fruits à chaque fois, échappe au plein pouvoir maternel et à sa prescription supposée clouer le bec. Soigner en repérant la pulsion de mort à l'œuvre surtout, mais aussi, ne pas soigner ce qui ne doit jamais l'être, ce reste d'insatisfaction, cette sorte de douleur vitale, de tension, de tiers batailleur ne se satisfaisant de rien sauf du désir qui s'échappe, qui glisse des mains qui voudraient tout faire bien pour que tout baigne et qu'il n' ait plus rien à dire. Aldo Naouri doit en savoir quelque chose sur le fantasme de toute-puissance maternelle qui est dans l'air du temps, où il s'agirait que tout baigne toujours parfaitement pour les enfants et pour tout le monde s'identifiant aux enfants, alors que l'état du "tout-baigne" c'est l'état du fœtus, du non-né éternisé, c'est la pulsion de mort victorieuse.

J'ai entendu Aldo Naouri raconter avoir dit à une mère, qui lui reprochait de l'écouter elle et de ne pas s'être occupé encore de l'enfant, que lui était un pédiatre qui ne s'intéressait pas aux enfants…Face à une mère qui voulait qu'il soigne l'insoignable chez son enfant, cette chose qui faisait qu'il se portait bien à côté du fait qu'il était porté par sa mère dans ce cabinet de médecin, Aldo Naouri était ce médecin qui laissait s'échapper d'entre les mains de la pulsion de mort cette vie insoignable, ce reste en demande comme une bouteille à la mer, ce qui va palpiter sans avoir besoin du Savoir médical. Paradoxalement vraiment médecin dans cet acte sacré de reconnaissance de ce qui échappe à son pouvoir et à son savoir, et qui est aussi en lui, ce quelque chose qui, comme le désir, répugne à ce que des mains oblatives s'en occupent à la perfection. Désir d'échapper à la mère juive? Echo trouvé en lui de ce qui s'est échappé? Trace écrite dans le corps non seulement de la qualité de la portance du début de la vie, qui sert d'étalonnage pour toute la vie, mais aussi trace de cette bataille corporelle et psychique pour "se" porter bien en se démarquant du fait d'être porté, ce "être porté" ne restant plus que comme unité de mesure pour bien se porter, l'échappement étant un deuil à faire.

L'enfant porté, la portance du commencement. Je me porte bien. Ou mal. Porte. Ouverture. Porte qui s'ouvre. Porte qui se ferme. Porte qui s'ouvre et se ferme. Porte qui bat.

Comment bien se porter? D'abord être parfaitement porté? Ou imparfaitement? C'est bizarre: la portance c'est aussi la mise sur la croix de la jouissance totale. Et la Pietà, c'est la déposition, c'est la "déportance", Marie qui dé-porte son fils à Saint-Pierre de Rome.

Cette histoire que j'ai entendue. Aldo Naouri avait invité au restaurant Silicea. Enorme contraste entre les deux corps, à la table. Lui plutôt corps de bon vivant, aimant manger, juif de l'Afrique, Libye, extrêmement attentif tout en mangeant avec gourmandise. Il l'avait observée comme un enfant porté par elle-même à son cabinet. Elle très frêle, aspect fragile, petits os, et, a-t-il dit au tournant de la conversation, une si grande fidélité à la mère. Elle parle et oublie de manger, c'est si étrange elle reste sur sa faim, elle parle dans son regard à lui, non merci pas de beurre sur le pain, elle aime cela pourtant, mais sans doute était-ce important de ne pas manger totalement, qu'il y ait du reste. Souriante. Très vivante et très frêle, très fragile. Cette image qui passa devant ses eux, tandis qu'elle regardait Aldo Naouri, l'Africain à côté d'elle: un autre juif, Calabrais, énorme comme un sein, donnant culturellement à manger à tant de gens culturellement affamés de se faire connaître et reconnaître, qui il a des années regardait la maigre Silicea avec un air de dégoût, c'était évident qu'il pouvait avoir faim de tout sauf d'elle et cela l'amusait tant, Silicea. Silicea était plutôt Sainte Catherine de Sienne et ses incroyables oxymores, l'arbre mort et l'arbre de vie, le chien et le loup, le Christ sur la croix de son relief bien visible dévoré par les loups de l'envie, Silicea n'était pas du tout Sainte Thérèse d'Avila ne rêvant que de faire échec et mat au roi divin par la Dame. Ce n'est pas qu'elle est anorexique, Silicea, elle est même capable d'organiser chez elle de formidables repas de famille et c'est elle qui prépare tout, mais elle a une façon de rester sur sa faim… Silicea, elle n'était sûrement pas un bébé qu'on aurait aimé manger toute crue. Déjà frêle. Prématurée. Bavard, il s'appelait, le docteur arrivé trop tard, elle était déjà là. Bavard répétait, répétait, elle va mourir. Comme si être docteur c'était annoncer la victoire de la pulsion de mort… Bavard… Réponse: la vie. Silicea toujours aussi frêle, mais sans doute portée dès le commencement comme la porte ouverte, comme une sorte de pharmakon qui allait pouvoir jouer le rôle réparateur juste le temps qu'il faudrait et qui la libérerait tellement une fois ceci payé (Silicea sait si bien que la naissance d'un enfant n'est pas gratuite, que le seul moyen d'être libre c'est de s'acquitter de ce pour quoi on est né dans telle famille, que l'enfant contrairement à ce qu'on croit ne baigne pas dans la gratuité des choses). Aldo Naouri parlait. Silicea parlait. La province. L'Afrique. La psychanalyse. Une très belle rencontre, à ce qu'on m'a dit. Silicea, c'est elle qui me l'a dit, se sentait joyeuse. Elle pensait au Docteur Bavard, et au fait que pendant toute son enfance elle n'avait jamais eu besoin du docteur, pas besoin de ses gestes de docteur examinant son corps malade, car elle n'était jamais malade de ces maladies nécessitant la prescription, des tisanes de grand-mère et de rares médicaments chez le pharmacien suffisaient, tandis qu'insoignable était son aspect corporel fragile. Fidélité incroyable à la mère? A la grand-mère, il faudrait dire. Non, à la mère paradigmatique. Notion chère à Aldo Naouri. Personne, dans l'entourage féminin de Silicea nourrisson, n'était maternel au sens où nous l'entendons aujourd'hui. C'était à la fois la présence absolument toujours là, ne manquant jamais, et une façon de laisser filer (le fil de la vie), une façon de ne jamais avoir peur qu'elle puisse mourir, une façon de laisser la bataille se faire, de laisser les défenses immunitaires s'organiser. La mère paradigmatique? C'est la configuration familiale qui l'a faite. Silicea, le formidable soleil dans la vie d'un vieux couple de grand-parents, cadeau réparateur de leur fille, façon d'ouvrir la porte pour partir en laissant à la place le pharmakon réparateur de l'abandon, l'enfant porté, là, c'était vraiment une porte qui s'ouvrait. Silicea était très précieuse, elle était la vie en train de tout doucement filer pour ce couple de grand-parents, par sa seule présence elle s'acquittait auprès d'eux de ce pourquoi elle était née, elle fallait donc qu'elle vive, tout le monde y avait grand intérêt, et ce n'était pas le Dr Bavard qui pouvait avoir raison. Silicea était là dans son rôle réparateur jusqu'au moment où la mort, à un âge respectable, de ses grands-parents mère paradigmatique la laissèrent quitte de toute dette. Elle s'était acquittée. Elle pouvait filer. Batailleuse dans sa fragilité-même, et dans l'immense difficulté des choses. La mère paradigmatique, c'est une notion très curieuse. C'est une mère qui finit par disparaître, totalement dévouée à son enfant, mais comme oubliant de continuer à vivre, partant avec l'enfance de l'enfant, avec les enveloppes placentaires on pourrait dire. La mère paradigmatique de Silicea, c'était l'âge de ses grands-parents qui l'avait donnée à Silicea, cet âge de la retraite qui faisait qu'à part la présence de l'enfant ils n'avaient rien à exiger d'autre d'elle (que l'émerveillement, jamais gaga) puisqu'ils savaient qu'ils ne seraient plus là quand elle serait adulte. Cette mère paradigmatique s'en est allée en même temps que Silicea est devenue adulte. Aucun sentiment de culpabilité soulevé par cette mort. Mais quitte. Silicea quitta Aldo Naouri joyeuse, en disant, il paraît (ou bien en le pensant très fort) qu'elle se portait bien, que du Docteur Bavard elle n'avait toujours pas besoin. Depuis, j'ai entendu parler de cette Silicea. Elle semble très douce, et en même temps elle est, disent ses proches, tellement insupportable, la vie n'est pas de tout repos avec elle, vous croyez que tout est calme, ronflant, équilibré, prévisible, et à l'improviste, un petit grain de sable de rien du tout que personne n'a remarqué sauf elle, et c'est le tremblement de terre comme la venue d'un enfant ils disent, envie de la faire disparaître, de n'en rien savoir d'elle, puis cela s'apaise jusqu'au prochain chapitre, aucun espoir que cela se soigne. Silicea, c'est l'insoignable. Les Docteurs ne l'aiment pas. Et réciproquement. En même temps qu'elle s'avère insupportable, et qu'elle laisse se mettre en relief et se porter bien un désir que rien ne semble pouvoir satisfaire, portant à la lumière ce qui cloche à ne plus pouvoir le taire une seconde de plus, Silicea est aussi un soleil qui arrive dans des vies assombries, elle est une porte qui s'ouvre, permettant aux histoires d'écrire d'autres chapitres. Elle a un côté joker, cette Silicea. Quand les gens n'ont plus les cartes qu'il leur faut pour jouer gagnant, voici Silicea la carte joker.

Alice Granger-Guitard

17 avril 2002