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Bord de mer
de Véronique Olmi


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Alice GRANGER GUITARD

A propos de L'enfant bien portant, Dr Aldo NAOURI

Editions du Seuil. 2004.

 

Ce livre de plus de 600 pages n'est pas seulement un précieux ouvrage de pédiatrie, dans lequel le Dr Aldo Naouri a condensé quarante ans d'une pratique médicale exceptionnelle, comme s'il voulait qu'il en reste des traces inoubliables.

Ce livre s'adresse à la mère. Comme l'indique le titre de l'introduction: "A vous, nouvellement mère". Les bébés n'en finissent jamais de naître, heureusement pour l'espèce humaine qui ainsi continue, et, osons le dire, grâce à eux, Aldo Naouri peut n'en plus finir aussi de rester face à cette mère, qui se réitère par chaque nouvelle mère, passionnément.

Face à cette mère, le pédiatre Aldo Naouri se fait le porte-parole du bébé, de l'enfant, et de l'enfant que nous avons tous été face à notre mère.

Par sa croissance, par ses symptômes, par ses maladies, par ses cris, par sa voracité ou par sa non voracité, par ses caprices, l'enfant parle, c'est du langage, et Aldo Naouri fait arriver cette parole à la destinataire. D'une certaine manière, à travers chacun de ces bébés, de ces enfants, Aldo Naouri nous semble avoir réussi à rester cet enfant qui, par son corps en train de grandir, par sa façon de représenter par des symptômes des problèmes qu'il sent littéralement et qui se sont focalisés sur lui comme s'il était un enjeu tellement énorme, par la singularité de ses manifestations diverses, parle à sa mère. Comme si, à travers ce livre, il avait voulu aussi faire cadeau à cette mère des moyens d'entendre la langue de son enfant. Langue qui s'invente, du côté enfant, par le fait d'être toujours malade ou de ne l'être jamais, de résister aux infections ou le contraire, d'être malade toujours à un moment précis, d'être dans une fratrie celui qui est souvent malade et les autres enfants non, ou bien le contraire, d'avoir une maladie qui entre en résonance avec la même maladie qui emporta un membre de sa famille maternelle ou paternelle au même âge que lui. Langue qui se constitue comme singulière pour chaque enfant, car les symptômes, le fait d'attraper des infections par exemple, cela ne va jamais de soi, il y a produite au niveau du cerveau une molécule permettant d'y résister et qui est sous dépendance affective.

C'est-à-dire que la santé et la maladie, dès le commencement de la vie, c'est quelque chose de très complexe, la résistance immunitaire pouvant être très liée à un environnement émotionnel, la maladie pouvant être aussi une façon de dire non, ou bien au contraire être la confirmation par l'enfant qu'il est bien, par son symptôme qui est identique à celui d'un membre disparu de sa famille, membre de la lignée familiale, pris dans la fatalité de son histoire ou bien étant le réparateur attendu. On peut même entendre, dans la logique d'une histoire familiale, que la seule façon de prouver qu'on est soi-même arrivé à la hauteur d'un membre vénéré de cette famille mort jeune autrefois c'est de mourir à son tour jeune, afin que par sa mort cette personne réussisse enfin à supplanter le mort précédent.

Le titre du livre est intéressant: il s'agit de l'enfant bien portant. Pas de l'enfant malade. L'enfant bien portant serait-il celui dont la mère comprend bien la langue qu'il parle, jusque dans chacune de ses subtilités, jusque dans l'expression de chacune de ses résistances, jusque dans le meurtre que chaque enfant doit accomplir de l'image idéale de lui que sa mère a fantasmé pendant sa grossesse, jusque dans les renoncements que cet enfant doit accomplir afin d'accéder sans se retourner à l'étape ultérieure de sa maturation corporelle et psychique?

Ce livre est donc un recueil extrêmement précieux, exceptionnellement riche, très fin, méticuleux de conseils pratiques adressés à cette mère, y compris celui de veiller à bien faire passer dans son discours à son enfant une présence paternelle vivante et séparatrice sans laquelle son enfant aura toutes les difficultés du monde à la quitter réellement, c'est-à-dire psychiquement, condamné à ne vénérer qu'une seule femme au monde, sa mère, tout en ayant l'air, bien normalement, de s'intéresser à un conjoint, un compagnon, une compagne, qui, eux, ne seront choisis que parce que leur personnalité ne fera jamais courir le risque à cette mère d'être détrônée.

Pour chacune des questions pratiques qu'une mère peut se poser, allaitement au sein ou au biberon, sommeil, maladies, croissance, éveil, toilette, vaccination, bouleversement provoqué par l'arrivée de l'enfant, quand reprendre les rapports sexuels, peut-il dormir ou non dans la chambre de ses parents, peut-il être emmené par ses parents dans leurs sorties, comment soigner les fesses rouges, faut-il faire à tout prix baisser la fièvre, comment s'apercevoir qu'un enfant est malade, à quel âge peut-il manger comme ses parents, faut-il ou non un pèse-bébé, etc…Aldo Naouri fait don d'un conseil, d'une information.

Par ce livre, il répond toujours présent face à l'inquiétude de la mère, en lui disant qu'elle seule sait, comme d'instinct, ce qu'il faut faire pour son enfant. Il insiste sur le fait que le corps de l'enfant et le corps de la mère se comprennent au quart de tour, que par son corps la mère, lorsqu'elle le prend, ou par son odeur, parle à son enfant, par exemple lui dit son stress ou bien son harmonie, parce que le système nerveux immature de l'enfant, dont les nerfs ne sont pas encore gainés de myéline, le rend hypersensible aux moindres variations toniques du corps de sa mère. De même le corps de l'enfant parle au corps de la mère, une communication se fait directement de corps à corps.

Le pédiatre si méticuleux, si passionné par cette relation encore si fusionnelle entre le bébé et sa mère, relation qui semble rester toujours sous la coupe d'une relation originaire gestationnelle biologique, saisit au quart de tour l'inquiétude de cette mère s'apercevant que son bébé diffère de ce qu'elle avait pendant sa grossesse fantasmé, qu'il y a un écart entre ce qu'elle avait imaginé qu'il avait besoin et ce dont il a réellement besoin. A la fois il y a une relation de type fusionnel, de type biologique, entre eux, par exemple la bouche du bébé étant littéralement une partie du corps de sa mère, et d'autre part cet enfant est un étranger, un autre humain, que sa mère doit adopter, et vice-versa, cet enfant glissant hors de l'image que sa mère se faisait de lui comme d'une enveloppe placentaire, cet enfant commettant le meurtre de cet enfant idéal que sa mère avait fantasmé.

Aldo Naouri souligne à quel point il est important que cet enfant qui arrive dans l'environnement familial, qui est si bouleversant, qui exige tant de sollicitude et de dévouement de la part de sa mère, qui met à l'épreuve la solidité du couple, qui met en évidence à quel point la mère est mieux préparée que le père pour s'en occuper si bien que c'est elle qui a le meilleur rôle, ne doit être qu'un hôte de plus dans la maison. En aucun cas, il ne doit être placé au centre de tout, dans un statut privilégié par rapport aux autres.

Aldo Naouri se place là où s'entend le mieux l'angoisse de la mère par rapport au fait que son enfant court un risque de mort si elle ne sait pas bien faire. Il se place là où il entend la mère dire que, sans elle, l'enfant meurt. Qu'elle a donc une certaine toute puissance sur lui. Que, d'une certaine manière, une fois hors d'elle, peut-être le voit-elle comme, en puissance, mort, et elle qui sait le retenir in extremis dans la vie. Qui se sent coupable de ne pas être assez bien alors qu'elle s'imagine et se veut parfaite, idéale. Qui se sent fautive de ne plus l'envelopper aussi bien que lorsqu'elle l'avait en elle.

D'une certaine manière, ce pédiatre ne s'occuperait-il pas uniquement, à travers les milliers de questions que posent à sa mère l'élevage d'un enfant, de cette angoisse de mort qui saisit la mère? Et il lui dit: l'enfant est costaud, il a des ressources incroyables, il ne se laisse jamais mourir de faim, etc…L'éternelle question de la bouteille que l'on voit à moitié vide ou à moitié pleine. Le nouveau-né que la mère a poussé hors d'elle, après que le bébé ait donné lui-même le signal que le moment d'en finir avec le temps de la gestation était arrivé, celle-ci peut le voir, avec un sentiment de culpabilité, comme une bouteille à demi vide, et heureusement qu'elle est là sinon elle se viderait encore plus de sa vie au point que ce serait la mort. Bouteille à demi vide, c'est-à-dire qu'elle remarque en premier plus le signe de la mort que le signe de la vie. Et elle va s'angoisser à l'idée que sa toute-puissance ne puisse plus suffire comme elle suffisait au temps de la gestation. En tout cas, en voyant le bébé comme une bouteille à demi vide, métaphore de son état d'immaturité, elle imagine que seule une relation se poursuivant après la naissance sur le même mode qu'au temps de la gestation peut le sauver, le faire vivre. Elle va émotionnellement incarner le dévouement infini de la mère paradigmatique capable de retenir du côté de la vie son enfant au bord du gouffre de la mort…ou du gouffre de la naissance.

Ou bien cette mère peut voir son bébé comme une bouteille à moitié pleine, c'est-à-dire voir en premier lieu le signe de la vie et non pas celui de la mort. Elle voit ses ressources à lui, son énergie, même encore à élever elle le voit déjà un peu parti pour sa vie à lui, ce qui est la vérité puisqu'il n'est plus en elle. Cette mère-là, il me semble, va vivre l'aventure nouvelle qu'est l'élevage de son enfant comme une fonction vide, très différente de l'aventure gestationnelle, toujours à l'écoute de ce que dit cet enfant bouteille à moitié pleine qui continue à se remplir.

Aldo Naouri écrit que la mère doit être comme un chauffeur de taxi qui conduit son passager là où celui-ci lui a demandé d'aller, c'est-à-dire là où il sera apte à être un membre responsable à part entière de la communauté humaine, elle doit être un chauffeur de taxi qui sera capable de lui offrir une course en voiture harmonieuse, efficace, et faisant découvrir des paysages, des quartiers. La métaphore du chauffeur de taxi est intéressante, puisqu'elle désigne la mère comme quelqu'un qui ne met pas le passager dans sa voiture pour le garder pour elle, ni qu'elle lui impose son désir à elle, c'est le désir du passager qu'elle doit écouter, et c'est elle qui sait le chemin pour arriver à destination. La course en taxi n'ayant en fin de compte qu'un seul but, le sortir réellement d'elle, comme le passager quitte la voiture sans regret, arrivé là où il voulait aller, c'est-à-dire dans sa vie à lui, qui n'est en aucun cas, sauf complications, une métaphore de vie intra-utérine. Là où il va, sa mère n'est qu'un membre parmi d'autre de la communauté humaine, et elle aussi est sortie de son rôle comme si elle sortait de sa matrice, se mettant au monde.

Une médicalisation trop excessive de la puériculture, écrit Aldo Naouri, entretient un sentiment de toute-puissance, entrant en résonance avec le fantasme maternel de savoir tout bien faire pour son enfant et avec le discours social allant dans le même sens, de sorte que, imbibé dans ce milieu-là, le bébé est parfaitement bien préparé à vivre dans la société de consommation! La bouteille à moitié vide, il faut la remplir des bonnes choses, le bébé vorace qui engloutit toujours tout bien fait plaisir à sa mère confirmée dans son savoir tout mettre bien dans son sein ou son biberon. Sauf que, avec une mère voyant la bouteille toujours à moitié vide qu'elle est obsédée de remplir de bonnes choses, une mère hantée par l'angoisse de mort et par son sentiment de toute puissance, persuadée que la vie c'est elle qui ne cesse pas de la transfuser à son enfant…en puissance mort car hors d'elle, il faudrait que le bébé en question fasse comme Mithridate. Comment s'immuniser contre quelque chose de si ambivalent que c'est du poison, finalement? En en consommant un petit peu chaque jour. Pour développer une résistance, pour s'écarter.

Moi, j'aime bien la métaphore du taxi. Et celle de la bouteille à moitié pleine que j'y ajoute. Parce qu'elles introduisent une sorte de subversion dans l'aventure de mère. Lorsque nous lisons Aldo Naouri, longtemps nous avons l'impression que, quand même, cette fonction-là est une fonction pleine, tellement le personnage de la mère est paré de toutes les valeurs. Mais la métaphore du taxi, les choses qu'il dit sur le père dans le discours de la mère à son enfant, l'écart que l'enfant dessine par rapport à ce que la mère a fantasmé pour lui, tout cela introduit peu à peu une fonction en train de se vider, comme le taxi qui roule vers le moment où il devra laisser son passager descendre. Donc, on pourrait dire que ce livre fait pour donner des milliers de conseils et d'informations à la mère pour l'élevage de son enfant est aussi un livre sur une fonction mère en train de se vider. Même si le chauffeur de taxi a embarqué un passager pour une course qui s'éternise toute la vie.

L'enfant bien portant ne serait-il donc pas le fruit d'une fonction en train de se vider, roulant vers le moment où elle se videra?

Et ne pourrait-on pas envisager que cette fonction mère puisse, dans certains cas, être vide depuis le commencement, le nouveau-né sentant littéralement dans le discours de sa mère qu'il a été mis au monde, donné à la lumière, que son statut est radicalement différent de celui intra-matriciel, tandis que dans la métaphore du taxi il bénéficie encore d'un peu de rab matriciel? Je crois que, pour que la mère soit, métaphoriquement, comme un chauffeur de taxi menant à destination son passager, il faut en quelque sorte que, dans le discours de la mère et dans ce qu'elle incarne de tout son corps et de toute sa sollicitude psychique, il existe un père qui l'assure comme un contenant, il faut un père qui lui ait offert la voiture, c'est-à-dire un prolongement de l'enveloppe matricielle par-delà la naissance. Mais ne peut-il pas arriver qu'un père n'assure pas à la mère la jouissance de cette voiture faisant office de taxi avec elle comme conductrice? Alors, la fonction est vide. Ce n'est pas qu'elle n'existe pas. Elle est vide. C'est une mère qui ne peut pas faire autrement, puisque le père ne lui a pas assuré la voiture avec laquelle faire le taxi pour son enfant, que faire confiance aux ressources de l'enfant, à sa force de vie, jamais ce ne sera l'angoisse de mort qui aiguisera son sentiment de toute puissance, elle abandonnera littéralement son enfant à la vie, elle ne sera pas inquiète pour sa vie, elle ou d'autres bien sûr feront tout ce qu'il faut pour cet enfant, mais ce sera par cette fonction vide, ce ne sera pas en le sentant en soi, cet enfant. Alors, à coup sûr, cette mère sera émerveillée de constater que cet enfant se sera bien débrouillé, boosté par la confiance que la fonction vide aura mise en ses propres ressources, et elle se dira, il a réussi sans que j'y sois pour quelque chose…

Voilà. J'ai laissé comme toujours ma lecture vagabonder un peu… En tout cas, il faut absolument lire ce livre d'Aldo Naouri, qui a gardé toujours, et infiniment développé, cette sensibilité si étonnante de la part d'un homme, comme s'il était lui-même resté très proche de ce temps-là de l'élevage où l'enfant et la mère ne cessent pas de se parler, pour une course en taxi si merveilleuse que le passager allonge le trajet.

Alice Granger Guitard

28 novembre 2004