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Note de lecture:


Les idées de Céline
de Philippe Alméras



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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Un psychanalyste sur le divan, J.D. NASIO

Editions Payot.

 

A chaque psychanalyste sa psychanalyse, sa qualité très singulière d'écoute et sa façon de garantir les conditions pour que se produise de l'inconscient dans l'entre-deux de la rencontre. C'est ce qui se sent à la lecture de ce livre, dans lequel J.D.Nasio définit l'inconscient comme événementiel et non pas existant à chaque instant, mais quelque chose d'unique se produisant entre deux personnes, par exemple le psychanalyste et l'analysant, et impliquant toujours une très vive émotion.

Le lecteur est aussitôt frappé par quelque chose de très humain, quelque chose de paisible, alors même que l'analyse va confronter l'analysant aux deux forces qui s'affrontent dans l'inconscient, la force de vie et la force de mort, l'amour et la haine, ce qui unit et ce qui sépare.

J.D. Nasio se présente comme un psychanalyste proche de ses analysants. Proximité corporelle: le fauteuil du psychanalyste touchant le divan. Proximité sensible, voire émotionnelle. Faire commencer à la sensorialité. Entrée en résonance, en vibration, de l'inconscient de l'analyste avec l'inconscient de son analysant comme une plongée dans Le Grand Bleu. Elle est très significative, cette métaphore de la plongée dans Le Grand Bleu: le bleu matriciel, le temps sensoriel, l'immersion dans l'écoute, dans l'entrée en résonance. Présence comme faisant commencer les choses par cette stimulation sensorielle extérieure, douce comme l'écoute, et comme le Grand Bleu matriciel ici retrouvé non pas naturellement, biologiquement, mais par une présence qui est venue se placer là pour écouter à partir du commencement, qui se vérifie par l'émotion sentie, donc par un effet corporel, sensoriel et psychique. N'est-ce pas dans ce commencement sensoriel et intensément émotionnel que l'effet de jouissance et de plaisir peuvent s'avérer un danger car trop total, trop envahissant et trop imprévisible, trop violent. D'où le refoulement et la résistance, Eros et Thanatos, prise de distance en même temps qu'attachement.

Cette idée me vient: pourquoi ne pas entendre que cette qualité d'écoute et de présence du psychanalyste Nasio c'est ce que représente sensoriellement, émotionnellement, puis aussi intellectuellement la France, pays d'accueil définitif, pour lui, et qu'il partage, en remerciement, avec ses analysants, pour poursuivre la vie ailleurs que dans la famille. L'Argentin Nasio, médecin psychiatre, est venu en France poursuivre sa formation auprès de Lacan, et n'est jamais reparti. Il a sans doute, je suppose, retrouvé dans cet autre pays, la France, une qualité d'accueil, une sensorialité originaire, une émotion telles qu'il a renoncé à l'Argentine. La qualité de son écoute et de sa présence, n'est-ce pas pareil? Une nouvelle douceur de vivre, qui imprègne le lieu psychanalytique par la seule présence du psychanalyste qui rend soudain tangible l'inconscient (l'inconscient est événementiel, qui se met en acte lorsque quelque chose stimule la sensibilité, l'émotion, la mémoire, la résistance et le refoulement, la jouissance et le danger d'envahissement) entre en résonance (et pourquoi pas en concurrence) avec l'originaire douceur de vivre que l'analysant devra, tel l'enfant, quitter pour un pays d'accueil qui vaudra le coup de se séparer de l'ancien. On imagine que par cette présence si proche de l'analyste qui plonge dans Le Grand Bleu, l'objet a lacanien, dont Nasio donne une explication si vraie, est vraiment ce je ne sais quoi qui, dans ce nouveau pays qui s'annonce, captive et séduit l'analysant, comme le parfum retrouvé d'une présence ancienne introuvable, son charme.

Plongeant en résonance dans Le Grand Bleu de ses analysants, en résonance aussi, on dirait, avec lui-même lorsqu'il dût se séparer de choses qui l'accrochaient dans le pays natal, de l'attachement, de l'amour, de la haine, des peurs, des traumatismes, des figures fortes, bien sûr il est ainsi dans la condition d'entendre les traumatismes qui immobilisent ses analysants, les peurs, les phobies, les blessures plus ou moins graves.

Chaque analysant de Nasio ne viendrait-il pas de son Argentine, de son pays natal où le retiennent le connu, la jouissance, et n'aurait-il pas atterri, par sa demande d'analyse, dans un nouveau pays, la France, dont il ne sait pas encore qu'il sera son pays pour toujours, le retour au connu d'autrefois ne valant plus le coup comparé au charme captivant de l'objet a qui l'attache de plus en plus fortement à la France? Séparation, naissance, transfert dans un nouveau pays, immersion sensorielle et intellectuelle dans ce nouveau pays, dans sa langue, en emportant avec soi son propre rythme, sa musique. Le psychanalyste Nasio, par la qualité très sensorielle de son écoute, très proche, ne fait pas seulement entrer en résonance deux inconscients, celui du psychanalyste et celui de l'analysant dans un inconscient unique. Il semble qu'il fasse entrer en concurrence deux douceurs de vivre, la nouvelle, par son objet a, s'avérant irrésistible, faisant faire les valises, trier avec l'analyste ce qui reste au pays natal et ce qui est emmené dans le nouveau pays, couper le cordon ombilical. Quelque chose à la fois de thérapeutique (à 12 ans, le Dr Nasio, son père, emmenait son fils Juan-David à ses consultations, et cette présence de l'enfant apportait du baume à la souffrance de ces patients auxquels le docteur faisait une oesophagoscopie, et pour l'enfant c'était déjà l'ébauche du futur psychanalyste qu'il deviendra) et de l'ordre d'une naissance sur une nouvelle terre.

Certes, dans le nouveau pays, l'amour et la haine seront toujours deux forces qui s'affronteront dans l'inconscient, comme la meilleure façon de rester vivant.

Nasio parle dans son livre de l'amour, des 7 étapes que l'enfant devra franchir, de l'amitié et de la haine, du couple, de l'éloge du surmenage. Importance de l'inconscient comme événementiel. La rencontre avec Lacan a sûrement été un événement si fort pour Nasio qu'il a compris cet inconscient événementiel. Cette possibilité, dans le nouveau pays, par exemple, de s'approprier quelque chose d'un personnage en relief, et Lacan lui signifiant l'acte d'appropriation en lui faisant faire un beau jour le séminaire à sa place. Quel formidable acte d'incorporation symbolique! Et Nasio enseignant à son tour. Nasio laissant son père en Argentine, et trouvant Lacan dans le nouveau pays, un Lacan qui le laisse apparaître sur la scène du Séminaire à sa place! Cas du petit garçon qui ne peut pas dormir, et il s'avère qu'il est humilié par ses camarades de classe et battu par son père; mais dans un autre pays, d'accueil, il y a la possibilité de rencontrer un personnage qui, celui-là, se laissera être incorporé symboliquement si toi, le garçon, tu as faim de cette autre nourriture et de conquête.

Et puis Nasio évoque la virginité des femmes. "Toute femme est vierge", dit-il. Mais alors, si elles ne sont pas pénétrables totalement, cette zone vierge ne pourrait-elle pas aussi être signifié à l'enfant comme l'écriture de son sevrage et de la coupure du cordon ombilical, comme la possibilité de pouvoir échanger un pays contre un autre car rien ne le retient, pas même l'amour total d'une mère puisque cette mère se sépare de l'enfant en s'en allant dans cette virginité inaccessible? Quitter son pays natal, c'est aussi laisser sa mère à sa virginité, c'est lui reconnaître quelque chose qui ne le regarde pas.

Voilà. Quelques notations en marge d'une lecture, juste pour imaginer d'où la qualité d'une pratique peut venir. C'est cela qu'il m'a plu d'écrire, à propos de ce livre: imaginer que Nasio est devenu psychanalyste pour réitérer avec une série d'analysants les conditions de son propre départ définitif de son pays natal pour un pays d'accueil, pour que ce soit comme une séparation originaire et une nouvelle naissance, et dans le pays d'accueil il faut non seulement un milieu sensoriel fait de présence, d'écoute, de résonance, donc un bain quasiment affectif à la fois proche et étranger par les sonorités, les coutumes, mais aussi un personnage en relief qui se laisse approprier à condition que celui qui veut se l'incorporer symboliquement ne ménage pas ses efforts, son travail, et puisse ensuite innover à partir de ce qui lui a été transmis. Cela n'est pas écrit dans le livre. Je l'ai imaginé en lisant.

Alice Granger Guitard.

29/10/2002