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Note de lecture:


Le remplaçant
de Agnès Desarthe



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A propos de Camille, Anthony PALOU
Editions Bartillat.


On pourrait dire que le paradigme organisant toute la logique de ce roman se réfère à l'enfant. Et même, plus exactement, au temps envoûtant d'attente de l'enfant.
Autre temps, autre logique, référence immémoriale, archaïque, mais qui revient posséder, envoûter, mener le jeu. Ce sont les femmes qui sont les meilleures pour dire la puissance de ce paradigme d'en deçà de la vie. Et notamment Camille, personnage principal du roman.
Les femmes du roman, Camille, sa mère, Cécile qui sera la maîtresse de Marc le mari de Camille, semblent toutes avoir plus de finesse, plus d'intelligence (cette intelligence de l'originaire), plus de culture, et aussi plus de complexité que les hommes. Les hommes du roman sont apparemment en position de faiblesse, comme s'ils avaient à apprendre des femmes, et que celles-ci ne se privaient pas de leur faire sentir le pouvoir de l'ailleurs qu'elles sont capables de faire transiter jusque dans ce monde, capables d'en être la métaphore incarnée. Marc est du signe du Taureau, comme le père de Camille, et Camille dit que les Taureaux sont des faibles. Catherine, la mère de Camille, évalue Marc comme un entraîneur jauge un étalon. Jean-François, le mari de Cécile la dentiste qui est une femme de tête, jeune industriel dynamique qui s'est enrichi en élevant des poulets, est un con solennel qui rêve d'une piscine à St Tropez, de piranhas en aquarium, de bermudas à fleurs et de surf des neiges. Il se vulgarise à vue d'oeil et commence à se fatiguer de sa condition de riche. Marc, médecin généraliste, sorti de son cabinet, ne comprend rien à rien.
Camille entre dans le roman dans sa distance. Distante. Impensable de coucher avec elle, pour les étudiants en médecine dont elle fait partie. Elle s'impose comme étant séparée, dans un autre monde, sous l'emprise de quelque chose qui fait d'elle l'objet unanime de convoitise. Enfant baignant dans sa matrice transparente et dans sa réputation. Pour ceux qui veulent coucher avec elle, c'est impossible. Cela les transporte dans un état impossible, matriciel.
Marc admet qu'elle est impossible, il la regarde dans sa distance, dans son autre monde, il la reconnaît dans son inaccessibilité dorée, baignant amniotiquement dans sa réputation.
Aussitôt, Camille s'intéresse à Marc qui la reconnaît dans sa distance immense, originaire. Elle mène le jeu, elle peut mettre ça à portée de mains, à portée de cordon ombilical reconnecté. Camille s'offre à Marc. D'impossible, elle devient infiniment facile. Elle est à portée de mains comme tout est à portée de mains lorsque le paradigme qui mène le jeu est foetal. Même lorsqu'elle n'a pas envie, Camille se prête aux envies sexuelles de Marc. Toujours facile. Initiatrice. Mariage. Venise.
Alors, insensiblement, tandis que Marc est mis sous l'emprise d'un paradigme originaire par sa femme, les choses s'altèrent. Camille est enceinte, mais Marc ne veut pas d'enfant. Avortement. C'est lui l'enfant. L'enfant foetal avec du sexe à portée de mains. C'est lui qui mène apparemment le jeu, dont elle a été l'initiatrice, la reconnectrice.
Alors, Camille se tourne vers autre chose. L'écriture. Se connecte, aussi. Et devient peu à peu quelqu'un d'autre. Semble à Marc avoir un amant, mais invisible. Attirée par un autre paradigme.
Tandis qu'elle devient quelqu'un d'autre par l'écriture, commençant à sortir, peut-être, de l'emprise envoûtante du paradigme archaïque représenté par la vie de couple, un dédoublement de ce personnage féminin s'effectue par la liaison que Marc commence avec Cécile. Camille et Cécile se ressemblent beaucoup, comme par hasard, sauf que Cécile la rousse sent, et que cette odeur est très excitante.
Camille s'altère. Un accident de voiture la laisse boiteuse. Renversée par une voiture le jour où elle va poster son manuscrit pour les éditions Grasset. Camille laisse son personnage devenir boiteux tandis qu'elle devient une autre, un écrivain. La Camille d'autrefois commence à mourir, et l'écrivain se profile, elle n'est plus toute dans le couple depuis qu'elle écrit.
Tandis que Camille s'altère, s'éloigne du paradigme qui la retint longtemps, tandis qu'elle s'avère irrémédiablement boiteuse, Marc a toujours, sexuellement, Cécile à portée de mains, voire de cordon ombilical. Cécile a le projet de se séparer de son mari riche marchand de poulets, a le projet de s'éloigner de cet état de confort.
La progression de ce roman est très logique. L'air de rien, une très grande violence se met en acte. Au moment où Cécile révèle qu'elle attend un enfant, probablement de Marc, comme si en réalité elle était grosse de Marc arrivé à ses fins c'est-à-dire revenu dans les filets de l'état originaire, Camille se suicide en se pendant. La corde à linge avec laquelle elle se pend se met en parallèle avec le cordon ombilical qui relie le foetus à son placenta dans le ventre de Cécile.
Mais cette fin suicidaire n'est peut-être pas à entendre au premier degré, car le manuscrit de Camille, dont on ne sait pas s'il est arrivé à destination, laisse espérer que si la Camille d'autrefois disparaît dans cette représentation foetale pendouillant au bout de sa corde, l'écrivain s'ouvre la vie par son écriture.
En laissant à Marc un message non écrit: c'est suicidaire de s'éterniser dans cet état-là ombilical avec une femme matricielle avec sa sexualité toujours prête, jamais impossible. C'est suicidaire, c'est mon message très violent. A bon entendeur salut.

Alice Granger