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Note de lecture:


Meurtre à Byzance
de Julia Kristeva


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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Les âmes grises, Philippe CLAUDEL

Editions Stock, 2003.

 

L'écriture de ce roman est très classique. Il se lit avec facilité. Pourtant, ce qu'il raconte, sous l'aiguillon des remords et des grandes questions, c'est comme l'ouverture du ventre du mystère avec un couteau.

Commençons par la fin de ce roman: un père, le narrateur, tue son fils âgé de quelques jours, en l'étouffant sous un oreiller, car la vie de celui-ci signifie la mort de sa mère en le mettant au monde toute seule dans sa maison, sans personne pour stopper l'hémorragie. Le narrateur ne pouvait tolérer un être lui signifiant la mort de sa femme Clémence. Si elle est morte, son fils ne peut vivre. Il doit la rejoindre dans le ventre froid.

Quatre femmes mortes, dans ce roman qui se situe tout près du front, des bombardements, en pleine première guerre mondiale, avec les incessants départs de jeunes au casse-pipe, et les retours des blessés, mutilés à vie, et tant de morts. Clémence, à la fin du roman, femme du narrateur, morte en couches. Mais aussi Clélis Destinat, la jeune femme du Procureur, morte six mois après ses noces, ayant attrapé du mal dans le parc du Château familial de son mari, qui n'était qu'un grand tissu trempé. Déjà étrangement campé dans une incurable solitude, le Procureur ne se remit jamais de la mort de sa femme, mais le bénéfice secondaire de cette mort précoce était que Clélis, dont il y avait un immense portrait où elle avait déjà la pâleur d'une morte qui ornait le hall du château, ne vieillirait jamais, elle resterait éternellement jeune, belle, idéalisée. Fascinante dans son immobilisation éternelle. Clémence aussi! La troisième morte, c'est Belle de jour, une fillette de dix ans à peine, étranglée au bord de la rivière, une des filles de l'aubergiste Bourrache chez lequel le Procureur Destinat avait une table à l'année. Le Procureur avait tout de suite saisi l'étrange, la fascinante ressemblance entre Clélis et Belle de jour. Le roman fait suspecter que c'est lui l'assassin, comme si, fasciné, il avait voulu unifier sa femme morte et cette fillette pure dans une même éternité, comme si le plus beau cadeau était cette immortalisation de leur image dans la beauté de la jeunesse par la mort. Rien n'est sûr, l'assassin est sans doute un jeune déserteur qui a déjà tué de la même manière quelques mois auparavant, et qui est lui aussi passé près de la rivière le soir du meurtre. Mais en tout cas, le Procureur, mais aussi le narrateur lui-même, policier à l'époque de l'Affaire de cette fillette retrouvée étranglée et qui avait en vain voulu faire interroger le Procureur très bien protégé et donc non inquiété, sont absolument fascinés par l'image figée, idéalisée, de cette série de femmes paradoxalement embellies par leur mort, à l'abri des outrages du temps.

La mort, celle de Clélis, celle de Belle de jour, celle de Clémence, rend grise l'âme de ces hommes qui restent, mais qui ne sont plus que des morts-vivants. Elle a un tel pouvoir, cette mort, qui a le visage de ces femmes, cette mort qui les retient dans son ventre! Le meurtre du bébé de quelque jour est symbolique, il signifie que la mort au visage de fillette ou de jeune femme reprend dans son ventre, qu'à peine né le désir est déjà de retourner dans le ventre, à jamais en deçà. Tout le roman n'est qu'un appel de l'en deçà, qu'un attrait du ventre, et tout un goût du sang qui n'est pas seulement celui du Procureur qui condamne si souvent à la guillotine. Sang de la naissance à l'envers. Sang de Clémence en couches, qui la fait retourner dans le ventre de la mort où elle restera éternellement jeune et où elle attirera à jamais un mari inconsolable. Sang de la guerre. Sang qui couvre la terre des tranchées qui symbolise la matrice sanglante qui reprend, naissance à l'envers, couteau ayant ouvert le ventre du mystère.

Une quatrième femme morte, la jeune institutrice Lysia Verhareine, logée par le Procureur dans la maisonnette située dans le parc du Château. Le Procureur était fasciné par Lysia, lui qui vivait si seul se mettait à se promener tous les jours dans le parc pour simplement la rencontrer et s'enivrer de la ressemblance de la jeune femme avec sa jeune femme morte, et de la fenêtre de son bureau il regardait la maisonnette. Sans doute voyait-il cette jeune femme déjà attirée par le ventre de la mort, déjà d'une beauté immobile, pure. En tout cas, elle se suicida par pendaison dans sa maisonnette, inconsolable de ne plus avoir de nouvelles de son fiancé parti à la guerre, au front qui était si près qu'on entendait les bombardements, et qu'elle allait contempler du haut de la colline comme si elle voyait déjà l'en deçà. Sans attendre la lettre qui l'annonçait, elle savait déjà que son fiancé était ravi par la mort, et elle aussi se laissa prendre par le ventre de cette même mort.

Tout un roman pour établir quelle est l'héroïne d'outre-tombe qui rend si grise les âmes des hommes qui sont déjà en route pour la rejoindre. Ce qu'ils ont tué, ces personnages à l'âme grise, c'est l'être juste né en eux! Ils ont étouffé avec un oreiller la vie naissante, la vie séparée du ventre, pour y retourner mélancoliquement. Des remords? Le ventre d'où nous sommes nés peut-il vraiment non seulement griser notre âme, mais aussi nous rattraper aussitôt nés, est-il si terriblement puissant qu'il ne laisse pas vivre, et que toute une série de femmes, quatre dans le roman, en sont mortellement les prisonnières?

Alice Granger Guitard

2 janvier 2004