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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Le Dormeur éveillé, J.B.PONTALIS

Editions Mercure de France. 2004.

Je me suis toujours demandé: comment un psychanalyste peut-il accepter de l'être? Tellement je sens que c'est quelque chose d'invivable. Comme décider de se taire pour toujours, quitter le divan, pour écouter. Comme une mère se mettant pour toujours au chevet de son enfant, ayant décidé d'oublier qu'elle n'était pas que mère.

Lisant ce livre de Pontalis, après d'autres livres de lui, j'ai l'impression qu'il me dit comment cela peut être acceptable: en devenant un Dormeur éveillé. Par la rêverie. Et en écrivant ces textes courts.

Celui qui se trouve à cette place que je trouve invivable se met à dire, en évoquant le tableau de Piero della Francesca, "Le songe de Constantin". Ce tableau évoque, comme par hasard, celui d'une séance d'analyse. A un détail près: le psychanalyste n'est plus derrière le divan, mais, comme une mère veillant son enfant, il est au chevet de l'Empereur Constantin. Tandis que Constantin dort, paisiblement, à la veille d'une bataille qu'il doit livrer le lendemain, un jeune homme veille, le Dormeur éveillé, le psychanalyste devenu le Dormeur éveillé. J.B. Pontalis fait une remarque très intéressante: il dit que ce dormeur éveillé lui évoque ces mères veillant sur leur enfant endormi tout en pensant à autre chose. Alors, le psychanalyste aussi s'autoriserait à penser à autre chose? Et peut-être l'issue de la bataille que l'Empereur Constantin doit livrer le lendemain contre Maxence, et sa conversion, dépendent-elles de ce que les mères, et le psychanalyste, puissent réussir à penser à autre chose?

Mais, pour pouvoir penser à autre chose, les mères doivent d'abord endormir leur enfant…Idem le psychanalyste? L'enfant, et l'homme allongé, partis dans les pensées et les songes, dans un espace intime et étrange, l'espace peint par Piero della Francesca dans ses fresques d'Arezzo. Comme si les mères, et le psychanalyste, devaient ouvrir cet espace-là, où le songe est différent du rêve, s'enfonçant bien en deçà et bien au-delà de l'obscur terreau de l'inconscient.

A Sienne, la petite barque, dans une toile d'Ambrogio Lorenzetti, restera comme celle dans laquelle il se sentit prêt à embarquer. Il avait parfaitement vu qu'elle existait. Il voulait être le seul à pouvoir en rêver, mais non, il y en avait d'autres!

Tableau d'Arnold Böcklin, "Île des morts". Sans doute inspiré de l'île San Michele, à Venise. Là se précise la barque. Elle sert à se séparer de la mort, à aller la débarquer sur l'île. Alors, J.B. Pontalis, Dormeur éveillé, peut dire: ce n'est pas la vie, mais la mort qui est un songe!

Il rêve du "frère inconnu", petit garçon chinois adopté, et évoque ce tableau où il fut, à cinq ans, peint en Chinois. Le tableau, invisible, reste là, présent, mais pas mis en évidence. Il ne veut pas le lâcher! Désir d'avoir un "vrai" frère, c'est-à-dire lui-même dans une enfance qui ne consent pas à mourir.

Quels sont les souvenirs dont il ne veut pas qu'ils le quittent? Par exemple cet "Arrive" premier, que le jeune élève qu'il fut prit pour un nom lorsque l'institutrice disait: Arrive premier untel!

Le jeune Pontalis se demandait qui était cet Arrive invisible qui était toujours premier, jusqu'à ce que ce soit lui qui soit premier. Arrive, c'était lui! La place du prédécesseur, et nous venons toujours après. Puis, cet aveu: dans ma jeunesse, j'ai souvent été attiré par des femmes mariées! Et par le prédécesseur auprès d'elles? Pour que le "je n'y arriverai jamais" par-delà le "la place d'Arrive n'est pas pour toi" soit un "j'arrive" dans l'inconnu qui s'ouvre. Arrive, c'est tout ce qui nous échappe. Il faut que ça nous échappe, grâce au prédécesseur, pour y arriver. Alors, "Arrive premier" n'est sans doute pas une image de son passé que J.B.Pontalis a préservée! Et, sans doute, sa mère au chevet de l'enfant endormi qu'il était pouvait-elle, ayant endormi son enfant, penser à autre chose, c'est-à-dire au prédécesseur, celui qui arrivait premier par rapport au fils…

Mais son père est mort. Son père très aimé l'a abandonné, le laissant sur le sable. Né. Scrutant le lointain horizon, il espère le voir réapparaître. Mais en vain. Reste sa mère: mais si peu vivante. La solitude du petit garçon et celle de sa mère, ne se rejoignent pas.

Le peintre Eugène Boudin fascine Pontalis car il peint les plages de son enfance. Les variations de la lumière, surtout! Sensible à la mer grise, mélancolique. Maintenant, les îles l'attirent plus que les plages: peut-être son père lui parle-t-il depuis l'Île aux morts, dans la paix du soir?

Venise féminine. Passage vers elle ouvert par la Dogana. Mais aussi, Vénus vieillissante. Grands-parents qui y célébraient leurs noces. "Watercolours" de Turner donnant à voir et à ressentir un monde fragile, dans une mélancolie légère suscitée par le fait que tout ce qui apparaît disparaît. Comme le père? Mais, par cette mélancolie qui coule, plus rien n'est séparé. Comme la rêverie. Pontalis avoue qu'il déteste les séparations.

Des photos, alors. Et des tableaux, des cartes postales. Pontalis s'en entoure, les change. Pour constituer un musée imaginaire.

Etre d'abord transporté dans un espace qui déborde mes frontières! Puis, choix d'un détail, autour duquel l'ensemble s'organise. Je me déprends du discours, j'essaie de sortir des mailles du filet, comme les enfants sont toujours en marge des grandes personnes, et ces grandes personnes qui le laissent ouvert, cet espace des marges. Mère, ma vie est plus secrète que la tienne!

Winnicott, le docteur enfant, n'a pas eu d'enfant, aussi il a su entrer en relation avec des centaines d'enfants. Sans doute dans l'espace des marges...Mes jeux d'enfant furent longtemps solitaires, écrit Pontalis. Bien sûr, dans cet espace des marges. Jamais il n'a joué avec son père, qui jouait à d'autres jeux. Enfant silencieux, tout disposé à se croire mal aimé (car laissé dans ces marges?), qui n'a jamais rencontré quelqu'un avec lequel partager des secrets ignorés par lui-même, et qui aurait été l'alibi pour s'éterniser un peu. Alors, devenir psychanalyste, pour les entendre, ces secrets ignorés de lui-même?

L'ami Pierre épris d'une femme mariée. Qui s'en va. Lui, effondré. Maison familiale, dans lequel il n'est pourtant pas né, mais que Pierre ne peut se résoudre à vendre. Il ne peut se faire à l'idée qu'elle, cette maison, le quitte! Et il veut qu'elle soit telle qu'elle était à l'origine. Une maison qui demeure! Lieu matriciel visible, non décomposé. Pourtant le doute: cette maison représentant une vie sans fin était en fait la mort, comme la matrice qui ne part jamais est la mort! Or, par la barque, c'est la mort qu'il faut débarquer! Pierre est mort d'une maladie dégénérative! Il a vécu dans son propre corps la dégénérescence matricielle, la suivant jusque dans la mort. Mais Pontalis affirme qu'il ne sera jamais séparé de Pierre!

Ma vie, dit Pontalis, n'est qu'effort pour ne pas être celui-là, c'est-à-dire comme Manuel, autre ami du lycée, qui a effacé les songes de sa jeunesse, et vit dans les habitudes, le calme, la paresse, alors que, jeune, il voulait connaître tous les pays du monde. Pontalis, lui, a peur de l'ennui comme de l'ennemi mortel. Il ne se laisse pas aller, dans une douceur mélancolique, à l'installation mortelle, déjà emmené par la mort.

Livre de François Cheng sur la peinture chinoise. Presque toujours, dans ces peintures, des figures humaines s'inscrivaient dans des paysages, et ces paysages dans des saisons. Mais pourtant, une cinquième saison, comme capacité de rêver, était à l'horizon de toute saison définie. Une sorte d'arrière-pays. C'est l'ouvert. Dans l'Empire du milieu, je m'avance dans mon arrière-pays, dit-il.

La musique, avant le travail, et le soir avant le sommeil, deux temps intermédiaires. Voudrais-je, dit Pontalis, prolonger mon séjour dans les limbes? Pas de goût pour les symphonies cérébrales. Mais se laisser emporter par des vagues, un rythme, une mélodie. Il a dû très tôt ressentir l'insuffisance foncière du langage. Comment se délivrer de l'ordre du discours? L'insuffisance du langage figure l'insuffisance de la vie.

La boule de feu de la foudre. Saisi par un autre espace qui serait hors du temps, vrai coup de foudre! Sima avait dit: "J'avais pu voir la lumière devenir matière". Emporté dans un univers transcendant. Pas du tout la réalité à laquelle les sens donnaient accès. Ni un produit de l'imagination. Couleurs, lumière, qui n'appartiennent pas à la nature. Mais pas surnaturelles. Dans les toiles de Sima, Pontalis peut croire en un espace et un temps sans limites qui pourrait le délivrer d'un temps quadrillé et d'un temps séparateur.

Refus d'être assigné à résidence! Refus des oppositions tranchées. Spécialiste de l'entre-deux. Flâneur de deux rives. Comme la mémoire rêveuse de Pontalis, dans ce livre. Se séparer de soi est une tâche douloureuse. Le psychanalyste s'étant séparé de celui qu'il fut allongé sur le divan en sait-il quelque chose? Les rêveries offrent une vie seconde, et donnent un temps l'illusion de nous délivrer de la mort. Et le Dormeur éveillé est, par la rêverie, à l'abri du cauchemar de la mort. Il n'est plus tout à fait sur terre, mais ne s'effondrera pas dans l'abîme.

Comme si J.B.Pontalis avait fait le choix de se mettre dans la position psychanalytique du Dormeur éveillé pour que, par la rêverie, l'enfant perdu que personne n'entend ne crie plus, sur la plage, scrutant l'horizon gris mélancolique.

Alice Granger Guitard

10 octobre 2004