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Note de lecture:


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de Valérie Rouzeau


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A propos de Nour, 1947, RAHARIMANANA
Editions Le Serpent à plumes.


Poétique et raffinée, cette écriture.
Roman qui se conclut sur la fin de la colonisation à Madagascar, en novembre 1947.
Mais qui ne cesse de raconter encore autre chose : la mère. Et l'enfant. Par-delà la décolonisation finale, qui laisse tant de ravages, tant de morts, il s'avère impossible de retrouver la terre maternelle d'autrefois. Irrémédiablement barrée. Les inondations. Les moustiques. Surtout, la mort de Nour, la femme aimée, marque vraiment un point de non retour, même si les coloniaux sont vaincus, même s'il n'y a plus d'esclavage.
Roman en train d'écrire la perte, sur plusieurs siècles. La perte d'un lieu maternel. Plainte de la mère, et plainte de l'enfant. Besoin pour l'enfant de se retourner vers l'ombre. Chute dans les flots du haut de la falaise, pour rejoindre avant.
Bien avant la colonisation, ils avaient migré vers une nouvelle terre. Et là pensaient être maîtres de cette nouvelle terre. Puis des conquérants, des Noirs comme eux, les ont réduits en esclavage. Sous les ordres de la reine, des princes, des puissants de ce clan des conquérants. Lorsque des Occidentaux sont venus, attirés par la promesse de l'or, des richesses, les conquérants devinrent des esclavagistes. Ils ont vendu aux Occidentaux leurs frères de peau. Puis le paternalisme de ces Occidentaux à l'égard de ces esclaves qu'ils arrachent à la reine et aux conquérants. Paternalisme de la mère-patrie. Les esclaves noirs travaillant toujours aussi durement. Toujours aussi humiliés. Culture occidentale, religion, et eux des primitifs... Mais, à travers des lettres laissées par des missionnaires dans une église perdue dans la nature, nous entendons une étrange résonance entre le caractère humble de la mission mettant en avant la figure du Christ et ces esclaves soumis. Peut-être un message qui ne sera entendu que plus d'un siècle plus tard, lors de la décolonisation, qui a un côté mort du Christ pour ressusciter autrement, un côté tout perdre, se déraciner, se séparer de la terre-mère en tant que matricielle. En attendant, c'est le fatalisme de ces gens qui ressort. Ces esclaves. Mobilisés pendant la deuxième guerre mondiale pour défendre une mère-patrie qui n'est pas la leur, mais qui, en en revenant, sauront comment garder leurs armes de guerre pour ne plus se soumettre, pour mettre dehors les coloniaux. En Europe, non seulement ils découvrent d'autres terres, d'autres coutumes, mais surtout ils voient des Blancs massacrer d'autres Blancs. Exactement comme dans leur île des Noirs conquérants avaient réduit à l'esclavage et massacré d'autres Noirs. La même chose.
Qui est celui qui sort de l'esclavage, de l'aliénation ? Celui qui a fait de son ventre la tombe de sa mère ? Qui a intériorisé sa disparition ? C'est l'enfant que craignent les dieux. L'enfant qui meurtrit sa mère, celui que redoutent les coloniaux de toutes sortes, l'enfant des émeutes et des rébellions, celui qui, ayant admis la si douloureuse perte originaire n'essayera plus de vendre ses pairs pour de l'argent ou de la puissance afin de dénier cette perte et croire qu'il possède une terre toute à lui, île maternelle jamais quittée.
Ce roman emmène la réflexion beaucoup plus loin que la question de l'esclavage et de la colonisation. Jusqu'aux raisons archaïques, peut-être de cet esclavage et de cette colonisation, jusqu'à cette figure maternelle qui semble encore et encore réclamer son dû, devoir de mémoire, importance de l'ombre d'où les êtres humains viennent, devoir de sépulture, pour enfin les laisser libres.
Et encore, cette note de lecture ne fait qu'à peine suggérer toute la richesse de ce roman, la richesse d'une culture autre. La façon dont, dans une culture autre, la question de la mère, essentielle dans chaque culture, insiste dans sa singularité, son étrangeté, son fatalisme, ses mythes, ses chants.

Alice Granger