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Note de lecture:


L'amant de Saturne
de Hélène Rioz-Perez



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Alice GRANGER-GUITARD

 

A propos de Plaisirs, Dominique ROLIN

Editions Gallimard, collection L'Infini.

 

Elle est exceptionnellement intéressante, cet écrivain Dominique Rolin. Très intelligente.

D'où vient cette intelligence? De ce que, très tôt, elle a su pourquoi elle est née dans cette famille-là. De la raison de sa conception, elle s'est trouvée s'en acquitter très vite parce que son père le lui a fait savoir immédiatement, de façon violente. Car la conséquence de sa naissance est violente pour ce père. Alors il fait savoir à sa fille la violence de cette conséquence pour lui de façon violente aussi. Très tôt, elle a donc été quitte de ce pourquoi elle était née, ce qui est exceptionnel. Tout de suite, elle est tombée, au sens d'une séparation irrémédiable d'avec les enveloppes matricielles, au sens d'une naissance inscrite une deuxième fois, dans l'oxymore originaire et donc l'intelligence. Oxymore, le haut et le bas, le bas si haut, le négatif si positif, car ce bouleversement total, cet inconfort violent, c'est aussi la plus grande chance, la source de son énergie, de sa force entièrement préservée. Donnée à l'arbitraire de la vie, à la lumière, depuis ce commencement sombrement lumineux, depuis ce doute qui la voue à la certitude de sa force vitale, à l'organisation de ses défenses immunitaires contre les gens négatifs, elle peut accueillir avec grâce chaque occurrence, chaque réitération de cette expérience originaire liée au pourquoi de sa naissance.

Jim, la plus grande chance de sa vie, incarne cette occurrence par excellence, celle qui remet à la perfection (pèrefection) en chantier ce qui fut en germe avec l'acte de séparation par lequel le père jadis inscrivit sa place et sa fonction.

Jim permet à cette histoire, on pourrait dire histoire de garçon (en contraste total avec l'histoire de fille), de se développer à partir du germe. Jadis, le père, au nom du garçon, demanda audience à sa fille (à la fille) et cette fille lui accordera non seulement cette audience, mais aussi entière satisfaction par Jim interposé, ceci étant rendu possible par l'exceptionnelle maturité intellectuelle qu'elle reconnut à Jim tout de suite, ainsi que sa vive intelligence de ce dont elle-même avait déjà intelligence. Il est tout à fait frappant de constater qu'elle laisse se reproduire avec Jim, qui a une double vie dont peu à peu elle n'est plus jalouse bien au contraire, cet écartement par lequel son père protestant athé divorça d'avec sa mère pour aller avec une jeune femme catholique. Sauf que, dans cette histoire remise en chantier, quelque chose s'est transformé en réussite, c'est-à-dire que la fille comprend en acte ce tout qu'elle a à gagner à répondre oui à la demande de son père, à permettre que son histoire à lui aille infiniment plus loin, germe et soit magnifiquement viable en la personne de Jim. Demande du père entendue ainsi: celle d'un jeune homme adressée à une femme plus âgée, la différence d'âge étant très importante dans cette remise en chantier d'une histoire ancienne aussi bien celle de Dominique Rolin par rapport à son père et sa mère que celle de Jim. La liberté, gagnée par elle aussi bien que par lui, ne vient-elle pas de ce que chacun d'eux, l'une comme fille et l'autre comme garçon, s'acquitte de ce pourquoi ils sont nés à travers les occurrences qui se présentent de manière arbitraire? Liberté: intense, corporelle, sensation d'être quitte, joie infinie, victoire de l'immunité.

A lire ce texte de Dominique Rolin, qui sont des entretiens avec Patricia Boyer de Latour, les personnages parentaux sont en effets très intéressants. La naissance de Dominique, la fille aînée, est immédiatement saisie dans son pourquoi extrêmement violent par le père. Dominique inscrit la séparation entre son père et sa mère, qui ira du désaccord jusqu'au divorce lorsqu'elle sera elle-même adolescente. Intelligence de ce père! Il hurle autour du berceau de sa première fille, disant qu'elle n'est pas sa fille. Plus tard, il précisera: lorsque je t'ai vue la première fois j'ai eu l'impression que ta présence signait mon arrêt de mort.

C'est que l'arrivée de cette fille en tiers entre sa femme et lui imprime une séparation pour lui. La raison de son arrivée dans la famille est cette séparation.

Voici une mère qui a voulu une fille pour virer, peut-être plus que le mari, le garçon. Alors celui-ci se trouve, avec violence, ramené au pourquoi de sa propre conception: pourquoi une mère désire-t-elle un garçon? Pourquoi suis-je né? Comprenant, avec une exceptionnelle intelligence, que la raison de l'arrivée de sa fille est une séparation originaire pour lui, il réagit aussi vite par un acte de séparation pour cette fille aussi, et ainsi il accomplit un acte de père. Il arrache à sa fille cette poupée de chiffon fabriquée par sa mère, ce "doudou", ce double placentaire, cette jumelle. La fille est arrachée à la mère en même temps que lui est reconnue sa position privilégiée, merveilleuse, en symbiose, par rapport à cette mère. Par cet acte par lequel le père s'inscrit comme père mais aussi se dépose dans cette déchirure, dans cette trouée, en germe de garçon, il reconnaît la fille comme la réussite du désir de la mère d'une séparation. Désir de cette femme qui se dit en devenant mère, mais désir peut-être infiniment plus de dire "je suis une fille" dans l'acte de séparation plutôt que "je suis à nouveau ta mère" dans ce mariage par lequel le mari tente de se remettre en chantier comme garçon. Par la naissance de la première fille, Dominique, quelque chose de violent se dit entre le père et la mère: "je suis une fille!", "je suis un garçon!", et dans cette double affirmation le malentendu est total, il ne reste apparemment rien de commun pour être ensemble.

Alors, Dominique est pour toujours la proie du doute, qui est sa vraie chance. Au commencement, à chaque commencement réitéré, elle se trouve dans l'oxymore: dans le noir lumineux. Dans une joie de vivre extrême, qui jaillit du fait d'avoir la certitude de s'être bien acquittée auprès de sa mère de ce pourquoi elle est née (il faut voir aussi cette mère qui surveille de si près sa fille, son joyau; et le fait que la fille fait élever sa propre fille Christine par sa mère, appelant cette fille "Ma-ta" c'est-à-dire "ma-ta-fille", en somme la reconnaissance par "Ma-ta" interposée de la certitude merveilleuse d'être à ce point la fille de sa mère, la fille qui a si bien su faire entendre le désir de sa mère d'être fille en devenant paradoxalement mère). "Ma-ta" semble un peu le double, la jumelle de Dominique, la poupée de chiffon arrachée à Dominique par son père revient à la mère, qui l'avait cousue pour sa fille, sous forme de petite-fille, ceci en guise de reconnaissance de lien privilégié et perdue avec elle. Donc, dans la joie de vivre extrême, et dans la peur de vivre, qui témoigne de l'arbitraire dans lequel elle a été jetée par son père.

A partir de là, chacune de ses expériences est des occurrences, des réitérations introduisant une variante, une remise sur le chantier qui lui permet d'avancer sur le chemin de la vie dans le sens d'une réalisation de cette demande de fille et de garçon qu'elle a entendue chez chacun de ses parents et en elle-même.

Dominique Rolin devient, par tous les actes de sa vie, écrivain, car elle est en chemin, forcée dès le commencement par la violence avec laquelle son père l'a séparée à aller remettre en chantier hors de la famille l'histoire. C'est cela qui est exceptionnel. D'habitude, les choses restent dans le secret , le secret de famille, comme un disque toujours en train de se rayer.

Elle, elle inscrit l'oxymore dans chaque expérience. Chacune, si on y prête attention, est à la fois joie et séparation, négative-positive ou positive-négative, depuis le premier mariage, jusqu'au deuxième qui semble infiniment plus heureux mais bascule par la mort de Bernard, et enfin, Jim lui apporte à la fois l'harmonieux et incomparable amour mais aussi l'écartement d'une double vie.

Ce livre de Dominique Rolin nous explique non seulement comment elle-même est devenue écrivain pour tous les actes de sa vie, mais nous laisse entendre beaucoup plus aussi du pourquoi Jim est cet écrivain non seulement en écrivant mais toujours. Il s'agit de deux écrivains, dans ce livre, et dans cet amour.

Pour le dire vite: par cet amour spécial, elle devient fille comme peut-être jamais fille n'a pu le devenir, et Jim devient garçon comme jamais garçon n'a pu le devenir. Dans une exceptionnelle organisation de leur vie qui fait que cette histoire par laquelle l'une peut se qualifier de fille et l'autre se qualifier de garçon, avec certitude, peut s'écrire en dehors du sacrificiel, en dehors du ressentiment, avec la délicieuse sensation d'être quittes.

La mère de Dominique: elle devient un germe de fille en devenant mère d'une fille.

Dominique: elle devient une fille nel mezzo del camin di nostra vita en devenant mère d'un garçon de presque vingt-deux ans. Elle devient fille de son fils.

Jim: il devient le garçon de cette fille, et il s'écarte pour aller apporter la bonne nouvelle…aux filles! Quelle bonne nouvelle? De la délivrance des filles par rapport à leurs mères. Brisure du cercle répétitif et reproductif. Devenant un garçon ailleurs, il ne va plus vérifier avec les filles si elles désirent un garçon (remettre sur le tapis l'interrogation à propos du désir d'une mère d'avoir un garçon). Voilà, les filles, vous êtes quittes! La joie des filles, à cette bonne nouvelle! Devenir fille comment? En s'acquittant d'être mère d'un garçon? En étant quitte de ça? Car lorsque Jim se tourne vers les filles, il n'a pas les mains vides. Il est porteur d'un message. Ce message, c'est l'écriture-vie de Dominique Rolin, c'est un "voilà comment faire, comment s'acquitter, comment être quitte, car aucune de vous ne pourra jamais être quitte, c'est-à-dire libre, forte, pleine de grâce, sans être quitte de ça, sans être fille de son fils, sans avoir cette intelligence de la double vie". C'est jamais gratuit de naître, ni de devenir une fille.

 

Alice Granger-Guitard

4 juin 2002