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Note de lecture:


Michael K, sa vie, son temps
de John Maxwell Coetzee



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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Lettre à Lise, Dominique ROLIN

Editions Gallimard.

Lise, la petite-fille de Dominique Rolin, est la destinataire d'un message très particulier, hors norme, que lui adresse sa grand-mère dans un "arc-en-rire" qui atteste de leur intime connivence. Lise, lorsque cette lettre s'écrit au jour le jour en donnant du sens à un travail qui doit absolument se faire, a quarante ans, l'âge qu'avait Esther, la mère de Dominique Rolin, lorsque l'union entre elles deux aurait dû se faire et a raté, alors même que le rire entre elles comme un fleuve de connivence intime existait depuis toujours comme l'atteste une photo datant des six mois de l'auteur. Lise est née quinze jours après la mort de sa sœur Florence, et, écrit sa grand-mère, elle ne s'en est jamais vraiment remise. Le message raconte entre autre que tout s'est passé comme si Dominique et Lise avaient été projetées dans l'existence comme deux sœurs jumelles décalées.

La vie est belle, la vie est bonne, ne cesse d'écrire Dominique à Lise. Dans un arc-en-rire ininterrompu. Lise doit rester au premier plan, Dominique s'assure qu'elle la suit toujours, que l'intime connivence ne se brise pas, que la petite-fille rit en même temps qu'elle.

Dans cette lettre, au jour le jour s'écrit la joie de vivre d'une femme d'exception, jusque dans cette vieillesse où, à partir d'un tournant dans sa vie privée où elle a dû admettre que son corps avait perdu de sa vigueur, elle s'est instituée garde du corps d'elle-même afin que sa vie se poursuive dans la même joyeuse légèreté dans un Temps qui, malgré les apparences, ne passe pas. Dominique, dans sa vieillesse, reste légère comme les nuages qu'elle contemple par la fenêtre ouverte de son appartement.

Lise est la figurante exceptionnelle d'une pièce de théâtre qui se joue les rideaux fermés. Derrière ces rideaux, la scène originaire invisible d'un amour fou, celui de Dominique et de Jim, qui ont su, de manière imprévue, inventer le geste qui sauve. Une loi doit absolument s'inscrire, se transmettre, et pour cela Lise est priée, dans un grand et ininterrompu rire, de rester là, en attendant sans attendre, devant les rideaux fermés de sa scène originaire bien plus que primitive. Que Lise entende le message est vital, du point de vue de la joie de vivre, non seulement pour elle, mais aussi pour ses deux filles, Dounia, quatorze ans, et Cléa, presque cinq ans. Bref, le message hors norme qui lui est destiné concerne une série de filles. Comment vivre fille dans une rieuse et légère joie semblable à un cours d'eau ininterrompu?

La première scène a lieu entre Esther et Dominique, à l'occasion de ce qui semble à première vue un drame de la reproduction. La deuxième scène, qui se spécifie comme la seule originaire, a lieu entre Dominique et Lise, elle s'organise par l'écriture (Dominique Rolin est, comme son amoureux Jim, une enragée de l'écriture, par laquelle ses souvenirs retrouvent une majesté incroyable, le futur étant travaillé au passé du présent), la vérité du rire liant Esther et Dominique ne pouvant s'entendre que maintenant, dans cette deuxième scène.

Dans la première scène, Esther et Dominique se promènent, accrochées l'une à l'autre en donnant l'idée d'une bouée de sauvetage dans cet enlacement. Elles sont tout à la fois immensément heureuses et immensément malheureuses. Esther demande soudain: est-ce que le Grand-Duc a su se retenir? Sous-entendu: est-ce que Dominique est enceinte? Dominique, d'instinct, sait que ça, ça ne regarde pas sa mère. Et elle se détache, mais l'occasion d'un bonheur infini ne s'inscrit pas. Esther, de manière perverse, emmène sa fille Dominique chez la femme aux chèvres, dans une masure tapie au fond d'un jardin, parmi les maisons bourgeoises. Et la vieille femme aux chèvres montre à Dominique l'ermite, un bouc. Voilà, c'est un bouc, celui qui ne sait pas se retenir. Violence. Un bouc, cela ne s'invente pas. C'est Esther qui a montré à sa fille la reproduction comme étant un drame, une violence, sous la forme de ce bouc. Or, en un éclair, et malgré sa mère, qui, en quelque sorte, rit sans en savoir jamais le pourquoi et ne pourra que revenir sous les traits de Lise depuis son tombeau pour le savoir, Dominique saisit une autre vérité, joyeuse, incroyable. Bien sûr que le Grand Duc ne s'est pas retenu! Bien au contraire, sa Bulle, il a désiré la déposer dans le corps-écrin de Dominique qui l'a infiniment tolérée sans en savoir l'exquise raison. Cette vérité hors norme: laisser le Grand-Duc déposer sa Bulle dans l'écrin. Ne pas le voir comme un bouc ermite. Se laisser dompter ainsi. Ne pas résister comme sa mère si inquiète.

C'est parce que, en grand secret, Dominique a accepté que le Grand-Duc dépose en elle sa Bulle, c'est parce que, déjà, elle s'était pliée à cette souveraine exigence, qu'ensuite elle a laissé venir dans sa vie Jim, de la même manière, se laissant dompter par lui, réinventant avec lui le geste qui sauve, le geste de l'amour fou. La fille Dominique a laissé venir en son écrin le garçon Jim, elle n'a jamais exigé qu'il se retienne, mais qu'il soit comme un fleuve dont elle ne connaît ni la source ni l'embouchure, et se nourrissant de lui, le laissant lui enseigner cette incroyable liberté, cette vie ininterrompue, devenue vierge mère, et fille de son fils. De même que tout s'est passé comme si Dominique et Lise étaient deux sœurs jumelles légèrement décalées, Dominique et Jim sont aussi deux jumeaux légèrement décalés, la fille jumelle du garçon, prenant au jour le jour et pour toujours de la graine de lui ayant installé sa Bulle dans l'écrin somptueux de l'ouverture infinie de la vie.

C'est vraiment un message hors norme, follement intelligent, et qui nous offre en même temps une vérité sur Jim qui permet de comprendre pourquoi Dominique ne supporte pas tous ces ennemis qui disent du mal de lui.

Alice Granger Guitard

15 avril 2003