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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Passage à l'ennemie, Lydie SALVAYRE

Editions du Seuil, collection Fictions & Cie.

 

Ce roman commence comme le compte-rendu que fait à son ministre de tutelle un inspecteur des Renseignements Généraux de son infiltration d'une bande de jeunes délinquants d'une cité de banlieue. Sous l'effet de l'usage quotidien du cannabis, mais surtout parce qu'il y a parmi ces jeunes soupçonnés d'être des délinquants une jeune fille, Dulcinée, dont le silence persistant la fait apparaître curieusement inhumaine même si elle s'offre à tout le monde sauf à l'inspecteur, ces comptes-rendus se transforment, ne sont pas forcément envoyés, l'inspecteur commence à pouvoir se dire des choses à lui-même, mettant en question non seulement les méthodes brutales de la police responsables en fait d'explosions de violence dans ces cités, mais aussi les raisons secrètes du choix de ce métier par des personnes ressemblant tellement à ceux qu'ils surveillent, soupçonnent, provoquent, interrogent, étiquettent, arrêtent, mettent en garde à vue.

Ce qui révolutionne le texte du compte-rendu, ce qui fait que l'inspecteur se surprend à ne plus penser pareil, à ne plus pouvoir faire pareil donc à s'écarter de son corps de métier, et à avoir une distance critique, c'est le secret qui rend Dulcinée si inhumaine, et si attirante pour l'inspecteur. L'énamourement entraîne l'inspecteur ailleurs. Elle aussi, Dulcinée, a un secret. Comme lui. Son silence dit le secret. Il entend ce qu'elle dit par son silence. Elle dit autre chose. Et entendre cet autre chose qu'elle dit n'a, justement, pas besoin des méthodes brutales de la police. Quelque chose, entre eux, pour la première fois, n'est plus sous haute surveillance, n'est plus forclos.

Ce roman n'est qu'un détour pour que le secret de l'inspecteur, ce que sa mère avait gardé secret pendant ses dix premières années, puisse se dire sans que lui explosent au visage les railleries ignobles des autres enfants, les préjugés, semblables aux préjugés des policiers cernant les jeunes des cités surtout s'ils sont d'origine arabe. Si ce secret, que lui avait caché sa mère pendant dix ans, secret sur un père absent, dont il porte le nom, Arjona, écrit comme par hasard avec insistance dans l'en-tête de chaque rapport, il le dit à Dulcinée, s'il se surprend à lui parler de son enfance, Dulcinée ne va pas se moquer de lui, elle va même, pour la première fois, sourire, être moins inhumaine.

Jusque-là, l'inspecteur avait gardé son secret pour lui, parce qu'à dix ans, lorsqu'il avait parlé de son père secret à ses copains, ceux-ci l'avaient traité de bâtard. Alors, il s'était mis à se méfier de sa mère, et, peu à peu, à être attiré par un métier, la police, les Renseignements Généraux, où il s'agit de savoir surveiller, soupçonner, questionner jusqu'à l'aveu, des jeunes qui auraient aussi des secrets, des secrets de bandes organisés, de réseaux, de coups montés, donc tout faire pour que ces secrets, ils le disent, au besoin en utilisant la violence, des méthodes de voyous.

Le secret organisait tout. Faire avouer le secret. Avec des méthodes méchantes.

Etait-ce si honteux, de parler de ce père d'origine andalouse, d'une grande famille déclassée, dont un intellectuel faisant partie de la bande de jeunes finit par dire que, étant donné son nom, il serait un peu arabe, et même juif?

Le secret de Dulcinée, celui d'une jeune fille battue par son père, celui d'une jeune fille forcée de taire en famille que son père couche avec sa tante, celui d'une fille qui a compris qu'il valait mieux ne rien dire pour éviter une situation intenable, catastrophique, entre en résonance avec celui de l'inspecteur. Une sorte de réparation de cette figure du père secret peut s'amorcer. Face à Dulcinée, l'inspecteur aussi répare un père qui battait sa fille, qui l'obligeait au secret, qui préférait sa tante à sa mère. L'inspecteur, lui, ne préfère pas quelqu'un d'autre à elle, Dulcinée. Réparation aussi de cette femme, la mère de Dulcinée.

Un roman intéressant sur les conséquences d'un secret, d'un non-dit, sur le choix d'un métier, notamment. Et la bifurcation incroyable et imprévue qui s'amorce à partir du moment où il commence, en un silence parlant, à se dire. Une histoire de réparation et d'amour.

Alice Granger Guitard

12 octobre 2003