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Note de lecture:


Mémoires d'un fétiche barbu
de Michel Cadence



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Alice GRANGER GUITARD

A propos de La Médecine sans le corps, Didier SICARD

Editions Plon.

Ce livre de Didier Sicard, professeur chef du service de médecine interne à l'hôpital Cochin et Président du Comité consultatif national d'éthique, est remarquable. Cet homme qui manifeste un besoin que l'on dirait presque vital de s'intéresser autant à l'art, à la littérature, à la poésie, à la philosophie, à la sociologie qu'à la médecine qu'il exerce pourtant avec beaucoup d'investissements, de réflexion et de passion, comme s'il disait de manière urgente que la médecine ne pouvait pas être tout dans la vie, analyse dans ce livre combien la médicalisation de notre société est inquiétante.

Dès le titre, quelque chose frappe: un M majuscule est mis au mot "Médecine". Et pourquoi pas un C majuscule au mot "corps", alors?

Cette Médecine apparaît, dans cette analyse et dans notre société, vraiment comme le personnage omniscient et omnipotent qui sait tout de comment dépister, détecter, soigner, guérir, condamner, jeter, et combien l'environnement et l'inconnu sont inquiétants en puissance, menaçants, combien heureusement qu'elle est là, elle, la M., pour inquiéter pour mieux protéger, pour tisser sa bulle, son monitoring, sa surveillance.

Ce véritable personnage occulte, ivre de sa puissance, qui prouve par les chiffres et les images, par la biologie, la technique, l'imagerie médicale, combien elle a le don d'ubiquité pour tout savoir de ce malade en puissance que serait l'homme, a besoin de faire croire aux multiples dangers qui guettent cet homme, dangers qui peuvent autant venir des gènes de mauvais augure que de l'environnement menaçant, pour faire valoir sa toute puissance. Il lui faut bien une multitude de malades en puissance que seraient les gens en bonne santé dans l'optique de la médecine préventive et de dépistage systématique, pour prouver qu'elle sait tout bien faire pour les soigner, pour les sauver, sinon pour les jeter s'ils ne sont pas dociles ou conformes (par exemple, avortement thérapeutique par principe de précaution au moindre doute que le fœtus puisse ne pas être conforme).

Donc, impression que cette M.a tout envahi, tout colonisé, presque tout métastasé, science ivre d'elle-même qui semble ne plus connaître de limites, sauf à se servir de la bioéthique comme airbag face à cette inquiétante expansion sans limites.

C'est dès la grossesse que c'est arrivé. C'est cette M., avec sa technique, sa biologie, ses images échographiques et ses chiffres, qui vole à jamais à la mère le corps de son fœtus. Ce corps, par une sorte de volonté toute-puissante, s'en remet définitivement (puisque la médicalisation de la société prendra ensuite le relais toute la vie) à une extérioralité médicale qui fixe déjà son identité, ses normes, son image. Le futur être humain, ce n'est pas dans les paroles de ses parents, dans son histoire, dans l'interactivité incessante avec l'environnement qu'il va enrichir une identité toujours en remaniement, non, ce sont ces chiffres et ces images qui disent qui il est, quels dangers il court, et surtout, qui sait le faire survivre, le sauve momentanément. Ce personnage qui a tout colonisé, qui a par la science, par la biologie, la technique, les images et les chiffres tout colonisé, a tissé dès le stade fœtal une bulle autour de l'être humain, cette M. va chercher le corps en le rendant déjà étranger à la mère alors qu'il est encore fœtus, ensuite elle le dépiste, l'enferme dans des normes, dans des menaces virtuelles, elle brandit l'épée de Damoclès de la génétique tel un réseau, telle une toile d'araignée qui va faire mourir, elle terrorise avec toute la douceur ambivalente de la prévention, elle s'insinue dans les pensées, le cerveau, il s'agit de tout prévenir, écoutez, vous les humains, ma douce voix vous entourant de l'extérieur et vous disant tout ce qu'il faut faire, laissez-vous aller au fil de ma voix, venez, venez, vous les corps!

Cette M. emporte les corps dans les promesses de jouissances, qu'ils soient sûrs, les humains, que tout baignera pour eux s'ils l'écoutent, de si gentils diktats, bien en résonance avec le matérialisme effréné de notre société.

Ce personnage dont la puissance semble s'être colonisée sans limites, qui fait la fortune de l'industrie bio-pharmaceutique et médicale, semble faire, dès les séances d'échographie surveillant la grossesse, comme une mère s'identifiant à une idéale bulle matricielle et décidée envers et contre tout, follement, à garder pour toujours l'enfant en elle, emportant avec elle en son sein tout-puissant et ambivalent le corps.

L'environnement, les autres, l'inconnu de la vie, la parole, ne pourront jamais s'occuper du corps comme elle sait! Et ce corps, elle est sûre, jamais ne saura se défendre, ni encore moins s'enrichir, se transformer, en partant dans l'aventure de cette interaction infinie avec cet environnement qui, comme l'autre, fait se poser des questions, met en chemin, fait bifurquer, offre de merveilleuses surprises! Non!

D'un côté presque une condamnation à mort en puissance, dans l'environnement plein de dangers guettent, les gens en bonne santé sont des malades qui s'ignorent mais heureusement les tests, les campagnes de prévention de toutes sortes, les pubs, la médicalisation des problèmes de société, tout cela ramène tout en troupeau de malades en puissance dans le giron médical! Comme l'écrit Didier Sicard, s'il n'y avait que des malades, la médecine sombrerait, elle ne gagnerait pas sa vie! Ce sont les gens en bonne santé, mais qui vont chez les médecins de manière préventive, persuadés que tant de dangers les guettent, que leur identité ne peut plus se dire que par des chiffres biologiques et de l'imagerie médicale, que le sens de leur vie est qu'ils sont des êtres pour la mort, que leur vie est une passion pour la mort qui les emporte déjà virtuellement, qui nourrissent la médecine, qui sont ses à-valoir! Alors, bien sûr, ce personnage tout-puissant et ambigu les inquiète au lieu de les rassurer! Si vous ne mettez pas votre corps pour toujours dans ma bulle préventive et omnisciente, la mort vous guette! C'est pour votre bien que je vous inquiète!

Alors, les gens, malades en puissance ou réellement, ont de plus en plus une foi aveugle en cette M., cette médecine dont la science est sans limites, et qui sait si bien prouver en chiffres et en images si leur identité est encore inattaquée ou pas. Médecine qui emporte avec elle le corps, mais n'a pas besoin d'écouter les paroles, les plaintes, qui sont presque de trop puisque, par sa science, elle sait déjà avant que ça parle. Pour perdre du temps? Pourquoi s'encombrer de paroles toutes singulières alors qu'elle sait lire dans le corps et le cerveau directement? Elle maîtrise tout, et sa passion c'est l'infantilisation. D'une certaine façon, cette instance occulte est assurée de pouponner à l'infini. Et ça se met entre ses mains. Le corps en monitoring éternel fait disparaître le sujet, et cela pourrait passer pour commode, puisque cela pourrait faire faire l'économie d'une intériorisation, d'un développement psychique qui implique toujours une prise de distance, une coupure du cordon ombilical, un deuil. Cela est dans l'air du temps, ce fantasme du tout baigne si.... Quel effrayant passage à l'acte d'un fantasme maternel devenu fou de sa puissance!

Plus les malades virtuels ou réels ont une foi aveugle en la toute puissance de la M. dans les mains de laquelle ils ont mis leur corps, plus ils se méfient des médecins qui, eux, savent forcément moins bien faire, puisque, qu'ils le veuillent ou non, ils ont affaire à la parole, à des humains à chaque fois différents, et qu'eux-mêmes sont des humains doués de parole. Ces médecins, qui n'arrivent pas à faire taire les plaintes, les paroles, les symptômes, bref la complexité humaine, tellement la vérité insiste à se dire d'une manière ou d'une autre et refuse de se faire traiter d'une manière expéditive et normative, sont la cible de malades ambigus qui sont prêts à les attaquer pour faute, pour négligence, bref pour impuissance.

On dirait une foule d'enfants fascinés disant, maman elle sait tout bien faire, j'ai une foi aveugle en elle, j'ai mis mon corps entre ses mains et elle a mis la machine en pilotage automatique. Par contre, papa est vraiment moins bien, il n'est jamais vraiment à la hauteur de maman, il ne pourrait l'être que s'il obéissait à la lettre à ce qu'elle lui dicte, mais non, il est souvent si négligeant, il ne sait pas aussi bien que maman quels sont les dangers qui me guettent, souvent on dirait qu'il m'envoie promener, que je l'agace, l'embarrasse, que mon corps ne l'intéresse pas, que décidément je ne suis pas intéressant. Une foule d'enfants fascinés par la M. et qui accusent papa de n'être pas à la hauteur de maman. Qui accusent papa de mal se faire éduquer, former, par maman. Alors, des médecins terrorisés par le risque d'être attaqués s'ils ne sont pas à la hauteur vont appliquer à la lettre le principe de précaution. Et jouer le jeu de la M. Des médecins qui, se laissant intimider, se sentent mis en demeure de tout faire bien comme la M. le leur prescrit de faire sinon ce sont eux qui seront mal traités. Alors, ils vont s'abriter derrière les examens à n'en plus finir, les préventions, ils n'entendront plus leurs malades virtuels ou réels qu'à travers des chiffres biologiques ou de l'imagerie médicale, et ils n'écouteront plus la plainte toujours singulière de chacun d'eux, ils ne prendront plus le risque d'entendre autre chose dans leurs symptômes et leurs paroles. Et, de toute façon, par la force des choses, dans cette logique-là d'une science médicale ivre d'elle-même, ils ne peuvent qu'être assez impuissants. Parce que, de toute façon, même si la M. est si persuadée de savoir bien traiter, et que le corps est emporté entre ses mains comme dans une grossesse éternelle, jamais la parole singulière de chacun, même lorsqu'elle se dit dans la plainte, ne se laissera réduire au silence. Un "reste" échappe toujours au discours ambiant de plus en plus médicalisé, et c'est ce reste qui intéresse Didier Sicard.

Justement, il s'intéresse par exemple à l'art, qu'il essaie de faire entrer à l'hôpital malgré toute la résistance ambiante, qui est, dit-il, une façon de dire quelque chose qui ne peut pas se dire autrement notamment par le discours scientifique, qui se dit de manière très singulière, très bizarre, un dire qui échappe aux normes, aux conformismes, au prêt à penser, un dire d'une dissidence originaire, un écartement, une prise de distance, un corps qui s'échappe en disant autrement, en ne se faisant pas comprendre de manière magique.

Au fond, en s'intéressant tellement à l'art, peinture, cinéma, chorégraphie, photographie, qui lui enseigne autant pour sa pratique médicale dans son écoute de l'autre qui, déjà à travers une plainte le dérange, l'interroge, l'interpelle, le désoriente, le surprend, ceci d'une manière très lévinassienne, que ce qu'il a appris au cours de ses études, Didier Sicard démontre qu'il n'est pas du tout complice d'une nouvelle conception du corps qui le censure en même temps que la jouissance matérialiste est prônée partout. Pour lui, un malade est parlant, il a une histoire, ses symptômes ont un sens dans un contexte bien précis, façon de vivre, activité professionnelle, conflits, enfance, perspectives, impasses. Il ne fait pas l'impasse sur la parole, toujours singulière, de ses malades, et, d'une certaine manière, il a foi dans la capacité, psychique et corporelle, qu'ont ces hommes, ces femmes et ces enfants d'en savoir long sur ce qui leur arrive, d'en savoir long sur comment résister, se défendre, et de demander un coup de mains dans cette défense, dans cette procédure de guérison.

Il est un médecin qui parie sur l'environnement, toujours changeant, non codifiable, non maîtrisable de façon manichéenne, cet environnement si important dans son interaction incessante avec le corps, pour que des gènes s'expriment ou non, de manière positive ou bien délétère. Il insiste à dire que, malgré la fascination qu'elle exerce aujourd'hui, la génétique n'a pas le pouvoir de fixer et dire le destin, que telle et telle maladie qui serait d'origine génétique ne se développera que si le contexte négatif, immobile, déprimant, décevant dans lequel vit la personne le précipite dans l'impasse. Il dit la responsabilité de l'environnement, que donc tout n'est pas déjà écrit, et donc ce côté terrorisant du diktat génétique, mais que la chance reste intacte dans un environnement gardant toutes ses surprises, toutes ses richesses de renouvellement, à condition de ne pas avoir peur de l'autre, de l'inconnu, de tout ce qui n'est pas déjà contenu dans un savoir. Cela fait réfléchir, cet environnement qui, modifiant sans cesse les paramètres des fonctions génétiques, est à l'origine du caractère bénéfique ou délétère d'un gène. Pourtant, dans l'exercice d'une médecine qui ne sait plus écouter et ne se fie plus qu'aux chiffres et à l'imagerie médicale, on ne s'interroge plus sur cette responsabilité du contexte dans lequel, au présent et au cours de son histoire, le malade vit. Pourtant, c'est l'unique façon d'entendre le sens de sa plainte, qui est déjà une résistance à quelque chose, une façon dont le corps cherche à s'échapper, déjà en disant l'impasse, la tragédie, la difficulté, les fantasmes.

Il cherche toujours à penser, dans son exercice de la médecine, de manière simultanée l'événement observé, symptômes, plaintes, malaise, corps tentant de s'échapper, et l'espace-temps dans lequel il se produit. C'est sans doute rare aujourd'hui, de la part d'un médecin.

Il parle de la bioéthique, qui est pour lui une réflexion constante qui manifeste une inquiétude permanente sur la meilleure façon d'appréhender les questions et une angoisse d'y apporter une réponse, ceci sur la base d'une mise entre parenthèses de son savoir médical le temps d'écouter la façon dont ça sait chez le malade se présentant devant lui.

Didier Sicard insiste beaucoup sur la responsabilité, compte tenu que tout le discours sur la prévention et sur le recours systématique aux examens est irresponsable et hors de prix alors que dans tant de cas tout ceci est inutile et beaucoup moins efficace que quelques règles de vie simples. Il parle de notre époque étrange où, si paradoxalement, le mot "respondere", qui signifie "se porter garant", "s'engager", donc une véritable présence à autrui, se sentir comme le dit Emmanuel Lévinas responsable de l'autre qui me vise au visage, est devenu un gibier de potence potentiel, si le médecin n'a pas mis en acte la toute puissance médicale dans laquelle le patient a une foi aveugle.

Il écrit que la réflexion éthique n'est pas l'airbag d'une science en folie, mais la manifestation subtile de ce qui nous fait homme, c'est-à-dire ce qui nous relie et nous oblige. "Ce qui nous relie", cela signifie ce qui nous met en route sur le chemin de la reconnaissance de l'appartenance à l'espèce humaine et sa capacité de se représenter par les mots, donc de prendre de la distance et de réfléchir qui la distingue des animaux, qui nous fait nous interroger sans cesse sur l'étrange de l'étranger plutôt que de ne penser qu'à le maîtriser et l'identifier par des images et des chiffres, cet étranger comme éclairage de nous-mêmes, qui nous fait prendre conscience que ce sont les plus pauvres, les plus désarmés, les plus handicapés, les plus malades qui nous apprennent la richesse du monde. "Ce qui nous oblige" signifie que notre désir d'assumer pleinement notre vie, écrit Sicard, passe par le "je suis là, présent", je suis là devant l'autre qui m'agace, me brise, me tourmente, comme je l'agace, le brise, le tourmente, mais aussi comme il me regarde et comme je le regarde.

Didier Sicard regarde le malade comme un autre, dont il répond, qui le vise au visage, lui en face est aussi un autre, et jamais il ne remet le corps de ce malade entre les mains omnipotentes et omnisciences de la médecine. Le corps est là de lui-même, qui résiste.

Alice Granger Guitard

16 mars 2003