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Note de lecture:


La Médecine sans le corps
de Didier Sicard


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Alice GRANGER GUITARD

A propos de Le Saint-Âne, Philippe SOLLERS

Editions Verdier. 2004.

 

Invité par Jacques-Alain Miller, Philippe Sollers prononce cette communication, qui est publiée aux Editions Verdier, au meeting de protestation contre l'amendement Accoyer du 10 janvier 2004, à la Mutualité, amendement qui stipule que ceux qui entreront aux Etats-Unis, avec un visa, seront fichés et laisseront leurs empreintes digitales.

Philippe Sollers, pour rendre hommage à la nouvelle revue de Jacques-Alain Miller Le Nouvel Âne, et évoquant l'Hôpital Sainte-Anne, intitule son intervention Le Saint-Âne. Non sans évoquer Rimbaud, qui est mis en exergue: "Au matin, - aube de juin batailleuse, - je courus au champs, âne, claironnant et brandissant mon grief, jusqu'à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail.(Illuminations).

Voilà donc un Saint-Âne qui vient claironner et brandir son grief.

Avant d'en venir à Sainte Anne, à Marie, au dogme de l'Immaculée Conception, à celui de l'Assomption, Philippe Sollers cite le philosophe Giorgio Agamben, professeur à l'université de Venise et à l'université de New York, qui a écrit un article dans le journal Le Monde, en protestation contre l'amendement. Ce philosophe annule ses cours à New York, parce qu'il refuse ce dépassement inadmissible du seuil dans le contrôle et la manipulation des corps qui signifie que nous sommes entrés dans la nouvelle ère biopolitique, franchissant un pas de plus dans ce que Michel Foucault appelait une animalisation progressive des humains au moyen de techniques de plus en plus sophistiquées. La vie biologique des corps sera fichée, par des moyens technologiques d'abord inventés pour les classes dangereuses, si bien que l'humanité entière est devenue potentiellement dangereuse. Ce philosophe avait déjà dit quelque temps avant que le nouveau paradigme politique de l'Occident était le camp de concentration, là où le tatouage était une façon de compter les déportés dans le camp. Le tatouage biopolitique permet de compter ceux qui, entrant aux Etats-Unis, sont potentiellement dangereux.

Puis Sollers rappelle un autre auteur, Erri De Luca, qui vient d'écrire Résumé de l'intrus, où il s'agit de savoir ce qui dans la population humaine est arrivé comme étant l'intrus. Il est question de quelqu'un qui, chez les Hébreux, est né au moment d'un voyage qui avait pour objet un recensement, se faire recenser, bref se faire compter, être enregistré comme étant du nombre. Comptés comme aujourd'hui nous sommes comptés dans de nombreuses listes numériques, cartes bleues, portables, et tant d'autres listes qui permettent de nous suivre à la trace, nous contrôler, nous rendre parfaitement visibles. A l'époque dont il est question, le roi obtint une liste erronée et subit le châtiment d'une épidémie. Donc, les Hébreux avait été mis en garde contre l'arrogance de donner un nombre aux humains.

Voilà donc l'exposé de Sollers, qui claironne et brandit son grief, face à cette arrogance de donner un nombre aux humains dans cette nouvelle ère biopolitique qui tend de plus en plus à nous mettre sur des listes numériques de manière à ce que Big Mother? puisse tous nous contrôler, nous qui sommes en tant que membres comptés de l'humanité tous des suspects en puissance, en quelque sorte tachés du péché originel de la dangerosité possible.

Je dis Big Mother face à cette Sainte Anne que Sollers met au premier plan, il nous présente cette mère, Anne, avec derrière elle tous les dangereux fous de l'hôpital Sainte-Anne après les pestiférés pour lesquels Anne d'Autriche femme de Louis XIII et mère de Louis XIV fit construire cet édifice qui symbolise dans le discours de Sollers l'endroit où garder la liste des dangereux potentiels de l'ère biopolitique. Vous êtes tous des dangereux fous potentiels, nous vous avons comptés lorsque vous êtes entrés dans notre camp, sol des Etats Unis, et nous allons vous surveiller pour notre bien à tous, pour que votre péché originel ne fasse pas des siennes. Une Big Mother ne lâchera plus les baskets des membres comptés de l'humanité, parce que chacun d'eux, marqué, tatoué, par l'empreinte digitale du péché originel, pourrait, sans contrôle, être dangereux, être l'intrus.

Voilà donc Sainte Anne qui, par le dogme de l'Immaculée Conception promulgué par Pie IX le 8 décembre 1854, engendre sa fille, Marie, sans péché. C'est-à-dire sans péché originel. Anne, mère de Marie, est grand-mère du Christ. Il est peu question de Joaquim, père de Marie. C'est par la bulle Ineffabilis que le pape promulgue ce dogme, de même que le dogme de l'Assomption sera promulgué en 1950 par le pape Pie XII par la bulle Munificentissimus Deus . Ineffable d'un côté, dit Philippe Sollers, et munificent de l'autre.

Marie est soustraite à la biologie conventionnelle et à la sociobiologie. Sollers trouve dans la peinture de Léonard de Vinci, peintre qui rompt avec les représentations plastiques traditionnelles, trace de l'incubation de l'Immaculée Conception, exactement dans son tableau Santa Anna Metterza (La Vierge, l'enfant Jésus et sainte Anne). Sollers fait une remarque extrêmement intéressante: Léonard de Vinci n'a jamais peint de Pietà! Comme si, avec le dogme de l'Immaculée Conception, avec cette fille engendrée sans péché par sa mère, l'agneau n'avait plus besoin de venir racheter les péchés de l'humanité! Quelque chose entre cette fille et cette mère! Quelque chose chez cette fille, Marie, plonge sa mère Anne dans une telle jouissance ineffable que c'est comme si elle avait soudain la certitude de ne plus avoir besoin de venir encore et encore comme la terminer, l'améliorer, la guider, la programmer, la cajoler, la remettre dans son moule. Sur les genoux de sa mère Anne, regardée par celle-ci d'un air ineffable, mère si soulagée d'en avoir fini de devoir sans fin réparer la fille en la remettant dans le moule afin qu'à son tour elle soit une bonne mère, un bon moule, Marie peut laisser aller son fils Jésus, qui glisse des genoux de sa mère pour enjamber l'agneau tout en se retournant vers elle comme pour la remercier de lui lâcher les baskets, de ne pas l'enfermer dans un contrôle général, de lui éviter d'être du nombre de ceux qui sont répertoriés sur des listes. C'est le tableau de Léonard de Vinci, où Anne, Marie, Jésus et l'agneau tiennent dans un triangle équilatéral où le sommet supérieur est figuré par la tête d'Anne.

Sollers fait le pari que toute souffrance, en particulier la souffrance psychique, est liée à la conception. Alors, voici qu'un dogme, en 1854, promulgue la conception d'une fille comme immaculée! Cette fille, Marie, sera la mère de Dieu, donc elle sera fille de son fils, puisque Dieu est le père, et Anne la grand-mère sera aussi fille de son petit-fils.

Un dogme promulgue quelque chose qui n'existait pas jusque-là. Voilà: à partir d'aujourd'hui, une fille, Marie, est conçue immaculée par sa mère! Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce que concevoir une fille si, jusque-là, par exemple lorsque cette fille devient mère à son tour, sa mère estime invariablement qu'elle doit revenir auprès d'elle pour la remettre en son giron afin d'essayer de la parfaire, comme si sa gestation n'était jamais terminée, était interminable, ceci éternellement de mère en fille, une fille devenant mère revenant se remettre en gestation auprès de sa mère pour être à la hauteur de son idéal rôle de mère auprès de son enfant, et en particulier son fils, qui, dans ce contexte-là, ne sera pas non plus terminé, devra être gardé pour être perfectionné au rythme même du perfectionnement éternellement en gestation du giron maternel. En quelque sorte, la fille est toujours en gestation, en chantier. Elle n'est pas encore terminée. Par conséquent, le garçon aussi reste en chantier, en gestation, parce que le moule dans lequel sa gestation se fait est éternellement en train d'être perfectionné par la mère, raison pour laquelle il faut tout contrôler, tout calculer, pour tout mener à bien, ne laisser personne sortir s'il n'est pas fini, et en fin de compte préférer rester pour rendre gloire à un giron si idéal qu'il faut en masse accepter d'être du nombre. Sauf que, évidemment, Baudelaire n'est pas très d'accord avec cela! Ne parle-t-il pas, dans sa poésie, d'une mère qui regarde avec haine, plus ancienne que l'amour, une progéniture toujours encore à terminer, ne la laissant jamais quitte, toujours à encombrer son giron? Toujours calculer, encadrer, surveiller, améliorer, ceci pour que le giron parvienne à une paix hypothétique. Un jour lointain, moi, la mère, puissante comme Dieu puisque dans mon giron je suis capable de fabriquer des êtres dénombrables les plus adéquats possibles, je serai en paix, mais pour l'instant, ces êtres, comme ils ne sont pas finis, pas encore conformes, fous, déviants, dangereux, mais j'ai le pouvoir de les rectifier, les faire rentrer dans le nombre!

Cela fait plus de vingt ans que je laisse résonner en moi l'insistance avec laquelle Philippe Sollers parle de l'Immaculée Conception. A chaque occasion. Qu'est-ce que cela veut dire?

Quelle fille pourrait vraiment dire de sa mère qu'elle l'a conçue immaculée? Alors que la plupart des filles, à jamais encombrées de leurs mères, se voient dans la sollicitude de leurs mères auprès d'elles, spécialement lorsque la maternité les rapproche, comme pas vraiment finies du point de vue de leur gestation, jamais vraiment sorties de leur giron. Poupées gigognes. Lorsque cette mère cesse de vouloir de manière indéterminée poursuivre la gestation de sa fille. Lorsqu'elle prend acte que cette fille peut commencer à vivre pour son propre compte à partir d'un changement de milieu, lorsqu'elle accepte que le nouveau milieu dans lequel sa fille commence à vivre ne la regarde en rien, qu'elle n'en est pas hystériquement propriétaire, que c'est ailleurs, qu'elle ne le maîtrise pas, et en même temps, regardant sa fille réussir à vivre hors d'elle, elle a foi en cet autre milieu que le maternel, elle regarde sa fille assise comme dans le tableau de Léonard de Vinci sur les genoux de son étrange abandon d'une manière ineffable car cette fille à laquelle elle a lâché les baskets la délivre elle-même d'une logique de grossesse infernale. Elle doit à cette fille d'être quitte d'une gestation jamais terminée, et c'est ineffable. Elle regarde, comme jamais une mère n'a regardé sa fille, une fille qu'elle n'a plus jamais à terminer, et cette sensation d'être quitte est sûrement indicible. Inceste réussi? En tout cas, dans sa vision, cette mère n'a jamais rien vu de plus beau.

J'écris cela parce que je connais très bien une fille à laquelle sa mère a dit, il n'y a pas très longtemps: je n'arrête pas de dire à quel point tu réussis bien et tu as toujours bien réussi dans la vie alors que rien ne te facilitait cette réussite, et j'ajoute toujours que je n'y suis pour rien.

Alice Granger Guitard

24 mai 2004