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Note de lecture:


Alcibiade
de Jacqueline de Romilly



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©e-litterature.net
Alice GRANGER GUITARD

A propos de La lumière du jour, Graham SWIFT

Editions Gallimard 2004.

Ce roman un peu polar démontre de manière merveilleuse comment le style suit lorsque l'auteur obéit de manière extrêmement rigoureuse - plus rien d'autre ne compte - à une logique secrète qui est une sorte de mission à accomplir.

George Webb, ancien policier révoqué, est détective privé et a une mission à accomplir, toujours la même en vérité tandis que les clientes sont différentes, toujours des femmes. Ces femmes viennent l'investir d'une mission, celle d'être leurs yeux pour voir leur mari les trompant avec une maîtresse irrenonçable même si la liaison a une fin. Le détective privé George Webb a en quelque sorte la mission de certifier, de ramener la preuve que le mari de ces femmes est pour elles perdu à jamais, et par conséquent elles doivent le tuer de leur propre vie commune, afin d'admettre qu'il ne reviendra jamais, elles doivent accepter d'en faire le deuil, et c'est le temps indispensable pour voir enfin la lumière du jour.

Dans un style superbe, sobre, Graham Swift tresse plusieurs histoires qui n'en font qu'une seule.

Détective privé pour le compte de Sarah, il l'est en fait pour le compte de sa mère. Jeune garçon, il apprit que son père trompait sa mère, mais il resta toujours complice de son père, en secret, ne disant ni à son père ni à sa mère qu'il savait. Sa mère n'apprit l'existence de cette femme irrenonçable pour son mari que sur le lit de mort de celui-ci, lorsqu'il prononça son prénom. En quelque sorte, il partait pour toujours avec cette maîtresse jamais vue, et l'épouse ne pouvait pas le tuer de sa vie. Elle mourut peu de temps après lui. Le futur détective privé entendit sans doute le très fort désir de sa mère de connaître, de voir, l'irrenonçable maîtresse de son mari qui l'avait arraché à elle. Désir d'une femme pour une autre femme. Qu'a-t-elle que je n'ai pas? Sans doute pour cela que l'homosexualité fait irruption dans ce roman sous les traits de la fille homosexuelle de George Webb! Qui, écrit le romancier, a le rôle du mari dans le couple lesbien. Le mari qui va avec la maîtresse? La fille de George Webb fait l'expérience non vécue par sa grand-mère de son grand-père allant avec sa maîtresse, elle reprend l'histoire pour en écrire des chapitres manquants. De même, Sarah la cliente du détective George Webb vit le chapitre non écrit de la vie de sa mère en ayant eu sous son toit la réfugiée croate Christina qui lui prendra son mari, c'est elle-même qui s'intéressera à cette fille autant que son mari, elle sentira corps et âme par elle la douleur qu'elle lui infligera de lui arracher ce mari.

Détective privé pour revenir sur une histoire pour le compte de sa mère, ceci parce qu'autrefois il n'avait rien dit, et sa mère n'avait pas pu accomplir un travail de séparation, qui tient du meurtre. De même qu'il s'agit pour sa mère, puis pour sa cliente Sarah qui est une récurrence de sa mère, d'arriver à se séparer elle-même de son mari, d'admettre une séparation, donc de réussir à le tuer symboliquement, et à le tuer de sa vie, de même dans sa propre vie le détective privé a une femme qui le quitte. Lui-même écrit le chapitre manquant d'une histoire où il est un homme quitté par sa femme, il est un homme face à une femme qui, pour une raison ou une autre, n'est pas dépendante de son mari, elle est manifestement détachée, libre.

Alors, le détective privé accomplit sa mission, mais c'est comme s'il en faisait une telle affaire personnelle, l'affaire de sa vie, de sorte qu'il sait, en secret, ce qu'elle va faire lorsque cette mission sera en apparence terminée, et il va aller constater que la chose s'est faite. Sa cliente Sarah le paie pour qu'il soit ses yeux allant vérifier que son mari conduit bien sa maîtresse Christina à l'aéroport, pour qu'elle rentre dans son pays devenue de pauvre réfugiée qu'elle était en France une traductrice pour laquelle la vie s'ouvre par-delà les ravages de sa patrie, pour qu'il soit ses yeux voyant qu'il la quitte effectivement et aussi comment il la quitte. Christina quitte son amant à l'aéroport, comme sans états d'âme, mais l'amant reste inconsolable, comme vidé de sa vie. Comme déjà mort. Le détective privé téléphone à Sarah pour lui dire que c'est fait, la maîtresse de son mari est partie définitivement, son mari est sur le chemin du retour. La mission devrait être terminée, mais non, en vérité, l'essentiel va s'effectuer dans un écart, dans le retard avec lequel ce mari va arriver au domicile conjugal. Avant de rentrer, le mari fait un détour, va revoir l'appartement qui abritait sa liaison. Le détective privé l'a suivi, a attendu dans la rue qu'il ressorte, sait qu'il est inconsolable, qu'il est atteint par la coupure. La coupure, coup de couteau mortel que sa femme Sarah, qui est à la maison en train de lui cuisiner amoureusement ce "coq au vin" qui symbolise le début de leur histoire d'amour, lui donnera dès qu'elle lira sur son visage qu'il ne lui est pas vraiment revenu, a déjà ôté la vie de cet homme, sa maîtresse en partant a emporté sa vie, c'est elle le couteau. D'une certaine manière, on dirait que c'est un lien ombilical que ce couteau coupe, une meurtrière osant le couper, la maîtresse irrésistible du mari que le couple a fait entrer sous son toit conjugal sous les traits d'une pauvre réfugiée croate qui a tout perdu dans son pays étant déjà une sorte de couteau qui va séparer de manière que dans l'histoire homme et femme ne soient plus jamais unis par une sorte de dépendance ombilicale. La chose qui est intolérable c'est qu'un homme puisse se sentir privé de vie par le départ d'une femme, comme si elle avait été sa matrice et que hors d'elle il n'était plus viable, et idem l'inverse, il est intolérable qu'une femme puisse se sentir privée de vie par le départ irrémédiable d'un homme comme ce fut le cas pour la mère du détective qui mourut trois ans après son mari. Nouveau temps, et lumière du jour: lorsque la perte irrémédiable d'un être, qui réitère et certifie la coupure du cordon ombilical, ne signifie plus la mort, et alors la vie demeure la plus forte.

Le détective privé va tous les quinze jours voir Sarah en prison, et fleurit pour elle la tombe du mari assassiné par elle, comme pour introduire peu à peu ce temps où elle retrouvera la lumière du jour. Le jour de sa libération sera comme le jour de sa naissance. Sarah est pour le détective George Webb comme cette femme que fut sa mère, qui n'aura pas comme cette mère suivit son mari dans la tombe, la prison n'étant pas la tombe mais seulement l'espace douloureux d'un deuil.

Dans un très beau style, Graham Swift étudie avec une très grande finesse la complexité des relations humaines, le genre roman policier paraissant servir à merveille la mission de se débarrasser de ce qui empêchait de naître vraiment. Le titre est très beau, et très précis! Sarah s'achemine pour la première fois vers dehors, que le détective lui écrit, lui qui est ses yeux!

Alice Granger Guitard

21 juin 2004