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L'être-Temps
de André Comte-Sponville


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Alice GRANGER GUITARD

A propos de La solitude à deux, Alain VALTIER

Editions Odile Jacob.

 

Ce qui me frappe, ce qui est original, inventif, dans ce livre sur le couple, c'est non seulement que son auteur associe quelque chose de thérapeutique à la constitution, à l'institution du couple ( la notion de couple est d'ailleurs d'apparition récente, le couple existe depuis que ce sont les partenaires qui se choisissent et non plus leurs familles, d'où l'importance nouvelle du pulsionnel dans la constitution de ce couple, ainsi que celle du désir, en particulier du désir sexuel, et la prépondérance du privé sur le public), mais c'est surtout la position du thérapeute engagé par rapport à ce couple.

Alain Valtier écrit que l'analyste du couple donne de sa personne, que sa parole de tiers, comme l'enfant pour ses parents, a une fonction dans l'échange. Et il écrit aussi que face aux conflits d'un couple, la sensibilité infantile du thérapeute est particulièrement mise à l'épreuve. Puis, se référant aux Grecs, il dit que le thérapeute, comme l'écuyer, est le second au combat, bref que le combat est celui que livre chaque partenaire constituant le couple, combat pour défendre son propre territoire, de la même manière qu'une nation défend le sien du risque d'invasion par l'ennemi. Ainsi, d'emblée Alain Valtier avance la dimension politique du couple, la notion de stratégie, il écrit que le couple est un laboratoire pour la démocratie, et que guérir (ce qu'il a de thérapeutique dans l'institution du couple, dans cette alliance dont chacune des autres alliances, et des autres relations sera la répétition rendant possible le petit écart, le petit écartement, le changement) c'est s'aguerrir. Ainsi, il pousse chacun de nous à se demander en quoi il est thérapeutique dans une relation, en quoi il se prête à une répétition qui permet un écart par rapport à une précédente répétition. Ce qui se transmet entre un couple et le tiers qui est comme l'écuyer le second au combat, c'est un paradigme pour d'autres relations.

Donc, je répète, ce qui est incroyable, c'est la façon dont Alain Valtier invente la position de tiers (tiers non exclu) du thérapeute, de l'analyste de couple, comme étant la répétition de la position de tiers de l'enfant par rapport au couple parental, et il semble inviter à sa suite chacun de nous à se mettre, dans nos relations, dans cette position de tiers, comme pour questionner l'enfant qui reste encore en nous.

Par cet analyste qui étend en quelque sorte la fonction du tiers, en la répétant, on dirait que ce tiers s'ouvre sur le multiple, comme le laboratoire d'essai d'une recherche spécifique sur comment, d'une manière très stratégique, le plus privé, celui d'un couple, s'ouvre sur le plus public, le désir au sein de ce couple, allant ainsi infiniment plus loin que le désir d'enfant, se perpétuant comme désir d'enfant sans jamais s'arrêter à un enfant qui aurait l'immense malheur d'immobiliser ce désir sur lui, mais le passage du relais ainsi de suite comme la perpétuation de la vie ne connaît pas de fin.

En lisant ce livre, il nous semble entendre entre les lignes que la demande d'analyse faite par le couple venant dans ce lieu aménagé pour la recevoir entre en résonance, répète la manière dont ce sont les parents qui sont demandeurs d'enfants. On dirait que l'analyste, réitérant pour son propre compte la façon dont l'enfant se sent réparateur par rapport au couple parental, comme l'enfant il veut être sûr que ce couple-là va rester ensemble, comme s'il (l'enfant, l'analyste, le thérapeute, le tiers non exclu) ne pouvait être quitte qu'après s'être acquitté de quelque chose d'impossible à refuser, comme s'il ne pouvait les quitter, se séparer pour aller vers sa vie à lui, qu'après avoir pu prendre en main le relais que, dans cette course de relais qu'est la perpétuation de la vie confondue avec la perpétuation de l'espèce, il pourra passer à son tour, l'essentiel étant la sauvegarde de la relation, que celle-ci puisse se faire ainsi de suite.

Cet analyste-là, qui écrit ce livre, semble s'inquiéter, en ayant choisi d'avoir affaire à des couples, de la même manière qu'un enfant s'inquiète, de comment il peut vraiment partir de ce dedans du couple parental, comment s'acquitter auprès de ce couple de ce pourquoi il est né, c'est-à-dire, on dirait, se préparer à saisir lui-même le relais en allant observer en amont comment déjà chacun des partenaires de ce couple se met à courir, de manière différente, ou peine à ne pas pouvoir courir cette course de relais, comment il y a déjà une différence, sexuelle, dans la manière dont une femme, et un homme, courent.

Cette métaphore de la course de relais, du passage de relais, c'est ma façon personnelle de lire ce livre. Elle n'est pas dans le livre. C'est ma façon de rendre compte de comment, il me semble, Alain Valtier met en exergue combien l'impératif de la perpétuation de l'espèce est une chance de réussir à être quitte pour chacun des partenaires du couple, seul le couple pouvant fabriquer un être nouveau. La suave sensation d'être quitte, de s'être acquitté, côté couple, n'irait-elle pas de pair avec le fait d'avoir pu, en courant, remettre le relais dans la main d'un autre être humain commençant déjà pour lui-même à courir? Et côté enfant, cette suave sensation ne commencerait-elle pas, de manière contagieuse, comme la sensation d'être quitte en ayant reçu en main le relais ainsi que le passage générationnel? Si on poursuit cette métaphore de la course de relais qui ne s'arrête jamais, ne pourrions-nous pas entendre l'Œdipe, et le fantasme œdipien, à propos duquel Alain Valtier insiste à dire que c'est le parent qui y a un rôle actif, qu'il y a une interactivité entre le parent et l'enfant, qu'il s'agit de l'apprentissage précoce par l'enfant de la place qu'il devra prendre plus tard à l'âge adulte, donc ne pourrions-nous pas entendre cette phase œdipienne comme le fait que l'enfant commence déjà à courir tout doucement, tendant la main en arrière pour recevoir le relais que le parent en train de le rattraper lui transmet?

Donc, importance du point de vue du tiers (enfant, thérapeute), par rapport au couple, qui en transforme les règles du jeu, tandis que, de manière étrange, il semble que ce soit le deux du couple qui soit constitutif du un de chacun des deux partenaires.

En lisant ce livre, peut-être même en laissant notre pensée vagabonder et travailler en lisant, il nous semble comprendre qu'en se constituant comme couple, en s'abstrayant de l'avis de chacun des familles respectives, ce dont il s'agit c'est qu'il est temps de commencer à envisager de manière sérieuse la séparation d'avec cette famille, de ce dedans à la fois protecteur et asphyxiant à force.

Pour être un, pour s'en sortir de l'amour en symbiose avec la famille et surtout avec le fantasme maternel, pour être une entité unique et bien délimitée, il faut être deux, il faut une institution, celle du couple, ce couple qui est le premier missile destiné à ébranler l'institution familiale originaire qui a tant de mal à laisser partir. Alain Valtier dit que pour décider de vivre vraiment en couple, pour que vraiment un couple se constitue, et non pas à travers lui un autre couple préexistant, celui de l'enfant avec un de ses parents très possessifs faisant concurrence déloyale avec le partenaire, il faut être déjà capable de vivre seul, donc s'être éloigné de la famille. La solitude à deux semble être la capacité des deux à vivre seul, non enveloppé du fantasme familial maternel à leur endroit, la capacité à se défaire de cette addiction, la perspective de cette aventure du couple rendant possible cette coupure qui s'écrit par la solitude.

Chacun des deux partenaires a un territoire à défendre, comme les nations, et est un ennemi pour l'autre partenaire dans la mesure où il s'éternise dans l'espace du couple à être un enfant qui ne veut pas, ou n'arrive pas à sortir du labyrinthe constitué par sa famille. Alain Valtier écrit qu'il faut toujours être attentif à l'enfant qui reste dans chaque adulte, cet enfant pas encore sorti du labyrinthe. Dans l'entre-deux du couple, l'autre n'est-il pas un ennemi aussi longtemps que celui-ci, comme un enfant qui ne réussit pas à s'éloigner de ses parents parce qu'il sent qu'il ne s'est pas encore acquitté auprès d'eux ou qu'il ne peut pas le faire, fait encore couple avec quelqu'un de sa famille, mort ou vivant, plutôt qu'avec son partenaire?

Le combat qui se joue avec le couple, dans lequel chaque partenaire est en première ligne et le tiers (enfant ou thérapeute) en seconde ligne, combat pour littéralement refaire sa vie, n'est-il pas en effet de défaire définitivement le lien en symbiose avec le maternel? Défaire, refaire.

Dans la parenté, écrit Alain Valtier, il s'agit de deux sortes de différences. La différences des sexes, qui est une différence dans l'espace, qui est une différence anatomique. Et une différence générationnelle, une différence dans le temps, le passage du temps, qui fait que le couple, chacun des deux tels deux jumeaux hétérozygotes dans son territoire propre, se trouve dans le suave jardin du paradis qu'il est en train de rejoindre comme s'il ne l'avait jamais quitté tandis qu'il transmet le relais, et l'enfant se trouve dans le labyrinthe, œuvrant à son tour à en sortir pour se retrouver dans ce même jardin. A propos de ce relais à transmettre, qui pourrait être une sorte de message concernant la suavité qu'il y a à vivre au jardin du paradis une fois l'élevage des enfants terminé, que le couple donnerait à voir et à désirer (et l'enfant en serait ébahi, cet objet du désir, l'enfant ne l'a jamais possédé) ne pourrait-on pas rappeler cette phrase d'Armando Verdiglione, que j'ai lue récemment dans une publication de ses conférences, qui dit que la mère et l'enfant ne sont pas ensemble, l'enfant se trouve dans le labyrinthe, et la mère dans le jardin?

Si on se place dans la perspective de la course de relais, entièrement fondée sur la mise en relation, où il s'agit de transmettre ce relais, ce relais qui pourrait donc être des nouvelles de la vie au paradis, histoire de titiller le désir des enfants pour qu'ils puissent s'orienter dans le labyrinthe, il se produit un renversement définitif de ce qui passe pour être enviable dans notre société. Ce qui est enviable ce n'est plus de redevenir comme des enfants, comme on veut le faire croire aujourd'hui, les enfants de la génération cool bien dans leurs baskets, pour lesquels tout baigne et tout est facilité, pour lesquels l'opulence réelle ou virtuelle est telle que plus rien ne leur manque (états incestueux), qui sont reliés en permanence à une instance maternisante, une sorte de voix les baignant et à tout moment joignable par portables, Internet et technique interposés, cette voix étant comme celle entendue tout autour pendant la vie matricielle, ce qui est enviable, désirable, c'est la suavité de la vie de ce couple au paradis, jumeaux hétérozygotes ayant chacun son territoire dans le jardin, ce couple qui reste une fois que le tiers, l'enfant, avec le relais dans sa main, est parti. L'enfant peut sortir du labyrinthe de son enfance s'il a la certitude de pouvoir refaire sa vie, c'est-à-dire de retrouver devant lui, dans sa génération à lui et non pas celle de ses parents, la même suavité, dans le jardin, que celle dont il a été témoin chez le couple parental qu'il vient de quitter en étant quitte, scène originaire pour son désir à lui. Le sexe et l'effroi devant cette autre scène originaire qui a tellement déplacé l'objet du désir!

Notre époque, qui voudrait que les adultes ne rêvent que de redevenir comme ces jeunes cools, ces jeunes en état d'addiction à cette drogue douce qu'est la possibilité d'être joint à tout moment, addiction à cette voix intramatricielle, cette voix tout autour comme celle de la mère pendant la gestation, addiction au rien ne manque, fait courir un risque majeur car elle provoque une confusion générationnelle terrible, puisque rien ne ferait la différence entre adultes et enfants, la même vie cool du tout baigne, et l'impossibilité de s'en sortir. Comment les jeunes pourraient-ils sortir du labyrinthe, si d'une part ils n'y sont même pas encore entrés, retenus qu'ils sont dans l'opulence matricielle réelle ou virtuelle, et si d'autre part le couple parental ne se montre pas à eux dans la suavité exquise d'un jardin de paradis où ces enfants ne sont pas encore puisque ce paradis n'a rien à voir avec leur labyrinthe et qu'il leur reste à grandir?

Les enfants grandissent, s'apprêtent à sortir du labyrinthe de l'enfance, lorsqu'ils comprennent que la mère se trouve dans ce jardin, et non pas dans un labyrinthe qui les retient dans ses impasses par un maternage très curieux, contradictoire et ambivalent. Dante, dans son Traité sur l'éloquence vulgaire, sur la langue vulgaire qui est une langue maternelle différente pour chacun, ne dit-il pas lui aussi que la mère et l'enfant ne sont pas ensemble, lorsqu'il dit qu'Adam, qui reste finalement dans le jardin, qui parle sa langue vulgaire, n'a pas été allaité, et que, de la panthère parfumée, c'est seulement le parfum qu'il retrouve? De la mère, il y en a plus dans le parfum que dans la panthère.

Donc, cette différence générationnelle est très importante. Alain Valtier, dans les cas dont il parle dans son livre, nous montre combien la confusion générationnelle entraîne des dommages graves pour les descendants et pour les intéressés. Des morts, des séparations, des drames, des parents qui ne réussissent pas à s'abstraire de leur activisme œdipien sur leurs enfants, tout cela a pour conséquence que les enfants qui arrivent ensuite dans ces familles ne sont pas à la bonne place, mais à la place de ces morts, ou de la mère, ou du père, etc…Si par exemple dans une famille le véritable couple c'est celui que le père forme avec sa fille, comment le passage du relais pourrait-il se faire? Le partenaire, pour cette fille devenue femme, ne sera jamais à la hauteur de ce père, et dans ce couple, il ne sera jamais question de se séparer de la famille. Et ceci aura des conséquences dans les générations suivantes.

Bien sûr, la métaphore du passage de relais vaut surtout dans le cas où, par rapport au couple parental qui s'est constitué pour couper d'avec les familles et l'enfance, pour que chacun des partenaires puisse vérifier qu'il a effectivement grandi, qu'il va pouvoir sortir du labyrinthe pour arriver dans le jardin comme s'il ne l'avait jamais quitté, l'enfant est vraiment à sa place. Ou bien dans le cadre d'une demande où il pourrait s'agir qu'il y ait enfin un tiers qui soit à la bonne place générationnelle, en résonance avec le fait que le couple se préparerait aussi à prendre acte tant de la différence sexuelle entre eux que de la différence générationnelle, donc de l'impératif vital de devoir en finir avec le confort de l'opulence qui retient en famille et en enfance en état d'addiction.

A sa manière, et tout à fait dans le sillage de Freud qui se mit à écouter sa patiente Emma dans une inversion des rôles du médecin et de la patiente et qui découvrit qu'elle, une femme, ne réagissait pas comme lui, un homme, Alain Valtier à la place du tiers par rapport au couple est témoin de la différence des sexes dans l'entre-deux de ce couple.

C'est lui qui, à la suite de Freud, découvre qu'ils ne réagissent pas de la même façon dans ce laboratoire que constitue le couple pour la démocratie. Par le fait même de son écoute de chacun d'eux, il suspend la croyance que le masculin aurait l'exclusivité officielle de la parole. Alors, la différence sexuelle que, tel l'enfant tiers, il découvre entre eux, c'est l'évidente facilité d'accès à la parole que manifeste la femme, tandis que l'homme semble tout attendre de la sexualité. Comme s'ils avaient, dans leur combat respectif pour leur territoire, qui semble donc un combat où il s'agit de réussir à passer le relais que la génération d'avant leur a transmis à la génération suivante, pour être quittes au jardin et que leur suavité soit, par le désir qu'elle entretient, une façon d'être en infinie relation avec le multiple, une stratégie différente.

Le couple qui se constitue, s'écartant du dedans protecteur et finalement aliénant, dans son opulence actuelle, des familles respectives, c'est comme s'il s'avisait soudain que la matière dont ils sont faits, cette matière qui se constitua il y a si longtemps par intériorisation à partir du chaos originaire extérieur, est en constante transformation, elle est de l'énergie capable de transformation, de révolution, c'est comme si quelque chose de fou, la folie d'une aliénation par l'amour parental, forçait à la transformation, à s'intérioriser à nouveau dans une identité en danger dans l'espace symbiotique familial. Comme si une idée folle avait germé: je suis abominablement lesté par ce rôle que mes parents ont mis en moi, alors je vais m'en débarrasser en passant le relais à un être nouveau, qui va poursuivre le rôle réparateur, thérapeutique, et lui à son tour… et ainsi de suite. Lui et elle, dans cette idée commune, violente si on y pense, scandaleuse, de se défaire du rôle si idéal d'enfant réparateur auprès de ses parents, d'enfant qui introduit de la matière nouvelle dans leur vie, en le refilant à l'être qu'ils vont concevoir, ont des rôles contradictoires, séparés, comme s'ils ne s'entendaient plus. Lui, si à l'aise avec la sexualité, cette sexualité beaucoup plus ancienne que l'apparition de la parole, à l'aise comme si c'était pour lui naturel, est poussé massivement, physiquement, dans le rôle du géniteur, tandis qu'elle est comme de la matière qui s'invagine follement à partir du chaos extérieur originaire pour accueillir en elle cette stratégie masculine. Sa stratégie à elle est de commencer par laisser faire, de manière contradictoire, ambivalente. Mais elle, comme si son évidente aisance avec la parole venait de loin, de cette folie d'être forcée de se laisser envahir par l'extérieur, semble réitérer le changement qualitatif opéré par l'apparition progressive de la parole qui a différencié les humains d'avec les animaux. Les mots, la parole, c'est une possibilité de se faire représenter, et de se mettre en relation avec d'autre, en permettant une sorte de prise de distance, cette prise de distance, pourquoi ne pas dire ce refoulement, devenant un impératif par rapport à un rôle envahissant, aliénant, même si le rôle de materner peut passer pour le plus beau rôle. La stratégie d'une femme, surtout si elle devient mère, surtout si sa mère l'a déjà bien programmée pour qu'elle fasse comme elle, c'est d'une part de se prêter totalement, idéalement, à ce statut de mère, s'invaginant pour recevoir en elle ce que le géniteur si à l'aise avec la sexualité y met, et ensuite elle va manifester son désir de s'écarter de ce rôle aliénant par la parole, elle va totalement se représenter par des mots auprès de l'enfant, comme si sa parole disait et faisait tout bien, comme si l'enfant ayant bien intériorisé tous ses diktats, elle pouvait s'abstraire définitivement, et que cet enfant se débrouille avec les mots avec lesquels elle s'est comme définitivement représentée pour lui.

C'est de lire ce que dit Alain Valtier, c'est-à-dire cette aisance des femmes pour la parole, qui me fait donc émettre l'hypothèse que cette parole serait une arme pour ces femmes devenues mères, ou bien aux prises avec le fait qu'elles devraient devenir des mères selon ce que leur a dit déjà leurs mères, se faire représenter par des mots, le mot étant, depuis que le cerveau supérieur s'est développé chez les humains et que la réflexion, la pensée, ont pu apparaître, ce qui représente un sujet pour un autre sujet qui possède le même code. Lacan dit: un signifiant c'est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant.

Se représenter par la parole, c'est aussi pouvoir s'abstraire, ne plus être tout à fait là, avec son corps. Si l'enfant intériorise, mémorise, tous les mots qui représentent la façon dont sa mère sait parfaitement ce qui est bien pour lui, elle peut s'abstraire définitivement, et l'enfant aura à se défaire de l'addiction à ces paroles qui dictent, nomment. L'homme avec la sexualité fait comme s'il ne savait pas ce qui se passe entre la mère qui se représente par la parole et l'enfant. La parole aussi peut noyer. Comme la patiente Emma avec Freud, la femme mère exige de jouir seule du pouvoir de la parole dans le cadre d'une stratégie d'où la violence, cette violence qui fait scandale aujourd'hui beaucoup plus que la sexualité, n'est pas absente. Que l'enfant se débrouille avec cette sensation d'aliénation autant par la parole que par les choses à portée de mains, qui lui donne le désir de sortir du labyrinthe! Le tiers thérapeute, à la suite de Freud, laisse les femmes faire avec la parole. Ou devraient.

Sinon, aux femmes l'hystérie, parler avec leur corps, dire leur malaise, que leur désir est ailleurs, et aux hommes la névrose obsessionnelle, qui est, écrit Alain Valtier, l'organisation névrotique la plus conforme à notre société de compétition et de haut niveau technologique. Alors, cet obsessionnel n'en finit pas de se demander s'il est vivant ou mort tellement il se sent peu en vie, tellement c'est toujours pareil, immobile, et pour lui le verre sera toujours à moitié vide. Et l'hystérique n'en finit pas de se demander si elle est un homme ou une femme puisque n'est pas reconnue la fonction de sa parole qui la différencie d'un homme, sa parole comme une arme pour ne pas être que mère, elle reste très douée pour les échanges, voit le verre toujours à moitié plein, et son malaise, son désir de s'abstraire n'est jamais entendu.

Alain Valtier, dans ce livre, insiste à dire que, même si la parole permet de prendre soi-même les choses en mains en pouvant se représenter par des sons, en pouvant se mettre en relation avec d'autres ayant le même code, même si l'inconscient est apparu en même temps que la parole, il est essentiel d'admettre qu'il y avait des choses avant, de la matière, de l'énergie, que tout n'a pas commencé avec un dieu créateur. C'est comme s'il disait aussi, il me semble, qu'il ne faut pas laisser croire aux enfants que tout a commencé avec eux, et table rase d'avant, qu'au contraire c'est de la matière en folle transformation qui a réitéré dans la fécondation quelque chose d'ancien.

Cette parole a rendu possible que la culture prenne le relais du génétique pour la vie d'un être humain, et l'histoire qui s'est écrite au cours des générations est aussi importante que les gènes et même pour que ces gènes puissent s'exprimer ou non.

Quelque chose est déjà là, c'est le dehors, ou bien le réel, menaçant, dominateur, dieu abandonnant.

Quelque chose d'autre est déjà là aussi, c'est la maison, un dedans protecteur, mais qui dépend du dehors, et son caractère protecteur qui peut devenir si aliénant, surtout si son opulence peut entraîner une douce addiction grave si rien de pulsionnel ne vient abstraire par la pulsion de mort ce corps noyé-gavé dans le tout baigne.

Quelque chose s'ouvre comme un espace tiers entre le dedans aliénant de trop de protection et le dehors menaçant, c'est le jardin. Dans ce jardin, ne pourrions-nous pas y voir vivre un couple qui serait quitte de l'élevage des enfants, et, tel le couple de jumeaux hétérozygotes assurés d'avoir chacun son territoire, autant du point de vue corporel que du point de vue culturel, il resterait dans ce jardin à nourrir le désir d'une multitude de tiers non exclus déjà en train de penser à transmettre le relais, en route pour le paradis? Rien à voir, bien sûr, avec une société où ceux qui ne sont plus tout à fait jeunes seraient rangés des voitures, n'ayant plus rien à dire, sauf d'être forcés de retomber en enfance.

Voilà ma lecture, tout à fait libre et un peu errante, voire travailleuse et inventive, de ce livre.

Alice Granger Guitard

9 mars 2003