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de Nina Berberova



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Alice GRANGER GUITARD

 

 

A propos de L'île mystérieuse, Jules VERNE

Le Livre de poche. Bibliothèque d'éducation et de récréation, 1874.

Enfant, j'ai lu, plusieurs fois, avec passion "L'île mystérieuse" de Jules Verne. De même, "L'île au trésor" de Robert Louis Stevenson. Deux romans d'aventure très différents l'un de l'autre. Je n'en finissais pas d'être curieuse! L'ailleurs s'ouvrait, emmenait, certes, mais c'était surtout deux versions différentes d'une sorte de chasse au trésor, ramené de l'île à la fin de l'aventure, trésor partagé ou bien coffret contenant des perles, de l'or, des pierres précieuses. De quoi s'installer avec ça, de retour sur la terre ferme!

Je viens de relire, bien des années plus tard, ces deux romans, toujours avec la même passion, le même désir soutenu de savoir la suite, prise au jeu du suspense.

J'ai pensé en lisant qu'il s'agissait d'une ouverture sur l'organisation psychique de garçons, s'engageant dans une aventure initiatique à travers laquelle il s'agit de savoir qu'il y a un trésor à la clef, mais qu'il ne se transmet pas n'importe comment de celui qui l'a à celui qui l'aura. Ce trésor n'a pas la même origine dans les deux romans. Dans chacun des romans, il y a un jeune garçon parmi des adultes, comme si l'initiation le concernait lui. Le trésor, dont chacun des jeunes garçons aura une part pour s'assurer la vie sur la terre ferme, ne se constitue pas de la même manière dans les deux cas. Mais dans les deux cas, chacun des garçons revient chez lui sûr d'être à l'abri. Au sein d'une terre dans laquelle il peut définitivement s'enraciner.

Vraiment passionnant de voyager dans le récit imaginaire qu'auraient fait des garçons de la façon dont se serait opérée la transmission du trésor, dont ils héritent, se retrouvant à l'abri. Les garçons quittent un endroit comme s'ils naissaient, comme s'ils ne pouvaient plus habiter un lieu matriciel, ils sont littéralement emmenés en voyage aventureux, avec plein d'épreuves, et au bout du compte, ils reviennent avec un trésor qui leur ouvre à nouveau un abri matriciel autre et définitif. Comme s'ils s'étaient d'autant mieux jetés à l'aventure qu'ils étaient dans la certitude de retrouver un bercail infiniment plus sûr, plus éternel, que celui du départ d'où il fallait naître. Boucle bouclée. Retour matriciel. Aventures de garçons. Rêve de revenir dedans. Et qu' un papa, quelque part, transmet le trésor pour y revenir, ce papa s'en allant pour laisser la place fabuleuse, ou fabuleusement normative peut-être, à l'héritier bien reconduit là où il faut. La métaphore de l'abri, d'un contenant, métaphore matricielle, ne faisant à aucun moment défaut, sinon très provisoirement comme une menace de décomposition, juste pour entretenir le suspense.

Bref, des garçons sûrs que la gent féminine n'a pas d'autre rêverie ni fantaisie que celle relative au fait qu'elle serait un contenant, une matrice, entre celle qui met dehors pour le voyage initiatique, et celle qui accueille définitivement en son sein celui qui rentre au bercail avec son trésor. Au cours du voyage, évidemment la patrie manque beaucoup!

Donc, "L'île mystérieuse", d'abord. Ecriture foisonnante, scientifique, déployant une sorte de science nouvelle. Inventeur de roman de science-fiction, Jules Vernes? Je dirais plutôt science nouvelle!

On pourrait dire que cela commence comme un rêve d'Amérique. Un rêve d'avoir les moyens de l'Amérique. Cela se romance ainsi: guerre de Sécession, Sudistes contre Nordistes, cinq prisonniers de Sudistes qui voulaient la victoire du Nord, la fin de l'esclavage, la liberté et la prospérité pour tous. Cinq prisonniers rêvant d'une terre prospère qui n'aurait pas besoin d'esclaves pour la travailler, une terre qui ne serait plus la métaphore de la matrice d'où l'on vient, toujours menacée de disparaître si les esclaves ne nourrissent plus le placenta, terre d'où l'on vient où la métaphore de la colonisation est celle qui dit le mieux le caractère monstrueux du temps gestationnel, le fœtus est un colon qui sait très bien que la terre qu'il colonise n'est pas fiable éternellement, il sait que cela va se décomposer, alors, en Nordiste, il décide de naître pour retrouver une matrice dont il sera sûr, pas dépendante de l'esclavage pour être nourrie, cultivée, terre sur laquelle ne pas revenir comme un colon, avec tout le caractère étranger que cela suppose, pas comme un fœtus antigénique par rapport à sa matrice, mais comme un garçon bien compatible avec sa nouvelle matrice, sa nouvelle terre d'où aucune expulsion ne sera plus au programme. Au temps gestationnel, la matrice balançait entre tolérance contre-nature et rejet parce que ce qu'elle nourrissait en elle était un colon antigénique, non compatible avec elle, mais au temps du retour au bercail, celui qui réintègre l'abri a perdu son caractère antigénique, la matrice peut parfaitement le reconnaître comme sien et le garder à jamais, il a été homologué. Ceci comme un rêve d'Amérique.

Un jour de grande tempête, les cinq prisonniers comme en instance de naissance , dont un jeune garçon, s'échappent par les airs à bord d'une montgolfière. Après plusieurs jours dans la tourmente, l'ouragan les jette sur une île inhabitée et inconnue du Pacifique. Très beau récit d'une sorte de naissance par les airs, dans une grande violence, un vrai tohu-bohu, un cataclysme, où la montgolfière est comme une main accoucheuse, qui emporte. La naissance est comme arriver de manière brutale sur une île dont les prisonniers ne connaissent rien, et sur laquelle rien, à priori, ne semble être préparé pour eux.

Le personnage principal, on pourrait dire face au jeune garçon orphelin Harbert Brown, est l'ingénieur Cyrus Smith. Orphelin, Harbert: adopté par le marin qui est un des personnages. Puis il y a un reporter, et son serviteur noir. Orphelin, c'est-à-dire qu'il a perdu son environnement matriciel et que, adopté par un marin, il s'agit pour lui de naviguer vers ailleurs, en étant, il faut le noter, sûr de l'existence du véhicule aqueux, marin, qui permet au transfert de glisser, ce qui montre bien qu'il ne s'agit pas du tout, dans ce genre d'aventure, de quitter un dedans, mais seulement d'en trouver un infiniment plus à l'abri de la menace de décomposition et d'expulsion extra matricielle.

Et un garçon, ça serait quelqu'un de sûr qu'une matrice, c'est, d'une manière ou d'une autre, toujours là pour s'ouvrir à lui…Une matrice, il croirait que ça ne manque jamais!

Et disons que je serais cette fille infiniment curieuse de voir l'ampleur de cette croyance…Un ça alors!…

Aventure, donc, dans laquelle il n'est jamais question que cette matrice se décompose définitivement. C'est juste qu'une mère fout dehors, parce que même avec des esclaves sa terre finit par ne plus être assez sûre pour son colon préféré, et à l'autre bout, celui de la réintégration, du bouclage de la boucle, une autre matrice attend, parfaitement complice avec la première, qui possède en son sein son propre prince secret, qui est son père, pour une fille, le modèle qui est d'autant mieux parti qu'il peut faire confiance à sa fille pour ne tolérer de réintégration des pénates en elle que pour celui qui aura accepté, avec un trésor à la clef, de se faire homologuer par elle en s'identifiant à son père. Alors, elle est une matrice qui ne va pas l'identifier comme un colon, comme un intrus, mais comme quelqu'un d'autant mieux bien de chez elle qu'elle va le reconnaître avec des traits distinctifs appartenant à son propre père dont elle était follement amoureuse.

Donc, le personnage initiateur est l'ingénieur Cyrus Smith, très savant, très débrouillard, qui sait toujours comment faire pour ne pas être abandonné en zone aride! Mais voici que, dans la naissance qui les a jetés des airs tourmentés sur cette île inconnue hors de la montgolfière, cet ingénieur, et son chien, ont disparus.

C'est là que commence l'initiation. Nous le saurons plus tard, au fils d'événements étranges, d'indices très bizarres, que la colonisation (car il s'agit bien de colonisation de cette île, et de cinq prisonniers devenus cinq colons) de cette île est rendue possible grâce à l'existence d'un bienfaiteur occulte, invisible, qui a sauvé l'ingénieur, puis le jeune garçon, etc…un bienfaiteur très puissant, et qui agit de manière invisible toujours au moment crucial! Il s'agit d'une grande partie de l'aventure pendant laquelle le mot colon reste très significatif, parce qu'en effet l'identification au modèle secret, au bienfaiteur invisible, ne s'est pas encore opérée, ce bienfaiteur dont nous apprendrons qu'il s'est comme par hasard retiré du monde parce que la colonisation lui était insupportable, c'est-à-dire qu'il est homme à ne pas tolérer que ne s'opère pas un véritable transfert d'une matrice originaire d'organisation coloniale, à une nouvelle matrice d'organisation non coloniale puisqu'elle accueillerait quelqu'un d'allure bien de chez elle.

D'abord, il s'agit de coloniser, c'est-à-dire d'aborder cette nouvelle terre comme l'ancienne, de transformer en vrai paradis accueillant, par le savoir scientifique, botanique, technique, agronomique, géologique, une île volcanique dont l'activité est éteinte. Cette île est comme une jeune fille dont l'activité amoureuse à l'égard de son père, son dieu, s'est curieusement et apparemment éteinte, alors elle peut accueillir les naufragés en mal de matrice. Les colons, au fil des semaines et des trois premières années, ont réussi a si bien coloniser cette île que c'est comme s'ils avaient colonisé à nouveau une sorte d'univers matriciel, ou bien en tout cas un univers qui pourrait en faire partie. Ils habitent vraiment le ventre d'une île devenue paradisiaque, où rien ne leur manque, et cette île jeune fille inhabitée vierge semble extrêmement d'accord, toute activité volcanique éteinte....

Les colons ne peuvent pas tout à fait croire que c'est seulement grâce à leur ingéniosité, bien guidés par l'ingénieur, qu'ils peuvent jouir de cette nature si riche qu'ils cultivent si bien comme si l'histoire n'en finissait pas d'être fleur bleue... Les choses glissent, au fils d'événements de plus en plus menaçants, du côté du bienfaiteur inconnu, invisible. La jeune fille accueillante et généreuse fait de plus en plus gronder l'existence non vraiment éteinte de son amour du père, et le volcan se remet à fumer…

L'ingénieur qu'apprend à être le jeune garçon, même s'il est très fier que grâce à la science, à la technique, à la débrouillardise, c'est lui qui réussit à rendre habitable cette île au volcan éteint, c'est lui qui se débrouille si bien pour faire resplendir cette île jeune fille, se sent peu à peu pas tout à fait aussi doué qu'il croyait! Et même, voici que le volcan en se réveillant menace de tout détruire, comme s'il n'avait rien fait, comme si la jeune fille révélait avec des grondements terribles venant du ventre de l'île que son seul amour c'est quelqu'un qu'elle garde là, quelque part dans une caverne secrète de ce petit paradis qui craque de toutes parts. Elle fut une jeune fille qui, certes, se laissa paradisiaquement coloniser, mais voici que, en quelque sorte, elle abat ses cartes. Toi, le garçon, si vraiment tu me veux comme ton abri matriciel réintégré, il faut que tu t'y présentes avec les caractéristiques de mon père, que tu vas aller visiter dans son Nautilus depuis quelques années immobilisé dans une caverne sous cette île, et auquel tu vas t'identifier, et comme tu seras alors comme lui je ne vais plus te rejeter comme un colon! Et mon père le capitaine Nemo, je vais pouvoir le laisser disparaître au fond des mers, et ce sera toi, d'ailleurs, mon nouvel hôte, qui ouvrira les robinets permettant à son sous-marin de définitivement s'immerger et lui à l'intérieur comme dans son cercueil, et toi à l'intérieur de moi comme ton Nautilus à toi luxueux.

Donc, l'existence du bienfaiteur inconnu se précise sous les traits du capitaine Nemo, retiré dans la solitude au fond des mers à bord de son Nautilus, sorte d'arche de Noé où il a embarqué un échantillon des œuvres d'art les plus splendides, ainsi que tout le savoir scientifique, technique, capable de vivre désormais en autarcie, comme dans un ventre de beauté et de confort, faisant récolte des richesses de la mer, dont il remplira le fameux coffret, le trésor, qui semble comme une dot.

Ce qu'elle a de mieux, cette fille à marier, ce n'est pas cette île mystérieuse devenant à force d'ingéniosité un petit paradis, mais c'est son père, capitaine Nemo bienfaiteur invisible, qui était prisonnier à bord de son Nautilus dans une caverne ventre de l'île, retenu en quelque sorte par sa fille jusqu'à ce que le jeune garçon s'étant inspiré de ce modèle, la fille peut laisser aller ce père à l'oubli, à sa dernière demeure.

Jeune homme, prends le coffret qu'il te donne, deviens comme lui, prince lové au sein d'œuvres artistiques, de la beauté, du savoir, bref d'une nature follement séduisante, attirant en elle. Inspire-toi de mon père tel qu'il a follement habité en moi, et tu auras tout à gagner, c'est-à-dire un coffret rempli de perles et de pierres précieuses, un trésor grâce auquel plus rien ne te manquera sur la terre ferme, à t'identifier à un homme qui s'en est allé au fond de la mer, ou de la mère, son cimetière.

Bien sûr, il n'y a apparemment pas de figure féminine dans ce roman. Mais il y a des métaphores qui la font omniprésente. Île qui accueille et qui se cultive, cavernes creusées dans le granit qui sont un abri sûr, sous-marin, bateau, mer, perles, pierres précieuses, fécondité de la nature. Et le trésor, c'est avant tout un trésor marin, dont le capitaine Nemo a fait récolte. Ce n'est pas un trésor qui existe au départ. Le capitaine Nemo a bien transmis le bon message, par ce coffret au trésor: c'est dans les entrailles de la mer (mère) que tu feras ta récolte te mettant à l'abri pour toujours sur la terre ferme, alors tu auras pour toi tout seul ce Nautilus si confortable, à la pointe de la technique, où rien ne manquera de ce qu'il y a de plus beau! A condition, bien sûr, que tu le chante, l'honore, l'exalte, ton Nautilus, cet utérus qui accueille son prince dans tant d'art qui le garde dans son univers doré!

Donc, le personnage principal de ce roman d'initiation encore plus que d'aventure, et même roman très normatif, c'est bien ce capitaine Nemo, qui montre au jeune homme, qui est aussi tous les autres personnages colonisant l'île, son Nautilus, et les richesses récoltées dans les entrailles de la mer. C'est là que vous devez aller chercher, jeune homme, et vous remplirez votre coffret, à condition d'avoir votre Nautilus, votre sous-marin, votre utérus retrouvé autrement. Le jeune homme a accepté le coffret, son Nautilus à lui. Dans cette histoire, il s'est d'autant mieux échappé dans les airs à bord d'une montgolfière, mains accoucheuses qui semblent déjà comme la divine providence du bienfaiteur inconnu, qu'il va finalement retrouver un autre abri, comparable et aussi luxueux que le Nautilus du capitaine Nemo.

Cher jeune homme bien initié et si chasseur de trésor, je veux bien abandonner à la mer, à l'oubli, mon père, mon prince si beau dans mon Nautilus imaginaire, en explosant une dernière fois, puisque tu es en train de devenir le même genre de prince que lui, entouré de toutes les splendeurs de l'art.

Alice Granger Guitard

16 août 2004