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Note de lecture:


De l'autobiographie en France
de Frédérique R.



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Alice GRANGER GUITARD

 

A propos de Le corps même, Christa WOLF

Editions Fayard.

 

Pourquoi le système immunitaire de Christa Wolf, écrivain de RDA, s'est-il en cette année 1980, effondré? Pourquoi, alors que son corps lui avait fait savoir par des douleurs violentes que quelque chose se passait, a-t-elle laissé faire l'infection par de terribles germes pathogènes jusqu'au point où elle doit être transportée, entre la vie et la mort, en clinique? Pourquoi la vérité pour cette écrivain d'un pays de la Guerre Froide s'est-elle pointée comme la confrontation face à face avec la mort, par le corps même? Pourquoi, totalement docile, sans défenses, entre les mains de la mort, l'Occident s'est-il alors imposé dans toute sa force salvatrice, par son médicament seul capable de vaincre les germes pathogènes en question? Pourquoi, dans le saisissant et si intelligent récit de Christa Wolf, l'Occident s'est-il imposé dans sa force du simple fait que la mort avait saisi un être dont les défenses étaient ruinées? Le récit a fait apparaître un personnage extrêmement malin, la mort, qui offre à l'Occident la possibilité de se déployer sur la planète avec tout son arsenal permettant, sur fond de désastre, d'effondrement irrémédiable et de menace vitale, d'uniquement survivre.

Tout ce récit de son séjour, entre la vie et la mort, dans cette clinique, récit de son activité psychique tandis que de l'intérieur son corps presque aux mains de la mort lui envoie des informations, est tellement imbriqué avec le climat régnant en RDA avant la chute du mur de Berlin, avec sa surveillance généralisée, ces mises sur écoute de la population, cette obéissance exigée à la cause commune, qu'on a l'impression que cette déficience immunitaire non seulement raconte l'épuisement de l'écrivain à ne pas cesser de résister, de résister à cette cause commune, comme si les batteries s'étaient épuisées dans cette résistance, mais aussi que, comme si la chute du mur de Berlin étaient déjà mystérieusement dans l'air, était arrivé un moment où cette résistance pouvait faire une pause. Arrivée, par l'épuisement des batteries, des défenses immunitaires, à un point très malin de marchandage. Voilà, toi la résistante, qui a encore tes illusions d'un monde meilleur, tes batteries à plat t'offrent enfin une pause que ta fatigue t'oblige à corporellement apprécier à la manière d'un nourrisson totalement vulnérable et se remettant entre les mains qui ont tout le pouvoir de vie et de mort sur ton corps, pouvoir sur ta survie ou non sur fond d'acceptation du désastre, d'acceptation de ne plus jamais pouvoir se défendre soi-même, que ça, ce sera désormais assumé par un savoir-faire et un savoir fournir des choses adéquates de l'extérieur. Un marchandage sans aucun choix possible. Perspective de l'entrée de l'Occident dans un des pays de la Guerre Froide comme un marchandage sans aucun choix, comme une pause imposée à une personne si immunitairement épuisée que le choix ne peut se faire qu'entre deux fausses alternatives, mourir (ce que fait par son suicide le très fin Urban, plutôt qu'accepter l'Occident) ou ne plus faire que survivre sur fond de désastre, ce désastre qu'est le fait de ne plus pouvoir se défendre qu'avec des moyens occidentaux, et non plus la vie avec chacun ayant gardé ses capacités immunitaires singulières de combattre.

De cette écriture extraordinaire, Christa Wolf nous laisse entendre, sans jamais le dire elle-même, que ce système immunitaire, par lequel se dit un combat qui n'est pas seulement celui du corps mais qui exige de ce corps un vrai corps à corps avec la mort pour pouvoir vivre, fonctionne pour elle, longtemps, comme le mur de Berlin. Alors, il va s'effondrer, comme s'effondrera le mur de Berlin. En RDA, à travers le personnage d'Urban, si obéissant à la cause et aux directives venues d'en haut, on comprend que tout est perdu, que l'illusion d'un espoir d'un monde meilleur disparaît. Urban lui-même disparaît, se suicide, au moment où, pour la première fois, il ose contredire les directives venues d'en haut, au moment où il refuse de remettre en question son discours très radical de la veille dans lequel, il semble, il fait tout pour sauver la façade. C'est très subtil, le texte de Christa Wolf. Et le personnage Urban est beaucoup plus intelligent qu'il n'y paraît. Quand nous tendons bien l'oreille à ce récit, il nous semble entendre que ce que dit Urban en s'obstinant à sauver la façade du système de la RDA, c'est que laisser l'Ouest venir envahir l'Est, ce qu'il pressent on dirait, c'est d'une certaine manière encore bien pire.

De son côté, Christa Wolf précise la menace. Précise ce pire. Son système immunitaire semble s'effondrer comme s'il se trouvait, de manière nouvelle, tandis que les bruits de l'Ouest s'approchent et deviendront ensuite comme le vacarme épouvantable que fera dans ses oreilles son cœur s'emballant sous l'effet de la forte fièvre, devant une chose trop forte, inéluctable, devant laquelle la résistance, immunitaire et morale, de toute façon épuisée par la période de la Guerre Froide, était inutile. S'incliner devant cette chose qui s'apprête à envahir, à effacer la frontière entre Est et Ouest. Ne résistant pas, mais vivant physiquement cette torture, ce dépeçage, ce corps à corps où c'est le plus fort, c'est cette vérité que son illusion est en train de mourir qui s'imprime en elle. Malgré tout, à l'Est, par son activité, notamment littéraire, de résistance, elle gardait l'illusion que cela irait mieux. La maladie est une voie vers la guérison de cette illusion, en cessant de résister. Il y a une chose, matériellement si forte, contre laquelle il est impossible de résister, et alors il vaut mieux laisser empoisonner cette illusion, laisser l'infection envahir.

Plus exactement, pour savoir exactement contre quoi se défendre, résister, ne faut-il pas d'abord, par le subterfuge de l'effondrement du système immunitaire, laisser la chose maligne s'avancer enfin à visage découvert, pour mieux ensuite savoir y résister, par exemple en sachant la nommer et en écrivant? Car en effet, ce que nous dit à demi-mot ce récit, c'est que jusqu'à cet effondrement immunitaire, c'était comme si les défenses se trompaient de cible et que cette erreur avait été voulue juste pour affaiblir la capacité de résister, afin qu'ensuite, après la Guerre Froide ayant secrètement tout préparé, l'Occident puisse triompher par le simple fait que ce sont les résistants de l'Est qui démoliront eux-mêmes le dernier rempart contre son envahissement.

Pendant la Guerre Froide, les défenses immunitaires s'épuisent à s'attaquer à des leurres fournis par l'illusion d'un progrès, elles n'ont pas encore été en contact avec le seul mortel ennemi et ensuite elles seront comme des batteries à plat face enfin au vrai ennemi. Terrible et efficace stratégie militaire que cette Guerre Froide…

Alors voilà, les défenses immunitaires s'effondrent, Christa Wolf s'autorise une pause après laquelle plus rien ne sera comme avant, elle se laisse aller avec son corps, et enfin la chose maligne commence à l'envahir, sans qu'elle réagisse d'abord afin qu'elle sache bien les dégâts, dans son corps même, et ces choses tueuses sont des germes terriblement dangereux, contre lesquels elle sera forcée non seulement de faire appel à des instances extérieures, des médecins, mais devra aussi bénéficier d'un médicament venu de l'Ouest, seul efficace contre ce type de germes. Mine de rien, se profile peut-être dans ce récit un statut différent du corps à l'Ouest, on résiste moins soi-même, on laisse son corps exposé aux bêtes pathogènes mais ce n'est pas si grave car on a des médicaments (vive l'industrie pharmaceutique, et à partir de là vive les produits de consommation) et on a des professionnels de la santé entre les mains desquels se remettre. On peut imaginer que, du coup, face à cette vérité-là de l'Ouest, vérité pire, Christa Wolf développe ses défenses immunitaires et littéraires face à la véritable chose maligne, afin que son corps n'ait pas trop à s'en remettre à ceux qui savent le traiter (et traiter toute sa vie) et aux substances qui conviennent (médicaments, produits de consommation).

Que semble dire ce récit? Que la chose terriblement maligne de cette histoire c'est que tout s'est passé comme si les conditions si difficiles dans lesquelles ont vécu les gens de l'Est d'avant la chute du mur, sous haute surveillance, entre résistance clandestine et obéissance totale, n'avaient pas eu d'autre but que, en les titillant sans cesse, d'affaiblir le système immunitaire par de fausses cibles, en se trompant d'ennemis, afin que ce système de résistance soit complètement usé, fatigué, déprimé, et alors le vrai ennemi peut entrer, peut envahir, il n'y aura plus aucune résistance, l'Occident pourra entrer triomphant. Les gens de l'Est auront eux-mêmes épuisé leur système immunitaire sur de fausses cibles, démolissant le mur de leur résistance bien avant de le faire matériellement à Berlin.

Voilà ce que j'ai entendu en lisant ce récit admirable.

Alice Granger Guitard

11 juin 2003