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de Michel Houellebecq



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Yannick Haenel

Introduction à la mort française - Yannick HAENEL
par Irma Krauss
en réponse à Penvins


Yannick Haenel, ne manque pas de culot, dites-vous? Évidemment qu'il n'en manque pas, publier demande toujours du culot, vous répondrai-je! Mais alors là, attaquer, dites-vous encore, la littérature française en publiant chez la prestigieuse NRF, pardi! cela sent l'arnaque à plein nez. Tiens, tiens l'air du soupçon… En ce qui me concerne, je dois admettre, que cela ne me gêne pas, mais alors là pas du tout. J'irais même jusqu'à dire que cela fait preuve d'un aplomb certain, de la part de Haenel. Alors trêve de culot et de toupet et allons fureter un peu du côté du roman.

Le titre est fort curieux pour un roman, Introduction à la mort française. Cela fait penser immédiatement à un titre pour un essai en thanatologie commis par un psychanalyste lacanien ayant fréquenté l'antichambre de patients en phase terminale; ou encore un titre pour un ouvrage d'histoire des mentalités écrit par un maître de conférences à l'université de Paris-I. Dans un autre ordre d'idée Introduction à la mort française, siérait bien comme titre à venir pour un ouvrage d'Edgar Morin, cela serait un thème, sans nulle doute, des plus intéressants de voir traiter par ce fameux penseur. J'aurais vu, également, Michel Houellebecq emprunté un tel titre, déjà que son bel Extension du domaine de la lutte m'avait fait penser, de prime abord, à un intitulé rébarbatif sur le marxisme. Toujours est-il, que le titre de Haenel, me laisse pantoise.

Haenel, à mon sens, dresse dans cet ambigu roman – magnifiquement bien écrit – un portrait désastreux de la littérature française et égratigne au passage le vernis jauni de la grandiloquente grandeur française s'épuisant dans le spectacle névrotique et faussement édifiant de ses commémorations de pacotilles. Il pointe du doigt l'aliénation (pontifiante gymnastique théorique codifiée) des lettres françaises; celles, engoncées dans une théorisation figée et périmée qui a mené et mène encore à une autarcie asséchante, cristallisée autour de la figure blanche, me semble-t-il, de Maurice Blanchot - et pour son narrateur Jean Deichel, dans celle mortifère de Monsieur B.


La Villa Blanche où séjourne Deichel, étant selon moi, la Villa Blanchot. La Villa n'est pas une demeure, elle est la métaphore - d'un espace littéraire - celle de l'écriture du désastre annoncée par la figure omnipotente de Maurice Blanchot. Et Haenel, à travers son héros, tente de casser le cercle de l'enchantement parce qu'il sait que cet enchantement s'avère un sortilège mortifère pour les écrivains français.


Le séjour dans la Villa Blanche intitulé "Captivité" tient de la quête initiatique, car déjà dans "Errance" qui ouvre le roman, on sent que le narrateur-écrivain est un être au prise avec un jeu de va-et-vient entre ses démons intérieurs et extérieurs; ainsi aura-t-il des épreuves à traverser avant de tuer les démons et reconquérir sa liberté. Jean Deichel est à côté de lui-même, comme Destine, l'est, avec ses mots désynchronisés au sortir de ses lèvres, et comme Marianne, l'est également, dans son cocon étouffant. Conséquemment lorsque Deichel se libérera les figures de Destine et Marianne – qui sont probablement des projections – se libéreront également.


Le dernier chapitre d'Introduction à la mort française est un pur bonheur pour les amoureux de la littérature où Anciens et Modernes s'entremêlent voluptueusement : " Les livres tournent sur eux-mêmes, sortis des noms propres comme des langues de feu, et ces mêmes langues de feu sortent d'elles-mêmes et viennent se dire à moi. Ce sont des paroles ailées toute la nuit, les livres défilent et leur voix sort du volume en panaches entrelacés, comme une neige douce, comme des phylactères. Ces phrases volantes composent bientôt, éployés en ramures qui me couvrent le corps, un lierre vert et frais qui m'embrasse, et par lequel je respire l'effluve inconnu des plus anciennes beautés : à mesure que fleurit le lierre en moi, et que mes phrases aux siennes s'enchevêtrent pour ne plus bientôt faire qu'une seule plante grimpante, je descends les siècles; mes phrases s'offrent avec l'application du buisson à rejoindre cette région peuplée de noms propres où étant reconnues, agrées, leur descente s'inversera : avec des tremblements de joie continue, elles se feront la courte échelle, elles grimperont, bourgeon sur bourgeon, afin d'atteindre, en bas ou en haut peu importe, plus loin en tout cas que ces limites vers lesquelles le désir humain aime à lancer ses filets, à ce nulle part où les phrases éclosent, sans nous, sans personne, et d'où elles nous sont renvoyées à travers le temps, signées par l'un, signées par l'autre, qui se saluent depuis toujours et se parlent dans le lierre dont la feuillaison prolifère." Fameux!


Ce roman à strates est un merveilleux plaidoyer pour faire sortir la littérature française de ses diktats théoriques et empesés où elle s'enroule. Une chance à saisir, pour ouvrir un débat des plus animés entre les blanchotiens et les non-blanchotiens.

Irma Krauss