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Pascal Quignard

Une lecture empirique de Terrasse à Rome - de Pascal QUIGNARD
Par Henri Gabrysz


Brève parenthèse à titre de note de lecture. En effet, je viens de terminer la lecture de Terrasse à Rome, (ça se prononce aussi avec un accent de vieux latin, terrassarum) le dernier roman de Pascal Quignard. J'avais eu la chance d'entendre par hasard une entrevue sur France-Culture cet hiver, quand je faisais l'essai d'Internet. Son manque de confiance dans le pouvoir des mots ainsi que la difficulté grandissante qu'il éprouvait en écrivant me faisait beaucoup songer à Beckett. Déjà dans Vie Secrète, j'avais relevé une fulgurante intuition sur les deux moments cruciaux de notre vie mais d'où on est absent, la conception et la mort.
Deux moments inséparables, mais qui le voudraient tellement. Je veux dire être séparés.
Et puis cette histoire d'un graveur du XVIIème siècle au visage brûlé par un flacon d'acide que lui avait lancé son rival amoureux a pris tout son sens au chapitre XLVI en page 162. La comparaison quasi permanente entre l'eau-forte et la peinture, les courts chapitres, les uns destinés au récit, les autres à des pensées théoriques profondes et puis ceux qui sont uniquement des descriptions de gravures, tout cela forme un tout où l'eau-forte sert de métaphore à l'écriture, à ce difficile art d'écrire si pauvre en moyen d'évocation mais si riche de violence. En bas de la page 163, un nouveau paragraphe qui débute ainsi :"Grünehagen rapporte ce propos de Meaume (c'est le nom du héros) en 1652 : "On doit regarder les graveurs comme des traducteurs qui font passer les beautés d'une langue riche et magnifique dans une autre qui l'est moins à la vérité, mais qui a plus de violence. Cette violence impose aussitôt son silence à celui qui y est confronté.'' Cette affirmation de Meaume le Lorrain semble répondre à celle de Mellan d'Abbeville qui disait qu'il avait gravé les tableaux avec plus de feu et plus de liberté que les peintres ne pouvaient témoigner, asservis qu'ils étaient par la multitude de leurs couleurs et par la tentation de séduire. Mellan disait même :''Ce sont la profusion des fards et celle des teintes qui ont entraîné à leur perte les mortels depuis le premier fruit.''"
D'ailleurs le sens du roman ne peut pas être plus clair quand Quignard écrit à la page 67 du chapitre XIV, un passage clé où les thèmes du graveur sont énumérés, longue suite allant des gueux, passant par l'étreinte des amants et se terminant par le profil des morts, les bêtes qui dorment et où Marie cette seconde femme dans sa vie lui pose mais citons plutôt "Marie retrouvait la curiosité qui avait embrasé sa petite enfance auprès de son père mort [...] Elle posait mille questions. Elle demandait dans la grande salle :'' Pourquoi n'avez-vous pas touché à la peinture? Pourquoi Jacob Callot n'utilisa jamais les couleurs? Pourquoi ces traits, propres à l'art de Meaumus, comme des lettres étranges d'alphabet pour faire de l'ombre?''"
Et voilà, la gravure comme métaphore de l'écriture apparaît en toutes lettres, sans parler du style même de ce roman : phrases courtes, pointes sèches, fines hachures, chapitres brefs. XLVII chapitres en tout pour 168 pages, pas vrai, puisque le CHAPITRE PREMIER débute en page 9, seul chapitre sur les quarante sept à ne pas être en chiffres romains. Je suis sûr que Pascal Quignard a réfléchi beaucoup avant de choisir cette notation car il aurait pu très bien suivre l'unité en mettant CHAPITRE I, donc 168 moins 9 cela donne, vite je dois trouver ma calculatrice, mais oui c'est très sérieux, peut-être même très grave, je n'arrive plus à résoudre cette simple opération sans l'aide de la machine, car finalement, après avoir fouillé partout, je l'ai trouvée dans un tiroir, car depuis que je suis déménagé dans ce petit un et demi sur la rue Aylmer, je n'arrête pas de chercher mes choses. Je suis perdu, déboussolé. Donc ça donne 159 pages divisées en 47 chapitres, ce qui donne 3.3829787 pages par chapitre. On pourrait croire à un chiffre astronomique à cause de ces décimales impressionnantes. Mais non, il s'agit de trois petites pages et un peu plus d'un tiers, en gros caractères, et très aérées. 21 lignes à 23 lignes par pages pleines, mais si je compte toutes ces pages cela donne 76 pages, mais la plupart ne sont guère fournies, des dialogues créent de larges béances textuelles. J'ai aussi compté comme page pleine certaines qui ne faisaient que 19 lignes, terminant un petit chapitre. Économie de moyens donc. Le reste étant des commencements qui débutent presque au bas de la page, et d'autres pages terminales faisant à peine deux lignes et demi au sommet de la page. Le mieux serait de compter combien de lignes et de caractères compte ce roman, de mesurer le nombre de mètres d'imprimés par rapport au nombre de mètres de blanc. Car il y a plus de vide et d'espace que de plein dans ce livre. Ce qui nous donne, comme dans l'art de la gravure, un creux matriciel. Lui il nomme cela manière sombre. Tiens j'y pense, je viens de faire un lien : cet hiver j'ai assisté à une conférence au Département de Physique portant sur la matière sombre. Autre terme que ces fous, ces poètes plus que savants, ces théoriciens du quantique et de l'antimatière, préféraient à celui de matière noire. Mais je reviens sur cette dernière expérience où j'observais uniquement, à l'aide de chiffres, comment Quignard avait agencé son livre. Lui qui éprouve de plus en plus, de son propre aveu, une énorme difficulté à employer les mots. Donc à écrire. Né dans une famille de musiciens d'un bord et de philologues de l'autre, il n'a cessé de s'interroger sur la musique comme langue muette et sur l'écriture comme un chant neutre. Et aussi beaucoup sur le cul. Oups pardon, le sexe aurais-je du dire, et l'effroi!

Henri Gabrysz