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La Lèche-culture littéraire

Daniel Tremblay © novembre 2002

Dans le numéro de novembre de Lire, un article pieux d’Emmanuel Lemieux (Dévastatrices, les rumeurs de plagiat) sonne les clairons de la publicité pour « 99F » de Frédéric Beigbeder. Mon étude comparative entre cette œuvre et « Titre à suivre » de l’écrivain québécois Marc Gendron y est déclarée hérétique, le roman de ce dernier mis à l’index et Beigbeder absout.

«Le journaliste est au marché de l’édition littéraire ce que le mécène était à l’art d’Ancien Régime. Il peut tout – tout : encenser un livre, ou lui faire la mort sans phrase, rayer d’un trait de plume tout contradicteur, ironiser en passant sur la critique de la critique littéraire. Et ce dont le journaliste n’a pas idée, ce dont il n’a pas l’intuition littéraire, il l’étouffe, sans même le vouloir.» (Jean-Philippe Domecq, Qui a peur de la littérature ? , p. 36, éd Mille et une nuits, 2002)

L’article de Lemieux est truffé de bobards et il me fait tout simplement un procès d’intention sans analyse digne de ce nom sur les textes en question ; le Directeur de la rédaction de Lire, me refusant un droit de réponse équivalent à l’espace utilisé par Lemieux, m’avise d’écrire brièvement (« Si votre droit de réponse fait une page, ce sera abusif et il ne passera pas.» dit-il) au courrier des lecteurs, ce qui est une forme déguisée de censure. Je voudrais donc ici remercier Exigence Littérature qui me fournit l’occasion de faire une mise au point sur la bulle de Lemieux dans un espace libre et non soumis aux oukases des grandes confréries littéraires. « Et parce que pour pouvoir protester, il faudrait disposer d’un lieu de parole. » (Pierre Jourde, La littérature sans estomac, p. 64, éd L’esprit des péninsules, 2002)

Si l’on veut comprendre l’opportunisme de Lemieux, il faut d’abord préciser que j’ai reçu, en septembre dernier, deux emails de son patron. Dans un premier temps, le message suivant:

« Nous avons bien pris connaissance de votre envoi en date du 10 septembre dernier et nous vous en remercions. Malheureusement, nous ne sommes pas intéressés par votre proposition d’article.

Avec nos cordiales salutations.

p/o La rédaction »

Et puis, quelques heures plus tard, j’ai reçu ce courriel:

« Pierre Assouline et moi-même venons tout juste de prendre connaissance de votre message. Etant en réunion ce matin, la personne me remplaçant n’a pas jugé bon de nous le transmettre. Ce sont des manipulations qui arrivent, d’autant que comme vous vous en doutez, nous recevons bon nombre de propositions envoyées spontanément à l’ensemble de la rédaction. Nous vous prions donc de nous en excuser. Cela dit, nous tenions à vous préciser que nous étudions votre sujet et que nous ne manquerons pas de vous tenir informé le cas échéant.

Cordialement à vous.

Sophie Roy-Boxhorn

Assistante de Pierre Assouline »

Voilà une explication qui tourne à la bourde. La vérité est plus simple: l’auteur de 99F a été critique chez Lire pendant trois ans et cela crée des liens. Après réflexion, à bien y penser et en dernière analyse – voire après en avoir parlé avec Beigbeder lui-même – la (très haute) rédaction s’est ravisée, question de me garder à l’œil et d’en savoir plus sur mes intentions.

Lors d’une longue conversation téléphonique (il est donc faux que j’aie refusé de contacter ce tartuffe), Lemieux m’a informé qu’il avait demandé l’avis d’Hélène Maurel-Indart, auteure de l’ouvrage de référence Du Plagiat (PUF). Ne sachant pas orthographier son nom, il y a fort à parier qu’il n’a pas lu cette œuvre! Quoi qu’il en soit, elle aurait émis l’avis qu’il n’y a pas plagiat. Or quelques semaines auparavant je lui avais écrit pour solliciter son expertise. Voici sa réponse:

«Je vous remercie très sincèrement de m’avoir transmis vos réflexions sur 99 F. Effectivement ces deux romans s’inscrivent dans la même veine et il semble que le français se soit inspiré fortement du québécois, même si juridiquement, le plagiat serait très difficile à prouver».

Inutile de spéculer sur les raisons qui ont poussé Mme Maurel-Indart à changer de discours lorsqu’elle s’adresse aux mandarins de l’édition. Je suppose que cette universitaire, compte tenu de la position de Beigbeder et des rumeurs (lancées par l’intéressé lui-même ?) concernant sa nomination prochaine chez la vieille dame respectable de l'édition française, ne tient pas à froisser les caïds du milieu et veut se ménager ses entrées partout.

Lemieux qualifie mon étude de « lourde ». Il est vrai que son article est plutôt léger et manque de substance, tout préoccupé qu’il est d’imposer ses a priori en colportant des ragots au lieu d’analyser les textes.

«Puisqu’on est incapable de le réfuter intellectuellement, ou trop paresseux pour le faire, le dissident doit être, en effet, disqualifié moralement. Juger, décréter, parfois lyncher deviennent des substituts tant à la pensée qu’à l’action.» (Elisabeth Lévy, Les Maîtres censeurs, p. 53, éd JC Lattès, 2002).

Voici un autre point de vue de l’un de mes interlocuteurs : «Votre analyse est très bonne, bien structurée et tient admirablement la route. Votre article m’intéresse véritablement au sens où il ne s’agit pas d’une rumeur mais bien d’un article reposant sur une analyse sérieuse ; j’aimerais publier votre article si vous êtes d’accord.»

Lemieux se rit de la piété de mon article. Mais pourquoi donc dirais-je du mal d’un auteur que j’apprécie beaucoup et sur qui j’ai créé un site (http://www.marcgendron.com/). N’y a-t-il pas aussi de la piété dans son papier? Doit-on s’étonner que Beigbeder reçoive l’absolution de l’angélique institution où il prêcha pendant trois ans ? Car c’est bien de religion qu’il s’agit ici, d’une histoire de clocher qui sonne faux: « C’est aller vite en besogne, et au mépris du lecteur, que de nous supposer dupes de certaine critique littéraire dont les choix promotionnels sont, disons-le, stupéfiants de duperie – ou d’autoduperie.» (Jean-Philippe Domecq, opus cité, p. 32)

Et lorsque, dans l’article Sollers le parrain du numéro d’octobre de Lire, Marie Gobin veut nous faire gober que son collègue Lemieux prépare une «enquête mordante» sur les nouvelles castes intellectuelles et médiatiques, cette réflexion de Domecq prend tout son sens et nous rappelle que « Là où il y a des honneurs, il y a des laquais. » (Julien Gracq)

La mauvaise foi de Lemieux est manifeste. Il suffit de lire le début respectif de nos articles pour s’en convaincre. De plus, je n’ai jamais affirmé qu’on devait « idolâtrer » Titre à suivre ou son auteur et je n’ai jamais qualifié Beigbeder de « sangsue inextinguible » et de «truand littéraire». Enfin, je n’ai jamais employé le mot plagiat. J’ai simplement noté de nombreuses similitudes entre plusieurs scènes caractéristiques et la manière de chaque auteur de traiter la publicité. J’en ai conclu que si les lecteurs ont aimé le livre de Beigbeder, il y a fort à parier qu’ils apprécieront aussi Titre à suivre car son approche de la publicité est littérairement supérieure.

Pourquoi ce journaliste déforme-t-il ainsi mes propos à qui mieux mieux. Qu’il me soit permis d’avancer que c’est sa servilité envers la belle famille de l’édition qui guide sa démarche. Lemieux publiera chez Denoël en janvier prochain et il se ménage les faveurs de Beigbeder, tout en flattant son patron, Pierre Assouline, qui a publié dans plusieurs grandes maisons… dont Gallimard !

Dans La littérature sans estomac (opus cité, p.39), Pierre Jourde fait le constat suivant : « Certains organes littéraires ont une responsabilité dans la médiocrité de la production littéraire contemporaine. On pourrait attendre des critiques et des journalistes qu'ils tentent, sinon de dénoncer la fabrication d'ersatz d'écrivains, du moins de défendre de vrais auteurs. Non que cela n'arrive pas. Mais la critique de bonne foi est noyée dans le flot de la critique de complaisance. On connaît cette spécialité française, qui continue à étonner la probité anglo-saxonne: ceux qui parlent des livres sont aussi ceux qui les écrivent et qui les publient."

Lemieux avance aussi que « Gendron a réalisé un roman introspectif sur la littérature, Beigbeder une grosse farce sur la publicité, auxiliaire de la mondialisation néolibérale.» C’est à croire que j’ai inventé pour les fins de mon étude les nombreuses citations de Gendron sur la publicité ! Une fois encore Lemieux trompe le lecteur et lui inflige une conclusion dictée d’avance: Beigbeder a tout inventé et il se doit d’être intronisé par Lire. Oui, Titre à suivre a le mérite d’aborder d’autres sujets que la publicité, ce qui fait de son auteur un écrivain et non un spécialiste du marketing et des manœuvres médiatiques. Les œuvres de Marc Gendron ne sont pas de pures distractions mais de la littérature exigeante pour lecteurs avertis : le lecteur est en droit de se faire sa propre opinion… à condition que l’auteur n’ait pas été mis à l’index par les pontifes du monde littéraire :

« Ceux que j’appelle les rebelles de confort tiennent férocement à conserver aussi le monopole de la critique parce qu’une certaine forme de critique est inséparable aujourd’hui de l’exercice du pouvoir […] Ils veulent éternellement rester où ils sont, et que tout émane d’eux, la critique et la domination ; la pastorale libertaire et la sélection sectaire (souligné par moi). Ainsi, tiennent-ils le bon bout par les deux bouts du tabou. Mais la farce commence à être réchauffée, et ils ne paraissent plus que pour ce qu’ils sont : des approuveurs galonnés, des adjudants du non-conformisme blanchis sous le harnais et qui aboient le mot « pamphlet » chaque fois qu’une critique menace leur approbation absolue camouflée en critique dans le sens du vent. (Philippe Muray, Exorcismes Spirituels III, p. 164, éd Les belles lettres, 2002)

Lemieux ne cite qu’une seule des nombreuses comparaisons mises en parallèle dans mon étude, à la décharge de Beigbeder bien sûr. Il juge beaucoup plus qu’il n’analyse : « Cette idéologie dominante qui se pense libérée de toutes les idéologies ne peut triompher qu’au prix d’une abdication fondamentale qui conduit à faire prévaloir l’émotion sur la compréhension, la morale sur l’analyse, la vibration sur la théorie.» (Elisabeth Lévy, opus cité, p. 17)

Examinons deux de ces comparaisons :

"Lorsqu'une bagnole fait saliver et qu'une boniche suscite le besoin d'un soda ou d'un sofa ou d'une galette de soya, le pari est gagné. La même langue lèche le goulot d'une pinte de bourbon aussi goulûment qu'une pine en gros plan et le spot met dans le mille qui associe le plaisir à n'importe quel autre produit s'insinuant dans le champ de perception du voyant: sur le seuil de l'Éden les pupilles ne se dilatent que si la tapée de marchandises étalées regorge de connotations sexuelles à toutes les sauces." (Titre à suivre, p. 32-33)

"La séduction, la séduction, tel est notre sacerdoce, il n'y a rien d'autre sur Terre, c'est le seul moteur de l'humanité." (99F, p. 79) "... et toujours les jolies filles, puisque tout repose sur les jolies filles, rien d'autre n'intéresse les gens." (99 Francs, p. 245)

"De même la Bible (ce florilège d'allégories orientales révisées par des pharisiens gréco-chrétiens) n'est-elle pas l'un des premiers almanachs visant à manipuler les masses: elle est bourrée de truismes qui réconfortent les simples d'esprit en mal de directives." (Titre à suivre, p.30)

"AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES", "PRENEZ ET MANGEZ-EN TOUS CAR CECI EST MON CORPS", "PARDONNEZ-LEUR, ILS NE SAVENT PAS CE QU'ILS FONT", "LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS", "AU COMMENCEMENT ETAIT LE VERBE" — ah non, ça c'est de son père)." (99 Francs, p. 94)

Lequel de nos deux écrivains est le plus créatif ? Il saute aux yeux que l’invention et le style, comme le soutient si judicieusement Maurel-Indart, ne sont absolument pas comparables. Gendron pense par lui-même, il écrit dans une langue imagée et très rythmée ; tandis que Beigbeder cite pêle-mêle des slogans de la Bible ou se contente de navrantes répétitions dans de courtes phrases empruntées à la langue parlée. Oui, Lemieux a raison, 99 F est une grosse farce provenant d’un auteur appartenant à une race bien spécifique: «les je-ne-sais-qui et les presque-rien, toute la clique des faiseurs, truqueurs, pipeurs, enjôleurs, doreurs de pilules et joueurs de gobelets, dont les pratiques répétitives nous navrent.» (Michel Waldberg, La parole putanisée, p. 23, éd. de La différence, 2002).

Je terminerai en disant ceci : essayez de vous libérer des « perversions du système éditorial » (Pierre Jourde, opus cité, p. 9) et du monopole des médias, ayez le courage de lire des auteurs qui n’appartiennent pas à une coterie littéraire.