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Les âmes grises
de Philippe Claudel


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Philippe Sollers

Eloge de l'infini - Philippe SOLLERS
Quand "le Sujet est de venu Motif"


Remarquable lecteur, virtuose de la citation, maestro de l'ellipse et du sous-entendu, Philippe Sollers a du talent. C'est indéniable. C'est rare. C'est précieux. Bien ! Il a des ennemis aussi et ça c'est utile. Car Sollers est un guérillero, un infatigable guérillero. Sa guerre : la guerre du goût. Rappelez-vous, premier coup de main : L'écriture et l'expérience des limites, on est dans les années soixante-dix. Ce sont les premières bombes, les premières embuscades, les premières offensives. Les armes et la technique ne sont pas encore bien au point. Peu importe. Il va les améliorer, les peaufiner, et puis se choisir des alliés. Deuxième assaut, 1983, Théorie des exceptions. Cette fois, Sollers est préparé. Il a enrôlé une grande partie des troupes que nous lui connaissons encore aujourd'hui, désigné quelques généraux, dressé des cartes. Ses chevaux sont sûrs. Il ne les quittera plus. A l'issue de cette bataille, les rangs adverses ont déjà subi des pertes importantes mais l'ennemi est légion ; il faut réitérer : 1991, 1993. 1994 : ça n'est plus du tout le maquis des débuts. Sollers, à la tête de cohortes importantes, a infiltré l'appareil d'information de ses adversaires, il va y livrer combat, incessamment, sans s'épuiser jamais, tout à la fois fougueux et tacticien redoutable. Le Monstre est puissant encore, alors pas d'essoufflement, c'est une question de rythme. Souvenez-vous comme alors il appelait chacune de ses batailles : Proust va gagner, La défense Nabokov, La guerre selon Guy Debord, Les ruses d'Hemingway, Le feu de Titien, La guerre de Paolo Ucello. Pour plus d'efficacité, il nommait aussi son ennemi : THANATHOS-MYTHOS-PATHOS, et les bataillons qui le composent : La société marchande, Le spectacle, La morale, Le syndicat du grappin, L'éternel féminin.

C'est à la fin des années 90 qu'imperceptiblement les vents commencent à tourner. La stratégie de Sollers semble de plus en plus confuse : Rimbaud, Lautréamont, Picasso, Heidegger contre Zola, Breton, Aragon, Sartres, Sartres contre lui-même, Verlaine à la fois contre et avec Rimbaud, Zola contre l'ignorance, la falsification, Mallarmé contre Zola mais aussi contre cette même ignorance, Proust contre tous, avec Lacan... Les généraux passent de main en main. Ils ne s'y retrouvent plus et le chef leur demande toujours plus d'engagement : 24% des 200 premières pages du dernier épisode de cette guerre de mots, intitulé l'Eloge de l'infini (publié chez Gallimard), sont des citations, quelquefois des citations de citations ou des auto-citations ; Picasso est appelé 164 fois (Proust 60 fois, Rimbaud 30 fois, Nietzsche 16 fois, Heidegger 13 fois, Lautréamont-Ducasse 9 fois,...), tantôt pour défendre Cézanne, Bacon ou Proust, tantôt pour attaquer Bouguereau, Ingres, Degas. Le vieux général, lui-même, semble parfois ne plus reconnaître l'ennemi. Il l'affronte là où il n'est plus, ignore ses mutations, ses nouvelles positions. Exemple page 792 : le philosophe y est défini comme celui qui, dominant la situation, parle sur, tandis que nous dit Sollers, ce qui est intéressant - témoin l'expérience de Georges Bataille - c'est « de parler du dedans et de contaminer le métalangage supposé, c'est-à-dire la réflexion elle-même ». Comme s'il ignorait, ou feignait d'ignorer, que la philosophie ne se place plus sur ce terrain, que les philosophes aussi ont lu Georges Bataille et Heidegger (Cf. Jean-Luc Nancy et d'autres). De même, affirmer (page 816) que l'aphorisme lacanien : « On est hétérosexuel quand on aime les femmes, qu'on soit un homme ou une femme » va dans le sens « de la formule de Freud, à savoir que le refus de la féminité est fondamental pour les deux sexes » (contre-sens de lecture et de Freud et de Lacan) et en faire la base d'une critique des rapports sexuels, c'est aller un vite et ne pas voir que depuis Lacan et Freud, les débats se sont enrichis de propositions qui les ont déplacés (notamment grâce à Foucault, Bersani et quelques autres).

Aujourd'hui, en 2001, cela fait vingt ans ou presque que cette guérilla se poursuit. Beaucoup d'assauts ont porté mais les généraux de Sollers, peu à peu, se sont fatigués. Les amis et les alliés envisagent la retraite. Les chevaux ne veulent plus avancer. Et Sollers, vieil Alexandre, vieux Fidel, s'entête. Un peu comme s'il avait perdu de vue l'éventualité d'une issue, comme si cette guerre n'avait plus pour enjeu qu'elle même. Il se livre encore et avec courage aux hordes du tourisme journalistique, multipliant les entretiens et mimant devant eux ses grands combats d'antan : Tel Quel, l'épopée maoïste, la grande bataille de Femmes.

Aujourd'hui, en cette année 2001, je suis triste. Parce qu'il y a quelque chose de triste à voir ceux dont on a admiré la force et l'intelligence, rattrapés par ce qu'ils dénonçaient. J'ai connu Sollers quand j'avais dix-huit ans. J'ai rencontré, grâce à lui, nombre d'auteurs auxquels je suis resté attaché. En sa compagnie, j'ai compris que la littérature pouvait se vivre, qu'il ne s'agissait pas d'un héritage, d'un patrimoine mais d'un espace, d'un espace de liberté, d'une liberté infinie. Je l'ai suivi partout : en Chine, à New-York, à Venise, chez Casanova, Dante, Joyce. Mais son dernier apport, peut-être, sera de m'avoir fait comprendre que « ce qui se limite à la dénonciation conjuratoire risque de rester encore soumis à la logique dénoncée ».

En le lisant, ces deux dernières semaines, j'ai pensé à ces amis de famille auxquels on ne veut plus rendre visite, ceux que l'on aime bien encore mais dont on sait d'avance ce qu'ils vont nous dire.

Jérôme-Alexandre Nielsberg, juillet 2001