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« Titre à suivre » vaut-il plus que « 99F » ?
(Daniel Tremblay © septembre 2002)
J'aimerais attirer votre attention sur l'écrivain québécois Marc Gendron. En effet son roman «Titre à suivre» (XYZ éditeur, 1998) aborde lui aussi le thème de la publicité. Que vous ayez aimé ou non «99F» (Grasset, 2000) de Frédéric Beigbeder, je pense que vous lirez «Titre à suivre» avec un grand intérêt car cette oeuvre me semble littérairement mieux réussie.
Pour vous situer le livre en question, voici le texte de présentation apparaissant à l'endos:
"Ayant perdu la tête en se vendant dans le milieu de la publicité, le narrateur de Titre à suivre essaie de retrouver son esprit par l'écriture. Il ne veut ni se racheter ni s'immoler - il prend seulement plaisir à tourner le fer dans la plaie. Autant il avait jadis respecté les lois de la démence quotidienne, autant il renifle avec délectation et rancoeur les parfums de son dérèglement. Sa foi dans les règles acceptées est pulvérisée par les joies du questionnement et du doute. Aiguillonné par la tumeur qui le ronge, il cherche à se déprendre et à comprendre."
Le châtiment de ce narrateur qui sest fourvoyé dans la pub prend la forme dune tumeur au cerveau, tandis quOctave s'imagine qu'il va lui aussi "mourir d'une tumeur au cerveau!" (99F, p.108).
Permettez-moi de mettre en parallèle quelques extraits pour souligner de nombreuses autres similitudes.
Le narrateur de «Titre à suivre» parle de "contrition" et celui de «99F» de "confession". Le premier est bien "résolu à brûler le madrier dans (son) oeil avant de (s)'éteindre dans de beaux draps." Quant à Octave, il "veu(t) sauver (son) âme avant de déguerpir." La ressemblance est frappante, cette histoire a des airs de déjà lu: non seulement l'idée de base est-elle la même (i.e. le texteur qui a renié le verbe dans la pub), mais également la forme sous laquelle cette idée est exprimée: tous les deux cherchent le salut avant de s'éclipser. Et cette idée première trouve une conclusion identique : le narrateur de «Titre à suivre» et celui de «99F» ont décidé de se repentir grâce à l'écriture, le premier en "versant du poivre sur sa plaie" (p. 38), l'autre en "crachant dans la soupe" (p. 30). L'un est plus introverti et plus philosophique dans sa démarche, l'autre plus extraverti et politique. Mais le point de départ de «99F» est le même que celui de «Titre à suivre» et son cheminement narratif est très ressemblant.
Un autre exemple : le narrateur de « Titre à suivre » a pris la courageuse décision de quitter son boulot et celui de « 99F » opte pour une variante plus facile, se contentant d'afficher la ferme volonté de se faire mettre à la porte afin d'empocher le magot:
Les deux narrateurs sont aussi tourmentés par le besoin de laisser un témoignage, ils cherchent à se faire pardonner et à expier leurs égarements passés:
Le narrateur de «Titre à suivre» fait une démarche existentielle pour retrouver son esprit. Pour Octave, c'est une affaire de dénonciation, de vengeance. Le premier voudrait bien "laisser une trace" mais il est rebuté par "le cartel de l'édition". Quant au second, il a déjà trouvé un éditeur qui publiera son récit "d'un certain nombre d'événements" pour venger "toutes les idées assassinées". Il s'agit donc d'une autre variation sur le même thème: l'idée initiale de se racheter grâce à l'écriture suit un plan d'action basé sur des scènes similaires et s'appuie sur une même volonté: celle de laisser un témoignage et de se frotter au milieu de l'édition.
Le narrateur de «Titre à suivre» "(a) pollué la Métropole". Octave, lui aussi, "pollue l'univers. (Il est) le type qui vous vend de la merde." (p. 17), Cette idée principale de pollution est non seulement identique mais elle sexprime par une analogie (merde et rapace) qui pointe vers le même signifié : les détritus, autrement dit la pub. Le narrateur de «Titre à suivre» et celui de «99F» sont tous deux des pollueurs de la pire et même espèce. De plus, le narrateur de «Titre à suivre» a beau battre sa coulpe par des "actes de contrition", il est résigné à payer de sa personne. La même réaction se retrouve chez Octave : en couchant sa confession par écrit il entrevoit qu'il ne parviendra pas "à en sortir indemne." Les remords des deux narrateurs sont identiques : sachant qu'il n'est pas facile de changer le monde qu'ils ont contribué à modeler, ils cherchent la rédemption par l'aveu public de leurs torts. Bref, ils font la même réflexion intérieure et l'expriment de façon analogue.
Le narrateur de «Titre à suivre» compare la pub à une drogue et Octave poursuit dans cette veine:
D'après le narrateur de «Titre à suivre», le spectateur est en "manque à perpétuité" et la pub est l'opium qui comble ses manques en lui laissant entrevoir des paradis artificiels qu'il peut se procurer à l'envi. Selon Octave, notre "souffrance dope le commerce", car une nouvelle dose de biens matériels mène à linassouvissement et donc à la surenchère des besoins. Non seulement Octave est-il très proche du narrateur de «Titre à Suivre», mais aussi de Réjean Ducharme : "La vie n'est pas ce qu'on pense, mais ce qu'on dépense." (Les enfantômes, éd. Lacombe, 1976).
Les deux auteurs n'ont pas manqué de faire quelques rapprochements avec d'autres mammifères:
Comparer le consommateur à un "caniche friand de susucre", c'est-à-dire à une personne dont le caractère doux et passif assure une obéissance aveugle au stimulus, ou le "transformer en mouton(s)", en une personne crédule donc, en un suiveur qui se laisse facilement berner, tout cela est du pareil au même. Encore une fois, l'idée génératrice est la même et elle trouve son expression dans des images animalières équivalentes.
Séduction, jolies filles, boniche, plaisir, allusions sexuelles, Octave et le narrateur de «Titre à suivre» parlent un idiome commun :
Mimétisme réductif? Frédéric Beigbeder et Marc Gendron ont également tous deux établi un parallèle entre la religion et la pub:
Le narrateur de «Titre à suivre» soutient que la Bible est l'un des premiers almanachs visant à manipuler les masses et Octave cite de nombreux slogans du Christ faisant maintenant partie du patrimoine culturel occidental. La religion est une forme de pub visant à leurrer le commun des mortels et les deux narrateurs s'appuient sur ce constat pour dénoncer cette grand-messe qu'est devenue la pub. Encore une fois l'idée de base est la même, la situation est similaire et elle est exprimée dans un langage comparable mais avec un accent légèrement différent: le narrateur de «Titre à suivre» s'exprime sur un ton caustique avec ses propres mots, tandis qu'Octave offre une variation banale du mode narratif de la même idée en répétant tout simplement les paroles du Christ sur un ton ironique.
Il y encore bon nombre de pages où les thèmes de Marc Gendron et de Frédéric Beigbeder ainsi que leurs formes d'expression sont étroitement liés. Ainsi leur manière de décrire le sexe, la coke, la violence, le fric et le luxe est quasiment identique.
Par exemple, leur poste lucratif d'écrivains publicitaires ("texteur à gages" précise le narrateur de « Titre à suive » et "concepteur-rédacteur" selon Octave) permet à ces deux lurons de loger à l'enseigne de l'opulence:
Le premier s'est "renié" (dans la pub) pour une "grosse voiture" et le second nous "manipule" (à travers la pub) pour une Mercedes. On ne sait pas si la grosse bagnole du narrateur de « Titre à Suivre » est aussi luxueuse que celle d'Octave, par ailleurs nous sommes bien renseignés sur leurs émoluments: dans les deux cas ils sont "grassement" rétribués.. Encore une fois, la situation des deux personnages, les éléments de l'action et leur discours narratif sont équivalents.
Les deux narrateurs avouent également un autre privilège inhérent à leur métier:
L'évolution dramatique suit ici aussi le même scénario et les termes narratifs sont similaires : les deux narrateurs rapportent leur goût pour des destinations exotiques aux frais de l'employeur. Sans parler du voyage d'Octave pour un séminaire de publicitaires au Sénégal (p. 124) ou encore à Miami pour tourner le clip du yaourt Maigrelette (p.170), deux épisodes qui sont particulièrement assaisonnés de sexe fric et rock.
Si le narrateur de «Titre à suivre» ne force pas sur la coke ou l'alcool, quelques personnages éphémères du roman surtout les vamps parfumées désireuses de devenir des stars de la pub s'excitent la matière grise. Et Octave se creuse lui aussi les méninges en sniffant la poudre blanche à la mode:
Côté violence, nos deux auteurs n'y vont pas de main morte non plus.
Le narrateur de « Titre à suivre » décrit rapidement quatre crimes atroces commis par un serial killer. Les victimes sont : une star des médias (une lectrice du journal télévisé), une fille publique (une call-girl haut de gamme), une femme de la haute, deux adolescentes anonymes (des jumelles identiques). Il saute aux yeux que ces scènes ne sont là que pour souligner un autre aspect de la démence du monde des images et du monde tout court. Elles permettent en effet au narrateur d'illustrer la bêtise partout galopante et de dénoncer le comportement complice des marchands de l'information qui tout en hissant bien haut la bannière de l'objectivité journalistique se servent de "la voracité libidineuse des lecteurs (ou des spectateurs) pour lancer un produit ou manipuler l'opinion."
Dans « 99F », cest une vieille riche qui est trucidée, une innocente retraitée incarnant l'actionnariat mondialisé, la bourse, le méchant monde capitaliste. Octave participe activement à cette scène terrifiante visant à punir un "responsable du malheur contemporain" et ce meurtre s'inscrit donc dans la perspective symbolique de "changer le monde" exprimée au début du livre. Les coupables sont identifiés, Mosanto et Coca-Cola (deux géants de lagro-alimentaire) représentent le cannibalisme des multinationales et leur hantise du profit.
Mais il est important de retenir ceci : ces scènes caractéristiques font appel à la cruauté, elles sont toutes les deux dénonciatrices quoique d'un ton différent et elles produisent le même effet dramatique dans la progression de l'histoire.
Les deux romans nous offrent de nouveau un enchaînement d'évènements et un style narratif identiques lorsque les narrateurs se la roucoulent douce en observant les contorsions de nymphes contemporaines siliconées sur toutes les coutures:
« Poupée gonflable", "pure apparence", « déesse inaccessible, "divinité" pour l'un, "cyberfemmes parefaites" pour l'autre: encore et toujours la similitude des situations est frappante et les deux narrateurs lèchent leur divin su-jet d'une seule et même langue.
L'Eve future apparaissant dans «Titre à suivre » n'annonce-t-elle pas la starlette du spot destiné à faire mousser la vente du yaourt Maigrelette, lequel spot constitue la trame autour de laquelle «99F» est tissé ? Encore un fois l'idée de base, le langage pour l'exprimer, voire le ton et les accents sont les mêmes. Le mannequin de «Titre à suivre» prend des poses lascives pour mieux faire passer le signifié et un membre de l'équipe de production voudrait bien faire l'insignifiant avec elle. Quant à Tamara, son métier de call-girl (un beau job dans la communication donc) l'a bien formée au boulot d'actrice orale sachant bien râler, elle bouffe son yaourt en se pourléchant les babines et là encore un lévrier sentencieux de l'équipe technique locale aimerait bien enfiler cette chienne de luxe et planer au septième ciel en sa compagnie. Non seulement la réalité caractéristique des deux personnages est-elle la même, mais à nouveau le déroulement et l'enchaînement des actions suivent exactement la même trame.
Obsédé par Mona (le mannequin de «Titre à suivre» qui vantait les vertus des serviettes hygiéniques Gigi) un petit rigolo de l'équipe de tournage avait ébauché une caricature et crayonné un texte obscène dans une bulle, et cette scène trouve un écho dans le scénario du clip Maigrelette qui remportera le prix du meilleur film publicitaire au Festival de la Semaine Mondiale de la Publicité à Cannes:
Tamara est-elle le sosie de Mona ? Oui, partout et toujours le spectateur-consommateur est un voyeur fasciné par des figures poupines badigeonnées de sperme et de yaourt. Cette coïncidence est d'autant plus frappante qu'à la page suivante de «Titre à suivre» on peut lire: une groupie un brin opulente "enlace un frigo et y pêche un yaourt minceur qu'elle lape transie." Et le narrateur ajoute qu'elle ira peut-être chez "une copine aux formes éblouissantes qui éventera les secrets d'une diète équilibrée."
Comme vous pouvez le constater, les points de ressemblances entre ces deux romans abondent. Le sujet est le même, il est développé en suivant le même fil conducteur et l'on a souvent affaire à des tournures identiques ou voisines. Les similitudes entre les personnages, l'action principale, l'enchaînement et la progression de nombreuses scènes caractéristiques ainsi que plusieurs épisodes de «Titre à Suivre» et «99F» sont étonnants La même impression d'ensemble se dégage des deux oeuvres.
Ceci dit, il y a des différences notoires. Marc Gendron prend l'histoire du narrateur de «Titre à suivre» qui a perdu la tête en se vendant dans le milieu de la pub comme un prétexte pour se lancer dans l'aventure de l'écriture à la manière d'un Burroughs ou d'un Michaux, revus et corrigés par un maître zen décapant et hilarant. Frédéric Beigbeder dépeint ce même milieu et rend compte par une écriture sensationnaliste d'une aventure qu'il a personnellement vécue. Il traite la réclame comme un chroniqueur et nous donne, en passant, le budget publicitaire de Coca Cola (99F, p. 75), le chiffre d'affaires de Microsoft et la fortune personnelle de Bill Gates (p. 85), les dépenses des principaux annonceurs français en publicité (p. 221), les plus gros salaires de la France (p. 223 à 225) : cela ressemble plus à la section économique d'un quotidien qu'à de la littérature. Et passons sous silence deux pages entières de slogans publicitaires ayant pignon sur rue (p. 281-282) et les innombrables publicités gratuites pour de nombreuses compagnies, comme si on n'en voyait pas déjà assez dans les journaux et à la télé!
Octave est investi d'une mission et il découvre que le pouvoir de changer le monde réside peut-être en lui. Par contre, le narrateur de «Titre à suivre» n'a aucunement cette prétention, face à la mort tout cela n'est que littérature et il prend seulement plaisir à tourner la plume dans sa propre plaie. Cette attitude conduit à un choix littéraire tout à fait différent : lécriture relevée de Marc Gendron est très éloignée de la langue parlée de Frédéric Beigbeder. Le style de « Titre à suivre » est à la fois lyrique et tranchant: "Auto coca loto, onguents mirifiques et céréales vitaminées, salamis macaronis tutti frutti: pétillante ou insipide l'image enjôle et chaque produit n'est qu'une pièce du casse-tête représentant un eldorado où le miel coule à flots.", ou encore : "Écrire, c'est la manière la plus ostentatoire de garder silence c'est caresser l'espoir qu'un chapelet de mots puisse déboucher sur une parole vraie." "La pub, c'est le triomphe de la complaisance, c'est le miroir aux alouettes dans lequel se reflètent les croyances et les élans d'une nation s'accrochant à ses lieux communs." , "La tyrannie de la réclame: le marché des apparences."
Si vous avez aimé le livre de Frédéric Beigbeder, il y a fort à parier que vous apprécierez aussi celui de Marc Gendron, tant au niveau du fond que de la forme. Si par ailleurs vous ne l'avez pas aimé, alors je vous recommande fortement de lire «Titre à suivre», car son approche de la publicité est littérairement supérieure, c'est une oeuvre nettement mieux écrite, animée par un verbe incisif et plein d'humour: "Tous les individus sont égaux devant un chimpanzé qui se pourlèche les babines en ajustant sa casquette." "La repentance tient du stratagème pour mieux brailler des amen." "Investi de la mission d'évangéliser aussi bien les poires que les incrédules j'ai multiplié les prix miracles et converti les consommateurs avertis en flambeurs." "Les grandes questions (évacuées par les équations de la physique) relèvent le menu des talk-shows et se règlent entre deux pauses publicitaires." "Le néant c'est la télé avec tout son cortège de marionnettes papotant et pérorant à pleins tubes." "De par leur adulation des mécanismes du libre-échange, la pub et la pute ont partie liée."
Connaissant maintenant le prix du livre de Frédéric Beigbeder, il ne vous reste plus qu'à vous rendre compte par vous-même de la valeur de celui de Marc Gendron.
NOTE: Marc Gendron a publié les uvres suivantes:
Titre à suivre, XYZ éditeur, 1998 Le prince des ouaouarons, XYZ éditeur, 1997 Le noir et le blanc, XYZ éditeur, 1994 Opération New York, L'Hexagone, 1990 Jérémie ou Le bal des pupilles, Les Quinze éditeur, 1986 Minimal Minibomme, Québec/Amérique, 1984 Les espaces glissants, Québec/Amérique, 1982 Louise ou La Nouvelle Julie, Québec/Amérique, 1981
Afin de juger par vous-mêmes de l'originalité (tant par son contenu que par son style) du plus moderne des auteurs québécois, visitez le site internet que je lui ai consacré à
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