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L'Encre du salut
de Jacques d'Arribehaude


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Bernard Clavel: La grande patience (Albin Michel)

Bernard Clavel: La grande patience (Albin Michel)
Roman en 4 volumes dont les fruits de l'hiver prix Goncourt 1967

Robert Sabatier: La souris verte (Albin Michel, 1998)

 

J'ai reçu les titres de ces deux livres dans un courrier qui répondait à mon étude sur "le grand roman de la résistance". Et aujourd'hui je voudrais commencer par remercier B.Clavel pour les bons moments qu'il m'a donné. "La grande patience" est un livre souvent très émouvant pour lequel l'auteur a osé braver, tous les modèles, l'intelligentsia sartro-camusienne de l'époque, et le monopole éditorial parce qu'il a voulu restituer au lecteur la source pure de l'émotion qu'il voulait transmettre.

Comme le dit Clavel sur le site internet que lui a ouvert son éditeur :"j''appartiens à une famille qui ne lisait pas la collection "j'ai lu" dans laquelle son oeuvre a été publiée à bon marché dans les années 70 et quand "les fruits de l'hiver" obtinrent le prix Goncourt en 1967 bien que mon père appartint au parti communiste, lui et ma mère, les principaux acheteurs de livres dans la famille ne daignèrent pas descendre de leur cheval pour jeter un coup ''oeil à la culture de celui qui marchait à pied à coté d'eux, et les avait déjà largement dépassé. C'est ainsi que Bernard Clavel, y compris dans son propre milieu, chez des lecteurs qui connaissaient le monde ouvrier, l'apprentissage, la guerre et la résistance, n'a pas trouvé immédiatement son plein public.

On ne lui a pas pardonné: son absence de modèles; son absence de références.

Par absence de modèle je veux dire d'emblée qu'il a écarté Victor Hugo, alors qu'il a les Misérables pour idéal et qu'il manque de très peu un roman d'une aussi grande envergure, traversant le siècle avec l'affrontement des point de vue opposés comme Victor Hugo fait se rencontrer royalistes et républicains, croyants et bagnards. Ce choix de Clavel, tout à son honneur d'ailleurs, se ressent très bien à la lecture parce qu'il adopte le style du feuilleton. Ainsi, d'un épisode à l'autre il conserve la liberté de dresser des tableaux, liberté que dans son fors intérieur il reproche à Victor Hugo d'avoir aliénée. Clavel choisit librement les courts chapitres qui composent sa série, maître de la temporalité, choisissant ce qu'il veut quand il le veut, réussissant à nous faire partager ce qui l'émeut mais au risque d'un mélange entre des tableaux magnifiques et d'autres plutôt ratés.

Par exemple à la fin d'un des livres "celui qui voulait voir la mer" les parents du héros par peur de l'invasion décident d'eux-mêmes d'envoyer leur fils en zone libre. C'est une image extrêmement rare de l'émancipation d'un jeune homme en contradiction avec la tendance bien connue de surprotéger les jeunes . Dans l'ensemble du livre l'image du boulanger est bien plus forte que dans le fameux "la femme du boulanger"; alors comment expliquer que les droits de l'histoire n'ont jamais été acheté par le cinéma?

Par absence de références je veux désigner évidemment les deux grands livres russes qui ont raconté les aventures militaires de ce pays et que Clavel a forcement eu dans les mains avant de commencer l'histoire de sa propre prise de conscience. Ce sont Guerre et Paix de Tolstoï et le Don paisible de Ilya Ehrenbourg, -Vie et destins de Grossman n'était pas encore sorti à l'époque. Au regard de ces références, on peut lui en vouloir car elles auraient fait honneur à son milieu, sa famille et son idéologie. Ce sont des références qui montrent des modèles de construction de roman et on peut reprocher au feuilletoniste de se cabrer devant "le devoir d'écrire" qui s'impose à partir du moment ou ayant choisi son sujet et ayant adopté un plan l'auteur doit suivre une discipline qui n'est pas toujours fascinante et qui mélangera des parties de raccord avec des moments d'inspiration.

Or dans "la grande patience", à deux reprises il y a une hésitation sur ce qui va faire le centre de l'architecture de l'histoire: est-ce que ce seront deux frères ennemis l'un résistant l'autre collaborateur qui s'affronteront comme les "frères Thibault" ou "les Pasquier" De Georges Duhamel? Ou est-ce l'histoire d'amour qui sera centrale, avec comme dans le roman russe, un moment ou le héros quitte la femme aimée pour remplir son devoir ?

Clavel ne prends pas de décision. Il a des passages remarquables comme le boulanger en retraite en train de rouvrir sa boutique pour faire face aux contraintes de l'occupation; ou le frère collaborateur expliquant au père pourquoi il faut continuer 'être anticommuniste. Il parvient mieux que tous les autres que j'ai lu grâce à sa liberté de feuilletoniste à remettre en scène les arguments de la partie adverse, c'est à dire de l'Europe hitlérienne. Il retombe pourtant dans des descriptions un peu naïve de ce qu'il n'a pas lui-même vécu.

Si on pouvait écrire un roman a deux mains comme on joue une partition de piano a deux interprètes il faudrait faire se rencontrer Bernard Clavel et Andreï Makine. Et pour fêter cette rencontre on pourrait leur proposer de reprendre le thème de Robert Sabatier dans la souris verte.

La souris verte est une femme allemande qui est aimée par le héros. Celui-ci à la Libération reçoit un tel choc de voir des compatriotes tondues pour prostitution quand elles ont eus des amants allemands, alors que lui dans la même situation voudrait crier sa douleur sans pourvoir le faire. Car on lui dit au contraire: "bravo mon vieux tu l'as eu la sale pute".

Il nous met en présence de cette inversion formidable de l'homme qui faisant l'amour a une femme de la nation occupante venge sa race tandis que la femme qui a eu la même relation avec un ennemi trahit son peuple.

Cependant comme Clavel il est beaucoup trop proche de son sujet. Ce faisant il le manque à70%. Par exemple le héros apprend que la souris verte meurt banalement sans que son amant sache comment ni pourquoi. Ça n'aurait pas coûté beaucoup à Robert Sabatier d'imaginer une situation un peu différente comme celle "du choix de Sophie" de l'américain Styron ou la souris verte serait morte parce qu'elle aurait découvert le secret de la déportation des juifs. Est-ce qu'il n'y aurait il pas eu là l'étincelle qui aurait permis d'enlever avec gloire son sujet de l'inversion du rôle de l'homme et de la femme dans l'occupation de Paris?

Pour faire un grand roman il faut être un bon menteur ce que les américains apprennent à faire dans les ateliers d'écriture. Par faute de détachement le grand roman de la résistance n'a pas été écrit alors que la France croule sous des romans intimistes qu'on abandonne au bout de 50 pages. Les livres de Sabatier et de Clavel s'ouvrent sur des rêves de gloire que la guerre n'a pas rendu possible, et la littérature non plus. J'espère qu'il ne m'en voudront pas ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas écris contre eux mais pour la littérature.

Mélèze
08/03/2003