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Note de lecture:


Le ciel n'aime pas le bleu
de Christophe Paviot


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Louis-Ferdinand Céline

Mort à Crédit - Louis-Ferdinand CELINE
Gallimard 1936 - Réédition folio

« Nous voici encore seuls.
Tout cela est si lent, si lourd, si triste…
Bientôt je serai vieux.
Et ce sera bien fini. »

(Incipit)

On entre dans l’univers célinien par la porte de sortie. On entre par la nuit, non par le jour. Non parce que c’est un choix de couleur ou parce que ce serait une ambition d’écrivain que de pratiquer le nihilisme formel, mais parce que c’est ce qui s’impose. La métaphore de la nuit, du voyage au bout de la nuit rend compte de ce qu’est pour Céline l’existence ; un trou noir dont on ne sort qu’avec la mort, et qui ne vaut la peine d’être vécu. Avec Mort à crédit, s’éclairent les raisons qui ont poussé Céline à franchir l’étape de la tentation du nihilisme, frontière à laquelle se sont arrêtés Nizan ou Malraux, mais que lui ne voit pas, qu’il franchit sans penser, qu’il enjambe comme par nature.

Mort à crédit donc ne se réduit pas à un « roman autobiographique » mais c’est ainsi qu’on présente habituellement le texte. De toutes façons, une autobiographie est forcément fictive puisqu’elle est écrite. C’est vrai, Céline conte ici ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, mais c’est qu’il les conte, qu’il les fait passer par le récit et ainsi instaure une distance entre le vécu et l’écrit. Et de l’intime on passe au général, à l’humanité. On parlera donc de la « vie » de Ferdinand, non de celle de Céline…, même si parfois celle du premier éclaire celle du second.

Ca commence par la solitude donc, et par la mort de la concierge, par la disparition du lien, de celle qui assurait encore un peu la continuité de la parole. Ce n’est pas insignifiant. La parole est à plusieurs reprises ce qui manque dans l’existence de Ferdinand, la parole est ce qu’il retient, en ayant déjà bien trop fait les frais. La parole tue, le cri surtout, les cris, du père, de la mère. Les vociférations qui leur servent de discours et qui s’abattent sur l’enfant, le martyrisant et le culpabilisant à tour de rôle, avant d’attaquer les autres, tous les autres, tous ceux qui passent par la mémoire et peuvent servir à étancher la colère et la souffrance d’une famille ruinée et parcourue par la maladie.

Ca commence comme dans le premier tome de La Recherche du temps perdu, c’est-à-dire par un défilé d’images et de personnages, dans la chambre du narrateur-héros, ou plutôt ça commence comme dans le dernier tome : tous sont partis, morts peut-être, en tous cas : Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde. Il est désormais possible donc de libérer la parole, d’écrire. Or cette libération de la parole est intimement liée à la haine ; venue trop tard, elle déferle trop fortement : Je pourrais moi, raconte Ferdinand, dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s’ils ne reviennent pas. J’aime mieux raconter des histoires. J’en raconterai de telles qu’ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.

Parler ici, témoigner, ne peut être que blessure, que combat. Dire ce que l’on a vu dehors pour Ferdinand, déjà dans Voyage au bout de la nuit, c’est dire l’horreur infinie dont l’homme est capable envers l’Autre, de même que dire ce que l’on a vu dedans, dans le cercle privé, familial, comme dans Mort à crédit, revient au même. Dire c’est s’attirer des ennuis. Raconter, même des histoires, le narrateur le sait bien, c’est toujours faire traverser un océan de violences qui ne peut aboutir qu’au désordre. Or le désordre est intolérable, qu’il soit mental ou physique, le désordre s’attire la haine. Ferdinand le sait bien, s’il parle, ceux qui se reconnaîtront, ou qui croiront se reconnaître, viendront forcément un jour pour le faire cesser de parler, et donc ainsi le tuer.

Mais Ferdinand s’explique, c’est vrai qu’il choisit son sujet, aussi vrai qu’il commet un récit rétrospectif, et en réponse à Gustin qui lui dit au début du roman, un peu à la manière de Freud après la lecture du Voyage au bout de la nuit, qu’il pourrait écrire des choses plus agréables, les trier, les sélectionner, il répond que c’est exact. Qu’il pourrait, mais qu’il y a de la manie dans son cas, de la partialité. M’intéresse ce terme de manie, lié à l’habitude, qui signifie que l’on peint ce que l’on a coutume de voir, que l’on ne peut être impartial. L’analyse des motifs est lucide. De même donc Ferdinand écrit pour régler ses comptes, ses crédits, contractés non avec la vie ou l’amour, mais avec la mort et la haine, de même le fait-il sous le joug de la force, de même est-il est forcé de le faire. C’est la vision de l’horreur qui le pousse à écrire. Ca part de là chez lui. Je veux plus changer. J’aurais bien des choses à me plaindre mais je suis marié avec elles, je suis navrant et m’adore autant que la Seine est pourrie.

Forcé à écrire donc, comme il le fut à parler toute sa vie, sans qu’on l’écoute d’ailleurs, il est acculé à l’écriture comme à la culpabilité. Mort à crédit pourrait d’ailleurs être un récit de la culpabilité, forcément liée à ce point extrême de ressenti, à la paranoïa. Ferdinand, pour faire cesser les coups, physiques et psychiques qu’il reçoit continuellement de ses parents, est en effet prêt à demander pardon pour tout, et pour n’importe quoi, même pour des fautes qu’il n’a pas commises. De toutes façons, il a commencé par payer sa dette, avant même d’accomplir ses fautes. Il a commencé par être coupable avant que criminel. Je demandai pardon à propos de n’importe quoi, j’ai demandé pardon pour tout. Comme si le repentir pouvait garantir de la souffrance. Demander pardon à quelqu’un, à tout le monde…

Mais le malheur ne finissant pas, la dette, familiale cette fois, s’éternisant, la culpabilité devient trop forte, trop lourde à gérer. Et le père frappe le fils, le rendant ainsi responsable de Tout, et la mère le suit dans son délire paranoïaque. Et Ferdinand aussi, frappe le petit chien. J’ai voulu lui faire comme mon père, dit-il. Je lui foutais des vaches coups de pompes quand on était seuls. Il partait gémir sous un meuble. Il se couchait pour demander pardon. Il faisait comme moi exactement. C’est ainsi que ça commence, la répétition en somme. La violence engendre la violence lorsqu’elle n’a pas de raison, lorsqu’elle est incompréhensible, indicible, et que même l’écriture ne peut la soulager. Dans les crises du père, légitimement et lucidement analysées par Ferdinand telles des crises de folie furieuse, fatalement injustes, comment ne pas entendre les propos d’un autre qui, bien plus vieux que le jeune Ferdinand, et bien plus blessé encore par les ans, écrira les Lettres des années  noires ?

Mon père en revenant du bureau, il ressassait les solutions… Des biens sinistres… Il faisait lui-même notre parade (…). Il parlait déjà qu’on se suicide avec un fourneau grand ouvert. Ma mère réagissait même plus… Il remettait ça aux « Francs-maçons »… Contre Dreyfus !… Et tous les autres criminels qui s’acharnaient sur notre Destin ! (…) Il se déchargeait la conscience. (…) Il se débattait toute la soirée, parmi des mirages atroces… Il tenait de quoi, dans le cassis, meubler vingt asiles…

Reste la fuite, le voyage, de départ, pour ne plus les entendre parler. Reste le refuge dans une forme d’autisme, seule riposte possible à la violence du langage et aux coups portés à l’être intime. Mais déjà il est sans doute trop tard. Le petit Ferdinand est cassé, brisé par les pulsions de morts de ceux censés lui donner la vie et le protéger. Déjà, il n’a plus qu’un remède, se barricader chez lui, en lui, et fermer toutes les voies d’entrée possible à l’Autre. Déjà, dit-il, L’essentiel, ce n’est plus de savoir si on a tort ou raison. Ca n’a vraiment pas d’importance… Ce qu’il faut c’est décourager le monde qu’il s’occupe de vous…

Impossible de remédier à l’image de fils indigne des sacrifices faits pour lui, de monstre d’égoïsme, de cause ultime de souffrance et de terreur, Ferdinand fuit le Passage, fuit le couple parental, en tentant dans un ultime effort de survie et de défense de tuer son père, de lui ôter le souffle et ainsi la parole, de faire taire cette voix d’aliéné qui hante son esprit, y broyant tout sur son passage…

Ah ! merde ! y en avait que pour eux des détresses, des marasmes, des épreuves horribles. Les miens, ils existaient pas en comparaison ! (…) J’aurais bien demandé pardon, pour toutes mes fautes, mes caprices (…). Si y avait que ça pour la remettre !… Si c’était seulement la cause qu’elle se refoutait à gémir ! Si c’était seulement la raison qui lui fendait le cœur !… Je lui aurais bien demandé pardon ! (…) J’aurais bien, pour en finir, avoué que j’avais une veine inouïe ! Une chance pas croyable ! Que j’étais un gâté terrible !… Que je passais mon temps à me marrer !… Bon ! J’aurais dit n’importe quoi pour qu’on en termine…

Le livre se termine sur cette constatation traumatique : Toujours je ferai de la peine à tout le monde ! C’était ma terrible évidence !…


Frédérique R.
9 janvier 2002