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L’Oedipe

J.D.Nasio, Editions Payot, 2005

lundi 7 novembre 2005, par Alice Granger
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Je ne suis pas psychanalyste, mais une lectrice intéressée par l’investigation sur le garçon et la fille. C’est donc avec la liberté d’une lectrice qui écrit en lisant, une lectrice qui trouve matière à écrire dans les livres qu’elle lit, que je donne écho de cette œuvre du psychanalyste J.D. Nasio.

Lorsque Nasio écrit, cela semble tellement simple, tellement logique. Nous sentons sa présence compréhensive, presque rassurante, chaude. Nous imaginons que c’est le genre de type dans les mains duquel aller se remettre en toute confiance, et à la fin un tour a été joué mais nous n’avons même pas besoin de savoir lequel puisque la confiance est absolue. Peut-être, imaginons-le, parce que c’est irrésistiblement séduisant.

Je vais d’abord, dans ma lecture, le suivre, bien sûr avec mes mots à moi. Il nous parle de l’Œdipe, pour le garçon, pour la fille.

Que ce soit pour le garçon ou pour la fille, au commencement il y a leur corps érogène. C’est ce corps érogène qui est, en quelque sorte, « aux commandes », et qui va trouver dans l’environnement familial la possibilité d’une « réponse ». Pour le garçon comme pour la fille, l’environnement familial c’est-à-dire la mère et le père, dans les conditions de longue dépendance et d’immaturité de l’enfant, est la possibilité d’une sorte « d’interactivité » avec leur corps érogène. Quelque chose de sexuel, mais barré par l’immaturité. Vers trois ou quatre ans, l’afflux de pulsions érotiques est torrentiel dans ce corps, et d’une manière ou d’une autre cet entourage familial, mère et père, au moment où ils sont le plus investis à la démesure de cet afflux, y répondent par de l’impossible. L’Œdipe, de manière différente pour le garçon et pour la fille, met en scène d’une part ce corps érogène, dans ce débordement qui lui arrive vers quatre ans, et d’autre part des personnages, mère et père, qui se présentent fantasmatiquement d’abord comme pouvant satisfaire ces pulsions sexuelles, et puis coup de théâtre, c’est impossible, aux différentes étapes c’est toujours impossible, le garçon est la proie de l’angoisse de castration, la fille éprouve la douleur de la privation, et sur la base de cet impossible chacun d’eux va se détacher, et ce corps érogène va rester en latence jusqu’à la puberté, pour se réactiver alors, tandis que la situation œdipienne va pouvoir s’ouvrir sur du possible, du fait de l’accès à la génitalité, du fait que ce corps s’est lui-même transformé. Tout se passe comme si l’impossible avait mis en couveuse les pulsions érotiques, comme des braises maintenues sous la cendre, tout le temps où le corps et la tête n’auront pas encore la maturité pour entrer en équation avec les bons personnages capables de jouer en pleine interactivité avec ses pulsions sexuelles. L’impossible a endormi le brasier, l’a remis en couveuse, afin qu’il ne se réveille qu’au bon moment, lorsqu’il pourra flamber avec du bois vraiment flambable. Jusque-là, il n’y avait pas vraiment de bois à enflammer avec la braise, il n’y avait que le corps risquant de se consumer lui-même. En même temps, cet impossible c’est un personnage qui engage tout l’entourage familial à rester de bois face au corps érogène de l’enfant. Et n’y a-t-il pas là toute l’ambiguïté de l’Œdipe ? Il y a du bois flambable dans les parages, mais toi l’enfant tu n’as pas ce qu’il faut pour y mettre le feu, à toi de trouver par le biais de l’identification, différente pour le garçon et la fille, comment nous tes parents nous réussissons à faire notre feu de manière satisfaisante, notre corps sortant toujours indemne et apaisé.

C’est le père qui est le personnage principal de l’Œdipe, dit Nasio. C’est-à-dire que c’est la Loi. Loi de l’interdit de l’inceste. Ce n’est pas la mère, c’est le père. Très important. Je dirais comme cela : c’est le père qui met en couveuse la braise c’est-à-dire ce danger érotique qui menace d’envahissement torrentiel le corps d’enfant (l’Œdipe, écrit Nasio, est une immense démesure, c’est « un désir sexuel propre à un adulte, vécu dans la petite tête et le petit corps d’un enfant de quatre ans et dont les parents sont l’objet. L’enfant œdipien est un enfant joyeux qui, en toute innocence, sexualise ses parents....C’est la première fois dans sa vie que l’enfant connaît un mouvement érotique de tout son corps vers le corps de l’autre. »). Le père n’est pas un personnage qui cherche à éteindre la braise, ni même à savoir comment cette braise a pu s’embraser et prendre les commandes follement, non au contraire il indique que le plus sage, pour qu’elle arrive un jour à ses fins, c’est encore de la mettre en couveuse. Comme s’il fallait l’interdire pour que finalement cela ne soit pas interdit...Une fois la braise là, il faut bien la garder au chaud, pour plus tard. Le père, c’est donc ce qui reste de bois face à l’enfant, au nom de tout l’environnement familial de cet enfant. Du bois flambable, bien entendu.

Nasio écrit : « Qu’est-ce donc que l’Œdipe ? L’Œdipe, c’est l’épreuve vécue par un enfant d’environ quatre ans qui, dépassé par un désir sexuel incontrôlable, doit apprendre à borner son élan aux limites de son corps immature, aux limites de sa conscience naissante, aux limites de sa peur, et enfin, aux limites d’une Loi tacite qui lui ordonne de cesser de prendre ses parents pour des objets sexuels. » La crise œdipienne : « apprendre à canaliser un désir débordant. » L’Œdipe commence par la sexualisation des parents et s’achève avec leur désexualisation. Et lorsque cela ne se désexualise pas bien, nous avons à l’âge adulte différentes névroses, phobique, ou hystérique ou obsessionnelle.

Nasio nous parle d’abord de l’Œdipe du garçon. A quatre ans, les garçons focalisent leur plaisir sur le pénis qui s’impose comme la zone érogène dominante. Le pénis est l’organe qui est le plus riche de sensations, mais en même temps c’est un appendice qui attire la main, alors le garçon en fait son objet narcissique le plus précieux, la chose à laquelle il tient le plus et qu’il est fier de posséder. C’est le symbole du pouvoir absolu, de la force virile, c’est le représentant du désir, c’est le Phallus c’est-à-dire le pénis fantasmé, idéalisé, symbole autant de la toute-puissance que de la vulnérabilité. A ce stade dit phallique, les enfants, garçons ou filles, croient que tout le monde possède un phallus et est donc fort. Et les garçons seront angoissés à l’idée de le perdre, les filles éprouveront de la douleur à l’idée de l’avoir perdu. Car à cet âge, les enfants ont déjà fait l’expérience d’avoir perdu des objets vitaux, le sein maternel, sa tétine, son « doudou », et l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur leur fait perdre leur statut d’enfant-roi. Le manque est, dit Nasio, une intuition inhérente à l’espèce humaine. Donc, il y a d’une part cette fiction d’un Phallus universel, et d’autre part la capacité du jeune enfant à se représenter un manque : deux prémisses indispensables pour, écrit Nasio, comprendre comment se forment le fantasme d’angoisse de castration chez le garçon et le fantasme de douleur de privation chez la fille, c’est-à-dire pour comprendre comment le garçon sort de l’Œdipe et comment la fille y entre.

Excité, et puissant, dans une grande floraison des sens, le garçon de quatre ans veut saisir le corps de l’Autre et y trouver du plaisir. C’est la chair de l’autre qu’il désire, pour atteindre une exquise jouissance. Uniquement pour le plaisir. Désir incestueux, c’est-à-dire un désir qui reste virtuel, jamais assouvi, et dont l’objet est un parent, non pas pour un plaisir physique mais pour la jouissance, c’est-à-dire une totale et extatique fusion, allégorie du désir fou de retour à l’état originel de béatitude intra-utérine. Deux êtres devenus un. Le désir incestueux « n’est donc qu’une figure mythique de l’absolu, le nom que prend le désir fou d’un héros de pénétrer sa mère pour retrouver aux confins du corps maternel son point d’origine...c’est le désir de fusion avec notre terre nourricière. ». Cet « Œdipe est une question de sexe et non d’amour, cette évidence n’est pas toujours admise ».

Le fantasme est destiné à satisfaire de manière imaginaire le désir incestueux irréalisable. Il remplace une action idéale qui aurait procuré une jouissance inhumaine désastreuse. Les sensations érotiques ressenties éveillent le désir d’aller vers le corps de l’autre, qui est d’abord le corps de la mère pour le garçon et aussi pour la fille, mais ensuite ce désir se satisfait par des fantasmes. D’abord le garçon (et la fille aussi, à ce stade-là) a un fantasme de possession de sa mère. Désir sexuel « d’un petit garçon qui n’a ni la tête ni le corps pour l’assumer ». Puis, vient le fantasme d’être possédé par l’Autre, le père. Le garçon veut jouer le rôle passif, éminemment féminin, d’être la chose de son père, c’est un séducteur actif qui attend d’être séduit, il séduit pour être séduit. Enfin, vient le fantasme de supprimer l’Autre, en particulier le père, ce qui « place le sujet dans une attitude sexuelle active ». Ces trois fantasmes de plaisir rendent le garçon heureux, mais en même temps déclenchent l’angoisse de castration. Fantasme d’être puni par la mutilation de son Phallus. Angoisse jamais consciente. Angoisse qui est l’envers du plaisir. La base de toute névrose est l’action simultanée de sentiments opposés, par exemple le plaisir de fantasmer et la peur d’être puni s’il persévère. Le garçon sait ce que cela veut dire être puni, castré, depuis qu’il a découvert que sa mère et la fille n’ont pas de pénis-Phallus, alors que jusque-là il croyait que tout le monde en avait un et était fort. Le père interdicteur intervient lorsque le garçon fantasme de posséder la mère, le père interdit l’inceste au garçon et il interdit à la mère de le remettre dans son sein. Le père séducteur intervient comme danger que cela aille trop loin, et que le garçon y perde sa virilité et soit abusé en fantasmant être possédé par le père. Tous ces fantasmes bien sûr comme satisfaction imaginaire des pulsions sexuelles. Si le garçon fantasme d’écarter son père haï pour avoir sa mère, le danger vient d’un rival qui peut s’attaquer à sa virilité. Alors, pour sauver son pénis-Phallus, et protéger son corps, le garçon angoissé quitte ses parents sexualisés et il refoule ses désirs, ses fantasmes et son angoisse. Il quitte ses parents comme objets sexuels et les garde en lui comme objets d’identification. Mais l’angoisse marque à jamais la condition masculine, écrit Nasio. L’homme vit son sexe comme étant son plus intime talon d’Achille. Il se sentira toujours menacé par un père idéalisé et par une femme vindicative. Mais la désexualisation des parents n’est jamais complète, et l’angoisse jamais refoulée complètement, c’est pourquoi une nouvelle instance psychique, le surmoi, fait son apparition comme l’assimilation de la morale des parents. D’autre part, le jeune adolescent se forgera une identité sexuelle, il intégrera l’idée que le pénis est un attribut de l’homme. Il arrive au seuil de l’âge adulte en ayant gardé son pénis-Phallus en renonçant à ses objets sexuels familiaux. Le brasier est intact sous la cendre.

Puis Nasio nous parle de l’Œdipe de la fille. Comme pour le garçon, au commencement il y a le corps érogène. Mais pour la fille de quatre ans, qui sent des excitations clitoridiennes, c’est un stade pré-œdipien. Elle aussi, comme le garçon, croit qu’elle a, comme tout le monde, un Phallus, et qu’elle est toute puissante. L’excitation qui l’envahit, tout comme le garçon elle fantasme de la satisfaire en possédant la mère. La fille est un garçon. Mais bientôt, elle voit un garçon nu, et se rend compte qu’il a un pénis et elle non. Elle ressent la douleur d’être privée de Phallus. Puis elle découvre que sa mère en est aussi privée, et elle lui en veut de l’avoir trompée. Elle est déçue par sa mère, elle se sent seule, humiliée, blessée dans son amour-propre, elle jalouse le garçon. Elle est entrée dans le temps œdipien. Elle se tourne vers son père, détenteur du Phallus, fort, et espère de lui qu’il va lui redonner son Phallus. Jalouse et envieuse du garçon, elle fantasme que le père va le lui redonner, qu’il va la voir toute puissante. Mais il refuse, et elle comprend qu’elle ne l’aura jamais. Elle demande fantasmatiquement à son père de la consoler, de la rassurer, son envie s’est transformée en désir, elle ne veut plus avoir le Phallus, elle veut l’être. Elle veut être la préférée du père. Alors, elle s’identifie à sa mère en tant que femme désirée par son père et en tant que modèle de la féminité. Ainsi identifiée à sa mère, elle veut être possédée par son père. Mais il refuse. Il préfère toujours sa femme. Alors la fille désexualise son père, elle renonce à le prendre comme objet sexuel fantasmé qui pourrait satisfaire la pulsion sexuelle qui habite son corps. Le brasier reste, maintenu intact par le refus du père. La fille renonce à son père comme objet sexuel, mais incorpore sa personne. Il a refusé de lui redonner sa force, puis de la prendre pour sa muse, pour sa préférée, alors elle va renoncer au père fantasmé, mais elle va s’identifier au père réel, elle sera comme lui, voire mieux que lui en lui ressemblant, elle sera habitée par ce père. La fille accepte ainsi de refouler son désir d’être possédée par le père, sans renoncer à sa personne. Elle veut tout, elle veut le père tout entier, elle le dévore, elle le fait revivre en elle. En somme, elle est en puissance le giron du père. « Identifiée aux traits masculins du père après s’être identifiée aux traits féminins de la mère, la fillette quitte enfin la scène œdipienne et s’ouvre désormais aux futurs partenaires de sa vie de femme. » Oui...ces partenaires par lesquels elle se laissera posséder, pénétrer, trouveront en elle...le père...comme modèle ? ou ayant préparé la place ?

La sortie de l’Œdipe, pour le garçon comme pour la fille arrivés à l’âge adulte, sauf si une névrose, phobique ou hystérique ou obsessionnelle a retenu en enfance à répéter une même scène fantasmatique, ne ressemble-t-elle pas à un bouclage de boucle ? Le jeune homme a renoncé à ses parents comme objets sexuels et a intégré leur morale, mais il a gardé intact son pénis-Phallus. Il a gardé intact son brasier. Son désir sexuel, son désir de s’enflammer, de réaliser son retour intra-utérin par le sexe, est sur le point de pouvoir être satisfait. Son corps érogène enfin va retrouver son intérieur accueillant, sa matrice, pour une symbiose la plus totale possible. De son côté, la fille a été mêmement « préparée ». L’impossible, par le personnage du père, a réussi à transférer le désir, à le transporter jusqu’à bon port. Elle est devenu le bon port. L’impossible, cette Loi de l’interdit de l’inceste, n’est-ce pas quelque chose de très normalisateur et de très intimiste ? N’est-il pas totalement dévoué à ce bon port enfin accostable ? A ce giron en puissance jamais perdu puisque rejoignable par le sexe ? Bouclage de boucle en ce sens que ce que le désir vise, c’est toujours le retour intra-utérin, cette symbiose comme référence totale, et que l’Œdipe apparaît alors comme une opération permettant de promouvoir la fille à partir de la mère, et par cette opération, ce qui reste intact, c’est ce giron, cette matrice, cet intérieur, qui passe de la mère à la fille, ainsi de suite.

Ces réflexions très personnelles ne sont pas du tout une critique négative de l’œuvre de Nasio. Il a raison, l’Œdipe du garçon et l’Œdipe de la fille sont dans la plupart des cas comme il dit. Sans doute. C’est presque la règle, je veux bien le croire, qu’au sortir de l’Œdipe et au seuil de sa vie de femme, la fille, après s’être identifiée à sa mère, s’identifie à son père, qu’elle a littéralement incorporé en elle, mis en elle, elle est et elle a le Phallus par identification et elle aura toujours le désir d’en être assurée. L’homme aimé sera celui qui l’en assurera. Mais ce n’est pas parce que c’est la norme que cela ne pose pas des questions.

Je pense que Nasio n’espère pas seulement d’une lecture, et d’une lectrice, l’adhésion admirative à ce qu’il explique, de manière très réussie et très logique, dans son livre. Et j’espère qu’il ne fera pas comme d’autres, qui se mettent à m’ignorer lorsque mon écriture en lisant m’amène à proposer des choses différentes et à m’écarter d’une manière forcément critique de leur œuvre alors qu’ils me témoignaient de la sympathie aussi longtemps que je semblais en phase avec ce qu’ils écrivaient.

Alors, je prends des risques...et j’avance des questions qui jaillissent de la brillante démonstration de Nasio. Ainsi, l’homme sorti de l’Œdipe, ayant gardé son pénis-Phallus au prix d’un renoncement à ses parents comme objets sexuels, se dirige vers ses partenaires sexuels, jusqu’à trouver la bonne, jusqu’à arriver au bon port, jusqu’à cette femme avec laquelle, un nombre infini de fois, par le sexe, ils pourront réaliser la symbiose du temps fœtal retrouvé. Mais cette femme qui s’avance vers lui comme vers l’homme aimé, n’est-elle pas déjà habitée par son père, identifiée à lui ? Alors, poussé par son impératif et non réprimable désir sexuel, poussé par son corps érogène, l’homme en question accepterait, au nom de la jouissance promise, de se mesurer avec l’homme que la femme a déjà en elle, ce père, qui est comme le modèle qu’elle lui désigne, voire le tuteur, le paradigme. Si tu veux venir en moi jusqu’à la symbiose, sois aussi bien que celui qui y est déjà niché, sois à sa hauteur et même mieux, lorsque tu veux me posséder, tu veux aussi être possédé par mon père, et tu veux aussi éliminer ce rival qu’est mon père en étant comme lui en mieux. Alors, moi la femme habitée par mon père, par lui niché en moi comme je te façonnes bien, mon homme aimé, comme je te refais bien dans ma matrice bien programmée, comme tu es redevenu mon petit et grand Phallus, et comme chacun de tes trois fantasmes d’autrefois, celui de posséder ta mère, celui d’être possédé par ton père et celui d’éliminer ton rival de père se réalisent bien avec moi aujourd’hui qui réalise aussi de mon côté mes fantasmes ! Mais cet homme qui se présente, sorti de l’Œdipe, comme adulte, n’est-il pas totalement sous la coupe de sa femme comme du giron d’autrefois, n’est-il pas rabaissé d’abord par le père de cette femme niché en elle comme son seul héros, et l’angoisse de castration inconsciente n’est-elle pas la cravache pour qu’il réussisse à être tel qu’elle veut qu’il soit, à la hauteur ? Et tout cela à cause du corps érogène ? A cause des pulsions sexuelles ? Le poussant à accepter, puisque c’est pour la jouissance, puisque c’est pour réintégrer fusionnellement un giron comme la seule chose désirable, quand même quelque chose d’homosexuel entre le père qui habite la femme et lui son partenaire. Sois comme mon père, laisse-toi refaire par lui, et en moi tu seras mon enfant éternellement en gestation, comme l’enfant de toi que je porterai. Mon homme aimé, j’ai en moi quelque chose pour bien te rééduquer, te former, te façonner, te « gestationner », te refaire, conduire ta réussite, et tu seras, comme mes enfants, ma plus belle aventure ! Mon aimé, comme j’ai bien compris ton désir d’être pris en mains, que ça s’occupe de toi, que ça te fasse grandir grandir grandir, pour que dans ma satisfaction pleine tu puisse flotter à l’infini, t’enflammer à l’infini ! Sacré vagin que celui-là !

Une fille qui dirait, je ne ferais jamais ça à un homme, lui imposer mon père comme tuteur, comme modèle à suivre, comme partenaire logé en moi avec lequel il nouera une relation homosexuelle, jamais je ne lui présenterai cette possibilité fondamentalement humiliante, passive, féminine, pour lui de satisfaire ses pulsions sexuelles, cette fille-là, non habitée du père, peut-elle exister ? Non habitée de ce père-là !

Revenons à ce corps érogène qui est au commencement, à ce manque que dès le plus jeune âge nous connaissons tous, et à ce père qui est le personnage principal de l’Œdipe. Aucun de ces trois termes ne va de soi. N’y a-t-il pas long à dire de chacun d’eux ? Le corps érogène, d’abord. Ne serait-il pas l’inscription en négatif de la paroi utérine source de stimulations inoubliables ? Le corps érogène ne serait-il pas la mémoire vive d’une source de stimulation matricielle considérée comme irremplaçable ? Ne serait-ce pas le giron originaire en négatif, l’addiction définitive au plaisir qu’il donnait ? Ne serait-ce pas une sorte de corps fœtal qui aurait irrémédiablement pris possession du corps né afin de le conduire à nouveau au bercail se présentant non plus par la mère mais par la fille devenant mère, dans un saut vers l’avant pour boucler la boucle ? Le corps érogène n’est-il pas en puissance resté dans sa matrice ? Ce corps habité de pulsions sexuelles ne serait-il pas au plus près d’un corps fœtal ? En ce sens, ne serait-il pas un fruit incestueux ? Et ne serait-il pas le promoteur de l’éternisation de la matrice par le biais des femmes ? Certes l’enfant sort du ventre de sa mère, il perd sa matrice, son état d’enveloppement, mais il va retrouver un autre ventre à l’âge adulte, par sa femme. Il n’a donc perdu que pour mieux retrouver, l’addiction incestueuse dans un corps érogène perpétuant la croyance que le placenta, cela ne s’est pas détruit. Omnipotence de l’érogénéité du corps. De ces sensations qui supposent une source de stimulations. Une source qui manque. Le manque est là essentiel. Rien d’autre pour remplacer la source originaire des stimulations, qui était le corps maternel. Il faut assurer que ça manque. Qu’il y avait quelque chose de total, d’ineffable, et que rien d’autre ne peut être à la hauteur, ne peut faire oublier, ne peut attirer vers son inconnu. Le manque. C’est-à-dire qu’en négatif, c’est l’inceste qui prime. Le corps érogène reste plein de la satisfaction antérieure, et rien de nouveau sous le ciel ne saurait l’en arracher. Ce corps, dans sa totalité et puis par des organes, le pénis, le clitoris, est envahi d’excitations, il est dans une position de saturation comme dans l’utérus de toutes parts ça le baignait de plaisir, et il n’y a rien d’autre qui puisse vraiment l’en arracher. Le corps érogène désire satisfaction. Réclame l’utérus en puissance. C’est là qu’intervient le père. Dans toute son ambiguïté. Il est là pour donner de la réalité au manque. Il est là à la fois pour entretenir une proximité incestueuse, la mère est là mais elle est pour lui et c’est lui qui a le Phallus, et en même temps il interdit. Ce père sert à la fois à assurer de l’éternisation matricielle, à assurer que le placenta est encore là en puissance, et à l’interdire à l’enfant pour que ce giron se retrouve à l’âge adulte. Ce père est un assureur de la mère. Sa Loi de l’interdit de l’inceste est ce qui éternise le plus la croyance à l’inceste c’est-à-dire à la non disparition du placenta dans lequel était le fœtus. Tout se passe en effet comme si toute cette histoire œdipienne voulait prouver que le placenta, pour le psychisme, n’avait jamais vraiment disparu, ne s’était jamais décomposé, comme si les femmes en étaient toujours pourvues, comme s’il fallait juste une maturation de cette matrice. Matrice perdue avec la mère pour mieux être retrouvée avec une femme, donc jamais perdue. Et une fille ne serait non pourvue que pour mieux être pourvue de cette matrice aux teintes très phalliques à l’âge adulte.

Mais l’histoire ne pourrait-elle pas commencer à se raconter autrement ? Au commencement, ne pourrait-il pas y avoir la perte de l’enveloppe placentaire, et donc une mère qui n’en est plus propriétaire ? Une mère qui ne peut plus avoir le fantasme de remballer son enfant. Au commencement, ne pourrait-il pas y avoir une autre sorte de père, un père qui n’assure pas l’éternisation de l’enveloppe placentaire, qui n’assure plus que sa femme en est pourvue mais que c’est interdit à l’enfant parce que c’est pour lui le père ? Si l’enveloppe placentaire est morte, il n’y a plus de solution pour le réintégrer, même à travers la satisfaction de pulsions sexuelles saturant le corps, voire subtilisant les commandes. Plus rien ne peut engager à aller dans cette direction-là fondamentalement incestueuse par son interdit même. L’interdit est ce qui éternise le mieux ce qui est interdit, à savoir l’inceste, c’est-à-dire le retour à l’état fœtal par le sexe. Si le père, c’est le personnage qui atteste de la disparition définitive de l’enveloppe placentaire au lieu d’être l’assureur de la croyance que les femmes l’ont intacte et sont prêtes à recevoir en elles. Au commencement, il y a donc une nouvelle origine, cette disparition de l’enveloppe placentaire, disparition et changement absolu d’état qui propose la terre sur laquelle vivre, et toutes sortes d’autres stimulations sur cette terre qui ne viennent plus du corps maternel. Même si le corps et la tête du nouveau-né sont immatures et qu’il est dépendant, il n’empêche que chacun de ses sens s’ouvrent à des stimulations qui ne sont pas d’origine maternelles, et que la mère, pas plus que le père, ne possèdent, ils n’en sont pas la source, pas les propriétaires, même à imaginer que sans eux, sans la source maternelle, l’enfant est un incapable en puissance mort. C’est-à-dire que c’est tout autre chose qu’un manque ! L’enfant qui naît, avec un corps pourvu de sens excitables, certes perd son enveloppe placentaire, se sépare d’un état tout baigne, d’une source de stimulation et de nourriture issue du corps maternel, mais il trouve tout de suite autre chose, et non pas le manque, non pas une nostalgie éternelle pour une chose dont rien d’autre ne sera à la hauteur. Et alors, une mère qui aurait accepté d’avoir perdu son placenta, qui aurait abandonné le fantasme de ramener en elle autant son enfant que le père de son enfant, une mère non assurée de l’éternisation de son giron par un père mais assurée de l’avoir perdu par ce père, va donner un autre genre de sein à son enfant. Elle va lui donner ce qu’elle n’a pas, tout ce que la terre où vivre offre à l’enfant nouveau-né. Alors, le corps érogène de l’enfant va trouver d’infinies sources de satisfaction, ceci dans l’ouverture à la fois immensément dérangeante et époustouflante que la naissance lui offre. Dans cette ouverture, son corps et ses sens ne sont plus saturés par la source maternelle de stimulations, ne sont plus circonvenus. Sensations de liberté. De richesse. D’inconnu. De découverte. Les yeux pour la première fois s’ouvrent sur la terre, sur les couleurs, sur les visages. Il n’y a plus un monopole maternel. Il n’y a pas de manque, il y a autre chose, que la mère elle-même donne à son enfant, elle lui donne à manger ce qu’elle n’a pas parce un père lui permet de faire ça. L’amour donne ce qu’il n’a pas. Il lui donne l’infini des possibilités. Sur la base d’un sevrage d’une source maternelle de stimulations et de satisfactions. Et avec une autre sorte de père.

Alice Granger Guitard

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