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Les larmes

mercredi 22 mars 2006, par Daniel Gerardin
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Notes de lecture
«On finirait par devenir fou ou par mourir,
si on ne pouvait pas pleurer» Maupassant

LES LARMES

            Ce petit livre de 60 pages de  Jacqueline KELEN  ( collection Grains de beauté – Ed. Alternatives – Paris 1997 )  est un chef d’œuvre de sensibilité poétique et aussi de présentation, par l’alternance de textes, de poèmes et de photos.

            L’auteur, avec beaucoup de délicatesse et de profondeur de pensée, analyse le particularisme des larmes à travers l’histoire et ses diverses formes émotionnelles dans notre vie.

            « Les plus douces émotions, comme les plus violentes jaillissent par les yeux et les larmes se fraient, entre silence et musique, un chemin inédit où tout peut se dire, où tout demeure  secret. Elles coulent, les larmes, elles s’effacent aussi, rappelant que le plus précieux de l’être ne peut être capturé et que la douleur et le bonheur sont fugaces : reste ce flot de vie ou d’oubli, reste cette source claire.

            Pleurer, c’est reconnaître et aimer en soi cette source mystérieuse et intarissable. L’amour ne sèche pas les larmes, il les invite, il les rend éclatantes. Il n’apaise pas, il exalte. »

 

            L’auteur s’interroge sur l’origine des larmes, apanage de l’être humain et privilège qu’il revendique rarement. Dans l’ancienne Egypte, un mythe fait naître les hommes des larmes de Rê, le Soleil ; pour les Incas, Vicarocha, l’astre solaire, pleure aussi et donne naissance car « l’eau fertile des larmes est à l’origine de tout , l’immense réservoir où le ciel, les arbres et les visages se mirent .

 

            Est-il possible d’opposer larmes et rire ?   Ce n’est pas certain, car il y a une osmose entre les deux, et une oscillation permanente souvent imprévisible :

« Il n’est pas sûr que les sanglots soient à l’opposé des éclats de rire, ni que les larmes silencieuses disent le contraire du sourire radieux…

            « Au fond, la destination de l’être humain serait de pleurer et de sourire. Non pas de pleurer sur quelqu’un, encore moins sur soi, non pas de pleurer après quelque chose. Non. Mais de pleurer comme on se lave, comme on bénit, comme on se noie dans la clarté ».

            « Les larmes sont donc un don en soi , et, comme elles ne nous appartiennent pas, autant en faire don à notre tour, autant les offrir comme des caresses limpides, comme des ponts fraternels, comme des remerciements émus. Ces sources descellées feront sans nul doute refleurir les déserts. »

 

            Les dames en pleurs :  Ce sont d’abord les pleureuses, présentes dans tous les pays méditerranéens, souvent voilées et vêtues de noir, qui mènent le deuil à grands renforts de cris et de supplications et qui sont payées pour entonner les lamentations. « Ce rôle de pleureuse, d’embaumeuse, dévolu à la femme renoue avec celui de sage-femme au début de la vie. Un ensevelissement accompli dans les larmes est la juste réponse à la naissance ruisselante de l’enfant. »

                                                         Ce sont également les dames de beauté « qui font pleuvoir des baisers, des parfums et des larmes comme pleuvent au printemps les fleurs de cerisiers. La femme qui pleure use de ces sortilèges : quand elle aime, c’est le monde entier qui aime à travers son corps, à travers ses larmes. »

            Marie de Magdala est la plus célèbre des dames de beauté  et depuis elle on dit : « pleurer comme une Madeleine » : « Car elle semble n’avoir fait que cela, n’avoir vécu que pour cela, pour ces larmes d’amour, d’allégresse, de douleur, d’adoration et d’insensée attente… Elle aura contemplé Jésus à travers le prisme de ses larmes : aussi l’a-t-elle vu ressuscité, transfiguré par la lumière de l’amour… »                                                                                                   …/...

             Toute femme qui pleure rejoint la vaste mer et la cohorte des ondines, des naïades et des sirènes : «  Toute femme qui pleure invite l’homme à entendre le grand chant enfoui, le grand chant perdu de l’amour. Les femmes qui pleurent comme psalmodient les sirènes entraînent l’homme vers le profond, vers l’invisible : doit-on plaindre ces noyés qui ont rejoint l’origine ? ou faut-il continuer à avancer à petits coups de rames, de larmes, sur la mer périlleuse de la vie ? »

            L’auteur évoque également dans les contes : « les douces jeunes filles et les jolies fées qui en pleurant laissent couler sur leurs joues des perles ou des diamants. Ces larmes révèlent leur richesse intérieure, la pureté de leur cœur. De ce trésor nul ne peut s’emparer ».

 

            Les pleurs des hommes : les larmes ne sont pas une particularité féminine et, au cours de l’histoire, pleurer ne fut pas toujours un signe de faiblesse ou un manque de virilité ; citons en autres héros Achille qui pleure parce qu’il sait que jamais il ne reverra son pays natal, Ulysse qui a réchappé à la guerre de Troie, mais répand aussi des larmes de nostalgie, Enée qui, lors de sa descente dans les Enfers, parvient au sinistre Champ des Pleurs et se met à l’unisson des larmes surtout lorsqu’il aperçoit l’infortunée Didon naguère si éprise de lui et qui maintenant se détourne.

            La Bible n’est pas non plus à l’abri des lamentations : le prophète Jérémie verse des torrents de larmes qui s’en iront grossir les fleuves de Babylone, David gémit dans nombre des psaumes et pleure en serrant dans ses bras son ami Jonathan.

            Citons enfin les flacons lacrymatoires et surtout la larme du Christ, enfermée en une pierre précieuse dans la cathédrale de Vendôme :

            « Cette bizarrerie ne fera rire que ceux qui n’ont jamais pleuré de beauté, de reconnaissance et de ferveur. Les mystiques qui ont connu la grâce des larmes, les amants qui s’étreignent en pleurant et tous ceux qui ont le cœur endeuillé savent bien que ces gouttes d’eau apparemment banales recèlent le plus précieux d’une existence humaine parce que c’est une eau d’amour. Si « tout coule » comme l’assurait le philosophe d’Ephèse, rien ne demeure stable, mais seul survit ce qui se joint au flot, ce qui se baigne dans le fleuve jusqu’à s’y fondre.

            Il reste à se faire larme pour devenir océan. »

 

            L’auteur de ce remarquable petit livre a illustré ses réflexions de multiples citations poétiques ou philosophiques ; en voici quelques-unes :

            « Pleurer longtemps solitaire mène à quelque chose »  René CHAR

            « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes  »  Henri Calet

            « Je suis en larmes. Où sont mes pleurs quand, de mes yeux, le fleuve roule ?

             Pourront-ils semer dans ton cœur que l’amour emporte leurs graines ? »  Hâfez

            « L’homme pleure pour Dieu qui n’a plus de larmes, depuis que,

de chacune d’elles, il a fait une étoile  »  Edmond Jabès

«  Lorsqu’ ils entendront les versets du Coran, tu verras des larmes s’échapper en abondance de leurs yeux, car ils ont connu la vérité »  Le Coran

«  Il eut voulu pouvoir se pleurer tout entier pour se fondre dans ces lointains, s’épuiser en larmes, et disparaître sans laisser aucune trace de son existence »  Novalis

« L’enfant perdu qui pleure, pleure, mais court après les lucioles »  Ryusûi

                                                                                                                  

         D.GERARDIN    

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