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Hommage à Tchicaya U Tam’si

mercredi 16 avril 2008, par Liss Kihindou
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20e anniversaire de la mort de Tchicaya U Tam’si

20e anniversaire de la mort de Tchicaya U Tam’si

avril 1988 – avril 2008

 

Dans la nuit du 21 au 22 avril 1988 disparaissait celui qui est considéré comme l’un des plus grands poètes francophones, si tant est que la grandeur d’un auteur se mesure à l’intensité de la lumière diffusée par son œuvre. Celle de Gérald-Félix Tchicaya, dit Tchicaya U Tam’si, brille par sa singularité, par sa force et sa capacité à provoquer « l’intranquillité du lecteur »1. Son œuvre, nous ne dirons pas, comme on l’a souvent répété, qu’elle est hermétique. A ce propos Tchicaya disait : « Si les gens me trouvent laid, je ne peux pas les convaincre du contraire. Ils essaient peut-être de me trouver difficile pour ne pas entendre ce que je dis. »2 Nous dirons pour notre part que son oeuvre diffuse une lumière parfois trop forte, aveuglante au point qu’on doive avancer à tâtons pour y pénétrer. Les grands hommes ont souvent été incompris de leurs contemporains, c’est après leur disparition qu’un travail de vulgarisation est effectué. Pourtant Tchicaya fut reconnu par ses pairs. Qu’on se souvienne de la préface de L. S. Senghor à Epitomé, le père de la Négritude y dit son enthousiasme dans des mots qui se passent de commentaire :

      

« Voilà quelque vingt ans que je lis des poèmes de jeunes Nègres. Que de papiers ! que de cris vengeurs ! que d’éloquence ! [...] Mais Le mauvais sang de Tchicaya m’avait frappé en 1955, m’était entré dans la chair, jusqu’au cœur. Il avait le caractère insolite du message. Et plus encore Feu de brousse, avec ses déchirures fulgurantes, ses retournements soudains, ses cris de passion. J’avais découvert un poète bantou. Car, comment être poète, comment être le porteur d’un message, si l’on n’est d’abord soi ? Tchicaya est un Bantou du Congo : petit mais solide, timide et têtu, sauvage dans la brousse de sa moustache, mais tendre : pour tout dire, un homme de rêve et de passion »3

 

Tchicaya était donc en quelque sorte un messager des dieux, un Hermès des temps modernes, mais son message ne fut pas compris de tous. Le bilan que dressait en 1993 Jean-Pierre Biyiti bi Essam, de l’Université de Yaoundé, est toujours d’actualité : « l’œuvre tchicayenne est, aujourd’hui encore, une œuvre enclavée, une œuvre à l’état sauvage : peu connue, mal connue, parfois même inconnue. »4

 

Parmi les causes de cette méconnaissance, il faut signaler la difficulté d’accession à son œuvre : ses romans par exemple sont tous épuisés et n’ont pas encore été réédités, il faut faire le tour des bibliothèques pour en trouver un exemplaire. Quelques uns de ses recueils de poésie par contre ont été réédités et sont disponibles. Mais la raison essentielle de cette méconnaissance demeure la nécessité de ‘‘déchiffrer’’ un message qui ne se livre pas d’emblée. Ce serait dommage de tourner le dos à un si grand auteur parce qu’on ne ‘‘l’entend’’ pas. "J’habitais un pays de musique / inaccessible à toute oreille..." 5, dit le poète dans Arc musical. En cette date anniversaire de sa mort, pourquoi ne pas disposer notre oreille à entendre la musique de Tchicaya U Tam’si ? 20 ans jour pour jour après sa disparition, il importe de l’extirper des « palais insonores de l’oubli ».6

 

Oui, il a fallu que survienne le 20e anniversaire de sa mort pour que je m’oblige à prendre le chemin qui devait me conduire à son âme. Cette âme, je l’ai trouvée palpitante de vie dans celles de ses œuvres auxquelles j’ai pu accéder : Le mauvais sang, Feu de brousse, A triche-cœur, Epitomé, Arc musical. Ces poésies, je les ai goûtées, je les ai ruminées, jusqu’à ce que j’entende ‘‘la musique’’. Ce n’est pas La musique de Yukio Mishima, mais c’est tout comme. En effet, on croit être frigide et puis la sensualité se révèle à vous. Les échos de l’hermétisme de Tchicaya étaient parvenus jusqu’à moi, et je redoutais le moment de la rencontre avec lui : allais-je buter contre une coque ou découvrir la texture électrique de son dire ?

 

Cette rencontre, je ne pouvais absolument plus l’éluder, la repousser, surtout après m’être engagée dans la littérature sur le double plan de l’écriture et de la critique. A l’approche du 20e anniversaire de son « retour au pays natal », je veux dire le pays originel, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée frapper à sa porte, comme devant la caverne d’Ali-Baba. Là, tout en frappant, j’ai prononcé ces paroles magiques : « Tchicaya U Tam’si, ouvre-toi ! » Comme par miracle, la porte de son univers s’est ouverte et, très vite, j’ai raflé quelques pièces pour les montrer, comme des trophées, à mes lecteurs.

 

Ce qui m’a le plus enchanté, surtout après avoir lu Les fruits si doux de l’arbre à pain, c’est le phrasé taillé dans la pierre poétique, c’est cette parole ailée qui délaisse très vite le langage commun pour s’élancer vers les beautés célestes de la prose faite poésie. Tchicaya est d’abord et avant tout pour moi un auteur qui a fait de la poésie et de la prose deux sœurs jumelles, deux sœurs inséparables.

 

Ses poèmes ne comportent ni les pauses syntaxiques, ni les respirations qui ailleurs forgent le sens de l’énoncé, c’est au lecteur de prendre ce magma de paroles à bras-le-corps et de lui faire prendre le cours qui mènera au sens.

J’apprécie la rupture qu’instaure l’auteur dans les habitudes du lecteur. La rupture, c’est aussi cette façon de tromper les attentes du lecteur en ce qui concerne certaines expressions, auxquelles il donne une fraîcheur et un sens nouveau : « lutte de crasses » (au lieu de : lutte de classe), « fruits escroqués »(plutôt que ‘‘croqués’’), « grappe de miel » (alors qu’on est habitué à la ‘‘grappe de raisins’’).7 Cette paronymie implicite, le béninois Florent Couao-Zotti en use également et c’est pourquoi je l’apprécie.

 

Tchicaya U Tamsi, tu étais la « petite feuille qui chante pour son pays », moi je suis le lys qui pousse dans la vallée congolaise, et qui veut te redonner de l’éclat. Mais d'ailleurs, qui dit que tu l’as perdu ?

 

Liss Kihindou.

 

 

Notes

  1. Boniface Mongo-Mboussa, « Tchicaya U Tam’si : notre premier poète moderne », texte paru dans la revue Cultures Sud, numéro de janv-mars 2007. 

  2. Les Journées Tchicaya, Actes du colloque international qui eut lieu en 1993, au Cameroun, à l’occasion du 5e anniversaire de sa mort, Editions PUBLI-SUP, Yaouné, 1994, p 15.

  3. Préface de Senghor au recueil Epitomé, 1962.

  4. Les Journées Tchicaya, p. 14.

  5. Vers de « Noces II », Arc musical précédé de Epitomé, réédition L’Harmattan, 2007, p. 133.

  6. Idem, p. 37.

  7. Les trois expressions figurent dans Feu de brousse.


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