Bienvenue dans Adobe GoLive 6
Exigence : Litterature


14 ans !

Bienvenue dans Adobe GoLive 6
Redécouvrez cette
Note de lecture:


Ce grand cadavre à la renverse
de Bernard-Henri Levy




Lisez
et
offrez
des
Livres
Extra-
ordinaires






Accueil du site > LITTERATURE > Le Voyage d’hiver, Amélie Nothomb
Imprimer

Le Voyage d’hiver, Amélie Nothomb

Editions Albin Michel, 2009

lundi 14 septembre 2009, par Alice Granger
Bookmark and Share
©e-litterature.net

Comment le printemps peut-il enfin commencer, c’est-à-dire la vie qui triomphe de la mort, qui germe sur la terre, bourgeonne, s’épanouit, mûrit, fructifie, dans le dehors radical et sans remède ? Dans son roman « Le Voyage d’hiver », Amélie Nothomb y répond de manière très rigoureuse, et peut conclure par cette dernière phrase : « Le printemps va pouvoir commencer. » On pourrait aussi bien dire : la création. Création littéraire, artistique, et création de la vie née en train de se vivre. A la suite de Baudelaire, et aussi de Gustave Eiffel dont l’amour fou pour Amélie a été selon l’auteur à l’origine de la construction de la célèbre tour parisienne, Amélie Nothomb enracine son roman dans la noirceur de la lettre A, première lettre de l’alphabet. J’entends : la noirceur d’ombre d’une vie d’avant la naissance, avant la lumière du dehors, surplombée de la toute-puissance matricielle symbolisée par la phallique lettre A érigée dans sa beauté inégalable. Cela me fait immédiatement penser au récit de la création dans le Zohar : chacune des lettres de l’alphabet ( alphabet : aleph et beth) se présente pour que Dieu fasse la création avec elle, sauf la première, aleph, A. Tandis qu’il choisit beth pour faire sa création, Dieu dit qu’aleph est la plus importante des lettres et qu’elle sera la base de tous les calculs. A Paris, lieu où se passe l’histoire d’amour, le voyage d’hiver, raconté par Amélie Nothomb, la lettre A domine de toute sa beauté la ville avec la tour Eiffel, même si l’auteure ne le dit qu’à la fin. Alors, le printemps, c’est-à-dire la création, ne peut pas vraiment commencer, bien sûr, puisque la femme aimée est à l’image spéculaire de cette lettre imposant comme unique et totalitaire paradigme la vie fœtale abritée, quitte à avoir une vie… neu neu, ce handicap spécial étant une écriture incarnée corps et âme de la logique maternelle dominante poussée jusqu’à son absurdité. Le projet d’un étrange terroriste kamikaze va faire cesser l’interminable hiver : il détournera un avion, pour le jeter contre la lettre A parisienne et la détruire. L’histoire d’amour ne l’est justement que parce que c’est le voyage d’hiver, que parce qu’il va s’attaquer à ce qui gèle tout très en amont. Et lorsque l’amour se singularise en voyage d’hiver, la phrase d’Amélie Nothomb mise en quatrième de couverture prend tout son sens : « Il n’y a pas d’échec amoureux. » Le froid glacial que, envers et contre tout, la femme aimée renverra toujours à son amoureux, est l’écriture d’un passé inaccessible : l’amour, une femme, ne rétabliront jamais l’accès au temps fœtal, seule la déchirure explosive de la naissance se certifie, par cet amour, comme gel, comme froid glacial que rien ne peut réchauffer. Ce que l’acte terroriste fait exploser, ce sont deux symboles très précis : celui de la femme phallique représentée par la tour Eiffel et l’Amélie de Gustave Eiffel, fantasmée comme pouvant faire entrer un homme dans son dedans chaud matriciel ; celui de l’avion c’est-à-dire un contenant qui transporte, métaphore par excellence, voire nom du père ayant la puissance de garantir l’abri originaire, le pouvoir de transporter dans cet abri comme si la naissance ne l’avait pas détruit. Or la création dehors, ce printemps, ne peut pas commencer aussi longtemps que le fantasme de l’abri, de cette métaphore au plein sens du terme, perdure.

Dans cette histoire d’amour si spéciale qu’Amélie nous raconte, elle pour qui l’écriture de ce froid est si importante qu’elle me semble désirer qu’elle s’imprime dans la chair du lecteur (lire par exemple son roman « Ni d’Eve ni d’Adam », où deux samouraïs s’offrent réciproquement ce froid, ce renoncement, cette séparation irrémédiable, et la pierre améthyste ), ni l’homme ni la femme n’arrivent à se donner de la chaleur, à restituer l’abri tempéré des origines. Cela commence très bien, avec cet amour froid ! Le froid glacial s’impose entre eux toujours comme l’écriture de l’explosion originaire, comme la destruction de la matrice d’où chacun d’eux vient, et non pas sa réparation dénégative, même si l’homme arrive pour proposer la réparation, le retour de la chaleur matricielle. L’histoire d’amour, Amélie Nothomb l’écrit avec un grand talent et à chaque livre de manière plus précise, n’est en rien la restitution de cet abri en lequel le couple vivrait à jamais en implosion parfaitement tempérée. L’histoire d’amour, c’est tout le contraire : elle commence par le voyage d’hiver. Elle commence par la certification d’un temps à jamais inaccessible, et la femme idéalisée ne peut faire autre chose que de voir à travers la transparence de la glace la femme gelée qu’elle est dans son impuissance à prendre dans son giron son amoureux. Elle est gelée : elle n’a pas de dedans dans lequel elle pourrait, pour lui, dénier l’explosion de la naissance, la grande mise dehors, où le printemps pourra enfin commencer. Ce qu’elle écrit par ce froid glacial qu’elle met entre eux, il le lit et le met en acte par l’attentat terroriste, l’avion détourné qu’il va piloter et jeter contre la tour lettre A. Il fait exploser l’organe creux qu’est l’avion pour dire que la métaphore placentaire n’existe plus et que l’amour c’est désormais autre chose qu’un retour dans le ventre maternel, et il détruit la lettre A en la percutant pour inscrire la destruction du pouvoir de la femme phallique qu’est la mère toute puissante. L’attentat terroriste qu’il prépare tout seul, au nom de rien, est l’écriture s’imprimant enfin dans toute la violence absolue du sens destructeur de l’événement de la naissance, qui met irrémédiablement fin à une logique fœtale, rendant impossible que la vie née obéisse encore à cette logique comme notre norme occidentale s’obstine à le faire jusqu’à l’absurde. Le roman d’Amélie Nothomb, en apparence si facile à lire, va très très loin dans l’intelligence de la destruction originaire à vivre réellement pour que la vie née puisse vraiment commencer, ceci se relançant par l’histoire d’amour inaugurale seule capable de mettre en cause la lettre A, c’est-à-dire la toute-puissance phallique de la mère matricielle planquée derrière chaque femme.

Zoïle, employé d’EDF qui s’occupe de rétablir dans les appartements miséreux un peu de chaleur en offrant des radiateurs et tentant de lutter contre les fuites d’énergie par toutes les ouvertures et les déchirures, se heurte à l’étrange goût d’Astrolabe et Aliénor pour le froid. Pour ces deux femmes qui vivent ensemble dans un appartement sous les toits, ce froid est au commencement de tout, on dirait. Ce qu’elles ne veulent surtout pas, c’est du geste de dénégation offert par l’homme d’EDF qui les visite : non, la chaleur originaire ne se restitue pas, même par un amoureux. Le lieu de la chaleur originaire est détruit. La romancière lui jette au visage cette écriture qui le saisit par tous ses sens. Le froid est déjà le dehors. Le froid que sent le nouveau-né lorsqu’il est jeté hors de la poche placentaire.

Ce Zoïle se présente d’emblée comme un délicat : il ne supporte pas qu’une dame pipi s’occupe de ses traces. Amélie Nothomb excelle à mettre en relief les détails concrets qui, l’air de rien, sont lourds d’un sens très précis. Par cette délicatesse, Zoïle touche du doigt rien moins que la loi de l’interdit de l’inceste. Il ne veut plus qu’une instance maternelle incarnée dans la dame pipi s’intéresse encore à son pipi, son caca, alors même qu’il y en a encore une qui s’en occupe, partout, qui se cache dans l’obsession matérialiste généralisée comme si une engeance occulte partout et nulle part n’avait d’autre objectif que de prendre soin de l’être humain comme s’il n’était qu’un être passif éternel. Donc, le petit détail que l’auteure a su mettre dès les premières pages est d’une efficacité fulgurante. Il souligne l’intolérable de l’œil maternisant exerçant son pouvoir totalitaire sur toutes les fonctions du corps. Zoïle, c’est un homme qui ne supporte pas que l’instance KGB s’occupe encore de ça. La dame pipi n’est là que pour faire ressortir cette main-mise sur les corps. Elle a donc à l’œil mon pipi, la dame, s’insurge-t-il !

Lecture pas à pas, dans les détails, pour faire ressortir la logique implacable de cet roman. L’amour vrai commence avec la castration originaire, comme l’indique le choix du prénom de la femme aimée, Astrolabe, qui est celui du fils d’Héloïse et Abélard : alors qu’il se présente à Astrolabe et son double la romancière anormale légère Aliénor (entendre non seulement Alien c’est-à-dire zombie mais aussi aliénée au sens d’une aliénation originaire liée à la retenue monstrueuse dans une poche ici symbolisée par un appartement qui laisse pourtant passer le froid par l’effraction partout autour) comme l’homme ayant le pouvoir de rétablir la chaleur placentaire de cet appartement de deux nouvelles arrivantes du quartier Montorgueil de Paris, le froid glacial qu’envers et contre tout les deux femmes lui opposent vaut castration, tel Abélard castré. L’amour, c’est le contraire d’avoir le pouvoir d’offrir à la femme aimée l’abri… maternel inentamé ! L’amour, réplique cette femme aimée, c’est au contraire lui faire apparaître l’écriture, s’imprimant sur le corps lui-même en position agressive de naissance le froid du dehors radical. L’écrivaine anormale légère, neu neu, Aliénor, est l’écrivaine de ce froid glacial, qui fait voir sous la glace transparente la femme gelée, c’est-à-dire la femme qui n’est plus propriétaire d’une poche chaude pour y mettre à l’abri un homme et une femme en symbiose fœtale. Ici, l’amour offre l’impression, au sens scriptural, sur le corps, du froid glacial écrit, sa brûlure gelée. La femme aimée met en avant son double, l’écrivaine, qui écrit la rupture irrémédiable de la poche de chaleur, qui imprime sur chacun des corps l’abrupte réalité d’un dehors non tempéré.

L’amour vrai castre l’homme aimé de son pouvoir d’offrir la chaleur à celle qu’il aime. La femme aimé ne peut se laisser aller à la tentation de la chaleur que lui fait entrevoir l’homme se présentant avec le pouvoir de lui offrir la métaphore en creux en laquelle remonter le temps jusqu’à avant la naissance. C’est à l’homme aimé que justement elle offre l’écriture de l’impossible dénégation de la brûlure du froid de la séparation originaire symbolisée par l’appartement sous les toits impossible à isoler. Envers et contre tout, Astrolable reste fidèle à l’écrivaine du froid qu’est Aliénor, et renvoie l’homme à sa castration : il n’a pas le pouvoir d’assurer l’éternisation de l’intérieur… maternel comme cadre tiède de l’amour. Astrolabe le castre, c’est elle qui, par son double l’écrivaine du froid, a le pouvoir de trancher, et de faire basculer la vie vers le dehors où le printemps pourra enfin commencer. Alors, l’homme castré aura le pouvoir de faire exploser contre la tour parisienne en forme de A l’avion comme symbole d’un dedans du passé, il détruira la métaphore qui transporte, ce fantasme d’être toujours transporté comme le fœtus l’est dans un ventre immortel avec cette idée totalitaire de pouvoir à l’infini se voyager…

Zoïle n’est pas un terroriste au sens habituel : son action est solitaire, elle est l’expression d’un deuil originaire qui ne peut se faire qu’au cœur de l’intime de chaque humain, afin qu’il devienne quelqu’un, s’arrache de l’ombre pour advenir à la lumière. Adolescent, Zoïle se posait avec angoisse cette question : sortirait-il de l’ombre ? Zoïle est un prénom qui est le double masculin de Zoé. Lorsqu’il était encore dans le ventre de sa mère, ses parents étaient persuadés que ce serait une fille, et qu’elle s’appellerait Zoé, en écho à la sœur aînée Chloé, qui répondait déjà à tout le désir que mettent les parents dans les enfants. Donc, en quelque sorte Zoïle est un enfant en puissance dégagé de l’imaginaire de ses parents tissé en toile d’araignée autour de lui. C’est à la fois une blessure infinie, puisque c’est tout pour Chloé ( et je soupçonne que l’écrivaine Amélie Nothomb en sait quelque chose avec une sœur si belle, ainsi que la mère, au point que ce « détail » pourrait être la pierre angulaire de son écriture, la singularisant comme l’écrivaine du froid originaire…), et qu’il ne peut être qu’une fille, c’est-à-dire castré, sans pouvoir rien faire, sans pouvoir d’assurer la métaphore placentaire sous forme de nom du père et de nom à donner à la femme aimée, mais c’est aussi un avantage infini : il gagne le pouvoir de l’intelligence de ce froid que l’écrivaine imprime sur le corps ! Intelligence d’amour : Astrolabe et son écrivaine est la rareté même, puisqu’elle fait ce qu’aucune mère d’aujourd’hui n’est plus capable de faire, elle lui jette au visage la vérité, elle n’est plus pourvue d’un dedans chaud dans lequel leur amour pourrait tout doucement imploser dans une vie glauque lentement involutive. L’avion métaphorique va exploser, événement qui s’écrira à la une des médias : en effet, c’est une vérité explosive, celle qui fait advenir une femme qui ose dire qu’il n’y a plus de dedans matriciel lorsqu’on est né, et qu’un homme, c’est quelqu’un de castré du point de vue du pouvoir, sous prétexte de nom du père, de remettre dedans le chaud du passé fœtal. C’est cette femme qui est puissante, avec son double l’écrivaine neu neu du froid originaire, atteinte d’autisme gentil, forme rare de ce handicap qui consiste à ne pas ressentir les agressions. Amélie Nothomb est si précise dans cette sorte d’autoportrait ! Aliénor est cette autiste gentille qui ignore les agressions justement parce que cette agression originaire qu’est la naissance, la mise dehors, la sortie définitive de l’ombre pour advenir au printemps qui va commencer, est intransitive : ce n’est la faute de personne, il n’y a pas de femme qui reste propriétaire éternelle d’une poche intérieure dans laquelle remettre après la naissance, il n’y a que des femmes qui ont le pouvoir d’imprimer sous forme de froid glacial la disparition de cette poche utérine comme préalable inévitable au printemps à la lumière, il n’y a des femmes que par ce pouvoir scriptural d’imprimer sur chaque corps sensible au changement radical de climat la vérité du déracinement violent par lequel chaque vie dehors s’inaugure vraiment.

Zoïle, nom d’un sophiste grec qui osa une critique passionnée d’Homère, décrit comme un crétin odieux et ridicule, n’ayant pas d’avenir noble, reçoit dans le roman d’Amélie Nothomb en pleine figure toute la violence d’un masochisme originaire. On imagine que là où Homère nous invite au voyage odysséen d’Ulysse, jusqu’à son retour auprès de Pénélope, Zoïle apparaît comme un impuissant. Le pauvre n’est qu’un doublon de sa parfaite sœur Chloé : le texte imaginaire que les parents mettent sur la tête de l’enfant idéal à venir, lui il doit en faire le deuil, comme des enveloppes placentaires qui vont se détruire par processus d’apoptose. Ce processus destructeur apparaît dans le roman comme l’écrit de Zoïle qui ne sera jamais lu, puisqu’il sera détruit par l’explosion de l’avion. L’adolescent Zoïle, se promenant dans la forêt tout en s’attaquant à la traduction d’Homère, sent à l’ombre des arbres le froid glacial. Le texte qu’il traduit, comme la part d’origine fœtale du placenta se tricote avec la part d’origine maternelle, ne lui attirera aucune admiration de la part des autres élèves du lycée. Mais il garde intacte la sensation de l’extraordinaire énergie de l’extase qu’il connut, la capacité incroyable du cerveau de convoquer la nature comme si elle était à ce moment-là pure enveloppe d’origine maternelle. Zoïle se demande, sous la plume d’Amélie Nothomb, comment réussir à analyser cette chose qui le condamne à l’ombre, c’est-à-dire à une vie en deçà. Et bien, en faisant le deuil d’un fantasme masculin de pouvoir être l’assureur de cette métaphore transportante en laquelle se camoufle la croyance en l’immortalité d’une poche placentaire, et qu’on stigmatise en nom du père. Je soupçonne que l’écrivaine Amélie Nothomb s’attaque de plus en plus directement à cela… Elle écrit que la victoire est une chose très intime, victoire de la naissance, combat pour naître, sevrage originaire, et que la médiocrité est une fuite devant ce front d’une guerre originaire. Elle écrit : « Je ne pense pas que la médiocrité m’ait eu », ceci dans la bouche de Zoïle, puisque l’écriture de l’écrivaine neu neu doit effectivement s’imprimer dans le corps et l’âme d’un homme afin que celui-ci fasse sauter la métaphore, le transport, le ventre gravide, que le nom du père éternise dans nos sociétés.

Voilà : au cœur du roman, il est question de cette haine intransitive, celle qui imprime la vérité du déracinement originaire, celle qui projette l’avion détourné contre la phallique lettre A. Crime à cent pour cent passionnel ! Hygiène de l’assassin : détruire la prolifération des fantasmes de vies régressives à l’abri, comme si personne n’avait envie de sortir vraiment de l’abri, de la métaphore avec son creux dans lequel se voyager à l’infini. Le tohu bohu de l’origine ne peut être colmaté. Les humains se contenteraient-ils de bouges effrayants ? En effet, c’est lézardé de partout, quand on se contente de désirer la métaphore, impossible, d’un dedans placentaire alors que la naissance a eu lieue mais ne s’est jamais imprimée sur chacun des corps concernés. L’appartement, envers et contre tout, n’est pas chauffé, et l’envoyé d’EDF GDF n’a pas de pouvoir : il n’y a pas de solution de repli.

Au début, Zoïle croit que l’écrivaine, c’est Astrolabe, alors que c’est Aliénor l’anormale, Aliénor Malèze, à entendre « Malaise » bien sûr, ce malaise de la sensation vertigineuse de naissance, d’avalanches. L’écrivaine neu neu avale des casseroles de purée, se gave de macarons : l’oralité semble de type pré-orale : cordon ombilical gaveur. Une attardée. Ecriture corporelle de cet attardement fœtal. Reliance fœtale aussi à la maison d’édition qui l’avait retenue dans un petit bureau (tel l’intérieur d’un utérus) pour qu’elle y écrive, et elle n’était nourrie que si elle avait produit) : Astrolabe l’a tirée de là : c’est-à-dire l’a sevrée d’une sorte de dépendance pré-orale où la certitude d’être un idéal fond de commerce l’avait fait coïncider avec la perverse jouissance d’incarner le désir imaginaire des parents d’avoir cette enfant correspondant pile poil, image spéculaire folle). Maison d’édition telle une mère pourvue d’un dedans mis à la disposition du fœtus écrivaine idéale, et si elle écrit des romans idéaux c’est-à-dire faisant gagner un argent fou à cette maison matricielle, alors elle est payée en droits d’auteur… Ecrivaine attardée, c’est-à-dire s’attardant en ce dedans matriciel éditorial, anormale atteinte d’autisme gentil : jamais Amélie Nothomb n’est allée aussi loin ! Cette violence dans tant de gentillesse ! Développant par son talent des défenses immunitaires qu’elle n’aurait pas eues sans son handicap ! Etrange sacerdoce d’Astrolabe, qui vise à faire arriver l’écriture originaire du froid glacial à destination, c’est-à-dire jusqu’à l’homme, l’impression sur son corps et dans son cerveau ayant pour conséquence l’explosion de la métaphore par excellence qu’est le nom du père, ce dedans maternel malignement éternisé. Mise en question radicale d’une désinvolture coupable des humains médiocres ! Alors, il n’y a pas d’échec amoureux, et vivre est déjà un tel triomphe ! Etat amoureux, dans ces conditions d’intelligence exceptionnelle, qui est une grâce, un état d’éveil absolu. Trouble inédit provoqué par Astrolabe femme gelée sur Zoïle. Une handicapée lui arrache son idéal. Il écoute « La jeune fille et la mort » de Schubert, et plus tard « Le voyage d’hiver ». L’écrivaine neu neu lit les êtres humains, c’est-à-dire que s’imprime en son corps « demeuré » leur propre arriération mentale et corporelle.

A la bonne chaleur enveloppante du métro, bien sûr, logiquement, Zoïle préfère geler avec Astrolabe. Décidément, Astrolabe est la qualité. Elle et Aliénor sont très gourmandes de vie, de printemps ! Lorsque Zoïle organise dans leur appartement gelé une journée de tripe avec des champignons hallucinogènes, la romancière rugit de délectation. Il leur a offert la métaphore la plus puissante, plus que l’avion, elles sont envoyées en l’air par une fusée, Astrolabe contemple un coussin bleu Nattier qui symbolise le bleu intra-utérin, le plancher devient glace transparente à travers laquelle elle peut se voir femme gelée. La romancière, elle, ne voyage pas à l’extérieur, yeux ouverts, comme Astrolabe et Zoïle, elle a les yeux fermés pour un voyage intérieur. Zoïle accompagne Astrolabe jusqu’au cœur du bleu, jusqu’à la sensation pleine d’un dedans matriciel, et là, Astrolabe bute contre la vérité, elle est une femme gelée, morte, non née, et à abandonner au passé radical. Deuil à admettre. Elle se rend compte par la couleur bleue qu’elle n’a encore jamais vu de couleur, c’est-à-dire que ses yeux ne se sont encore jamais vraiment ouverts sur la lumière et les couleurs du dehors avec la sensation « poussante » du printemps.

Plus tard, dans l’avion qu’il précipitera sur la lettre A, Zoïle arrivera du nord, du froid. En ayant en tête « Le voyage d’hiver ». Ils ont tous atterri, et Aliénor l’écrivaine autiste gentille est particulièrement heureuse ! Bravo à l’écrivaine demeurée !

Alice Granger Guitard

Répondre à cet article



Copyright e-litterature.net
toute reproduction ne peut se faire sans l'autorisation de l'auteur de la Note ET lien avec Exigence: Littérature

Bibliographie             Soutenez le site            du même éditeur            du même critique            Achetez ce livre