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L’Or des rivières, Nimrod

Editions Actes Sud, 2010

lundi 12 avril 2010, par Alice Granger
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©e-litterature.net

L’écrivain d’origine tchadienne, Nimrod, exilé en France, retourne au pays pour s’occuper de la tombe de son père, à la demande de sa mère. Ce récit, comme d’habitude très bien écrit, d’une écriture classique, poétique, riche de métaphores, raconte ce retour, et est dédié à la mère.

Il est question d’un fils unique qui reste plutôt du côté de la mère, mais dont on sait qu’il l’a déçue, en cela du côté du père. De même que ce père, pasteur protestant, devait faire un deuxième métier, la pêche, pour subvenir au besoin de sa famille, le fils, étrangement, reste dans la non réussite (du point de vue de la normalité locale) et l’exil. Donc, en lisant ce très beau récit auto-biographique, on n’arrive pas à décider de quel côté est ce fils unique, puisque les livres, l’écriture, cette échappée-là, viennent du père, avec son Livre, la Bible, dont il ne pouvait pas faire vivre sa famille. L’Europe, le fils unique la voyait déjà par le Livre, une sorte d’ailleurs ouvert par le père par-delà l’étendue de sable telle une feuille blanche, désert du Sahel, mais pour subvenir aux besoins le chef de famille devait se faire pêcheur. Une sorte d’échec social se transmet de père à fils, au risque de décevoir la mère, mais pour l’amour de la langue, comme si ce père avait transmis à son fils un savoir impitoyable, la matière matricielle est cette étendue de sable désertique et caniculaire sur laquelle écrire pour la réinventer bien tempérée comme l’Europe afin d’inverser l’apoptose placentaire que Nimrod nous prouve par la qualité châtiée de son écriture. Cependant, je pense qu’il faut le croire lorsqu’il nous dit « Mais notre pays à mère et à moi est en deçà, et résolument », par contraste avec « le territoire des hautes œuvres du Père ». Ne serait-ce pas justement ce pays qu’avec la langue et l’écriture Nimrod réinvente, rejoignant l’instant où père et mère furent ensemble pour le concevoir ? C’est étrange que là où le langage et le Livre semble séparer le père et la mère, avec son œuvre et particulièrement ce beau et poignant récit, et le langage ce fils unique les rapproche puisqu’il se sert d’un outil d’artiste transmis par son père pour réinventer le pays de sa mère où la vie est douce et sensuelle. Et si Nimrod s’était exilé en France pour retrouver la douceur sensuelle tempérée de l’intérieur maternel par l’écriture ?

Le récit raconte la naissance du fils. Le père est absent, déjà… « … j’aimerais peindre le pasteur luthérien qui, un matin de décembre, à l’orée de l’indépendance tchadienne, prit sa plus belle plume et, de la ville de Yagoua où il se trouvait en stage, enjoignit à ma mère de me prénommer Nimrod. La belle accouchée s’exécuta. Au moment de ma naissance, elle et moi n’eûmes pour interlocuteur qu’une lettre à défaut d’une présence. Depuis me hante un déficit d’image de père. » Je n’en suis pas si sûre ! Et si au contraire la nomination par le père ne cessait d’envelopper Nimrod pour la vie, par ce don de la langue qui le singularise, au prix d’un exil peut-être qui le fait lui-aussi lointain, absent, certes, mais parti dans une Babel de langues…Il jouit de son nom, Nimrod ! La tour atteint le ciel où est son père. Il parle d’égo… Et… d’échec… mais on sent qu’il n’y croit pas, qu’il a une tout autre idée de la réussite… Brillant par la langue châtiée, classique, au-dessus de tous… Altier… Il évoque la non-réussite pour qu’on lui dise le contraire…

Le passage sur la lampe à pétrole qu’au crépuscule le père nettoie méticuleusement avant de l’allumer et de la confier à son fils est très beau. Elle est de marque allemande, c’est la Hand Feuer, « Ce que mon père ne disait jamais et qui est comme l’amorce d’une promenade dans les parages du bonheur, cette lampe ‘langue de feu’ d’une nouvelle Pentecôte, le signifiait, elle brûlait du dedans de l’huile et de la mèche . Nous n’avons jamais su converser entre nous et jamais nous ne le saurons. » Trois écorchés vifs autour de la lampe s’ingéniaient à se protéger les uns des autres, dans le silence. Silence et écriture. Comme dans un cloître, s’adonner à l’étude, puis à l’écriture. Nimrod est en somme jeté dans l’écriture par le silence, une sorte d’incompatibilité entre son père et sa mère, et les mots l’appellent déjà comme cette Europe qui insiste dans le métier du père, pasteur luthérien, donc quelque chose d’étranger venant coloniser l’Afrique maternelle. Père pasteur qui, par le symbole du Livre, sépare l’enfant de la mère Afrique, et celui-ci comprend si bien ce qu’implique son nom qu’il s’exilera… en Europe, près du pays de la lampe à pétrole du père. Non sans une nostalgie infinie, une mélancolie, qui se disent si vivement dans ce récit du retour. A la génération du fils unique qui devient à son tour père d’un fils, ce fils-là a une mère… française ! Est-ce un hasard ? Comme si l’écrivain Nimrod avait inconsciemment découvert que si le fils ne veut pas perdre sa mère, il faut qu’elle soit… européenne… c’est-à-dire du pays des livres dans le sillage du Livre. La poussière, la pauvreté, l’aridité, la canicule que Nimrod retrouve au pays, ainsi que la tombe du père, ce sont comme les images de l’impossibilité de rejoindre le lieu matriciel maternel : c’est tombé en poussière, et là il n’y a plus que des copains d’enfance devenus alcooliques qui demandent un billet de banque à celui qui ne revient que de manière transitoire puisqu’il est définitivement d’ailleurs… En Europe, que le Livre du père désignait en quelque sorte comme le paradis de l’ailleurs, en vérité c’est plus… paradisiaque, comparé à la misère tchadienne, comme si la mère, très paradoxalement, y était encore accessible. Un moyen pour Nimrod de rejoindre sa mère là où elle n’est pas, en France : le sein de sa mère, plutôt. Pas étonnant que la mère de Nimrod regarde d’un air bizarre sa belle-fille française Gisèle et son petit-fils Alain qu’elle ne connaît pas : elle garde leur photo sur un meuble…

C’est pourquoi lorsque l’écrivain se dirige vers la maison de sa mère, bien sûr il n’a pas fait fortune, mais il possède la métaphore de la richesse, une opulence que personne ne peut lui ravir. C’est sûr que, s’appelant Nimrod, l’écrivain se voit très riche, de cette richesse de langue, intellectuelle, de cette supériorité de l’esprit. Il faut le voir arriver à N’Djamena, regardant le monde avec assurance, différent de ce bas monde, à ses manières on voit qu’il est l’étranger capital. Alors, il évoque le visage parfait de sa mère, il sait écrire ça, et aussi toute la beauté et la misère de ce pays réduit à la poussière sous la canicule. Sur ce bas monde, la tour de Babel du savoir écrire, raconter, s’élève majestueuse… Mère qui était la beauté à l’état pur, et dont « la première maison » était tapissée des dessins de son fils unique. Ensuite, ce fils devient peintre des mots à défaut des couleurs, tout cela pour faire flamboyer les maisons maternelles, dont on se dit qu’il en a découvertes d’autres, ailleurs. On se doute que les maisons qu’il habite successivement sont toutes d’essence maternelle… Par exemple en Picardie, où les maisons en torchis comme au Tchad le bouleversent… Retrouvant dans cette identité de maison… la « mère universelle des hommes. » Confusion des langues en une seule ?

« Quand le crépuscule s’annonce, je rends visite à ma mère… » « Le crépuscule est un phénomène lyrique… » On entend que Nimrod va vers ce crépuscule très beau, lumière bleue, en-deçà rejoint… « … orgueilleux qui ont les poches vides… » Orgueilleux ! Seul avec le crépuscule, seul avec sa mère ! Moi le fils du grand fleuve, liquide amniotique retrouvé… sensation fluide… Petit magicien… Dessin d’un palmier pour cerner les contours de l’inconnu, ce palmier symbole de la maison maternelle. Symbole de la mère. Or des rivières, des liquides amniotiques. Certes, cette mère a mesuré l’indigence de son fils depuis longtemps… en vérité ce fils très poète ne veut pas voir l’intérieur de la mère en poussière du Sahel, il veut la retrouver ailleurs et par l’écriture non atteinte par le processus d’apoptose qui détruit la douceur tempérée matricielle, il ne peut prendre matériellement soin de sa mère puisque, comme son père qui lui a très bien enseigné que c’est ce désert, par-delà la réalité il la voit immortelle, d’une certaine façon non atteinte par la misère, toujours d’une beauté crépusculaire orange, bleue. Il prouve que ses fantasmes sont vrais, en s’exilant ailleurs, où c’est vrai par-delà les difficultés… Pauvreté sans pareille du Tchad telle une métaphore du lieu matriciel réduit en poussière après la naissance, un pays aussi sauvage, mais en même temps tout un aspect de la colonisation vient au secours du poète, comme du père… L’aiguillon de l’infini est sous sa peau… Au Tchad, la grandeur se mesure au fait que le bonheur s’éprouve comme un état de danger prémonitoire. Soif, « expérience de la déchirure » : l’écriture comme formidable dénégation de cette déchirure… « Les Ndjaménois… représentaient la pointe extrême de ces êtres de soif et de faim qui pullulaient dans le Nord du pays. » L’écrivain Nimrod, tout en ayant trouvé un abri en France, reste aussi dans une certaine faim et soif, sans doute parce que cette sensation de déchirure est un aiguillon de l’infini… Destin scellé aux comètes, la mère est une comète dont le poète suit la queue, le crépuscule… Clarté d’imminence, fil et fils d’un rayon divin… Etoile du berger qui conduit le fils vers sa mère… Insistance sur le statut d’étranger qui saute aux yeux lorsqu’il revient.

« Il se peut que papa n’ait jamais pris au sérieux ma mère… » Pris au sérieux ses cauchemars ? Elle confiait au fils ses nuits agitées. Celui-ci s’exilera au pays tempéré et par l’écriture, pour y répondre, et, d’une certaine manière, la régénérer.

Voilà, il faut lire ce beau récit de Nimrod, où l’on entend la complexité oedipienne d’un fils de passage au pays africain de son enfance. Par-delà la mélancolie et la nostalgie, vives dans les retrouvailles avec la misère africaine et la tombe du père, on commence à saisir la logique d’une belle vocation littéraire, et la très fière érection d’une tour de Babel très orgueilleuse.

Alice Granger Guitard, alias Alitheia Belisama

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