La petite fille des eaux

Florent Couao-Zotti, Editions NDZE, 2006

mardi 25 avril 2006, par Alice Granger


Ce qui frappe, dans ce roman écrit à dix mains (Agnès Adjaho, Gisèle Hountondji, Gniré Dafia, Hodonou Eglosseh, Anita Mariano, Mireille Ahondoukpe, Venance Mahougnon Sinsin, Mahougnon Kakpo, Adélaïde Fassinou ) sous la direction de Florent Couao-Zotti, chaque auteur écrivant un chapitre dans une remarquable cohérence de style, c’est ce rôle réparateur qui est mis dans l’enfant par l’Afrique (ou les parents) qui ne peut plus s’en sortir par elle-même.

Dans ce roman, c’est une petite fille, Sité, à la suite de son grand frère, que les parents enverrons travailler dans une famille bourgeoise, pour que ce soit elle qui remédie à la pauvreté mortelle qui, dans cette cité béninoise au bord d’un lac, est consécutive à la disparition des poissons dans l’eau du lac (ces poissons faisaient vivre les habitants) et à la maladie du père qui ne peut plus assumer son rôle de soutien de famille. Mais son histoire ne fait-elle pas penser à tous ces Africains qui viennent chercher la fortune sous nos cieux occidentaux et trouvent une réalité terrible ?

Bien sûr, ces enlèvements d’enfants, embarqués dans la cale de bateaux infâmes, pour les exploiter, est insupportable. Et les vicissitudes de Sité, qui tombe de haut en croyant être partie gagner de l’argent à la place de son père pour sauver sa famille, sont décrites de façon forte. « La chicote à deux langues, enduite d’une épaisse couche de piment, s’est abattue sur moi ». « Alors, elle me saisit par les épaules, ajusta ses grosses mains sur mes tempes. Deux gifles. Elle m’appliqua deux gifles sonores. Je pivotai en arrière et perdis équilibre. Les bretelles de ma robe qui tenaient sur des lamelles de tissu se cassèrent, entraînant la chute de mon vêtement. Ma robe s’entortilla autour de mes pieds et me découvrit nue. Nue, dans un caleçon de vieilles toiles. Nue et impuissante. Nue et bien vulnérable ». On croirait lire la scène d’une naissance. La femme africaine Mà Sika, bourgeoise chez laquelle Sité avait été placée pour travailler à son service, semblant en train d’accoucher d’elle, scène métaphorique qui commence par l’accusation de vol. C’est incroyable comme ce texte se lit sur plusieurs niveaux. La bourgeoise Mà Sika chez laquelle Sité est placée nous semble aussi incarner la mère africaine qui ne peut nourrir en et chez elle sa petite fille que si elle la paie en retour, et même ainsi elle la vole, c’est-à-dire que c’est intenable de la garder plus longtemps en elle, dans une sorte de métaphore d’un temps de grossesse. Alors, la figure maternelle qu’est Mà Sika saisit par les tempes la petite fille, pour la mettre dehors, pour lui signifier le caractère monstrueux de l’état de grossesse, comme aussi l’Afrique pourrait le signifier à ses habitants parce qu’elle ne peut plus les garder en elle. L’Afrique matricielle semble hurler (à la petite fille) que si elle veut faire revenir cette matrice nourricière (qui se présente dans ce roman comme totalement appauvrie, comme une sorte de placenta en passe de se décomposer, de disparaître), elle doit aller dehors gagner de quoi l’entretenir, l’éterniser. Comme si c’était possible de redonner sang nutritif et tissu à cette incarnation placentaire, matricielle, maternelle. Et dans cette direction de la dénégation de la disparition matricielle, matrice à laquelle nous semble identifiée l’Afrique en tout cas dans ce roman, les enfants africains (enfants que sont tous les habitants de l’Afrique, qui sont mis dehors par l’appauvrissement général, par cette matrice qui ne peut plus les nourrir) sont très lourdement investis d’une mission impossible : celle d’aller ailleurs chercher la fortune qui régénérera cette terre. Ce qui ressort du roman, à travers les descriptions terribles, insoutenables, c’est une sensation de violence faite aux corps, violence comparable à celle de la naissance, qui fait mourir à la vie d’avant, qui saisit impitoyablement, précipite dans la mer, affame, emporte à fond de cale sordide. Par-delà les sensations traumatisantes au-delà du descriptible qui s’emparent des corps, qui revivent en direct cette mort qu’est une naissance, il y a une instance pleine de cruauté qui s’impose envers et contre tout, qui met dehors, mais pas seulement : elle n’attend de ses « enfants » qu’une seule chose. Qu’ils reviennent fortune faite, pour la « refaire » elle. C’est elle, cette matrice africaine, qui exige l’impossible. Qui est monstrueusement exigeante. La petite fille dit : « Je ne lui avais jamais connu ce visage terrifiant. »

Alors, bien sûr, dans sa préface, Camille Amouro écrit que la maltraitance des enfants est le plus grand crime humain, le plus sordide même du règne animal. Par ailleurs, le travail des enfants lui semble, toutes proportions gardées, un apprentissage de la vie. Bien sûr, à un premier degré nous ne pouvons qu’être d’accord. Mais ce que raconte ce roman me semble être beaucoup plus. C’est l’écriture de la mission impossible dont se sentent investis les enfants d’Afrique par cette Afrique incarnant une matrice qui met dehors d’une manière carnassière, et qui ne promet le retour dans son ventre que s’ils sont capables de, littéralement, le « refaire », c’est-à-dire d’entretenir une mère éternellement grosse d’eux. Il y a un imaginaire centré sur une Afrique ventre, et un fantasme de retour possible dedans, justement en exploitant le signifiant enfants, ceux-ci supposés ne pas avoir le désir de fuir ce ventre, désir de naître. Se profile l’image monstrueuse d’une mère africaine assimilée à l’Afrique. Elle est en train de voir son placenta se tarir, écriture du tarissement de ses ressources, de la désertification, tout cela fout le camp, dans une immense métaphore d’accouchement, mais en même temps il est exigé des enfants qu’ils effacent ce bouleversement total, en allant chercher fortune ailleurs, enfants placés dans une famille bourgeoise ou bien Africains venant travailler chez nous si durement.

Or, le dénouement de ce roman est très intéressant ! Pour la première fois, des enfants sont capables de revenir chez eux les mains vides. Et la famille qui les accueille est humaine, elle n’est plus une colère carnassière, elle comprend l’échec de la mission impossible, elle accepte l’appauvrissement matriciel, que la matrice en état de grossesse ça n’existe plus.

Ce dénouement est extraordinaire ! Voici des enfants africains qui ont fait le deuil de leur croyance en une capacité toute puissante de réparation de la matrice de leur mère l’Afrique afin de revenir se nicher dedans. Ils acceptent de revenir les mains vides. Et la cité lacustre béninoise est si heureuse de les voir revenir sains et saufs. Des enfants guéris de leur fantasme de toute puissance réparatrice qui les a tant malmenés.

Voici un roman qui nous a permis d’avancer dans la complexité africaine.

Alice Granger Guitard

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