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Théa, Mazarine Pingeot

Editions Julliard, 2017

dimanche 22 janvier 2017 par Alice Granger

Ce nouveau roman de Mazarine Pingeot, Théa, est plus qu’un simple roman d’amour compliqué à souhait. Le silence y entretient un enfermement, dont il s’agit de sortir pour, enfin, vraiment commencer sa vie en partant des racines retrouvées. Mazarine Pingeot réussit à traiter de quelque chose de complexe, l’histoire familiale, ses déracinements, ses culpabilités, ses douleurs et le secret parfois tragique d’une naissance, en semblant suivre juste le fil faussement facile de l’histoire d’amour, entre rencontres parfois fusionnelles et disparitions comme pour toujours, entre sexe et éloignement brusque. En lisant, nous sommes amenés à être focalisés sur cette histoire, tandis qu’à un autre niveau nous entendons le silence, le secret, l’enfermement, la dépression, qui sont avec obstination et patience interrogés, attaqués, épiés, soupçonnés, jusqu’à la vérité, jusqu’au retour dérangeant, traumatisant, du refoulé.

Josèphe est enfermée dans son prénom, qui est en fait Joseph, celui du frère mort avant elle, et qu’elle remplace sans jamais réussir. Elle n’est jamais lui, sa mère, son père en silence le lui disent depuis toujours sans jamais rien dire de la vie d’avant, contemporaine de lui. Il y a beaucoup de silence dans cette famille assez modeste, qui vit en banlieue, et où l’on sent le fantôme d’un enfant mort, dont la tombe est en Algérie. L’enfermement dans la tragédie, pour la jeune fille devenue étudiante en littérature et habitant désormais un studio à Paris, vient aussi du fait que ses parents l’excluent de leur vie d’avant, en Algérie, non seulement leur vie avec leur petit garçon, mais aussi leur vie algérienne, cette autre histoire. La France n’est pour ses parents qu’un pays triste et froid, sans mer ni fleurs. L’ailleurs est donc cette sorte de paradis, avec la mer et les fleurs, le soleil, qu’ils ne partagent pas avec elle. Elle, elle est enfermée dans le pays triste et froid, la famille triste et froide, des exilés en deuil éternel. La mère est sans cesse sous antidépresseurs, elle ne parle que pour donner des ordres ou réprimander. Le père est toujours silencieux. Cette vie secrète gardée par le silence parental enferme la jeune fille, Josèphe, dans une sorte de culpabilité, sans doute, d’incarner le double deuil, celui du garçon et celui d’un pays. Les parents ont quitté ce pays avec la guerre d’Algérie et son indépendance. Et Josèphe n’entend pas de récit sur cette époque. Comme si c’était secret. Le roman, pas par hasard, commence par le retour des parents en Algérie, pour la première fois. Leur fille les accompagne à l’aéroport. Un premier coin est enfoncé, mine de rien, dans la forteresse de l’enfermement de l’exclusion. Elle espère que lorsqu’ils reviendront, ils auront un récit à partager avec elle. En tout cas, pour la première fois, leur ailleurs est accessible par avion.

En même temps que les parents sont partis au pays d’avant, là où il y a la tombe du garçon qui s’appelle Joseph et là où était restée leur histoire comme éternisée, Josèphe, logiquement, rencontre un jeune homme un peu plus âgé qu’elle, un Argentin, mystérieux. Il lui dit de l’appeler Antoine, son vrai prénom reste secret. Tout est en place. Il faut, nous l’imaginons, un jeune homme très secret, au passé impénétrable, jouant d’emblée avec la disparition, pour nous suggérer qu’il entre en résonance avec Joseph, le frère à jamais inconnu de Josèphe. Pour qu’enfin à travers un autre garçon il commence à y avoir un elle et un lui. L’effet est immédiat : Antoine, apprenant que la jeune fille porte un prénom qui n’est pas vraiment le sien, qu’elle n’en a pas vraiment un à elle, décide de l’appeler Théa ! Antoine, le jeune Argentin si secret, la nomme, opérant pour la première fois une séparation d’avec le frère mort. En quelque sorte, s’ouvre un espace dans lequel elle va pouvoir avec passion et douleur faire connaissance avec cet inconnu, de la fusion amoureuse jusqu’à la perte. Une histoire, passionnée et douloureuse, va pouvoir s’écrire jusqu’à la perte, qu’on pressent jouée d’avance, de même qu’on sait bien et elle aussi que le frère est mort. « Tout paraissait léger à ses côtés… Je ne résistai pas, mon seul désir était de le garder là, avec moi, l’emprisonner si nécessaire, car soudain sa présence m’était devenue indispensable. »

Bien sûr, la logique exige qu’Antoine soit lui-même tragiquement atteint par son passé argentin, par son histoire là-bas, bien évidemment secrète, il fait silence. Comme il fait silence sur ses journées et semaines de disparition. Il revient, il est tendre, amoureux, le sexe les unit, puis il disparaît, un jour, des semaines, ainsi de suite, sans jamais, lui non plus, s’ouvrir à Théa par un récit sur sa vie argentine. Théa, cela évoque Théo, dieu en grec… Le petit garçon, un dieu pour ses parents. Théa, une déesse pour Antoine.

Donc, les parents mais surtout le père enferment dans le silence le secret du passé algérien. Et celui qui se fait appeler Antoine, mais ce n’est pas son nom, enferme aussi dans le silence son passé argentin.

Pour s’attaquer à la forteresse de l’exclusion hors de ces doubles histoires, Théa, qui a remarqué des cassettes d’enregistrements dans la chambre d’Antoine avec des étiquettes portant des prénoms et des dates, se doute que cela concerne des événements personnels en Argentine en rapport avec la dictature, et elle en prend une qu’elle cache dans son sac pour l’écouter chez elle. D’autre part, elle avait commencé à s’intéresser à l’Argentine. Le roman nous offre assez vite de quoi nous attendre au pire concernant le passé argentin d’Antoine en donnant peu à peu des détails sur la situation politique tragique, sanglante, de l’Argentine. Antoine ne donne jamais de détails personnels sur les raisons de son exil, il a juste parlé une seule fois, disant que son père avait été assassiné, jeté d’un avion, qu’il était le prochain sur la liste, que c’était pour cela qu’il ne pouvait pas rentrer. Théa est abasourdie en entendant que la dictature argentine pouvait assassiner en balançant d’un avion. Elle, elle s’était intéressée à la révolution iranienne et à l’élection de François Mitterrand… Et c’est tout. Le roman met donc en relief que ce qui s’ouvre à elle est une histoire restée à elle inconnue, une histoire de militaires, de dictature, de tortures, d’exécutions, des choses inavouables et intolérables, des choses refoulées. D’une certaine manière, elle symbolise aussi l’histoire impossible du frère, comme elle aurait pu lui en inventer une, l’histoire de quelqu’un qui ne peut plus vivre, parce que la culpabilité le tue. « Sa loi à lui devait avoir ses tables là-bas, en Argentine, quand celles de ma famille se trouvaient scellées dans un cimetière à Alger. »

La cassette subtilisée bien sûr ouvre une brèche sur l’Argentine, elle reconnaît la voix d’Antoine, soupçonne que son vrai prénom est Agustin. D’autres voix parlent, de rafles, d’un mouvement, de disparitions, de commandos paramilitaires, d’enlèvements, ceux dont on n’a plus de nouvelles, on sait qu’ils sont morts. Théa entend des prénoms, Miguel, Simon. Et puis, Laura. Qui est Laura ? Nous nous doutons que ce prénom annonce la disparition d’Antoine, qui sera liée à elle. Pour l’instant, une voix dit, dans la cassette, que s’il part en exil, ce sera une trahison, il les trahira tous. Voilà : la tragédie de la culpabilité inguérissable s’annonce comme ce qui séparera, ce qui arrachera Antoine de la vie de Théa, ce qui fera s’approcher peu à peu de leur histoire d’amour une perte écrite d’avance.

Nous saisissons le lien entre l’Algérie et l’Argentine lorsque, pour la première fois, Théa présente Antoine à ses parents. Ils vont manger chez eux dans le modeste pavillon de banlieue, et Théa est très inquiète, car elle s’expose, ses parents peuvent manifester leur mépris à l’égard du jeune homme mais celui-ci aussi peut regarder « la vie familiale comme une chorégraphie curieuse ». Tout se passe mieux que prévu, d’abord, et par exemple le vin est excellent. C’est lorsque la conversation aborde la guerre des Malouines que tout dérape. Théa se doutait déjà que son père n’avait rien contre les conflits militaires, l’ordre et la dictature, il l’avait évoqué il y a peu, et même qu’il n’avait rien contre le fait « d’abattre du bougnoule ». C’est pourquoi elle tremble. Elle voudrait fermer ses oreilles lorsqu’elle entend son père reprocher à l’Argentine cet acte irresponsable, « ils ne savaient donc pas que c’était l’armée britannique ? » Antoine répond que les militaires de son pays sont pris de la folie de toute-puissance, mais que ce n’est pas nouveau, c’est depuis le début de la dictature. Alors, le père répond que la dictature, c’est terrible, mais qu’il y a des situations qui l’exigent, par exemple quand des terroristes mettent des bombes ! Antoine devient livide. Le père lui demande s’il est un gauchiste. Et il ajoute qu’à son époque, en Algérie, les gauchistes étaient emprisonnés comme les Arabes ! Pour le père, les gauchistes n’aimaient ni la patrie, ni la France, ni l’Algérie, mais seulement leurs idées ! Pour la première fois, Théa entend son père parler de politique ! Elle voit son père avec une histoire inconnue, et surtout qu’il essaie de justifier ses actes pendant la guerre d’Algérie, pour refouler les sentiments de culpabilité et de honte. Le père revient à la charge en disant que les Argentins de la dictature s’y connaissent en pratiques militaires, car ce sont celles pratiquées en Algérie, on le leur a appris ! « Je veux dire que les techniques que nous avons mises au point en Algérie contre les Arabes et les gauchistes, on les a exportées chez vous, chez vos militaires, on leur a tout appris, et ils en font usage. » Les tortures. Les disparitions. Théa a l’impression de découvrir des parents inconnus, d’une époque terrible entrant en résonance avec la dictature argentine, et elle a du mal à croire qu’ils étaient vraiment des tortionnaires, et pour la première fois elle sent dans la chair la déchirure. Le retour dans le paradis perdu et inconnu est la barbarie. C’est par cette rencontre entre l’Algérie de la guerre d’indépendance et l’Argentine de la dictature que s’effectue une déchirure permettant de commencer à voir le pays où avaient vécu ses parents, et ce qu’elle découvre d’horrible elle essaie de le refouler. Le passé de ses parents est complexe.

Donc, l’Algérie de la guerre, avec ses zones d’ombre terribles de tortures et de disparitions, se superpose avec l’Argentine de la dictature, celle qu’a laissée Antoine, celui qui a trahi en laissant derrière lui des morts, sa mère, sa femme Laura, sa petite fille sans doute. D’abord, Théa ressent de la douleur à l’idée que son père n’a pas été un héros comme le père d’Antoine, que la dictature a balancé d’un avion. Alors, Antoine lui fait comprendre de quelle nature est sa douleur à lui, c’est-à-dire sa culpabilité inguérissable, en disant que ce n’est pas moins difficile d’avoir un père héros plutôt que du côté des tortionnaires et des militaires. En effet, ce père héroïque, qui en est mort, qui est allé jusque-là dans son combat contre la dictature, est comme un Commandeur qui juge son fils qui a choisi l’exil, de sauver sa peau, en abandonnant les autres à la mort, sa femme, sa mère, sa petite fille. Il finira par disparaître de la vie de Théa. Par mourir à cette vie-là. Elle reste avec sa vie à elle. Une vie où elle a perdu un frère et dont elle peut faire le deuil à travers le deuil d’Antoine, qui est redevenu Agustin, dont elle ne saura plus rien.

Tandis que Théa, ou plutôt Josèphe, se rapproche de ses parents. Les paroles viennent entre la mère et la fille. Et la fille finit par reparler à son père. Et par faire, seule, le voyage vers l’Algérie. Vers le pays de ses parents où sont ses racines, mais aussi pour voir, pour la première fois, la tombe de son frère. Comme si, enfin, elle avait pu faire sien ce prénom, en l’enracinant dans une histoire à la fois douloureuse et fleurie, l’Algérie s’étant mêlée à l’Argentine, Josèphe ne signifiant plus seulement Joseph mais aussi Théa. Comme si elle était enfin sûre qu’il était mort, ce frère, par le deuil que ses parents avaient pu en faire notamment en ouvrant la boîte de Pandore du passé, de l’Histoire, de la culpabilité du père.

Ce roman de Mazarine Pingeot a su nous faire entendre la tragédie du non-dit, du secret, du silence, dans les familles, dans les amours.

Alice Granger Guitard

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