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Crépuscule d’un tourment, Léonora Miano

Editions Grasset, 2016

jeudi 23 mars 2017 par Alice Granger

Je n’avais pas encore lu de livres de Léonora Miano, née au Cameroun et vivant aujourd’hui en France, et son roman, « Crépuscule du tourment », suscite mon admiration !

En donnant la parole à quatre femmes s’adressant au même homme, la mère, deux femmes de sa vie, sa sœur, l’auteure me semble être celle qui va le plus loin pour parler de l’Afrique, notamment subsaharienne, de sa complexité. D’une manière presque psychanalytique, elle sonde la question de la déportation pour esclavage et de la colonisation d’une part à partir d’un non-dit et d’une honte familiale qui va peser terriblement sur tous les descendants, d’autre part à partir de la question de la féminité, de la sexualité qui ose plonger dans ce « Vieux pays » où les femmes étaient encore libres d’explorer leur corps et leur plaisir. Cette liberté-là fut radicalement refoulée par la religion venue du Nord avec l’œuvre conquérante des missionnaires qui, avant le déferlement des colonisateurs économiques et esclavagistes, se sont déjà emparés des esprits pour imposer une religion patriarcale dans laquelle les femmes sont confinées et maintenues pour des siècles sous surveillance masculine dans le monopole de la maternité sous l’égide de la douce Vierge Marie, rendant quasiment impossible de rester en contact avec la liberté d’avant, la féminité d’avant non liée à la reproduction.

Léonora Miano, bien sûr en gardant intacte l’horreur absolue de cette colonisation, laisse pourtant entendre de manière inédite que ce ne fut pas si simple les bons d’un côté et les mauvais de l’autre, et que par exemple si les missionnaires ont pu sans vraiment de résistance accomplir leur œuvre de greffe de la religion du Nord, patriarcale, dans le cerveau des Africains, c’est qu’il y avait déjà une faille, une vulnérabilité, que l’on perçoit comme peut-être la peur masculine, peur de castration on imagine, devant la liberté sexuelle des femmes, leur manière audacieuse d’explorer les ressources de plaisir de leurs corps sans que ce soit l’œuvre des hommes de les leur révéler !

Le roman de Léonora Miano ne cesse de tenter des remontées vers ce « Vieux pays » où chacune des femmes retrouve la mémoire d’un avant les missionnaires chrétiens, protestants, celle de leur féminité qui éclôt de l’intérieur d’elles-mêmes et de femmes à femmes sans pour autant qu’on puisse être tenté en lisant d’y mettre l’étiquette d’homosexualité féminine. En tout cas, se percutant avec cette féminité depuis longtemps refoulée mais qui depuis longtemps aussi réussit des percées inoubliables, l’angoisse de castration des hommes s’avoue dans les lignées maternelle et paternelle de l’homme destinataire des récits des quatre femmes. Sans doute en pressentant cette féminité libre, les hommes sentent leur virilité ébranlée. Ils voudraient refouler la mémoire d’une chose qu’ils peuvent nommer tant qu’elle est liée à la soumission impardonnable aux colons mais qui devient plus innommable lorsqu’elle remonte plus haut, au temps nous l’imaginons où la féminité épanouie des femmes étaient si inquiétante qu’il fallait ensuite, à partir du mariage polygame, enterrer ses femmes en même temps que leur mari mort ! Avant la soumission des femmes à la religion des missionnaires venus du Nord, à la noble mission de la maternité sous l’égide de la Vierge Marie, les femmes étaient finalement déjà soumises à leurs maris, dans un mouvement d’arrachage à leur féminité inquiétante d’avant le mariage, un avant où elles pouvaient même avoir des enfants, qui étaient acceptés et élevés par la communauté. « Les femmes doivent apparaître comme des fleurs dont rien ne gâte la délicatesse, la légèreté. La plupart découvrent la vie à travers une humiliation dont il faut se relever. Apprendre à se redresser est la première leçon à assimiler. » Les quatre femmes du roman, chacune à leur manière, apprennent lentement à se redresser, en laissant peu à peu revenir la mémoire de la féminité d’avant, en pénétrant dans ce lieu, le Vieux pays, qui n’a jamais autant mérité d’être nommé « continent noir » en référence à Freud que sous la plume de Léonora Miano ! Avant, elles encaissent « les coups du mari. Savoir qu’on lui appartient sans le posséder. Dans la chambre à coucher, elles sont silencieuses… Les femmes doivent donner du plaisir, pas en prendre. » La quatrième femme, la sœur du destinataire, arrive à dire que l’homme aussi, comme la femme, doit remonter à sa sensualité refoulée par la logique de la reproduction, cette sensualité qui vient de l’intérieur du corps, qui s’apprend, se conquiert, s’accepte, se cultive comme une sorte d’éclosion et d’épanouissement où femmes et hommes pourraient alors se rencontrer tout autrement ! « Le colonisateur, qui n’en demandait pas tant, n’imagina pas un tel renoncement à soi. »

Ixora, la femme qui devait se marier avec l’homme destinataire, mais a décidé de la rupture en prenant conscience de sa féminité devant la splendeur d’une femme qui la lui révèle en soulevant un flot d’amour, dit : « ma pensée ne nous enferme dans aucune catégorie, nous n’avons pas à lever le poing, nous n’avons à nous expliquer de rien, c’est notre vie et notre affaire, pas une performance, nous ne sommes pas nées à Mytilène… et notre mémoire est plus ancienne que celle évoquée dans ses vers, car elle est celle de l’infini, c’est ce qui m’apparut lorsque mon corps, explorant celui de Masari, se découvrait lui-même… sa fécondité n’étant pas celle de la reproduction mais de la création… tel est ce plaisir dont l’enjeu n’est jamais l’engendrement… qui pouvons enfanter si cela nous importe. » Des femmes vivent entre elles dans une communauté fondée à Vieux Pays, « j’ai trouvé ma tranquillité, ma personne… » ! La jeune femme s’adresse à l’homme, et lui dit : « … du fond du cœur, je voudrais que tu connaisses cela, mon ami, toi aussi, un jour, je voudrais que tu n’aies pas assassiné tes possibles. » Non seulement cette jeune femme dit qu’elle a réussi à se réapproprier sensuellement son corps de femme, au contact avec une autre femme qui a eu un effet miroir très troublant, mais elle a cette incroyable intuition que l’homme aussi, de son côté, doit faire cette même expérience de réappropriation de son propre corps, et cela ouvre une perspective très audacieuse et inédite sur la sexualité ! Une perspective qui s’ouvre depuis l’Afrique, en plongeant en deçà de la main-mise sur les cerveaux et sur la sexualité par les missionnaires du Nord, et même en deçà de la peur panique des hommes devant les femmes inquiétantes de liberté sensuelle qui les séparent de la mère, ce qui panique nous l’imaginons, les petits garçons qui découvrent cela.

La sœur écrit : « Comme chacun sur notre plaine côtière, j’avais entendu parler de Vieux Pays. On disait que des femmes avaient fondé cette communauté pour y vivre selon leurs propres règles, et je trouvais l’idée réjouissante dans un environnement où la domination du mâle est un carcan pour les individus des deux sexes. J’aimais le rêve de Vieux Pays, qui m’ouvrait d’autres voies que celles du modèle maternel… Je sus que les raisons pour lesquelles je me trouvais chez cette femme dépassaient le besoin qui m’animait de percer la clé des mystères familiaux… J’étais le produit d’histoires familiales complexes. Ce qu’on passait sous silence n’était pas sans incidence sur l’existence des individus, au contraire. Ces secrets étaient des serpents tapis dans le jardin. » Bien sûr, cette sœur a bien conscience que cette féminité d’avant n’a jamais vraiment existé en toute liberté, qu’elle a été soumise par les hommes avant la colonisation, alors « Jouer à redevenir ce qu’on sait n’avoir jamais été est une absurdité à laquelle je ne me résous pas. ». C’est peut-être parce qu’elle ne s’y résout que cette sœur est la seule des quatre femmes à réussir à énoncer que l’homme aussi doit, comme les femmes, se réapproprier de l’intérieur de son corps sa liberté sexuelle !

Cette sœur n’est pas remontée complètement dans « la mémoire d’une lignée de femmes bousculées par l’Histoire comme par l’histoire ». Sinon, elle aurait retrouvé ce temps où « nos ascendantes les plus proches vécurent les temps troublés de l’intrusion nordiste dont l’imperfection n’invalidait pas la cohérence. Elles quittèrent une soumission pour une autre. On ne jetterait plus au fond des tombes devant accueillir la dépouille d’époux honorables, mais elles devraient rester vierges jusqu’au mariage. Le clan ne se réjouirait plus de voir naître l’enfant des promenades, celui qu’une jeune femme aurait eu avant de se marier, son corps n’appartenant alors qu’à elle, son apprentissage de la féminité étant aussi celui du plaisir. »

Le roman commence par le récit de « Madame », la mère du jeune homme auquel elle s’adresse. En fin de compte, le drame qui est en filigrane de ce récit plonge dans le fait que « l’exploration par les hommes de leur féminité n’était pas un concept dans le vent, à l’époque. » Dans le couple que Madame forme avec Amos, avec lequel elle est mariée selon le régime de la séparation des biens, c’est elle qui a le patrimoine, et lui en profite. « Amos n’apparaissait donc pas comme l’élément viril de notre couple. » Il la bat, la mère dit à ses enfants que cela ne les concerne pas, que c’est une affaire d’adultes, et du non-dit reste toujours refoulé derrière la tache que représente cette fortune de Madame, ses ancêtres l’ayant gagné en collaborant avec les colons. Le non-dit concerne bien sûr autre chose, par rapport auquel le mariage de Madame est une sorte de rempart très précaire à travers lequel l’angoisse de castration du père s’attaque à la honte que représente la fortune de sa femme signifiant la collaboration avec les colons sans que pourtant il renonce à la belle vie qu’elle lui assure. Quant à Madame, elle se laisse être punie pour cette honte, qui recouvre en vérité une autre honte ! Derrière cela, se blottit un secret d’amour, celui que Madame a vécu avec une femme, retrouvant avec elle sa propre féminité, intacte, elle, de la honte ultérieure. Cependant, Madame ne renonce pas à ce patrimoine hérité d’ascendants collaborateurs avec les colons, on dirait que c’est parce que celui-ci recèle aussi autre chose, une part de féminin tapi et transmis dans ce patrimoine, qui est si manifeste encore dans le présent, puisque c’est une femme qui le possède, et a à cœur de le préserver et le faire fructifier pour le transmettre à son fils, qui est revenu en Afrique pour prendre en mains les affaires tout en manifestant de manière ambiguë la honte, et à sa fille, qui ne renie pas la vie privilégiée qu’elle lui offre. Par Madame, on dirait que quelque chose arrive à traverser de part en part la colonisation elle-même, derrière le masque d’une collaboration avec les colons. La transmission de l’inquiétante féminité, qui suscite l’angoisse de castration masculine, que Madame réussit à accomplir en jouant pour elle-même la très paradoxale glaciation de sa propre féminité, le refoulement de son amour pour une femme. Là-aussi, très discrètement, s’écrit mais en négatif, à travers le fait que le mari, le fils, la fille finalement acceptent l’accès à la vie privilégiée par cette fortune, la perspective que l’homme aussi retrouve sa… féminité, ou plutôt, je dirais, sur le modèle des femmes retrouvant leur sensualité singulière libre, retrouve sa propre sensualité singulière libérée. Le mot féminité est encore connoté ! En vérité, il s’agit de corps retrouvant leurs atouts sexuels propres, s’apprenant, en éclosion sensuelle, se regardant aussi les uns les autres dans le même mouvement de prise de liberté, échappant à la logique de la reproduction pour aller vers une logique de vie. Lorsque des jeunes filles ramènent des enfants de leurs… promenades au cours desquelles elles apprennent le plaisir, ces enfants sont accueillis avec joie par la communauté, ce qui instaure un tout autre statut pour ces enfants, et une non soumission de la logique de vie à la logique de reproduction ! Cette perspective différente qui s’ouvre n’est en rien hostile aux enfants, au contraire ! La différence, c’est que ces enfants ont la chance, eux, d’entendre combien la vie singulière est belle !

Les quatre récits évoquent un orage qui se prépare. Et montrent à merveille comment un non-dit, une honte, un traumatisme empoisonnent les générations d’après, engendrent des violences, un mal de vivre, une répétition jamais comprise, une angoisse de castration ancienne des hommes face à des femmes d’avant la colonisation à la féminité libre se retrouvant dans la fuite d’un jeune homme au sujet de laquelle sa sœur, dans le quatrième récit, l’interpelle.

La mère, appelée Madame, sait « nommer l’épine qui, logée en moi depuis le plus jeune âge, est ma torture et ma boussole. Ma véritable identité. » Et cette torture a des répercussions sur le choix de son mari, sa vie très cadrée soucieuse de son rang, ses enfants fille et garçon, son rejet de la femme que son fils veut épouser car elle est sans généalogie et ne sait pas tenir son rang, comme si elle lui rappelait une déchéance propre si bien muselée mais revenant en miroir. Tout de suite, il est question d’apprendre son propre corps, et que ce soit dans une sorte de solidarité féminine. Et que ce fut impossible pour elle s’entend : « Jamais nos aînées ne nous massèrent le clitoris pour nous faire visiter le royaume dont nous seules serions souveraines. Jamais elles ne nous dirent que l’équilibre affectif reposerait sur notre capacité à nous épanouir auprès de l’un et l’autre sexe, sans exclusivité. » Madame évoque le temps d’avant la colonisation, d’avant la religion du Nord qui s’est emparé des âmes. Et un autre statut du corps. « Savaient-elles que dans un monde régi par une puissance masculine mal ordonnée les femmes ne pourraient être que rivales, n’employant leurs forces qu’à séduire, à ferrer, à tenter de conserver ce pantalon sous leur toit. » Par le récit de Madame adressé à son fils, Léonora Miano met en question ce patriarcat, dit que « L’émasculation se mit en marche quand ils renoncèrent à leurs archétypes… » Les aïeules, contemporaines de la colonisation, ont failli en n’existant plus qu’à travers la maternité, à condition d’ailleurs de mettre au monde des enfants mâles. Faute inconnue de ces femmes, dont elles supportent le châtiment de générations en générations. Elles sont mortes à elles-mêmes. Certaines pourtant veillent encore. Dont les quatre qui dans ce roman parlent. Il s’agit de la valeur donnée à sa propre existence. Madame a appris à « exister dans cette société de la dissimulation ». Question de survie. Mais, dès la première partie, Dio, le fils auquel les quatre récits de ce roman sont adressés, est présenté comme « un si cuisant échec », et nous ignorons pourquoi jusqu’à la fin où il prend la fuite, alors même que, rentré en Afrique, il s’est enfin mis à diriger les affaires que sa mère a pris soin de faire fructifier. A la fin, il sera donc en fuite, après avoir frappé presque à mort la femme qu’il devait épouser et qui lui a annoncé qu’elle le quittait parce qu’elle avait retrouvé le chemin de sa féminité avec une femme habitante du Vieux Pays. Le fils, peut-être au nom de chaque homme, est saisi d’angoisse castratrice face à une féminité indépendante, une liberté des femmes jusque dans leur corps et le plaisir, et s’engouffre dans une violence meurtrière parce que la perspective inédite qui s’ouvre pour lui aussi est trop inquiétante. Son père aussi battait sa femme, sans doute pour cette intime raison, cette panique en la sentant s’échapper, n’ayant pas de lien de dépendance avec lui. D’ailleurs, Madame aussi, sa mère, a retrouvé sa féminité avec une femme, et garde en elle pour toujours ce secret qui lui permet de survivre avec un masque de froideur et d’apparences sauves où elle sait garder son rang auprès de son mari même lorsque celui-ci se retire à la campagne peut-être parce qu’il craint que sa violence envers sa femme ne le pousse au meurtre, cette femme dominant de tout son patrimoine son mari dont la lignée aristocratique en retour colmate une honte tapie dans sa lignée à elle. Pour l’heure, dit Madame, « nous sommes des trous noirs », mais « il arrive que des rais de luminosités émanent de nos terres. » Amos, son mari, « était un aristocrate sans le sou. J’offrais ma personne et les biens qui allaient avec. » D’emblée, nous soupçonnons une double blessure. Ils ont eu une fille, Tiki, qui fera le quatrième récit. C’est une fille, le trésor, la précieuse pour Madame, surtout elle connaît la douleur de sa mère, elle l’a vue pleurer. Une fille qui sait que sa mère mange par plaisir ! Tiki et son frère ont grandi dans le champs de bataille entre leurs parents, la fille inquiète sa mère par sa solitude, qui cache une précoce entreprise de retrouvailles avec une féminité libre mais étrange, où ses relations avec les hommes sont plutôt deux solitaires apprentissages de leurs corps propres, de leurs sensualités, la fille guidant le garçon, celle-ci utilisant au cours de leurs jeux sexuels ce phallus en bois que lui a offert une femme initiatrice du Vieux Pays, et a réussi à convaincre son partenaire à l’utiliser lui aussi, et il n’est pas question de pénétration entre eux, mais d’apprendre ensemble les ressources de leurs corps en matière de plaisir. Apprentissage d’une non dépendance entre les sexes, d’un accès au plaisir qui n’est pas indexé au fait que quelqu’un fait quelque chose au corps de l’autre, mais que l’essentiel vient des corps eux-mêmes. D’ailleurs, cette fille s’est faite déflorer par un homme qui se prostituait, qu’elle a payé, pour bien indiquer que le chemin à l’intérieur de son corps s’était ouvert de sa propre initiative, pas par un lien de soumission. Très tôt, cette fille a fui les caresses de sa mère, comme si pour elle l’enjeu était de faire un pas vers l’homme, lui qui est si inquiet de la féminité libre des femmes, en l’engageant à la découverte de son corps en même temps qu’elle va à la découverte du sien. Ainsi, cette fille commence un lent travail pour dénouer le traumatisme de l’angoisse de castration, mais elle sait que ce n’est qu’un début, tandis que son frère, lui, est en fuite parce que la peur panique le domine encore. Cela semble tellement plus compliqué pour le garçon ! Les quatre femmes s’adressent à lui comme pour lui en dire infiniment plus, sur ce « continent noir » freudien, afin que depuis l’infini de sa fuite il puisse un jour revenir. En tout cas, quatre femmes s’ouvrent à lui par le récit. Les parents gardaient pour eux des choses que les enfants ne devaient pas savoir, ce qui évidemment a beaucoup perturbé ces enfants sous l’étiquette officielle de leur incompréhension que la mère ne se soit pas séparée d’un mari violent. Le maillon le plus vulnérable est ce garçon, bien sûr ! C’est pour cela que quatre femmes lui parlent, faisant entendre que le fait que chacune d’elles à sa façon retrouve sa féminité est aussi la seule voie par laquelle lui le garçon pourra advenir à sa liberté corporelle, sensuelle, sexuelle, loin d’en avoir peur.

Le fils aussi sait « une faille par laquelle le mal s’est invité avant de prospérer. » Par exemple, son grand-père paternel Angus fut un administrateur colonial, mais soupçonné d’être le fruit d’une liaison donc d’une sexualité libre de la femme, il étudia, refusa de prendre la succession de la chefferie familiale qui lui revenait comme seul survivant de la fratrie et s’enrôla dans l’armée coloniale contre les nazis. Donc, un ancêtre taché par la faute d’une prise de liberté sexuelle de sa mère, et aimé de sa mère. Angus est aussi une figure qui a écrasé son fils aîné, Amos, il faisait partie d’une lignée prestigieuse, avait de la fantaisie lors des réceptions, une forte présence. Son fils, Amos, s’est senti petit face à ce père, et, pas doué pour l’effort, mais pour jouir de la vie, épouse Madame pour sa fortune, et celle-ci l’épouse pour sa lignée. La fortune de sa femme lui permet d’être en vue, donc de colmater son sentiment d’échec par rapport à son père, mais en même temps la liberté de sa femme qui traverse le fait qu’elle ait beaucoup de patrimoine inquiète terriblement l’homme au niveau de sa virilité, et il est constamment très violent avec elle.

Le fils de Madame, lui, refuse longtemps d’occuper son rang dans les affaires de sa mère parce que sa fortune a été faite par un ascendant qui fut esclave et avait opté pour le parti des colons, il choisit de ne jamais avoir d’enfant de son sang comme pour interrompre une filiation dans laquelle la honte se transmet, mais ramène du Nord en Afrique où il rentre Kamal, le petit garçon d’un ami mort, qu’il va adopter. Ce garçon va briser la transmission de la honte ! Il veut aussi épouser la mère de Kamal, parce qu’il ne l’aime pas, donc il ne sera pas dangereux pour elle ni elle pour lui. Par contre, il avait quitté une précédente femme, Amandla, parce qu’il l’aimait et craignait de lui être néfaste, et elle aussi était dangereuse, « dotée d’un esprit, pleine de quelque chose » d’après Madame. Ce fils évite coûte que coûte de se trouver aux prises avec ce quelque chose de très inquiétant côté femme, suscitant chez lui une pulsion brutale. Ceci lui reviendra par surprise lorsque la femme non dangereuse qu’il voulait épouser s’avérera l’être en lui renvoyant en pleine figure sa libre féminité retrouvée avec une femme, et là c’est comme un violent retour de refoulé très ancien, auquel il réagit en tabassant presque à mort cette femme, puis en fuyant éperdument.

De retour, ce fils accepte de diriger les affaires de sa mère. « Cette femme et l’enfant de ton ami sont, entre tes mains, les instruments d’une vaine tentative de revanche. » Madame accepte cet enfant, le fera prince, fortuné, mais refuse sa mère, car elle l’a trouvé dans une attitude de bonniche, une femme qui ne sait pas tenir son rang, obéir à des codes, qui fait sentir une ascendance servile, la pire des choses, c’est une femme sans généalogie, et Madame est bien décidée à empêcher le mariage de son fils. Quelque chose d’irrépressible en elle la pousse à refouler cette servilité ! On pressent le noyau dur d’un secret juste là ! Madame est fière d’un patrimoine qu’elle a su faire fructifier, dans un contexte où presque tout appartient à un pouvoir post colonial ou à des multinationales. Une sorte de résistance toujours active, venue de loin.

Amandla, dans son récit adressé à Dio, dit qu’elle a à son sujet un mauvais pressentiment. Des quatre femmes qui s’adressent à lui, elle est celle qui entreprend le plus directement la réappropriation des femmes par elles-mêmes, une réinvention. Ceci tandis que le « Nord amorce sa chute. Il tente de résister mais sa chute est là. Les nôtres ne sont pas faits pour un système à ce point dépourvu de spiritualité. » Elle évoque la « matrice égypto-nubienne de nos peuples. » Elle refuse le nom racial de Noirs pour les désigner. Elle regrette cette communauté d’antan qui « voyait en chaque enfant celui de tous. » Extraordinaire, et même révolutionnaire, cet autre statut de l’enfant ! Elle ajoute : « Le moment viendra pour les garçons d’apprendre à être avec les filles. Pas seulement à côté d’elles. Et de renaître. » Il ne s’agit évidemment pas d’être des filles, mais, comme elles, de se réapproprier leur corps, leur plaisir, leur sexualité. Elle s’insurge contre les religions, qui sont pour elle des systèmes de domination, après être des pratiques sociales forgeant et consolidant les communautés. Elle rappelle que la « pensée raciale n’entre pas dans les conceptions kémites originelles… Ce n’est pas nous qui avons fracturé l’unité du genre humain. » Amandla rencontre, après la rupture avec Dio qui l’a quittée parce qu’il avait peur de lui être néfaste, un homme qui a, en quelque sorte, retrouvé son corps, et c’est avec lui, non pas avec une femme comme c’est le cas pour Madame et pour Ixora la femme que voulait épouser Dio, qu’elle retrouve sa féminité, de l’intérieur. C’est extrêmement intéressant, et cela vanifie le soupçon d’homosexualité féminine qui pourrait dans ce roman jaillir. Il s’agit d’autre chose. Toute rencontre avec un être humain, homme ou femme, qui a déjà pour lui même retrouvé son corps libre peut provoquer cette découverte inimaginable de libération et de plaisir chez quelqu’un jusque-là en errance ou en état de soumission. « Nous ne devons appartenir qu’à nous-mêmes. » Bien sûr, lorsque Amandla parle à Dio de son amant Misipo, c’est pour lui entrouvrir la possibilité inouïe d’un autre statut du corps pour un homme aussi, tandis que Dio, lui, fuit en même temps la féminité indépendante si inquiétante et sa propre libération corporelle et sexuelle. Et Amdandla lui confie : « Je ne l’aime pas comme je t’ai aimé mais il me donne ce que tu m’as toujours refusé. Ce que ton corps retenait. Ce qu’il me faut par-dessus tout… Je suis une femme avec lui. C’est important pour moi. Etre touchée. Etre prise. Habiter ma chair. La sentir vibrer. Ce qui se passe entre deux personnes qui s’abandonnent totalement l’une à l’autre est au-delà de la chair. C’est un acte spirituel. On ne s’accorde pas si bien par hasard. Telle est ma conviction. Nous ne sommes pas sur terre pour mépriser notre propre incarnation… Je reçois de lui ce que j’attends de l’homme qui partage mon intimité… Il m’a fallu le rencontrer pour savoir que les conversations intellectuelles n’étaient pas l’essentiel. » Bravo ! Elle poursuit : « Ce n’est pas un statut matrimonial que j’étreins. C’est un homme et lui seul me touche… Le bonheur est une hypothèse formulée dans les salons du Nord. Pour nous c’est la vie qui prime. » L’entreprise de réhabilitation tient à cœur Amandla. Mais elle va encore plus loin. Elle qui est considérée comme une Blanche parce qu’elle est métis, elle qui a vécu au Nord avant de rentrer au Continent, dit « Il m’a fallu m’éloigner d’eux pour leur concéder une part d’humanité. A eux aussi. » Son entreprise de désaliénation vaut pour tout le monde, cette réappropriation de nos corps ! Le récit qu’elle adresse à Dio, l’homme en fuite, semble receler un regret, un désir : elle n’a pas pu, parce qu’elle n’avait pas encore rencontré Misipo, être le révélateur capable de faire sentir à l’homme qu’elle aime un statut du corps incroyablement libre et sensuel. Un autre homme, Misipo, l’a ramenée à ce corps réapproprié, et c’est à partir de là, par le récit, qu’elle essaie d’en susciter le désir chez Dio. Amandla rappelle que sa mère gardait en elle la mémoire de son ancêtre femme arrachée à sa terre, déportée pour devenir esclave, « Celle qui marquait la terre de son sang quand elle fut prise. » Amandla est revenue sur cette terre. Elle veut réhabiliter son peuple et son apport au monde. « Il était indispensable que chacun reconnaisse l’universel là où il était : dans la diversité d’expression… Vous êtes tous de la même humanité… La conscience de l’unité du genre humain… Je travaille désormais pour restituer à l’Humanité sa part manquante. Sa part kémite… Peu à peu j’élimine le fiel de mon âme. » Elle vise, en s’en sentant pourtant bien sûr encore loin, ce stade « où il n’existe ni race ni culture. » Mais l’amour d’Amandla effrayait Dio, son corps se dérobait à celui de la jeune femme. Amandla a rencontré Dio en compagnie d’Ixora, la femme qu’il veut épouser, et elle s’aperçoit tout de suite de quelque chose : « Vous ne faites pas l’amour mais il y a quelque chose. Vous êtes tous deux impliqués dans une affaire. Tant de gens vivent ainsi. Tant de couples sociaux pour lesquels la dimension spirituelle de l’union est absente… Vous serez des époux. Pas un homme et sa femme. » Ixora vient du Nord, tout l’indique dans son attitude. Les réflexions sur le Nord l’amènent à dire que « Nous n’aurions pas à nous défendre avec autant d’acharnement si notre humanité n’avait pas été contestée. Si notre apport n’était pas nié… » Comme c’est vrai ! Au sens de cet apport en terme d’une Humanité retrouvée par la réappropriation de chaque corps par soi-même, en effet « Le Nord nous appartient mais il ne veut pas de nous… On n’a jamais vu des Nordistes épouser les mœurs d’ici. Laisser leur culture se dissoudre dans la nôtre… Les Nordistes ne se sentent pas concernés par le métissage. Cette notion ne les intéresse que dans la mesure où elle leur permet de revendiquer une part d’eux-mêmes chez les autres. Il ne s’agit pas de reconnaître la présence de l’autre en eux. » C’est remarquable ! Car il s’agit pour l’auteure seulement de dire à quel point il est important de sauvegarder et retrouver ce « qui sait encore l’humain en soi », et ceci en tous points de la planète. Ceci par une réappropriation intérieure et corporelle. Et Amandla se demande quel tourment a conduit Ixora, venue du Nord, jusqu’à Dio, et jusqu’à son corps tuméfié par les coups. Tandis que Dio a pris la fuite, Amandla réfléchit à la sororité.

C’est là que le récit d’Ixora commence. A partir de ce corps meurtri et au sol, ce soir d’orage. Madame, la mère de Dio, Ixora l’appelle la Grande Royale. Et elle se demande comment celle-ci réagirait en apprenant qu’une femme sans généalogie comme elle, dont les parents « étaient issus d’un peuple ayant dû inventer sa mémoire », a rejeté son fils le petit prince, pour retrouver sa féminité avec une femme. Ixora fait le contraire de Madame qui, elle, avait retrouvé sa féminité libre avec une femme mais l’avait sacrifiée pour tenir son rang auprès d’un mari qui l’a toujours battue. « … je l’ai bien regardée, Madame ta mère, et je me suis demandé ce qui avait pu pousser cette femme à enfouir sa beauté, les promesses qu’elle contenait, dans une rigidité de sarcophage. » Presque d’une manière psychanalytique, Ixora est sur la trace d’un traumatisme, d’une honte, chez Madame. Ixora a eu un garçon avec un homme ami de Dio, qui est mort, mais elle dit n’avoir « jamais rêvé d’être mère », et qu’elle n’en revient pas d’être entrée dans ce système. Elle est une femme non soumise au dogme de la maternité, mais cela n’empêche pas d’aimer son enfant par-dessus tout. Le statut de cet enfant est autre. Il s’agit qu’il ait sa vie singulière. Donc, il n’y a pas de contradiction à ce que ce fils, Kabral, soit adopté par Dio, qui ne veut pas engendrer lui-même de descendance, tellement il y a de honte dans son ascendance. Donc Kabral, aussi bien Dio que Madame sa mère sont d’accord pour en faire leur héritier, mais ne portant pas le fardeau de la honte, pas la tare familiale. Il y a là un acte d’acceptation de la vie qui continue, détachée du lien de sang. C’est très intéressant ! Sa mère Ixora, dans son récit, rappelle le désir des siens « au début, ce que nous voulions surtout, c’était nous sentir chez nous là où nous avions vu le jour, y exister sans être contestés. » En quelque sorte, son fils Kabral, en étant adopté hors généalogie, réalise cela. Dio lui a raconté les scènes de son enfance nimbées de mystère, de choses dont on ne parlait pas aux enfants, lui a dit qu’il pensait « que l’union de tes parents était une aberration ». Ixora, revenue au pays, en senti l’autre qu’est aussi Dio, qui a réapparu là en Afrique, celui qui a un pouvoir de nuisance. Elle, heureusement, a pu lui échapper parce que son inattendue, son insoupçonnée a surgie dans sa vie. Ixora est donc venue se confronter à une complexité noire, qui n’intéresse pas, malheureusement, le Nord. Peu à peu, elle a approché le secret honteux de Madame. Mais aussi chez elle une joie qui réussit à percer, une sorte d’autorité naturelle, une douceur bien sûr bridée. « Je l’ai sentie aux prises avec une souffrance plus immense encore, celles qu’elle pouvait infliger à quiconque n’était rien à côté de son propre tourment. » La coiffure ancestrale de Madame révèle à Ixora « cette joie bridée, cette excentricité réduite au silence, la femme qu’elle aurait dû être, celle que la vie dans votre milieu a étouffée ».

C’est Tiki, la fille de Madame, qui va finir par révéler à son frère le secret de leur mère. Madame, en fin de compte fait « route vers la femme pour laquelle son cœur n’a cessé de se lamenter. Eshe, la part amputée de son corps. C’est un retour symbolique à soi, à sa propre complétude, une réparation. » Elle en a marre d’être une machine de guerre. Et elle veut en finir elle-même avec ce fils qui a failli tuer une femme. Tiki dit à son frère, dans son récit : « Tu n’as pas idée des forces qui la soumettent depuis toujours, tu ne t’es pas suffisamment intéressé à tes parents pour savoir qui ils étaient, quelles personnes. » Et elle évoque leur grand-mère maternelle, Camilla, chez laquelle jeune elle allait chaque jeudi en cachette. Il y avait de la rancœur entre Madame et sa mère. Dans des crises, Camilla se mettait à parler en idiome ancestral. Elle se plaignait que sa fille refuse de lui pardonner, et ne comprenait pas pourquoi elle était incapable d’oublier cette vieille histoire. Or, si cette vieille histoire s’était sue, « nul ne l’aurait épousée. » Donc, c’est resté un secret entre mère et fille. La mère l’avait imposé ! Le premier secret concerne le fondateur de la lignée des Mandong, nom qui signifie grandeur. Or, il fut rebaptisé Malake à l’adolescence parce qu’il était un captif. Il accepta son sort, fit prospérer les colons considérés comme les siens, et le Chef l’affranchit. Mais un jour, il rencontra un homme venu des hauts plateaux, qui le reconnut comme son frère, autrefois enlevé. Malake le reconnut mais refusa de retourner vers sa famille d’origine, mettant en question l’honneur de l’homme des hauts plateaux, reniant son sang, entérinant une honte transmise à la postérité. Son nom de captif resta toujours collé à son nom d’origine : Malake Mandone. Ainsi, dans l’histoire de Madame, il y a ce secret, un ancêtre a renié son sang, ancré la honte, et fait fortune en considérant les colons comme les siens. La fortune de Madame vient de là, symbolise la soumission à la colonisation. Elle répara cette faute par mariage avec un prince sans fortune mais ayant des titres. Une sorte d’initiation, au Vieux Pays, fait voyager Tiki dans la mémoire de ses ascendantes. Même si elle n’a pas passé la porte de la mémoire de sa mère, Tiki a deviné que sa « mère n’a vécu que pour faire oublier la condition un temps servile du plus illustre de ses ancêtres. Une chose terrible a dû lui arriver, peut-être une agression sexuelle. Au yeux du violeur, elle était une esclave….son sang était sale… » Voilà, ensuite Madame a voulu si fort tenir son rang ! Elle capturera l’homme qui lui fallait pour colmater la honte, celle du viol, et celle de l’esclavage qui l’a rendu possible. C’est cette honte qui a coupé Madame de sa féminité, parce qu’il fallait la refouler, afficher un rang, c’était urgent ! Son mari la bat peut-être autant pour sa supériorité patrimoniale, il l’a épousée pour sa fortune qui en même temps met à mal sa virilité, que pour la honte qui est dans sa famille, l’esclavage et le reniement des siens. Son fils fuit, parce qu’il a battu presque à mort une femme qui l’a quitté pour se réapproprier sa féminité, mais aussi parce qu’il se sent honteux à cause de son origine côté maternel.

En vérité, cette remontée en deçà de la colonisation par le fait que des femmes retrouvent leur féminité libre et qu’elles ouvrent la voie aux hommes d’un autre statut de leur corps, qu’ils peuvent aussi se réapproprier, pourrait laisser une chance à l’homme qui fuit de cesser d’éternellement se fuir lui-même, de s’aimer.

Par ce roman, Léonora Miano me paraît être l’écrivaine africaine qui est allée le plus loin dans l’analyse des conséquences intimes de la colonisation et de ce qui y résista dans cette région d’Afrique, en suivant de manière quasi psychanalytique des points de vue de femmes, en remontant le fil de la sexualité, de l’aliénation des corps par la religion du Nord, de la honte de l’esclavage. C’est remarquable ! Elle nous entrouvre la perspective, fragile sans doute, d’une nouvelle humanité, réconciliée entre le Nord et l’Afrique, où les femmes ne sont pas aliénée au dogme de la maternité, où les enfants sont ceux d’une communauté qui se renouvelle, et où femmes et hommes se sont réappropriés leurs corps, leur plaisir, et peuvent donc vraiment se rencontrer.

Alice Granger Guitard

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