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Nous habitons la Terre, Christiane Taubira

Editions Philippe Rey, 2017

lundi 17 avril 2017 par Alice Granger

Ce livre de Christiane Taubira est sorti en pleine campagne électorale présidentielle de 2017. Alors, ceux qui reprennent l’ouvrage ce sont « Nous la Gauche » ! La grande culture, le haut niveau d’engagement politique, l’exaltation, la passion de Christiane Taubira ne sont plus à prouver. Mais j’aurais préféré qu’elle n’évoque pas une appartenance à une famille politique, laissant entendre les clivages en différentes familles politiques, car face à « Nous la Gauche » il y a « Eux la Droite », « Eux l’Extrême Droite », « Eux le Centre », « Eux l’Extrême Gauche » ! J’aurais préféré qu’elle parle directement à partir du citoyen français sevré de sa famille quelle qu’elle soit, qui a le pouvoir au bout de son bulletin de vote, libre de toute appartenance, qui habite son pays et la terre en dehors du ventre familial protecteur auquel il devrait son émancipation sans avoir vraiment besoin de la conquérir à travers l’épreuve du sevrage et du saut dans le risque de l’autre. Les citoyens ne doivent-ils pas enfin être regardés comme sortis des jupes de la famille, comme en capacité politique, et dans la logique de la bouteille à moitié pleine qui montre ce qu’ils ont déjà réussi à faire qui peut entraîner d’autres personnes dans la réussite et les initiatives ? N’est-ce pas cela, le vrai enjeu politique : qu’enfin ces citoyens, qui votent, soient sortis de l’infantilisme, cessent de se sentir au sein d’une famille, la meilleure que les autres familles bien sûr, qui n’a qu’un but, améliorer la vie de ses membres ? Est-ce si facile que ça d’habiter vraiment la terre, c’est-à-dire d’y être abandonné à la vie avec les autres et avec le devoir civique d’assumer sa part de la construction de la vie ensemble et sa part de sauvegarde de l’environnement terrestre qui ne peut plus être pensé comme un dedans matriciel ? Est-ce si facile, dans un pays où depuis si longtemps l’Etat est fort et a habitué à faire d’en haut, de sortir hors de la protection d’une famille politique et d’une pensée qui y est élaborée d’en haut par des esprits qui peuvent être comme celui de Christiane Taubira très brillants et rigoureux, afin de commencer à penser, faire, en situation, à partir de soi-même en confrontation avec les situations, avec les complexités, avec l’altérité, les impasses, l’humiliation ? Lorsqu’il est question de famille, même la plus brillante et la plus soucieuse du sort de ses membres, il y a toujours cette ambiguïté des figures fortes, puissantes, dominantes, forcément un peu castratrices qui pensent, décident, pour tous ceux qui le sont moins, qui ont l’impression un peu étouffante d’être déjà parlés, précédés, qu’une voix très brillante représente déjà leur voix donc celle-ci n’a plus qu’à suivre, adhérer, sans que ce soit, ce travail pour l’apaisement et la construction, inhérent au fait d’habiter la terre, une lutte à partir d’une condition de solitude comme indice de la coupure du cordon ombilical.

Donc, dans son livre, Christiane Taubira est extrêmement brillante, convaincante dans sa démonstration, le lecteur semble forcé… d’adhérer tellement en effet ce qu’elle écrit est irréfutable. Elle a le défaut de ses grandes qualités ! Elle écrit que « la gauche s’est donné pour mission d’améliorer la vie des gens, d’assurer les conditions de bien-être des gens… » C’est cela qui est paradoxal, ambigu : d’un côté les gens, que l’auteur ne réduit pas à une masse hétéroclite mais qu’elle voit chacun dans ses difficultés propres d’une manière si attentive et empathique, à la manière de parents aimants veillant à ce que leurs enfants jouissent des meilleures conditions pour grandir donc supposant un rapport de dépendance et affectif qui peut être très discret derrière l’émancipation comme si ces parents avaient réussi à ce que leurs petits deviennent des grands sans sevrage, ces gens que se disputent des familles politiques qui ne les voient pas tous de la même manière. De l’autre il y a une entité soucieuse de leur vie, soucieuse des institutions que l’Etat leur doit, soucieuse des fracas du monde qui les menacent, de la crise désespérante, de l’importance des mots pour faire renaître en eux l’espoir, d’une laïcité comme principe de concorde pour que la vie commune soit possible… Nous avons l’impression d’une entité combative sur tous les fronts pour que les gens aient leur vie améliorée, que rien ne soit oublié dans notre Etat de droit. Nous la Gauche nous voyons les gens habiter la terre, Nous la Gauche nous habitons avec les gens la terre et avons le pouvoir de leur améliorer la vie, et nous faisons la différence par « le respect des droits et de la dignité des gens, un réel et sincère souci du peuple… C’est par le combat politique que nous recréerons la confiance, que nous remobiliserons les capacités collectives, que nous armerons les citoyens. » Ne pourrions-nous pas envisager que ces citoyens s’arment eux-mêmes, soient capables d’être politiquement vigilants, acquièrent en se sevrant de leur dépendance à en haut leur capacité politique, civique, collective, et que ce soit leurs combats, leurs idées, leurs voix, leurs initiatives que ceux qui se présentent à l’élection présidentielle représentent, non pas le contraire, non pas le désir d’améliorer venu d’en haut, de la bonne famille politique, mais des citoyens ayant eux-mêmes des idées pour améliorer la vie commune, et votant des représentants pour la mise en acte de l’œuvre collective ? C’est cela qui est très curieux dans ce livre qui semble d’abord très brillant, il y a ce côté campagne électorale avec ses promesses, il y a l’idée d’un pouvoir extérieur qui redonne la part de pouvoir revenant à chaque citoyen, comme si ça ne venait pas de l’intérieur de chaque citoyen devenu adulte et responsable. C’est bizarre de ne pas parier que les citoyens ont déjà des armes, en particulier le vote, un vote qui est à entendre, à prendre au sérieux même, surtout, lorsqu’il dérange par exemple la bonne famille politique avec ses si bonnes intentions. C’est très important, la manière de dire les choses. Dire que « Nous la Gauche » voulons améliorer la vie des gens, c’est du même coup ignorer tellement d’initiatives hors familles politiques qui améliorent ça et là dans le territoire français la vie en train de se vivre ! « Nous la Gauche », nous venons vous sauver, ça suffit ! Dire, les gens, c’est insupportable, même si on a l’air de s’intéresser à chacun, non pas à la masse ! Les gens, ce sont des citoyens ou sont en train de le devenir par l’éducation, ils ont acquis le droit de vote, ils ont le pouvoir, ce ne sont pas des gens dont on va améliorer la vie, ce sont des citoyens qui s’engagent eux-mêmes à l’amélioration de leur vie ensemble et qui élisent des représentants pour la mise en acte de cette amélioration, des citoyens qui font entendre leurs voix y compris par la fin de leurs illusions, par leur résistance, et même par leur incompréhensible vote sanction ! C’est parce qu’ils ont cette arme, le droit de vote, que les citoyens peuvent par exemple sanctionner l’œuvre de la gauche au pouvoir, même de manière désespérée, de manière suicidaire. La question qui se pose est celle de savoir si l’organisation en familles politiques, avec ce que cela suppose de guerre civile entre elles pour le poste suprême, et de discours démagogiques pour la propriété de ces gens dont on veut faire le bien, est compatible avec la capacité politique que les citoyens, en tant que tels, ont conquis d’eux-mêmes ?

Plane dans ce texte fort et brillant encore une sorte de pari sur l’infantilisme larvé des gens, pris dans leurs difficultés, celles de la mondialisation, celles de la crise, celles du terrorisme, celles du chômage, celles des inégalités, celles des humiliations, et auxquels il s’agit de promettre qu’on aura le pouvoir de s’attaquer à ces difficultés. Nous habitons la terre, voici toutes ces difficultés, bien répertoriées, analysées, « Nous la Gauche » savons le faire pour vous les gens, et alors avec vous que nous aurons mobilisés et armés nous pourrons vivre sur une terre du vivre ensemble enfin conforme avec notre visée humaniste. Cette notion d’identité politique, celle de gauche, est-elle vraiment en faveur d’un citoyen en capacité politique, capable notamment de juger ceux qui le représentent ? La politique à réinventer n’est-elle pas au-delà des partis, des familles politiques et de leurs batailles pour les places, les statuts ? En s’exprimant au nom d’une famille politique, Christiane Taubira n’infléchit-elle pas un engagement politique citoyen en lui-même plein d’énergie, de ressources, de clairvoyance ? La condition de solitude, plus que le Nous d’une famille politique, n’est-elle pas indispensable pour saisir à quel point seule la coupure du cordon ombilical, en politique aussi, permet de devenir citoyen responsable et libre, qui n’a plus besoin alors d’être re-mobilisé, armé, car il l’est à chaque seconde de sa vie civique ? C’est démagogique, cette façon de décrire les gens non pas dans leur capacité à juger de l’action des politiques qui s’exprime actuellement par la désillusion, le désamour pour la politique, voire par des perspectives de vote sanction carrément suicidaire, mais aux prises avec leurs difficultés, et dans l’attente d’actions politiques pour leur venir en aide d’en haut, et en haut il y a bien sûr la bonne famille politique soucieuse des gens, et les mauvaises qui ne pensent qu’à leurs intérêts, leurs privilèges, leur entre soi.

Alors, voici les gens que voient Christiane Taubira, ce sont des hommes, des femmes, des enfants confrontés aux difficultés matérielles, qui ne mangent pas de viande ou si peu, ceux qui ont épargné pour l’avenir et voient les taux d’intérêt baisser, ceux qui ont emprunté pour acheter et ne comprennent pas le yo-yo des prix de l’immobilier, ceux qui travaillent toute une vie à la ferme sans rémunération, ceux qui ne comprennent pas qu’il faut cesser de produire en excès et baisser l’utilisation des pesticides, etc. Mais ces gens, si l’information était libre et non pas massivement en de certaines mains pour protéger les intérêts colossaux de lobbies, ne seraient-ils pas capables de comprendre, et d’innover dans un monde en transformation ? Et en tellement d’endroits de notre pays, de petits agriculteurs, soucieux de la santé collective et de la sauvegarde de l’environnement et de la terre si appauvrie par l’agriculture intensive et l’utilisation de pesticides, n’ont-ils pas d’eux-mêmes choisi de faire une agriculture biologique ou de la permaculture, un tournant tout à fait rentable et tellement en résonance avec le bien-être collectif ? Par exemple, si les articles de Mr Bourguignon, agronome, sur la richesse et les équilibres fragiles de la terre, avec par exemple le rôle énorme des vers de terre pour la revivifier, étaient accessibles par l’information au grand nombre de ces… gens… ceux-ci, en citoyens libres, pourraient tellement par le choix même de ce qu’ils mangent avoir une capacité civique, d’une part au niveau de la sauvegarde de notre planète qui commence localement, et d’autre part en changeant leurs habitudes s’attaquant aussi aux multinationales, notamment celles qui fabriquent les pesticides et brevètent le vivant ! Voir les gens comme ceux aux prises avec les difficultés, et ne pas les voir, dans ce livre de période électorale, comme ceux qui savent, peuvent décider, sont de vrais citoyens en capacité politique, ont des idées, et agissent, c’est tellement ambigu ! Et il y a cette idée que seul ce qui vient d’en haut, ceux qui seront au pouvoir, peuvent armer, faire avoir les idées ! Mais non ! C’est juste que l’information de masse cherche à distraire les gens pour qu’ils n’aient pas conscience de leur part de pouvoir, que l’école curieusement ne les éveille pas assez à l’esprit critique, et que ce qui servirait à les rendre intelligents, capables de choisir en connaissance de cause, capables d’avoir un esprit critique, est contenu, réservé à des spécialistes, car cela mettrait en question tellement de lobbies !

Donc, nous habitons la terre, et ce monde est plein de fracas. Christiane Taubira ne présente pas ce monde, cette mondialisation si inquiétante, dérangeante, comme quelque chose qui met radicalement en question notre certitude d’un Occident jusque-là hégémonique, comme quelque chose qui détruit notre matrice et nous précipite dehors, sur la terre de la naissance, forcés de voir les autres, que nous ne sommes qu’une partie du monde et non pas son centre, et que nous devons retrouver autrement notre place si unique. Christiane Taubira n’évoque jamais la destruction de notre matrice occidentale par les changements des rapports de forces mondiaux, qui nous poussent à ouvrir des yeux naissants sur la terre de naissance où il s’agit de devenir capables de prendre part à la construction du vivre ensemble ! Voici au contraire un réel contre lequel des personnes semblent impuissantes, comme si une issue politique était hautement improbable, sauf si les gens votent… la Gauche. Les guerres font rage, des enfants jouent à la guerre dans les décombres, les femmes retrouvent l’usage du khôl pour célébrer la beauté qui leur survivra, des hommes se battent parce « qu’il ne rime à rien d’aller ailleurs, n’étant bienvenus nulle part ». Le texte s’attarde à nous montrer ce réel. On ne sait plus les causes réelles des conflits, les immémoriales querelles ethniques, les archaïques rivalités religieuses, mais derrières elles se dissimulent « des enjeux bien réels visant le contrôle de territoires, l’expropriation et l’appropriation des terres, l’accès à l’eau douce, l’ouverture sur la mer, la propriété ou l’exploitation de minerais précieux, de sources d’énergie, de métaux pour les nouvelles industries voraces. » Tout semble gelé, comme si aucune négociation politique n’était en cours au niveau planétaire, dans un processus de re-mondialisation alors que les rapports de forces mondiaux sont en plein changement ! Alors même que d’autres personnages politiques, tout de même, hors familles politiques, y réfléchissent sérieusement, dans un temps politique forcément long ! Mais Christiane Taubira écrit : « Ces lieux sont la voie sans issue de la diplomatie, l’aire de confrontation délocalisée des gladiateurs de l’hégémonie, ils deviennent la scène où se mesurent d’étourdissantes puissances de feu. » Oui, c’est irréfutable, il y a ces « déshérités pris dans le tourbillon des passions destructives, humaines, si humaines, trop humaines. » Oui ! Sauf que là, l’auteure ne montre que l’impasse, l’horreur si efficace sur les esprits, alors que l’écoute de l’histoire peut permettre - en s’attaquant à la logique de l’humiliation semant toujours des bombes à retardement, en comprenant la logique qui a abouti à ces guerres, à ces instabilités explosives par exemple au Moyen-Orient, par un lent travail de la paix bien sûr - d’apercevoir une ouverture, un possible recommencement, à condition qu’autour de la table chacun soit à égalité et reconnu ! Insister sur le caractère inéluctable de l’horreur planétaire, mis en contraste avec ces « lieux qui paraissent hors du monde, tant s’y écoule une vie lisse, sans pics ni creux, loin des tumultes, menaces et revendications. Ce sont des havres de paix qui accueillent ceux qui ont les moyens de s’y rendre pour se détendre. Dans ces abris de carte postale, des oasis de luxe ou de délassement offrent à leurs clients triés sur le volet, socialement et culturellement endogames, les faveurs d’une immersion tranquille dans des milieux préservés. », saisit les gens dans leur impuissance et leur peur viscérale d’une fin du monde humain possible. L’impuissance adhère ainsi plus facilement à la famille qui aurait le pouvoir d’améliorer la vie des gens, à l’intérieur et à l’extérieur du pays ! Alors qu’un citoyen libre et en capacité politique en France pourrait susciter ailleurs sur la planète la même prise de liberté, par-delà tous les risques ! Christiane Taubira fait un état des lieux, les havres de paix, les bidonvilles avec ses très pauvres et ses trafiquants, les pays exposés à « un entre-deux sans guerre ni paix », des fronts de guerre disséminés partout, au Sud, à l’est du Sud, au Nord-Ouest, à l’est du Nord. Des dangers partout. Et puis, finalement cette paix qui n’a jamais vraiment existé ! Pour bien faire sentir le danger sur cette terre qu’habitent les gens, heureusement avec « Nous la Gauche » ! « Si c’est une guerre, c’est celle d’un monde qui n’a jamais connu de paix totale, de paix générale… » Mais comment la paix générale pourrait-elle être établie une fois pour toute, alors qu’il suffit que deux personnes soient face à face pour que l’une cherche à dominer l’autre, à s’attribuer un territoire, etc. et que ceci, si l’Etat ne se constitue pas pour éviter cette guerre civile échangeant une protection commune contre l’abandon de la lutte fratricide, durera aussi longtemps que l’espèce humaine habitera la terre ? Même les familles politiques s’affrontent ainsi et la plus forte, celle qui obtiendra le plus d’adhésion de la part des gens bat les autres ! Ce n’est pas un vocabulaire reflétant des citoyens en train de construire ensemble une vie collective, appelés à intervenir régulièrement dans les décisions concernant le vivre ensemble !

Christiane Taubira continue sa description, son état des lieux planétaire, il y a un « rétrécissement de nos en-communs à l’échelle du monde », une guerre déclarée par des forces qui ont choisi « l’obscurantisme et la férocité comme piliers de leur action d’hommes. » Tout reste vague ! Alors que ces guerres ne surgissent pas comme ça de l’obscurantisme ! Des chutes d’empires, l’Occident qui redessine des frontières en fonction uniquement de ses intérêts à l’issue des Guerres mondiales, la guerre froide et la chute du mur de Berlin, tellement de choses dans l’histoire ont en vérité préparé ce retour de refoulé d’énergies bloquées par des décisions humiliantes ! Est-ce que les gens ne peuvent pas juger des guerres qui ensanglantent le monde en étant éveillés, éduqués politiquement, notamment au fait qu’une décision précise à tel moment à tel endroit et par tel pays ou puissance a des répercutions parfois très très longtemps après, le ressentiment pouvant travailler dans l’ombre toute une éternité ? Le regard de Christiane Taubira ne manque pas de voir ces écorchés des inégalités et humiliations enfermés dans l’impasse sociale, mais est-ce que ce regard qui veut améliorer la vie des gens voit vraiment dans ces gens la capacité politique en train de prendre sa liberté, ou bien cette impasse sert-elle bien la bonne famille politique qui fera, elle, bien pour eux ?

Elle parle de ce monde plein de mystères, et puis il y eu, sous un fameux quinquennat « cette expansion de la vulgarité ». Vulgarité qui fut partout, dans l’hémicycle, sur les réseaux sociaux, sur la scène internationale. « La toute-puissance s’affiche avec virilité, martialité et tapage… Elle fait cause commune avec tous ceux qui, ici et ailleurs, se croient au-dessus des autres, et s’estiment fondés par immanence ou par croyance en l’immortalité des empires, à envahir, asservir, mépriser, dominer, exclure… Les vulgaires, qu’ils soient tout-puissants, arrogants ou incultes, accros à la force, se congratulent. Les vulgaires de moyenne puissance quant à eux se relaient pour vitupérer et dénoncer quotidiennement l’ostracisme qui les frapperait… » On a tous, comme Christiane Taubira, été choqués par le bling-bling ! Beaucoup de citoyens ont sans doute aussi été en capacité de comprendre ce qu’il y avait d’affectif, d’infantile, de revanche du petit humilié dans l’enfance lorsqu’il prouve qu’il est le plus fort, de fanfaronnade, de recherche d’amour aussi auprès des puissants ! Depuis Hitler et son échec aux Beaux-Arts, des citoyens sont capables de mesurer les conséquences politiques désastreuses que peuvent provoquer des blessures et humiliations dans l’enfance, donc quelque chose de personnel dans la vie d’un responsable politique peut avoir des répercutions brutales sur la vie collective nationale et internationale ! Alors, parler de vulgarité me semble un peu sauter par-dessus les problèmes, qui sont si humains au départ ! Et, en ce qui concerne le quinquennat en train de se terminer, on peut se demander ce qui, au niveau personnel, chez le président, à abouti à une humiliation en direct planétaire d’une femme et au retour en aplomb du pouvoir d’une reine mère ! Alors, Christiane Taubira revendique le politiquement correct, l’affirmation de l’égalité entre tous, du respect de la dignité humaine, la répudiation de l’outrage sexiste, la stigmatisation religieuse, etc. Bien sûr, c’est évident qu’il faut défendre tout cela ! Ensuite, lorsque des personnages politiques sont au pouvoir, on s’aperçoit que ce n’est pas si simple, qu’à ce niveau-là comme dans chacune des vies, interviennent des choses très personnelles, subjectives, des fixations, des zones aveugles… « Ceux qui régissent le monde se montrent dangereusement insoucieux du ressentiment qu’ils plantent dans les cœurs, ici et là. Soûl d’ignorance conquérante, d’irresponsabilité arrogante, brandissant sans cesse la règle de droit tout en fonctionnant sur la force, ce monde organise lui-même les périls et les désastres qui le frappe, aveuglément. » Ceux qui régissent le monde sont des humains, avec toute la complexité que cela implique, toutes les contradictions, toutes les blessures qui peuvent être des bombes à retardement. Est-ce par hasard si les biographies des personnages politiques, surtout en période électorale, sont légion ? Chaque citoyen peut librement se faire une idée de la maturité réelle des candidats, s’entraîner à entendre la logique de cet autre qui aura bientôt peut-être un si grand pouvoir ! Cela va bien au-delà du constat de vulgarité, qui est encore un préjugé tombant du haut de qui se pense non vulgaire. Mais se présenter comme la bonne famille qui saura améliorer la vie des gens, et non pas entendre la capacité politique des citoyens qu’ils vont peut-être représenter, serait-il si pur que ça, si politiquement correct ? Cela semble si simple, de montrer la vulgarité, l’irresponsabilité arrogante des puissants et des moyennement puissants, en vérité c’est bien plus complexe et ambigu que ça n’en a l’air !

Alors, ce monde plein de promesses, comme si nous qui votons étions suspendus aux promesses comme des enfants et non pas sur le point de voter nos représentants ? Face à « Nous la famille de Gauche », il y a évidemment les opportunistes, les parasites, ceux qui sont intolérants à la différence, qui exhibent l’ignorance repue, l’anéantissement de l’Autre. « Nous la Gauche », au contraire, nous promettons que « le même monde se fera plus juste, plus vigilant, plus fraternel… Il s’agit de la combativité de celles et ceux qui ne renoncent jamais à façonner la vie, à se charger du monde, à inventer l’avenir. » Se charger du monde ? Mais ce sont les citoyens du monde qui transforment ce monde, en prenant leur part du travail collectif, le monde n’est pas déjà pris en charge par des personnages politiques vertueux qui amélioreraient ce monde pour eux ! Les transformations nationales et internationales doivent vraiment être entendues à partir de la voix du citoyen, jamais comme quelque chose qui est fait pour eux ! Par exemple, la prédation financière supplante toutes les puissances publiques. Mais les voix des citoyens sont nombreuses pour que les paradis fiscaux qui sont si bien implantés et tolérés en Europe même soient interdits ! Christiane Taubira a raison de pointer du doigt cette prédation financière, mais alors pourquoi n’est-elle pas plus précise ? Pourquoi ne parle-t-elle pas du Luxembourg, de l’Irlande, par exemple ? C’est plus simple de parler du choix de fraternité et de solidarité… Bien sûr, c’est « dans l’instant que se forge le refus, que se pétrit la volonté de ne pas subir… » D’accord à 100% ! Mais le gouvernement de gauche qui s’achève a-t-il refusé par exemple ces paradis fiscaux d’Europe ? On chasse, bien sûr, les fraudeurs, mais en même temps on tolère chez nous en Europe qu’il y ait des endroits où mettre à l’abri de l’argent… Alors, Christiane Taubira met en relief la noble appétence pour la culture et l’art, dont les médias malheureusement parlent moins que de la Bourse qui ne concerne pourtant qu’une poignée d’initiés. Elle appelle à refaire monde par la culture et l’art, parce qu’avec eux le monde est plein de promesses. Le citoyen ne trouve-t-il pas la culture, les œuvres, dans une résistance non seulement à ce que Christiane Taubira nomme la vulgarité, mais aussi à toute forme de dépendance, y compris celle qui se déguise dans une adhésion ! A quoi cela sert-il d’être cultivé pour être cultivé, comme on affiche des signes extérieurs de classe culturelle ? Les citations, toujours extraites de leur contexte, servent si souvent une thèse et vise à impressionner, voire à légitimer en donnant le sentiment que l’auteur parlait déjà de la même chose que celui qui le cite ! Mais n’est-ce pas dans une militance en cours, dans une résistance très politique, dans une prise de liberté, dans un processus de coupure de cordon ombilical, qu’on se met à lire tel et tel auteur, qui va aiguiser notre esprit critique et nous offrir l’occasion d’un entraînement de chaque jour, comme les sportifs de haut niveau, à écouter l’autre dans sa complexité, ses ambiguïtés, donc à se connaître aussi soi-même, à apprendre la tolérance, surtout à désarmer les bombes à retardement de l’humiliation ?

Lorsque Christiane Taubira aborde la question de la crise, dont elle souligne que cela fait trente ans « quand même qu’elle sévit », qui suggère la fatalité, que c’est la faute de personne, qu’elle dénonce le fait que par « la prestidigitation du verbe, en l’occurrence un substantif creux, il n’existe plus ni avidité, ni cupidité, ni amoralité, ni spéculation, ni divergence d’intérêt, ni antagonisme de classe, ni conflictualité démocratique. Juste la crise. Au singulier. », curieusement elle n’abord jamais sa signification grecque de jugement ! Présenté comme cela, on a l’impression que l’auteure veut refaire apparaître ce qui est responsable de cette crise, à savoir l’avidité, la cupidité, l’amoralité, la spéculation, les divergences d’intérêt, l’antagonisme de classe, la conflictualité démocratique, et les causes ainsi nommées, le pouvoir de s’y attaquer se profile comme une promesse, il suffit que « Nous la Gauche »… Or, s’il est vrai que tout ce qu’a énuméré Christiane Taubira comme responsable de la crise qui atteint de plein fouet… les gens a sa part de responsabilité, est-ce là vraiment le cœur du problème ? Ou bien ces avides de toutes sortes n’amasseraient-ils pas à outrance comme pour se prémunir follement d’un avenir où les rapports de forces mondiaux pourraient menacer les nantis d’aujourd’hui, et leur matrice, cette matrice à laquelle inconsciemment nous tous dans un fantasme occidental semblons encore reliés et que les gens voulant le pouvoir nous promettent d’éterniser chacun à leur manière ? Le plus important dans la crise ne serait-il pas dû aux changements gigantesques des rapports de forces planétaires, ce qu’on appelle mondialisation, qui met radicalement en question l’Occident organisé planétairement sur son hégémonie ? Soudain, nous ne sommes plus le centre du monde mais qu’une partie de ce monde, voici la Chine qui affirme son hégémonie, voici la Russie, voici l’Inde, voici des pays d’Afrique, du Maghreb, du Moyen-Orient, voici des conflits entre puissances hégémoniques qui se dessinent, voici des délocalisations, des désindustrialisations en cours, bref un vrai tremblement de terre qui nous met au défi de nous réinventer, de réfléchir à ce que sont nos atouts dans le monde et de les faire fructifier, s’accrocher à ce qui croît et non pas à ce qui décroît inexorablement. La crise alors vaut prise de conscience du monde en train de s’organiser autrement, elle nous force au jugement sur nous-mêmes, à la coupure du cordon ombilical, à nous re-mondialiser autrement que dans le sillage de la décolonisation mal pensée ! Christiane Taubira n’envisage les choses que d’un seul point de vue, là où il y a des coupables bien connus et bien sûr irréfutables. L’avidité par exemple : des cultures de rente asphyxient l’agriculture vivrière, de grandes banques et compagnies d’assurance américaines et européennes invitent leurs clients à placer leur argent dans des portefeuilles de denrées alimentaires car les changements alimentaires, la pénurie d’eau et de terres agricoles constituent une opportunité. Le Parlement européen « mit fin à cette campagne de promotion d’instruments financiers indexés sur la progression de la misère ». En Europe, les programmes d’austérité depuis les années 2000 entraînent aussi la désespérance. Donc, violence contre les pauvres et les classes moyennes. Mais la crise n’a-t-elle que ce seul aspect ? Et ne s’agit-il que de faire tomber les puissants, dont nous aurions peur du bruit que cela ferait ? Bien sûr, elle a raison, lorsqu’elle dit : « nous voulons re-civiliser l’économie. En clair, la remettre au service de la société civile, la rendre civique, citoyenne même, la considérer comme une partie de la vie, mais pas toute la vie. Nous voulons re-politiser l’économie. » D’accord, évidemment, si ce « nous » est nous les citoyens, plus que « Nous la Gauche » ! A l’échelle du monde, dit-elle, il s’agit « de céder à la loi du plus fort, du plus rusé ou du plus cynique. » Et à l’échelle européenne « nous devons reformuler un projet dont la finalité ne soit pas une rivalité sauvage travestie en concurrence libre » mais « une ambition de justice sociale, de bien-être des citoyens, de dialogue culturel, de préservation des écosystèmes ; cela revient à concevoir un dessein politique qui soit assorti à l’idéal humaniste. » A l’échelle de la nation, il s’agit de renouveler le contrat social, revigorer les institutions. Oui, tout cela ! Mais dans le cadre d’une re-mondialisation ! Bien sûr, il s’agit de combattre l’avidité, la sauvagerie économique, l’oubli du pacte social, c’est-à-dire un aspect de la crise ancré dans la loi du plus fort, dans la prédation financière, mais l’autre aspect de cette crise, liée aux transformations du monde, doivent faire accomplir par chaque citoyen une révolution intérieure, de cesser de croire que les politiques, à l’instar de « Nous la Gauche », peuvent faire revenir au monde d’avant la crise ! Nous ne pouvons pas revenir au pseudo-équilibre mondial post-colonial dans l’hégémonie de l’Occident, d’autres empires s’installent désormais, par rapport auxquels l’Europe devrait développer des axes avec le Moyen-Orient, l’Afrique, la Russie, la période coloniale et post-coloniale étant achevée. Une re-mondialisation exigeant de revoir les relations avec l’Afrique, le Moyen-Orient, la Russie sur un pied d’égalité, en tenant compte des ressentiments de la logique de l’humiliation passée. Les cartes de la domination ne sont jamais éternelles, la Chine s’était éveillée après deux cents ans de disparition, l’Afrique est en train de le faire, l’Europe et l’Occident doivent prendre acte qu’ils ne dominent plus, la crise en ce sens est jugement, et nous oblige à retrouver notre place très singulière dans le monde autrement ! Nous la retrouverons, à condition de voir dans les yeux du monde rivés sur nous la France, pays à part, où eut lieu la Révolution française au temps des Lumières, une sorte d’attente, de réveil de notre part. Réveil des citoyens libres, en capacité politique, menant enfin à son accomplissement la Révolution. La formulation de Christiane Taubira, selon laquelle « Nous la Gauche » améliorerons la vie des gens, n’est pas encore contemporaine, me semble-t-il, de la capacité politique des citoyens ! Les gens, ce n’est pas la même chose que les citoyens ! Ceux-ci ouvrent les yeux sur le monde, et voient comme il a changé, ils ne croient plus au pouvoir des politiques de les protéger contre ce changement !

Christiane Taubira, qui a un verbe puissant, impressionnant de culture, croit au pouvoir des mots de faire renaître l’espoir. Elle croit que ceux-ci sont capables de « redonner sens et saveur à la politique, indiquer le chemin choisi, sceller le pacte avec les citoyens. » Sauf que les citoyens, ils ne se décrètent pas d’en haut, ils se libèrent par coupure ombilicale, par sevrage, en ouvrant les yeux sur leur pays et sa position par rapport au monde. Alors, oui, les mots puissants sont importants, ils revigorent le contrat social, avec l’humanisme présent par le vocabulaire. La Gauche, qui l’aurait abandonné, devrait-elle penser la vie sociale, percevoir le monde, pour les gens ? Mais non, ce sont des citoyens à maturité, éduqués, éveillés, responsables, qui peuvent eux-mêmes penser la vie sociale, percevoir le monde, élire des représentants pour mettre en action tout cela ! Il y a toujours cette ambiguïté, comme si le tiers état n’existait pas vraiment, comme s’il devait être pensé, senti encore en gestation dans les mots puissants qui savent en parler. Comme si « Nous la Gauche » en était encore grosse, gardait cela encore en gestation en ses mots, en son idéal humaniste, mais ne le voyait pas encore né, hors de sa matrice, autonome, libre.

Oui, les déplacements humains ne font que commencer, les bouleversements climatiques vont les augmenter fortement, et l’Europe, France y compris, devra cesser de se voir comme une matrice déjà pleine des siens et aux ressources limitées qui pourraient manquer, oui elle devra dans la re-mondialisation trouver des ressources en exploitant ses talents propres dans la nouvelle configuration du monde et ne plus craindre de ne pas avoir assez à partager au point de se fermer dans le nationalisme. La solidarité est-elle séparable d’une re-mondialisation où la France et l’Europe recommencent autrement, partie non hégémonique du monde où elles retrouvent leur vitalité et leur originalité ? Sinon, on ne comprend pas bien la défaite culturelle de la Gauche qu’évoque Christiane Taubira, ainsi que son impuissance politique. D’ailleurs, cette solidarité ne passe-t-elle pas par un travail de la paix à un niveau international, qui œuvre aussi partout dans le monde pour que ces exils déchirants ne soient pas une fatalité. Au moins pour ceux qui sont causés par les guerres. Mais même pour les désertifications, ne commencent-on pas à voir des initiatives locales pour replanter des arbres là où la déforestation avait fait des ravages, et ces arbres absorbent le gaz carbonique, fixent la terre et la font redevenir vivantes. Idem, la technologie ne peut-elle pas aller chercher l’eau souterraine afin de faire reverdir une zone à sec ? Peut-être l’humanité n’est-elle pas tout à fait arrivée au point de non retour dans la hausse des températures sur la planète ? Peut-être y a-t-il, à cause de cette bien réelle crise qui se manifeste par le changement climatique et ses catastrophes, un vrai et inédit sursaut citoyen sur cette terre que nous habitons, ceci sans que ces citoyens n’attendent plus de solutions miracles de leurs politiques qui promettent de revenir à avant ?

Dans la re-mondialisation, les citoyens seront de plus en plus des citoyens du monde, voyageant d’un pays à un autre, avec des cultures différentes s’enrichissant les unes les autres. Les jeunes ne commencent-ils pas déjà ? Prendre le risque des autres, du monde, implique de reconnaître l’autre, de le voir à égalité, dans sa différence, sa complexité, sa capacité à nous dépayser, à accomplir tout un travail pour que la logique de l’humiliation liée à la loi du plus fort ne prenne le dessus ni d’un côté ni de l’autre. Le citoyen du monde en est capable lorsqu’il est seul face à l’autre, lorsqu’il n’a pas besoin d’une protection familiale face à cet autre. Là où le silence est important pour écouter l’autre, il nous semble entendre le verbe puissant de Christiane Taubira qui, dans son élan, tente de nous enchanter par ses mots, face à d’autres mots qui peuvent nos désorienter. On croirait entendre deux discours électoraux face à face, les mots de l’un enchantent, viennent « chercher au tréfonds de nous cette indomptable énergie qui nous propulse dans les belles énergies collectives », font rêver, tandis que les mots de l’autre sont ceux des parasites de la peur qui « arrosent ces passions tristes qui parfois s’emparent de cœurs et d’esprits déroutés et mesquins ». Ses mots à elle, qui enchantent, s’opposent à leurs mots, la crise, la compétitivité, le progrès technique, l’intégration, l’assimilation, le sacrifice, le terrorisme, qui mettent en acte la méthode de l’intimidation. Ses mots à elle sont aussi anciens que les leurs, ce sont le dialogue, le débat, la diplomatie, la sûreté. Bien sûr, ces mots ! A condition que ce soit d’abord des actions ! Qu’il y ait vraiment le dialogue, y compris pour envisager politiquement une résolution de guerre ! Qu’il y ait une réinvention de la diplomatie ! Qu’il y ait vraiment du débat, et non pas une sorte de guerre fratricide entre familles politiques, pour la propriété des gens !

Comment les mots peuvent-ils vraiment nommer chaque chose, chaque horreur, chaque guerre, chaque ressentiment, chaque humiliation, chaque méfait, chaque barbarie ? Est-ce que c’est par quelqu’un qui nous les nomme, par son verbe puissant et humaniste, poussant à la solidarité, à la tolérance, à l’hospitalité ? Ou bien, plus directement, en étant éduqué, non enfermé dans un cocon, en étant curieux de l’histoire, des raisons plus ou moins anciennes de conflits actuels, des besoins de reconnaissance parfois très anciens tapis dans les conflits, en ayant les bagages pour se faire une idée et un jugement par soi-même et non pas par personne de pouvoir interposée ? Est-on, dans notre monde consumériste, de la distraction, de la performance, suffisamment enseigné des équilibres précaires mondiaux, des failles menaçantes, des lignes de forces qui se jaugent ? Est-on suffisamment enseigné des ravages sur les êtres humains que les humiliations et les blessures provoquent, qui sont en jeu à chaque confrontation entre humains, qui compliquent les choses, les complexifient, précipitent dans des jugements hâtifs, mettent en branle les préjugés ? Nommer ne va pas de soi, et n’est-ce pas urgent, pour chacun, d’être en capacité de nommer les choses soi-même, c’est-à-dire déjà les sentir, les repérer, aller autour, se rendre compte que ce n’est pas si simple, que cela implique un vrai acte culturel, un goût pour les histoires où les autres sont pris, où soi-même on est pris, comment les malentendus surgissent ! Nommer ne revient-il pas souvent à laisser s’écrire une histoire, à laisser se peindre un tableau, à laisser se sculpter un élan ?

Bien sûr à partir d’un « Nous la Gauche », Christiane Taubira a le mérite de nous rappeler des acquis et il faut la remercier pour cette rigueur. Par exemple à l’occasion de ce qu’elle voit comme une bataille rangée. A nouveau voici les combats laïcs, mais il ne s’agit plus, note avec raison Christiane Taubira, de viser les pouvoirs cléricaux, celui de l’église catholique, d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat assortie d’une liberté religieuse pour chacun, mais d’un combat contre les croyants, en particulier contre les musulmans ! Alors, rappelle-t-elle, « au-delà de l’ordre public, il était davantage question d’un principe de concorde visant à rendre possible la vie commune, d’un mode d’organisation sociale, des conditions d’accomplissement des destinées personnelles. » Il s’agit, dit-elle, « de sonder la solidité du cadre dans lequel nous faisons vie commune… Au-delà du présent, définir ce que nous sommes désireux et capables de devenir solidairement. » Elle rappelle aussi que l’étymologie de religion évoque le lien, ce qui relie. La laïcité dut être conquise, car l’Eglise résista longtemps, n’acceptant pas la séparation d’avec l’Etat. Il est important, ce rappel, dans ce livre, que « C’est donc dans l’opposition frontale de deux conceptions irréconciliables de la liberté et de la citoyenneté, entre le pouvoir politique et le pouvoir ecclésiastique, que cette loi de 1905 fut élaborée, débattue, votée, appliquée. »

Christiane Taubira rappelle aussi Condorcet, pour lequel il y avait nécessité « d’admettre les femmes dans la cité, à égalité des hommes », qui était attaché à la liberté de la personne, les conditions de cette liberté étant l’accès au savoir et aux connaissances. Pour lui, il s’agit d’acquérir un esprit critique, même à l’égard des institutions, un peuple ignorant étant un peuple esclave. Il voulait que l’école publique forme des citoyens difficiles à gouverner ! Christiane Taubira rappelle que l’accès au savoir fut toujours une question explosive. Ainsi, les femmes ont acquis leurs droits et leur liberté très lentement, et il n’y a pas si longtemps que ça (droit de vote, ouverture d’un compte bancaire en dehors de la tutelle de leur mari, etc.)

La Laïcité, souligne-t-elle, est un principe de concorde, s’appuyant sur le fait que la société est plurielle, faites de différences. S’ouvre un espace social. Les « je » variés se combinent en « Nous », même au rythme de chamailleries, de dissonances. A condition que chacun, à égalité, puisse devenir ce qu’il est, par la condition de la citoyenneté. Un appartenance commune surplombe toutes les affiliations particulières. Chacun peut s’abstraire des aliénations, y compris religieuses mais aussi tous les prêt à penser, les modes, etc. La laïcité est la condition d’une citoyenneté égale. Mais cela ne va pas de soi, ce n’est pas forcément acquis, subsistent les inégalités, les injustices. Si, écrit Christiane Taubira, la puissance publique ne veille pas à l’égalité entre les citoyens, alors ces citoyens font vivre l’ambition d’égalité, il y a alors conflit social. L’Etat de droit accueille la contestation, politique, sociale, civile. Chaque citoyen prend sa part à l’œuvre commune, le débat, les désaccords, tout cela profite au travail de la liberté. Certaines parties de ce livre nous montrent ce citoyens en acte ! C’est formidable !

L’espace public, rappelle-t-elle, n’est pas celui « de nos affectivités blessées, de nos contrariétés tranchantes, de nos partialités impatientes, de nos intolérances rugissantes… L’espace public est celui de la République. Il est donc régi par nos lois et nos règles. » Ces lois et règles ne peuvent valser au gré de nos agacements ! Le propre de l’Etat de droit, c’est le droit. « C’est la beauté des sociétés de liberté et de responsabilité. Toutes les sociétés n’ont pas fait serment de respecter la liberté… Sous les régimes autoritaires, la liberté n’est que d’obéir… Toutes les sociétés n’ont pas fait vœux d’égalité. « Permettre les débats, c’est la force des nations qui oeuvrent à l’égalité entre leurs citoyens, au dialogue entre les peuples, à la conversion des cultures, à l’entrelacement des imaginaires, au partage des savoirs, à l’étreinte des arts, à la rencontre des sciences. » Des idéaux qui ne vont plus de soi. Tentation sécuritaire, négligence à l’égard des libertés, accoutumance aux injustices. Bravo pour ce rappel puissant que chaque citoyen doit avoir en mémoire !

C’est en dénonçant l’essor opportuniste de l’extrême droite à la conquête du pouvoir, qui se fait à grand coup de pillage dans le « panthéon et le patrimoine des forces politiques républicaines… des figures de gauche », par des chapardages par exemple en invoquant Georges Marchais contre l’immigration, par la grande capture de la figure de Jeanne d’Arc, et également en appartenant à l’élite et en navigant « dans les turpitudes du système financier national, européen, voire international, contourner les règles du système judiciaire, parasiter le système institutionnel, se percher sur le système administratif pour en tirer profit, monter à califourchon sur la République pour la dépraver, se vautrer dans toutes les libertés offertes par la démocratie pour tordre le droit afin de réduire le droit des autres. Mener une vie de notable. Et se proclamer anti-élite et antisystème. Ainsi prospère la direction d’un parti dont l’inspiration est largement antinationale. », que Christiane Taubira précise les objectifs de « Nous la gauche ». Il s’agit d’agir sur les causes qui rendent possible l’essor opportuniste du Front national, et en ce sens, le parti d’Extrême Droite n’est pas en lui-même le sujet. Et oui ! Il s’agit de revenir au politique c’est-à-dire à une bataille dans laquelle les citoyens sont remis au cœur du vivre ensemble, avec ce que cela implique de dignité de soi, de liberté, d’égalité, de fraternité construite et non pas allant de soi, de responsabilité, de capacité politique et critique. Mais Christiane Taubira dans ce livre en résonance avec une campagne électorale présidentielle glisse du mot citoyen au mot « gens », laissant entendre peut-être qu’il s’agirait encore de préparer les choses sur terre en vue de leur naissance car ils seraient encore dans la matrice de la République, donc « Nous la gauche » prépare sur terre leur mise au monde imminente. Alors même que le Front national aurait pour visée de perpétuer la gestation donc ne jamais envisager de naissance sur terre. Elle écrit : « Il faut agir sur les causes parce que la politique a pour raison d’être de s’occuper de la vie des gens. Que la gauche s’est donné pour mission d’améliorer la vie des gens, d’assurer les conditions de bien-être des gens, et parce que les temps sont durs pour les gens. Les gens pour nous, ce n’est pas un bloc informe de délaissés, de déclassés, de malheureux, auxquels viendrait s’ajouter la masse hétéroclite des insatisfaits, des rouspéteurs et des grogneurs. Les gens, pour nous, ce sont ces femmes, ces enfants, ces hommes confrontés aux difficultés matérielles, qui ne comprennent pas que l’on parle en millions et en milliards lorsqu’ils comptent les centimes à la boulangerie, parce qu’ils ne mangent pas de viande… Ce qui fait la clairvoyance, donc la différence, c’est le respect des droits et de la dignité des gens, un réel et sincère souci du peuple. Tout le contraire de ces machinations pour manœuvrer la foule et transformer chacun en cocotte en colère. C’est par le combat politique que nous recréérons la confiance, que nous remobiliserons les capacités collectives, que nous armerons les citoyens. Et ce sont eux qui feront pièce aux démagogies bien huilées de ces ennemis intimes de la démocratie… Ce sont eux qui éventreront et déjoueront le manège de ces faux amis de la République quand, apaisés sur ce qui peut éclore pour eux et leurs enfants d’un quotidien et d’un avenir dont on leur aura redonné la maîtrise, ils diront de nouveau leur attachement à l’impératif et à la volonté de vivre liés et reliés en dépit de toutes sortes d’appartenance et de singularité. Ce sont eux qui rompront le cercle juteux de la réciprocité des mépris entre les élites et le peuple, entre les gouvernés et les gouvernants… Nous la Gauche. En renouant avec notre identité politique, ancrée dans les combats fondateurs sur la question sociale, la question démocratique, le projet culturel, la solidarité internationale. Autrement dit, refaire de la justice sociale la colonne vertébrale des politiques publiques ; ressaisir la question démocratique, notamment la place des citoyens dans l’expression et l’action publique ; penser la culture dans son arborescence et ses vertus émancipatrices ; retisser les liens de solidarité internationale avec les travailleurs, les déshérités, les femmes opprimées, les enfants exploités, les croyants et les incroyants persécutés, les victimes des traites, des guerres, des misères, des catastrophes. Et assumer tout cela la tête haute. » Cela semble tellement convaincant, le souci des gens dans toute leur diversité et tous leurs malheurs surtout, le souci de leur bien-être, tout cela semble si sincère, si digne de confiance, si évident ! Mais ce « Nous » et les gens, n’est-ce pas le grain de sable qui enraye un si digne raisonnement de campagne électorale ? Ne reste-t-on pas dans une sorte de logique familiale, puisqu’on dit d’un parti en France que c’est une famille politique, où la meilleure famille, celle de Gauche, a le souci des gens, comme de ses enfants dans toute leur vulnérabilité et toute leur impuissance, et fait tout pour eux, notamment pour armer ces fameux citoyens, fait tout pour que ces gens en recevant des armes de la famille si attentive, deviennent des citoyens capables de « rompre le cercle juteux des mépris entre les élites et le peuple ». Or, ne devient-on pas citoyens libres à partir d’un processus de résistance et de sevrage aboutissant à la coupure du cordon ombilical, en sortant justement de la famille même si celle-ci est la meilleure ? « Nous la Gauche » et face à eux les gens, cela évoque encore une dépendance parfaitement justifiée par la longue chaîne des vulnérabilités, des malheurs, des inégalités, des injustices. Mais la naissance de citoyens capables, adultes, dotés d’esprit critique, n’exige-t-il pas de se sevrer d’une attente de solutions venant d’en haut, par exemple de « Nous la Gauche », une famille à laquelle les gens devraient de devenir citoyens ? La liberté s’acquiert par un sevrage, une perte d’illusion qui vaut début d’une capacité politique propre. « Nous la Gauche » semble envisager les gens, les futurs citoyens auxquels « Nous » donnera des armes, encore comme des sortes de fœtus en fin de gestation dans la matrice de la République, et cette famille politique nous semble vouloir, également pour prendre le pouvoir, s’approprier le moment de la naissance, celui du saut logique. L’esprit de la Révolution française, c’est ce peuple qui s’est lui-même soulevé, réclamant à manger, la liberté, la dignité, l’égalité, la fraternité ! « Nous la Gauche », on dirait que c’est encore la matrice de ce peuple qui lui court après pour raison de campagne électorale pour lui faire sentir à quel point elle veut le choyer au-dedans d’elle, alors même qu’un peuple libre et souverain est sorti de cette matrice, vit sur terre, habite la terre ! Le titre du livre apparaît alors ambigu ! Car il dit que c’est « Nous » qui habitons la terre ! Or, sur terre, il devrait n’y avoir que des citoyens, en devenir ou adultes en pleines capacités politiques, non pas « Nous la Gauche » qui nous occupons des gens, ce qui suggère des gens encore dans la matrice bienveillante et digne de confiance des « Nous » ! Cependant, elle voit arriver cette capacité politique adulte des citoyens, lorsqu’elle écrit qu’il faut « que nous allions au-delà du suffrage universel, conquis pour les hommes depuis le milieu du XIXe siècle et pour les femmes, seulement au milieu du XXe. Au-delà il faut entendre non plus seulement la consultation quinquennale du peuple… mais aussi les autres voies de l’égalité civique et sociale. Nous devrons aussi appréhender sur un mode plus large et plus volontariste l’émancipation de l’individu à travers l’éducation et la raison critique, l’accès aux cultures, aux lieux, aux métiers, aux responsabilités. » Mais il y a cette notion d’émancipation… Alors que le sevrage n’est-il pas un processus intérieur, telle une conquête en cessant d’attendre d’une famille politique ou d’une famille tout court, une capacité de séparation ?

Etat de droit, démocratie : il s’agit de garantir cela en retrouvant « une vibrante inquiétude pour la conformité des lois à la Constitution, à l’Etat de droit, à notre culture démocratique. » Il ne faut plus laisser « instrumentaliser la laïcité. Oser penser et agir politiquement pour l’Europe, savoir encore se tenir à l’écart des pouvoirs autoritaires… endosser de nouveau d’être l’humus des damnés de la terre. » Alors, Christiane Taubira redéfinit ce fameux « Nous », elle le reconstruit. Ce n’est plus « Nous contre Eux » mais « Nous avec Eux. Accepter de voir comme Eux nous ressemblent et comme il est intéressant qu’ils diffèrent ; et pour ceux qui viennent de loin et en détresse, se souvenir qu’il nous est arrivé d’être Eux. Ne plus rejouer la guerre de tous contre tous… » Oui, bien sûr ! Bien sûr « est illégitime cette exclusivité que l’Extrême Droite lorgne à se réserver sur la défense de l’identité nationale prétendument menacée par mille périls et d’abord par les grandes invasions maures et animistes. » Bien sûr, l’Extrême Droite fait, sans le dire car préférant brandir le « pseudo-communautarisme dans les banlieues », son lit sur « la désertion des services publics, la concentration des difficultés et des exclusions, l’empilement des discriminations, sans interrogation sur ces regroupements que si la mixité sociale avait présidé aux politiques d’urbanisme et de logement depuis des dizaines d’années, sans doute que les gens ne se retrouveraient pas si nombreux à se rassembler au même endroit. »

Christiane Taubira rappelle que « L’identité nationale existe par le fait collectif national, l’histoire écrite ensemble, les valeurs devenues chères devenues chair, la confiance dans l’avenir commun. Elle n’est et n’a jamais été figée… Elle ne gagne rien à croupir dans l’aigreur et le ressentiment, elle ne grandit personne en assommant de colère plus faible que soi, elle ne s’épanouit pas à l’ombre des rancœurs. » Cette identité nationale fleurit, « prend des couleurs et des saveurs, resplendit à travers celles et ceux qui affrontent l’adversité en conservant leur sensibilité, en forçant leur ingéniosité, en exprimant leur générosité. C’est là, dans l’Histoire de la France et de ses soubresauts, dans sa particulière intelligence de l’instant, son extraordinaire capacité de résilience, c’est là que se trouvent les ressources et le génie pour affronter les défis contemporains. C’est bien chez celles et chez ceux qui aiment tant la verticalité du courage et de la fierté, qui ont conscience d’appartenir au monde, savent que l’enracinement se consolide dans la relation, c’est là que bourgeonne sans cesse l’identité. Chez celles-ci et ceux-là qui savent que leur présence au monde ne se conçoit pas sans la présence des autres. »

On ne peut vivre sans l’exaltation, écrit Christiane Taubira, ni dans l’exaltation. Il s’agit d’être curieux des impossibles. Est-ce que le monde craque de toutes parts, se demande-t-elle ? Elle souligne alors qu’actuellement dans le monde il n’y a qu’une trentaine de conflits frontaliers actifs, c’est-à-dire pour douze pour cent des frontières ! Et nous ne sommes qu’à un demi-siècle du démantèlement des empires coloniaux. Elle ne rêve pas du tout à un monde sans frontières, qui est le monde des financiers, des spéculateurs, des évadés fiscaux, du crime organisé, des cartels de drogues, des trafiquants de personnes, des terroristes. La frontière signe le champ d’une langue, « l’espace premier de rayonnement d’une culture, le terrain où une identité, souvent riche d’altérités épanouies ou contrariées, a pu éclore. Elle est le lieu de l’ailleurs, de l’autre, du divers. » L’Organisation des Nations Unies reste arc-boutée sur le monde d’après-guerre et d’avant la décolonisation qui l’a conçue, le monde d’avant la construction européenne, celui d’avant la prolifération nucléaire et de la révolution numérique. La diplomatie n’est pas là pour éviter tout conflit, mais pour régler litiges et conflits avant la guerre ou sans la guerre, en assumant l’existence des désaccords, les antagonismes, les différents non solubles, les disputes. « C’est la condition incontournable d’un ordre international, sinon subsistera la loi du plus fort, du plus riche ». Il faut une re-politisation planétaire et non pas cette dépolitisation générale où le club des gouvernants nationaux est pris d’assaut par les puissants du monde qui opèrent dans les milieux économiques, financiers, le commerce des armes etc. Il s’agit d’un pouvoir de droit qui s’exerce au nom des citoyens et non pas en obéissant à des intérêts partisans.

Avec la fin de la guerre froide, l’ancien monde bipolaire a semblé devenir un monde multipolaire, pour ensuite faire apparaître les BRICS, une dizaine de pays africains de grande vitalité et ingéniosité, la Russie développe des stratégies de recomposition de rayonnement et d’influence, la Chine exploite sa position dans le prochain centre nerveux du monde dans le Pacifique et dessine « un faisceau d’implantation et d’influence en Afrique et aux Amériques sans considération pour les anciens pré-carrés ou les nouvelles positions rentières. » Les Etats-Unis redéfinissent leurs relations internationales, des puissances régionales comme le Niger ou l’Algérie tentent de contrôler leurs ressources financières contre des oligarchies financières. Donc, voici un monde éclaté, avec de nouvelles alliances et de nouveaux pouvoirs, qui porte tous les dangers. L’Europe et la France doivent y prendre une part nouvelle, car elles ne sont plus le continent « des métropoles coloniales. Elle n’est plus cette langue de terre d’où palpite le mouvement d’un monde bien plus étendu qu’elle et sur lequel elle a régné par la force, la ruse, le bagout et des valeurs universelles qu’elle a irriguées avec un talent tout singulier, et qui se retournèrent en cheval de Troie dès qu’elle cessa d’y croire elle-même. » Mais cette Europe a pour elle d’être, depuis la Seconde Guerre mondiale, le continent qui a le plus « profilé son identité en construisant une cohésion sur la diversité des territoires, des cultures, des langues, des systèmes juridiques et judiciaires, tout en créant un espace de liberté, de justice et de sécurité… » Se pose la question de la place de l’Europe dans le monde, avec ses pays émergents qui poussent à la modernisation des instances multilatérales et des relations internationales. L’Europe a été à la manœuvre de la première mondialisation, ceci autour de la traite négrière, du commerce triangulaire, de l’appropriation des territoires et des ressources naturelles, mais comment peut-elle avoir sa part dans cette nouvelle mondialisation sans penser à nouveau le projet européen, qui s’est perdu dans les chiffres ? Il s’agit que l’intérêt « des citoyens et des peuples doit constamment corriger, réguler, supplanter les mécanismes du marchés lorsque ceux-ci ne servent plus que des intérêts particulier… » Alors, Christiane Taubira insiste sur la nécessité de redonner vigueur au Pacte républicain, de raffermir le contrat social. Toujours cette impression que cela peut être insufflé par une famille politique de gauche, au lieu que ce soit de l’intérieur d’un peuple sevré qui élit ses représentants, revenu de ses illusions infantiles, les yeux ouverts sur le monde et parfaitement conscients de la perte d’hégémonie de leur pays et de leur continent ! Elle évoque les tensions, les inquiétudes, la légitime exaspération des sans emploi, mais comme si sa famille politique avait sa solution ! « Nous devons rendre le monde habitable » écrit-elle. Toujours ce Nous ! Avec ce surplomb du « Nous la Gauche » ! Alors que ce travail de la paix ne peut se faire qu’avec chaque pays planétaire autour de la table, politiquement, sur un pied d’égalité, et dans le débat et la négociation permanente. Les inégalités restent invasives, rappelle l’auteure, par exemple entre le Nord et le Sud, idem entre la ville et la campagne, les riches et les pauvres, ceux qui ont des diplômes et ceux qui n’en ont pas, entre les générations, entre les hommes et les femmes. Mais ne s’agit-il pas que ceux qui semblent victimes sortent du victimisme par une résistance et une combativité intérieure, en cessant d’attendre, en acquérant un esprit critique, comme nous le montrent par exemple ces écrivains, artistes, journalistes, enseignants en Turquie qui résistent souvent au prix de leur liberté et même de leur vie ? Ce qui devrait rapprocher les gens, cela devrait être cette combativité citoyenne, non pas la précarité. Il faudrait que soient rendues visibles les réussites, la bouteille à moitié pleine, non pas toujours la bouteille à moitié vide qui vise toujours à donner du pouvoir à ceux qui font croire qu’ils ont la solution, alors que la construction du vivre ensemble de qualité et dans la paix ne peut être l’affaire que de chacun des habitants d’un pays, et à partir de là de chaque habitant de la planète ! Cela pourrait donner des idées de résistance et de capacité de se réaliser à ceux qui sont encore dans ce texte nommés les damnés de la terre ! Il faudrait que soient plus visibles ces pays du Sud qui résistent le mieux aux prédations sur leurs ressources naturelles, qui rendent possibles l’amélioration de la vie de leurs citoyens, il faudrait aussi que les gouvernements ne ferment plus les yeux sur les paradis fiscaux, les Fonds Vautours.

Christiane Taubira se veut convaincante et efficace par son exaltation, qui peut remettre du lien ici et partout. « Il nous faut, plus que tout, désirer, rêver et vouloir. D’abord vouloir être et devenir ensemble, chacune, chacun s’épanouissant par sa destinée personnelle, et cependant arrimé aux autres par un destin librement choisi commun et solidaire. C’est le contrat social qui nous retient les uns aux autres. C’est par lui que l’Etat garantit à tous les citoyens libertés individuelles et libertés publiques, sûreté et sécurité, outre les conditions matérielles d’une vie décente. » Mais elle est très lucide : « Sauf que plus grand monde ne sait plus guère ce que contient ce contrat social… Pourtant, à la base du contrat social il y a l’expression de la volonté générale… supposée émaner de la représentation parlementaire… » Alors, elle insiste : vouloir, vouloir, vouloir ! Mais est-ce que cela suffit ? Ne faut-il pas, surtout, qu’en chacun de nous, citoyens en devenir ou en capacité politique, s’achève enfin la Révolution ?

Certes, l’exaltation de Christiane Taubira est convaincante, contagieuse, entraînante, puissante, mais ce « Nous la Gauche » qui surplombe le texte en cette période électorale ancre encore et toujours la politique dans une famille politique, dans les partis politiques, de sorte que persiste une sorte d’impossible maturation citoyenne. Lorsqu’un enfant devient adulte, indépendant, responsable, en capacité de se réaliser selon ses talents et de prendre sa part de pouvoir pour la construction du vivre ensemble dans le pays et sur la planète, c’est toujours dans le sillage d’un sevrage, d’une coupure du cordon ombilical, de la sortie hors d’un ventre protecteur, ce n’est jamais quelque chose qui est pensé par cette famille qui offrirait toutes les conditions pour une émancipation réussie. Devenir citoyen responsable exige une conquête, indispensable à l’estime de soi, à la conscience de ses ressources, de son énergie vitale, de ses talents, une mise à l’épreuve qui permet de sortir du labyrinthe. La famille ne peut faire la Révolution intérieure à la place de ses enfants, pas même la famille politique qui se nomme « Nous la Gauche » ! Chacun doit accomplir sa Révolution intérieure, déjà dans une capacité de solitude, et sur cette base participer à un contrat social réunissant un peuple de la Révolution enfin achevé, où les couleurs de peau, les origines sociales, les gens venus d’ailleurs ne sont pas un danger puisque le saut logique qui s’effectue en soi comme un sevrage met sur un pied d’égalité chacun afin de construire le vivre ensemble sur la base d’un débat politique sans cesse relancé. C’est dommage qu’une parole aussi puissante et si belle ne pousse pas plus à achever cette Révolution française, s’attardant, emportée par sa verve splendide, dans son rôle de maman politique passionnée et persuadée qu’elle peut entraîner dans son sillage des enfants qu’elle emmène vers l’émancipation politique ! Peut-être que son désir secret est que ces presque adultes citoyens se sèvrent d’elle, parce qu’enfin ils soient en pleine capacité politique ?
Alice Granger Guitard

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