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Il a plu cette nuit
mercredi 11 janvier 2012 par Jean-Paul Vialard

Le thème de l'eau, s'il est largement évoqué au cours de l'histoire, dans la peinture, au travers des toiles de Constable (L'écluse et le moulin de Dedham -1820); des Marines de Claude Lorrain (1645-1649); des célèbres estampes japonaises de Hiroshige (Le Fuji vu de la mer); des paysages de Paul Cézanne (Le Golfe de Marseille vu de l'Estaque - 1886) ; s'il est un domaine d'étude de la philosophie, notamment chez Bachelard (L'eau et les rêves), une de ses terres d'élection semble bien être celle de la Littérature, mais aussi de la Poésie, du Théâtre.

Ce thème est largement évoqué dans un article publié sur ACTA FABULA par Catherine d'Humières le 10 Juin 2007, dont on voudra bien trouver la référence ci-dessous :

"Écrire sur l’eau", Acta Fabula, Mai-Juin 2007 (Volume 8, numéro 3), URL : http://www.fabula.org/revue/document3370.php

Nous en reproduisons quelques extraits afin de situer ce thème de l'eau dans le cadre du colloque qui lui avait été consacré en 2005 :

 

In aqua scribis. Le thème de l’eau dans la littérature.

L’expression latine In aqua scribis se réfère à l’inanité de l’action, écriture ou autre, de l’interlocuteur auquel on s’adresse. Mais ce n’est pas dans cette acception qu’il faut comprendre le titre de cet ouvrage: il ne s’agit pas de l’eau comme support, mais de l’eau comme sujet de travail ou de création, et plus particulièrement de l’eau lorsqu’elle est mise en scène par l’écriture. En effet, de nombreux écrivains ont choisi d’utiliser dans leur œuvre, de façon plus ou moins manifeste, des références aquatiques positives ou négatives selon la fonction qu’ils voulaient leur donner. Le livre présenté ici réunit cinquante-trois articles qui étudient les relations entre l’eau et la littérature de langue française, fruit d’un colloque international qui s’est tenu à Gdansk.

Le titre "In aqua scribis" invite aussi à la réflexion sur les rapports de l’eau, élément liquide, et de l’écriture elle-même. Il invite à " mêler l’encre à l’eau ", pour reprendre la belle expression de Danièle Chauvin. En effet, il semble bien qu’il existe ou que l’on puisse établir un lien étroit entre ces deux liquides " nourriciers ". C’est pourquoi l’ensemble des articles se penche sur la symbolique de l’eau telle qu’elle apparaît dans de nombreuses œuvres littéraires, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente : source, puits ou fontaine, ruisseau, rivière ou fleuve, lac, étang ou marécage, mer ou océan, glace, pluie ou brouillard, et même larmes ! Car depuis l’Antiquité, l’élément liquide a toujours fasciné les écrivains, et c’est l’écho de cette fascination que l’on retrouve dans les textes littéraires étudiés ici.

Cet ouvrage au fil de l’eau suit le fil du temps car il est organisé selon un parcours chronologique qui commence à la création du monde (...),propose une approche des eaux dans la Bible, mais qui s’accélère ensuite singulièrement puisqu’il s’agit essentiellement d’explorer la littérature française : (...) symbolique de l’eau chez Chrétien de Troyes, (...) fonction de l’eau dans le roman à la Renaissance à travers la traduction d’Amadis de Gaule, et on arrive ensuite rapidement au xviiie siècle avec un article (...) sur Bernardin de Saint-Pierre. Une dizaine d’articles porte ensuite sur le xixe siècle et mettent en valeur les images aquatiques, empreintes d’une bivalence de vie et de mort selon qu’elles sont vives et limpides, ou lentes, noires et troubles, dans les romans de Nerval, Michelet, Zola, Mirbeau et Rachilde, ainsi que dans la poésie de Rimbaud et Rodenbach.

Mais ce sont les œuvres contemporaines sous toutes leurs formes qui se taillent la part du lion puisque une bonne trentaine d’articles leur sont consacrés. En ce qui concerne la poésie, la mer tient une place importante dans l’œuvre de Cendrars, de Saint-John Perse et de Supervielle, et elle s’allie à la rivière ou au fleuve chez Reverdy, Eluard et Ponge. Signalons l’originalité de l’article de Danièle Chauvin qui propose un parcours poétique sur la pluie et de celui (...) qui étudie le thème de l’eau dans le très récent haïku français.

La symbolique de l’eau et sa fonction onirique sont également bien présentes dans le roman, depuis Pierre Loti jusqu’aux auteurs qui font le lien avec le xxie siècle : Ben Jelloun, Darrieussecq, Le Clézio, Makine, Poulin et Tournier, en passant, bien entendu, par Alain-Fournier, Rolland, Giono, Camus, Butor, Duras et Robbe-Grillet. L’ensemble des articles offre d’ailleurs un hommage appuyé à L’eau et les rêves de G. Bachelard et aux Structures anthropologiques de l’imaginaire de G. Durand.

L'article qui vous est proposé aujourd'hui sous le titre "Il a plu cette nuit", voudrait à sa manière, dans une certaine modestie de l'écriture, apporter sa contribution à un vécu de l'eau tel qu'il peut être ressenti par chacun de nous dans les minces aventures quotidiennes qui nous font partager la générosité de cet élément fondamentalement "humain" . Une mince phénoménologie de l'élément liquide dont nous provenons tous, que nous célébrons chaque jour sans même y prêter attention.

 

 

Il a plu cette nuit. D'abord ça n'a été qu'une douce insistance, une manière de caresse venue du ciel, couchant les herbes, polissant la terre. Etendus dans leurs cubes de ciment, les hommes devinaient la pluie plus qu'ils ne l'entendaient. La pluie comme une discrète effraction, une trace à peine lisible, un signe du ciel pareil au clignotement de l'étoile. Sur les nattes encore prises de sommeil cela faisait de lentes ondulations, de sombres replis et l'on aurait pu songer aux convulsions de la lave avant qu'elle ne s'écoule sur la pente du jour. Tout dans l'indéterminé, tout dans la confusion. On tendait l'oreille, on cambrait les reins, on étalait sa peau afin de la mettre à disposition de ce qui allait advenir. Mais les gouttes mettaient longtemps à se rassembler, à faire leurs tresses, à glisser selon les nervures du ciel. On imaginait un ciel gris, lourd, couleur de graphite ou d'ardoise avec les griffures obliques et blanches de l'eau, sa chute vers la terre qui l'appelait, la désirait, comme les hommes désirent l'outre gonflée de liquide sur les dunes clouées de soleil. La pluiela pluie et la répétition de ces mots magiques pour inverser le cours des choses, pour dire aux sources souterraines la venue proche de la nappe miroitante au travers des concrétions du calcite; pour dire aussi aux arbres le crépitement sur les lames polies des feuilles ; pour dire aux herbes aiguës l'avancée des gouttes de rosée.  Il a plu cette nuit Cela faisait si longtemps que l'eau habitait le grand dôme de lumière et l'on pensait qu'elle avait déserté les hommes. Peut-être un châtiment ! Les hommes sont tellement insouciants, affairés au quotidien, aux déplacements rapides, aux repas derrière les serres chaudes des restaurants, calfeutrés dans les salles obscures où l'on refait le monde avec son vent, sa pluie, ses orages, ses scènes d'amour et, alors, on oublie tout ce qu'il y a autour, et alors on oublie les nuages qui font leurs boules d'écume bien au-delà du regard et, parfois, quand la terre fait ses fissures étoilées qui lézardent le monde, on repense à l'eau , l'instant d'un éclair, et l'on se hâte de remettre ses mains au profond des poches et l'on continue d'errer sur des chemins de hasard. Il a plu cette nuit . Cela faisait si longtemps, on avait oublié son bruit, ses reptations, ses cascades. On avait oublié ses grains fins comme le brouillard, ses colonnes mobiles le long des troncs d'arbres, ses étalements lacustres dans les plaines, ses cataractes au fond des ravines étroites. On devait à nouveau prêter l'oreille à cette subtile harmonie, repérer sa course parmi les feuilles des gouttières, sa chute du toit, son rebondissement sur le sol en une multitude de gouttes étoilées pareilles à une couronne. Du fond des abris où on attendait les premières lueurs de l'aube on percevait comme un chant de la terre. C'était à la terre qu'on pensait d'abord. A la terre comme recueil de cette eau si pure, si claire, tellement semblable à l'idée du rien, de l'infinitésimal, du souffle inaperçu. Il y avait tellement de temps que ce don du ciel s'était dissimulé et les lèvres des hommes étaient parcourues de crevasses, de gerçures, de sillons profonds comme le doute. C'est cela, la privation d'eau, c'est l'ouverture de l'abîme en forme de piège, c'est la peau qui se racornit comme un vieux cuir, comme un carton et les cellules ne tiennent plus et le vivant est privé d'enveloppe pour contenir ses germinations, ses efflorescences. C'est un retour sur soi des choses en leur dénuement, c'est le fruit dépouillé de sa peau, abstrait de sa chair, réduit à son noyau, écorce ridée n'ayant même plus conscience qu'elle existe. Oui, la terre depuis des mois de pénurie, était devenue ce fruit sec dont on pensait qu'il se dissoudrait bientôt dans les volutes d'air, cet oiseau blanc qui plonge dans la brume de mer et que jamais on ne revoit. Il faut, à l'homme, la menace d'un gouffre, le profil de l'inconcevable néant pour que, parfois, il prenne l'essentielle mesure des choses. Bien sûr, se promenant sur les sentiers de poussière, tout au bord des champs où béaient les crevasses, où la terre semblait rassemblée sur elle-même en quête d'une improbable goutte d'eau, les hommes pensaient à ce qu'avait de terrible cette raréfaction du liquide destiné à la fertilité, à l'ensemencement, à la croissance, à la profusion. On s'en remettait alors à la providence divine ou à la puissance de quelque dieu païen qui suppléerait aux manquements de la Nature. Tout disait cette perte de l'eau : les arbres aux feuilles éteintes; l'herbe semblable à la savane; l'étiage des rivières; les ruisseaux aux lits livrés aux cailloux et aux plantes sauvages. C'étaient ces ruisseaux qui inspiraient le plus d'inquiétude, sinon de l'angoisse, comme la perte d'une personne amie dont nous ne verrions plus la trace. Sur les fleuves, on naviguait encore; les écluses s'ouvraient et se refermaient; dans les rivières on pêchait patiemment dans des trous d'eau et les moulins tournaient leurs roues; les canaux aux rives boueuses faisaient miroiter leurs flaques éteintes au fond de leur chenal. Mais les ruisseaux !  On n'en avait plus trace. Ces si beaux ruisseaux faisant leur chant limpide sur de modestes cailloux, laissant couler leurs filets brillants au milieu des bouquets d'aulnes, serpentant selon des courbes au tracé si parfaitement bucolique. Privés de ces minuscules repères qui donnent au paysage son âme et déterminent son essence, les hommes étaient comme de jeunes chiots aveugles à la recherche de mères bien abstraites. Une manière de perdition et plus jamais l'on ne retrouverait le chemin conduisant à une terre apaisée s'abreuvant à de multiples sources. A observer cette désolation on se rabougrissait soi-même, on se perdait dans de sinueuses failles dont le sens se retirait à mesure qu'on en découvrait les perspectives sans issue. C'était cela que disait l'absence de l'eau : la fin d'un langage, la perte des mots, la confrontation à la mutité, la chute irrémédiable dans un genre d'aphasie. Un non-sens. Car la terre ne peut jouer seule le jeu de la vie. Il lui faut son réseau de ruisseaux secrets, mais qui sont ses capillaires, sa respiration, le souffle grâce auquel elle s'invente en milliers de facettes, en milliers de générosités.  Il a plu cette nuit . C'était tellement inattendu et pourtant il n'y avait pas de doute, cette petite musique ne pouvait provenir que des nuages, de leur dissémination en une multitude de gouttes. Au début, tout à fait au début, on n'y croyait pas. Cette légère percussion sur le sol durci, tendu comme la membrane du tama, le "tambour-parlant", on n'y prêtait guère attention. Puis le bruit avait cru, gonflé et l'on entendait sa dilatation depuis les antres où la respiration se faisait plus rare, plus éphémère afin de laisser à la révélation qui viendrait l'espace suffisant à sa croissance. Dans leurs casemates étroites, les mains des hommes étaient moites et leurs fronts ruisselaient de milliers de perles. Une sorte de mimétisme, de demande silencieuse. L'air se tissait de liens ténus, et ses nappes s'empilaient, strates étroites, laborieuses. C'est comme si la mousson allait venir qui, bientôt, s'abattrait en trombes, transformerait les rues en flots impétueux. Puis le vent avait forci, sorte de présage s'imprimant à même la conscience des hommes. On avait poussé, sur la fin de la nuit, de minces croisées. A peine une fente, juste une discrète paupière aux aguets. Il lui fallait archiver ce qui allait se produire et s'imprimerait à jamais dans les mémoires. C'était là, tout près de survenir, on l'avait tant souhaité cet instant de la venue de la pluie. On était dans une grande crainte. Un espoir aussi. Un peu à la façon des millénaristes qui attendent l'heure fatidique dans une tension ambiguë, peu dicible, manière de primitivisme  ne parvenant nullement à sortir de sa gangue. Un savoir qui voudrait se construire mais dont les fondements sont sapés par une ignorance, une pensée dans les limbes. C'est ainsi, l'homme confronté à la Nature pêche toujours par excès ou bien se réfugie dans la cécité. Et c'était bien de refuge dont il s'agissait. Les hommes régressaient dans une angoisse native et leurs corps s'étaient alourdis, étaient devenus massifs, semblables à la pierre, pareils aux formes à peine ébauchées de l'homo erectus. Ils étaient ramassés en une forme ovoïde, repliés autour de leur ombilic où la vie battait faiblement, simple luciole en voie d'extinction. Seul le râle de la respiration faisait son raclement de forge et la Terre était  le réceptacle de cette incurie. Qu'avaient donc fait le peuple des bipèdes pour empêcher que cette issue n'advienne ? S'étaient-ils au moins préoccupés de l'eau des fontaines, de celle des fleuves étincelants; de celle dormante et maternelle des lacs souterrains ? Avaient-ils réservé à leurs ablutions le strict nécessaire à la façon des nomades du désert ? N'avaient-ils pas, plus que de raison, commis le précieux liquide à d'autres usages que celui de la vie domestique, de l'hygiène ? N'avaient-ils pas confondu le superflu et l'essentiel ? N'avaient-ils pas été dans l'insouciance, pareils à des enfants mangeant le jour même les friandises de demain ? Toutes ces questions assaillaient leurs têtes dans une manière de confusion dont ils n'arrivaient pas à élaborer une vision claire. C'était une sorte de maelstrom, de giration sans fin d'où rien de précis ne sortait. Des remous, des bouillonnements, des cataractes se dissolvant dans l'air saturé d'humidité.  Il a plu cette nuit. Ces paroles comme une antienne; ces paroles comme seule survivance d'un langage dont ils auraient perdu la syntaxe, oublié l'alphabet. Une suite de sons "in-signifiants", résonnant dans le vide, comme la peur ricochant sur les parois des grottes anciennes. Pourtant, leurs abris, les hommes les avaient toujours choisis près des sources, des rivières, des étendues lacustres. Fallait-il que la mémoire soit courte, que l'idée de la dette soit perdue au fond de quelques puits asséché !  Il a plu cette nuit.  Ça a commencé au basculement de la nuit, sur le premier versant du jour. Comme si la faille entre l'ombre et la lumière se voulait l'illustration d'une vérité : coup de scalpel sur la sclérotique durcie des hommes. D'abord ce n'étaient que des gouttes qui rebondissaient sur le ciment des trottoirs, sur le bitume des rues avec des éclatements semblables à de minuscules baudruches. Puis les gouttes s'étaient élargies, sortes de vastes feuilles couvrant le sol de leurs mains invasives. Puis l'eau n'avait été qu'une sorte de violente dramaturgie tombant des nuages, dissolvant les premières brumes de clarté. Dans les grottes primitives, les hommes tremblaient, les hommes pleuraient, les hommes imploraient. On refermait les croisées, on calfeutrait les vitres, on obturait les portes : on voulait oublier. Mais la pluie, elle, n'oubliait pas. Du fond de sa longue mémoire, elle savait qu'elle était là pour éteindre le feu, faire plier le vent, gorger la terre de son suc nourricier. Elle en avait abstrait les hommes, leurs soucis, leurs tâches laborieuses et jusqu'à leurs destins en forme d'argile, de limon. La boue courait partout, faisait ses lacs, ses ramures, ses filets aux doigts multiples. Les maisons n'étaient plus que des sortes de fétu de paille environnés de tourbillons, de démesure. Dans les pièces étroites à l'atmosphère lourde, moite, on rétrécissait son espace vital, on se rassemblait en grappes et il n'y avait plus que des emmêlements de troncs, de membres, de têtes hirsutes. C'était le Radeau de la Méduse perdu sur les flots, avec le ciel ourlé de vert sombre, avec la mer couleur d'encre et de suie, avec l'horizon animé de lueurs assassines. On gisait parmi les vies éparpillées, on râlait, on attendait le secours de quelque Mont Ararat dont aurait pu espérer l'élévation salvatrice. Partout, sur la surface de la Terre, dans les rues, au bas des maisons ce n'étaient que confluences de choses diverses dont on ne reconnaissait même pas les formes; ce n'étaient que cris indistincts ; hululements sinistres. Vraiment il n'y avait plus d'espoir, plus d'horizon, plus de projet. La Grande Bonde du Néant s'était ouverte par laquelle surgissait le Rien, vers laquelle se précipitait le Déluge. Il n'y avait plus d'anatomies visibles; plus de pensées; plus de souffle, plus de vie. Le grand magma originel avait tout repris en son sein pour dire aux hommes la vanité de leur existence, la vacuité de leurs buts, la légèreté de leur inconscience. Bien au-dessus des flots où ne palpitaient plus que des pelures existentielles, le Démiurge jouait aux dés avec insouciance. Il ne savait pas vraiment s'il avait le désir de créer la Grande Roue de la Vie. Il s'y était déjà essayé à maintes reprises et, à chaque fois, ç'avait été de Charybde en Scylla, les hommes avaient fomenté les conditions de leur disparition, avaient provoqué le Déluge, par négligence ou simplement par jeu. Le Démiurge s'assit confortablement, le dos appuyé à des nuages ronds comme des certitudes. Il alluma un Havane en hommage au Grand Serge. Il prit son calame et écrivit dans le ciel, en guise d'épitaphe en direction des hommes qui dormaient pour l'éternité : "Le monde est un enfant qui joue". Ce fragment d'Héraclite lui semblait convenir au si beau et si désolant spectacle qu'il lui avait été donné de voir. Il rangea son calame sur un cirrus, éteignit son cigare sur un autre, s'allongea sur un troisième et s'endormit du sommeil des bienheureux. Tout en bas, il n'y avait plus que du Rien partout. Ni vent, ni eau, ni terre, ni hommes et l'on se demandait même si tout cela avait pu exister

 Il a plu cette nuit.  C'est ce que je me disais ce matin en ouvrant mes volets. Je me suis placé derrière le carreau pour voir tomber la pluie. Ça faisait une éternité que ça n'était pas arrivé. Depuis le Déluge peut-être. Les gouttes glissaient sur les vitres en dessinant des cheveux, des fils, des étoiles. C'était si beau, je serais resté toute ma vie à simplement écouter les gouttes faire leur bruit de grelots sur les feuilles mortes, à les regarder glisser sur le toboggan des herbes, à les observer se mélanger à la poussière, à couler en minces ruisselets couleur de brique. Je serais resté mais il me fallait prendre la mesure de l'eau, suivre son cheminement et surtout voir ses points d'ancrage, ses trajets, ses résurgences. 

 Je suis allé au Lac,  vous savez celui qui s'étale sous le ciel immense, tout près d'une forêt de pins, avec, tout autour, d'anciennes carrières d'argile, un peu comme à Roussillon en Provence. Les chevreuils viennent y boire à la tombée du jour et, à la période du rut, on peut entendre le brame du cerf à des lieues et c'est comme si la Nature disait sa puissance par la voix des animaux. La surface était claire, pareille à une grande voile blanche et les rives s'abreuvaient à une eau neuve, généreuse. Dans l'anse, tout au fond, là où se jette le ruisseau qui l'alimente, le héron gris avait repris sa pêche; les martins habillés de corail et turquoise sillonnaient l'air de leur vol effronté; les cormorans, étendus dans leurs vêtures noires, faisaient des allées et venues incessantes. Et les traces, les si belles traces du passage de la vie, pattes d'oiseaux, sabots, empreintes diverses étaient encore présentes, luisantes, gorgées d'eau, à la manière d'une sève qui aurait jailli du sol pour témoigner, pour venir en aide à l'humus, à la terre, à tout ce qui faisait son menu tumulte à l'abri du regard des hommes et, pourtant, était si important. Veines d'argile brunes; rouges pastel; sanguines; vert-de-gris; parmes; jaunes; blanches, ravivées, magnifiées par le long travail du ruissellement.  Illustrations de la beauté multiple, de son foisonnement, de son expansion pareille à l'éclatement des bourgeons. Et la boue craquelée, encore visible sous la pellicule claire, vivante métaphore de la douleur que serait venu apaiser un subtil onguent. Et les longues racines des aulnes, encombrées de radicelles, de brindilles, semblables à de modestes palétuviers cherchant, par leur élévation, à savoir quelle sorte de vérité pouvait bien leur adresser, le chant de la terre, le glissement de l'eau, la fuite du vent. Et cette empreinte de pied dans la boue, sorte d'écho à la trace primitive des premières errances de l'homme à Pech-Merle; à Niaux, comme un dessin ouvert à la grande aventure anthropologique.  

 Je suis allé à la Rivière,  vous savez celle qui fait son chemin de flaques et de bulles; de stagnations verdâtres et de chutes soudaines en un si humble parcours qu'on l'oublierait, qu'on la longerait sans même s'en apercevoir. Les herbes envahissent ses berges; les noisetiers font, au-dessus d'elle, leurs voûtes à claire-voie; les carpes dorment au creux de ses vasières; les ragondins fendent sa surface de leurs pattes palmées; les poules d'eau s'y dissimulent dans leurs robes noires. Toute une symphonie qui ne dit pas son nom. Toute une palette qui ne révèle sa gamme qu'aux curieux et aux poètes. Son cours est capricieux, tantôt réduit à quelques rares filets éparpillés parmi les lentilles et les plantes aquatiques; tantôt sorte de torrent impétueux alimenté par nombre de petits affluents qui descendent des collines abruptes. Aujourd'hui, elle a repris son cours, ses flots ont gonflé mais avec la réserve qui sied à un écoulement  bien discipliné; elle progresse lentement vers l'aval, pareille à une rêverie, à une méditation. Au passage de l'écluse elle bondit avec vivacité dans une gerbe d'écume qui s'auréole de vert sous le couvert des arbres. Elle contourne l'île de ses deux bras remplis à ras bord, dans un ondoiement incitant au repos, au calme. "Elle a retrouvé son lit" comme on le dit communément et, d'ailleurs semble s'y complaire. Elle s'étale en de lents tourbillons tout le long du chenal qui conduit au Moulin. Puis elle ressort sous des bouquets de saules et de mûriers-platanes avant de se jeter dans le Fleuve qui l'attend depuis des temps immémoriaux parmi ses eaux boueuses teintées d'argile et de fer. C'est de sérénité dont il s'est agi le long de cette promenade. Sans doute faudrait-il évoquer ce bon Jean-Jacques, herborisant, se reposant au frais des ombrages, y méditant quelque sentence savante sur l'éducation; la vie en société; le devenir des peuples. Car, si cette Rivière ne pousse ses ondes qu'avec la discrétion qui convient aux humbles, elle ne saurait mieux nous servir qu'à nous disposer à la philosophie. Avec parcimonie, sans doute, mais avec la nécessaire lucidité que ne manquent jamais d'imprimer en nous les manifestations de la Nature. Et plus elles sont inapparentes, plus elles nous poussent à nous questionner. Qu'en serait-il de "l'étonnement", dont on sait qu'il fonde la philosophie, s'il ne se manifestait à nous que sous la figure de la démesure ? A côtoyer quotidiennement les Montagnes nous finissons par ne plus les apercevoir. C'est bien dans le menu,  l'indicible, l'invisible que les choses nous apparaissent avec le plus d'acuité. Le moucheron signifie tout autant que l'éléphant. Peut-être même nous interroge-t-il plus ? Le menu langage de la Rivière nous parle avec la même amplitude que les majestueux discours du Rhône. Le langage demeure langage quel que soit son degré de manifestation. Mais il est temps de revenir à plus d'existence réelle; il est temps de s'immerger encore dans ce qui peut l'être avant que ne s'épuise l'eau féconde des résurgences. Car, à force de toujours disparaître, elle pourrait bien se lasser et se dispenser de voir le jour, lui préférant le ventre obscur de la terre. Bien des eaux sont fossiles, dont nous ne soupçonnons même pas l'existence.

Enfin, je suis allé près du Ruisseau Certes, la Rivière que je viens de quitter à l'instant paraîtrait un fleuve à côté. N'allez donc pas vous ingénier à en rechercher le cours sur quelque carte de géographie. Je ne sais même pas si cet habitant des sous-bois et des maigres végétations, porte vraiment un nom. Sans doute les autochtones l'ont-ils baptisé, comme ils l'ont fait de chacun de leurs enfants; comme ils l'ont fait également de chacun de leur champ et peut-être aussi des moindres cailloux qui parsèment le Causse alentour. Ici, la vie est rude, rêche comme le lichen, épineuse à la façon du genévrier, rugueuse à la manière de l'écorce du chêne. Le Causse est un espace laborieux usé par les rafales de vent et les pierres gélives du calcaire y éclatent en mille fragments sous les morsures de l'hiver. Ici la vie est minérale, monolithique, pareille à l'élévation hésitante du cairn face au noroît. Ici la vie sécrète ses parcimonieuses richesses, gemme à gemme, comme on égrène un chapelet. Sauf le vent, sauf le froid, tout y est rare. Parfois le plateau de pierres se creuse pour accueillir une minuscule doline où l'eau se recueille en un ovale blanchâtre fréquenté par les moutons à la laine hirsute. La pluie y est rare, souvent asséchée par les remous de l'air. C'est le pays des corbeaux, des corneilles qui crient dans le ciel leur coassement semblables à un appel du vide. Aussi l'eau est-il un bien précieux qu'on rassemble à l'abri des murs de pierres sèches, dans le rond imparfait de quelque mare. Quant à l'idée de forer un puits, personne n'y songerait. Les nappes sont si profondes, tellement inaccessibles. Pourtant l'on sait les lacs souterrains, les barrages de moraines, les retenues de calcite et l'onde si claire, si disponible : il suffit de tendre la main. Seulement ce domaine est celui des poissons aux yeux soudés et des larves antédiluviennes. Aussi a-t-on fait son deuil du précieux liquide. Il brille de son éclat d'ambroisie au fin fond de sombres cavernes : réservé aux dieux de la terre seulement. Le Ruisseau, on ne le vénère pas à proprement parler, on ne l'élève pas au rang d'une divinité. On le côtoie avec respect. On longe son cours lorsque, parmi les feuilles, sinuent les courants livrés au clair-obscur des arbres. On le longe quand il n'est plus qu'une mince ligne en voie de disparition, se réfugiant dans les failles des pierres. On est auprès de lui les jours sombres où il n'apparaît aux yeux des hommes qu'à la façon des oueds parsemés de poussière. On espère, alors le voir reparaître, le voir rythmer les saisons; on espère pouvoir manger, en sa compagnie, les noix que son maigre cours ont portées à la croissance.  Il a plu cette nuit. Le Ruisseau je l'ai retrouvé bondissant parmi les pierres, cascadant vers la vallée dans une myriade de bulles qui disaient comme l'amorce d'un nouveau cycle. Une métamorphose. Sublime processus de la métamorphose qui, de l'œuf à la chenille  en passant par la chrysalide, donne naissance au merveilleux papillon : une ode à la vie. Seulement, comme l'eau du Ruisseau, l'existence du papillon est éphémère.  Il a plu cette nuit.  Ce n'est pas un rêve, n'est-ce pas ?, ce n'est pas un rêve ?

 

 

 

 

Messages

  • Etrange ,tout de même de ne pas voir apparaître le nom Henri BOSCO lorsqu ’en littérature on évoque ce thème de l ’Eau( L ’ Enfant et la Rivière)livre plein de poésie et de sensibilité que l ’on devrait faire connaître aux élèves de 6ème où 5ème

    • Sans doute eût-il fallu citer Henri Bosco et, pour demeurer dans la veine poétique, Michaux ; Queneau ; Laforgue ; Novalis ; Mallarmé ; Valéry ; Rimbaud ; Poe ; Cocteau ; Lamartine, Hugo et, plus près de nous, les magnifiques pages de Julien Gracq dans "Les eaux étroites" ; les si beaux textes de Le Clézio sur la mer dans "L’inconnu sur la terre" ; les analyses phénoménologiques pleines de pertinence de Bachelard dans "L’Eau et les Rêves" et aussi les étranges évocations du "Voyage à l’Île Verte en la Mer Blanche" telles que rapportées par Henri Corbin dans "En Islam iranien", textes ésotériques d’une rare beauté. Le thème de l’eau est si universel qu’on pourrait lui consacrer une bibliothèque entière. Mais la finalité ne consiste nullement à dresser une liste exhaustive qui ne pourrait circonscrire une totalité bien peu atteignable. Cet article avait simplement pour but de réaliser une approche poétique d’un élément dont, à l’évidence, nous sommes tissés jusqu’en la moindre de nos cellules. Parfois convient-il seulement de se pencher sur sa propre existence, sur le paysage environnant, sur la goutte d’eau tout en haut du brin d’herbe, pour y trouver matière à disserter, philosopher ou bien poétiser. C’est ce que font, sans en avoir l’air, nombre de nos éminents auteurs pour notre plus grand plaisir. Nous ne saurions le leur reprocher ! JPV.

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