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Hôtel de l’insomnie, Dominique de Villepin

Editions Plon, 2008

lundi 1er mai 2017 par

Dans ce livre, qui est un journal contre la peur, l’Hôtel Matignon devient pour le Premier ministre qui y exerce le pouvoir l’Hôtel de l’insomnie où il devient un veilleur qui retrouve dans une bibliothèque extrêmement riche, où les œuvres sont ouvertes et lues en suivant un fil d’une intelligence fulgurante, des auteurs qui sont des compagnons du passage vers la liberté. J’ai été émerveillée par la pertinence de l’enchaînement des lectures, un auteur n’apparaissant jamais par hasard après un autre, de sorte qu’en suivant le fil, l’ensemble apparaît comme une histoire intérieure, une Révolution arrivant à son terme, racontée par Dominique de Villepin en trouvant ses mots dans les ouvrages lus.

L’Hôtel Matignon devient la bibliothèque, incroyable surprise que nous fait un homme de pouvoir hors normes et encore finalement si méconnu !

Son voyage au bout de la nuit si différent de celui de Céline, alors même que l’écriture de ce livre au cœur de l’insomnie nous fait entendre à travers la peur qui tient éveillé ce veilleur la violence extrême, guerrière, dans le lieu du pouvoir, voit s’ouvrir des passerelles entre les œuvres, mêlant par la rencontre écriture et lecture, invitant aussi le lecteur à entrouvrir d’autres passerelles dans la bibliothèque dans une rencontre avec Dominique de Villepin lui-même auteur.

Dans cet Hôtel de l’insomnie, les livres de la bibliothèque ne sont plus poussés dans l’oubli, une publication en chassant l’ancienne, désespérant des auteurs qui par ailleurs ne voudraient pas que des lecteurs intelligents renversent la hiérarchie en écrivant en lisant. Ces livres redeviennent vivants, dans une lecture infiniment renouvelée qui en poursuit l’écriture, comme dans une écriture à mains infinies pour un seul livre en train de s’écrire dans lequel chacun peut ajouter un chapitre, tissant un très vivant lien fraternel au sein de l’humanité. Sans doute fidèle à la chaleur humaine de ces rencontres avec les autres de l’enfance expatriée, du Maroc au Venezuela et ailleurs, où était suscitée, de la catastrophe des déracinements à l’émerveillement des découvertes de nouveaux pays et leurs habitants, une curiosité des autres comme de nouvelles œuvres vivantes à écouter et à lire, nous le voyons dans l’Hôtel du pouvoir lui-même en train de se désamarrer d’une bataille de Cour en faveur d’un intérêt personnel pour le pouvoir. Il fait tout le contraire de s’y accrocher et de s’y installer ! Mais il dessine une fraternité cultivée et libre à venir, et confirme en se tournant vers ces autres que sont ces écrivains, poètes, artistes de la bibliothèque son désir de retrouver ces autres de la vie en train de se vivre, dont chacun est également par sa vie singulière une sorte d’ouvrage d’une bibliothèque humaine infinie où les œuvres se font écho par des passerelles. Ce livre, comme ceux que j’ai déjà lus et ceux que je lirai, nous montre cet auteur brillant qu’est Dominique de Villepin, dont l’œuvre magnifique est à lire d’urgence justement en ces temps où la re-fondation de la politique devient une évidence, ce qui ne peut se faire qu’à travers un accès à la culture de chaque habitant de France et de la planète, comme ce livre le démontre avec tant de poésie.

Ce texte, par lequel j’invite au voyage au bout de la nuit dans le livre de Dominique de Villepin et à être ainsi un lecteur veilleur dans son propre journal contre la peur tellement dans les élections actuelles cette peur est remise au cœur de l’humanité comme pour retenir les gens dans l’affectif en exploitant les maux de notre société et donc être des proies faciles pour l’homme ou la femme providentiels, est très long, parce qu’il suscite la réflexion et incite à entrer soi-même dans l’échange et le dialogue. Si vous êtes passionnés de livres, allez jusqu’au bout, à travers les livres lus par Dominique de Villepin vous retrouverez j’en suis sûre vos propres et différents compagnons de passage, et vous vous surprendrez à ajouter de l’écriture en lisant !

En tout cas, ce voyage au bout de la nuit de Dominique de Villepin l’a amené à devenir un homme libre, à le confirmer, celui qui après l’Hôtel Matignon n’a plus postulé pour les lieux de pouvoir, ou en tout cas s’il l’a tenté une fois en 2012 ne s’est sans doute pas battu assez pour avoir les fameuses signatures pour pouvoir se présenter… Dans le sillage de ce livre, « Hôtel de l’insomnie », qui par le fil d’une lecture écriture c’est-à-dire le tissage d’une rencontre entre lecteur et auteur conduit à la sortie du labyrinthe du pouvoir et non plus une prison château, nous n’entendons plus la phrase célinienne terrible du « Voyage au bout de la nuit », « Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit l’indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue. » Il y a au contraire chez Dominique de Villepin, plus que jamais, une passion de la politique qui passe par la capacité politique de chacun de nous, et où la bibliothèque a un rôle politique essentiel ! Comme s’il fallait entendre que chaque humain est une œuvre de la bibliothèque en train de s’écrire au rythme de la vie ensemble où la curiosité de l’autre est vive, et que la vie qui vaut la peine d’être vécue, donc à perpétuer, est faite d’un tissu de rencontres entre humains dans un débat politique interminable où ce qui sépare est aussi ce qui unit.

J’ai été émerveillée par ce livre. Par l’œuvre, de livre en livre.

Livre après livre de Dominique de Villepin, je saisis mieux ce désir d’une re-fondation de la politique qui l’habite, et qui, peut-être, le pousse paradoxalement à rester comme en dehors, en homme libre, pour mieux être l’un de nous. Ici, il évoque une épreuve qui s’avère être une chance de se désamarrer, de libération, une possibilité d’aller vers des horizons neufs en partant avec des guetteurs de la terre retrouvés la nuit dans la bibliothèque, qui savaient résister avec des mots, de l’art, se frayer un chemin « à travers les ruines d’un monde dévasté ». Nous pensons aussi à ce « bon usage des catastrophes » dont parle ce médium qu’est Régis Debray.

Solitude très grande, peut-être à l’intérieur de lui-même en train de désespérer, sans remède, du pouvoir tel qu’il s’exerce et que le dispositif le force à l’exercer. Au cœur de sa veille, il retrouve cet autre qu’il était, dans l’enfance, une sorte de combattant proche de ces riverains habitant la bibliothèque, qui rêvait d’une autre sorte de pouvoir, « Pour défier la guerre silencieuse des hommes entre eux, la violence, la misère, l’injustice, je voulais partir à l’assaut des continents aux appétits d’empires insatiables. Pour moi, la parole d’exil fut d’abord l’apprentissage d’une terre intérieure, gagnée sur la solitude. » Nous avons en lisant l’impression dès les premières pages que Dominique de Villepin, plus que jamais effrayé par la violence des hommes entre eux qui règne jusque là où elle ne le devrait plus, dans cette haute sphère du pouvoir alors que le pouvoir dans une démocratie devrait assurer la paix d’un vivre-ensemble, devant l’insoutenable vérité de s’avérer ne pas avoir tenu sa promesse d’enfant, s’en exile pour se retrouver lui-même tel qu’autrefois, une sorte de fidèle d’amour à la manière de Dante prêt à refonder la politique autrement pour une « Vita Nova ». Il nous invite à devenir des « Fidèles d’amour ».

Ce livre est non seulement un journal contre la peur, mais celui d’une révolution intérieure, d’un détachement pour aller vers une passion infiniment plus généreuse, loin d’un exercice du pouvoir aussi primitif que celui d’un taureau fonçant tête baissée… dans l’arène, emportant sur son dos Europe. Quitte à être comme Dante un voyageur d’outre-tombe se détachant des différentes formes de tentations, ou bien comme le Christ voulant se sacrifier pour sauver l’humanité, ou bien Ulysse en partance pour son voyage afin de revenir en Ithaque dans la maison des prétendants avec un tout autre regard qui le fera non pas s’y réinstaller mais s’éloigner par-delà Pénélope, ou le chevalier errant. Au cœur de la nuit, dans son Hôtel de l’insomnie, il ne peut croire que le pouvoir, qu’il exerce lui-même, est efficace et digne d’une démocratie, alors que « Sur l’autel de la République, la liberté est bien, depuis les origines, la grande sacrifiée… Delacroix donne à voir la puissance formidable de ces hommes qui se dressent au nom des valeurs de la République. Sur une barricade de juillet 1830, s’élance ‘La Liberté guidant le peuple’, le drapeau tricolore d’une main, un fusil de l’autre. » On dirait qu’au cœur du pouvoir, c’est lui-même qui retrouve sa liberté, fidèle à l’esprit de 1789, qui est avant tout l’inauguration d’une prise de liberté intérieure, qui ne peut se faire qu’au plus profond du vertige de la tentation d’un pouvoir qui s’avère une sorte de dépendance, une profonde domestication des corps par l’avidité des intérêts personnels. La liberté alors s’accompagne d’un sevrage, d’une perte, d’une coupure de cordon ombilical, de la sensation de l’urgence de sortir enfin d’une sorte de matrice de tous les dangers qui peut tuer, de l’effroi de se trouver emporté dans le tourbillon d’un maelström fou qui va déchiqueter au fond de son entonnoir à moins de s’accrocher à un tonneau qui dans ce livre est la lecture des œuvres des guetteurs.

Nous écoutons - et laissons donc faire librement les pensées de notre lecture - dans ce livre un sevrage en cours, et nous comprenons que la liberté, la vraie, est conditionnée à ce sevrage. Ici celui d’avec une conception qui nous semble virile du pouvoir, un peu comme voient des enfants vulnérables cette force incarnée par un père fort tel un roi concentrant sur lui tous les fantasmes d’être assumés de ses sujets, un homme, qui semble garant d’un dedans, d’un Hôtel tout en dorures. Qui y nomme une sorte de fils qui s’y installe, qui lui doit cette installation par-delà le fait qu’en même temps il n’est pas et n’a jamais été un courtisan avide d’installation. Le fils comme nous voyons, dans notre lecture, le Premier ministre avec le père Président, dans cette tentation inimaginable ouverte par la nomination donc l’installation, s’identifie à l’homme vu comme fort (mais ne l’est peut-être pas) par intérêt incompréhensible puisqu’il ne se reconnaît pas de la race des ambitieux et intéressés. Le fils a l’illusion de partager avec le père, dans cet Hôtel doré qu’il lui doit, cette force virile presque dans une camaraderie. Mais il nous vient cette pensée de lecture : dans cette partition entre Premier ministre nommé et Président n’y aurait-il pas quelque chose de cette inquiétante partition masculin féminin qui s’infiltre, force faiblesse ? Ce jeu entre un sexe fort paternel et un sexe faible du fils doutant de son réel pouvoir par-delà la tentation de jouir du poste de prestige ? Où aussi le sexe fort forge l’écrin dans lequel le sexe faible féminin et les enfants jouissent de la vie, et qu’il s’agit alors d’être les courtisans du personnage fort pour en récolter des intérêts personnels et des placements. Et voici qu’au cœur de la nuit, dans cet Hôtel magnifié qui s’avère Hôtel de l’insomnie, il s’agit de se sevrer d’un pouvoir en vérité, à voir tous ces gens installés et assis ne pensant qu’à leurs postes à se garantir, directement greffé sur une croyance infantile en le pouvoir viril du père sécurisant, et donc une dépendance à une forme de jouissance étonnamment passive en croyant être à la barre de l’exercice du pouvoir.

C’est là que le tableau de Delacroix évoqué par Dominique de Villepin prend tout son sens : c’est une femme du peuple qui s’élève pour défendre la liberté, qui en le faisant casse cette partition du pouvoir côté masculin et de la faiblesse côté féminin qui en vérité piège le masculin dans une sorte de jouissance paradoxalement passive, puisque le fils avant de lui-même reprendre le flambeau par identification commence par jouir comme sa mère de ce dedans doré que l’homme fort assure à tout le monde ! Le vrai pouvoir est celui de s’abstraire de cette tentation de jouir d’un dedans prestigieux, de s’y faire piéger corps et âme, tel un fils que le père fait jouir, un fils pour lequel l’identification au père l’homme fort et viril masque une autre identification, tellement plus dangereuse, celle avec la mère ! Car lui et elle se fusionnent dans la même jouissance que leur assure l’homme fort, et Kafka, que lit Dominique de Villepin dans son Hôtel de l’insomnie est celui qui s’est le mieux approché de cette vérité, dans sa ‘Lettre au père’ !

Il ne faut en effet jamais oublier que Dominique de Villepin doit à Jacques Chirac absolument toutes ses années en politique, mais aussi que, s’il se laisse faire, au comble du malentendu, c’est parce qu’il s’est fait enfant une promesse qui s’ancre dans une tout autre idée du pouvoir ! Je pense qu’il ne faut pas oublier non plus que ce livre s’écrit dans la perspective d’un départ définitif de cette sorte de père en politique qu’est Jacques Chirac pour Dominique de Villepin, lequel ne s’est évidemment pas engagé dans cette passion politique seulement à cause de sa rencontre avec Chirac, mais n’a, pour des raisons sans doute très personnelles, pu résister à cette étrange et forte tentation de rester sous son égide virile. N’y aurait-il pas du taureau chez Jacques Chirac, ce côté à la hussarde ? Dans son livre, Dominique de Villepin évoque la sortie au pôle Sud de l’Enfer de Dante. Il passe sous silence la manière dont le poète et son guide Virgile réussissent à sortir et à retrouver cette lumière si belle, orientale ! C’est en s’agrippant aux poils du sexe de Lucifer, qui a été précipité du haut du paradis et a creusé dans sa chute l’entonnoir de l’Enfer ! Le poète Dante, comme par hasard, sort de l’Enfer des tentations en se sevrant de la croyance en la virilité comme organe du pouvoir ! Peut-être comme Kafka a-t-il réalisé ce que cela cache de jouissance en fait si passive, si homosexuelle comme diraient les psys, si identifiée à celle supposée de la femme alias la mère !

La liberté jaillit d’un sevrage, et se dit avec les mots, ceux de la résistance, ceux qui d’abord, comme le disent dans leurs œuvres les guetteurs que retrouvent en son Hôtel de l’insomnie Dominique de Villepin, vont droit vers la destruction par la guerre, vers la perte, vers la cécité. C’est Borges qui devient presque aveugle et se voit en quelque sorte interdit de jouir de ce monde, c’est Kafka qui ne peut entrer au château et résiste à l’amour, c’est Apollinaire qui va mourir à la guerre, c’est Ulysse qui part en voyage en passant de Charybde en Scylla, s’éprouvant lui-même, mais lorsqu’il rentre à la maison finalement n’y reste pas, c’est Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, Neruda dont le village s’est englouti dans un tremblement de terre. Il s’agit vraiment de voir en face, dans une nuit d’extrême vigilance, l’irréparable, peut-être comme cette matrice construite par une sorte illusoire de pouvoir qui se détruit, attestant d’une naissance, d’une mise dehors. « … peut-être l’insomnie est-elle cette folle présomption de l’homme qui refuse de mourir en vain jusqu’à découvrir à force de veilles que la mort même s’offre à lui comme la vérité qu’il faut regarder en face. » C’est sublime ! Quelle extraordinaire intelligence à l’œuvre dans ce travail sur soi que cet exceptionnel Premier ministre est en train d’effectuer pour retrouver le véritable pouvoir, celui qui est lié à la liberté, donc au sevrage d’avec la dépendance ! « Une nuit de vigilance, comme il y en a tant. Une nuit passée à guetter les moindres bruits dans un silence pesant. »

Ce livre, « Hôtel de l’insomnie », est donc particulièrement intéressant car son auteur l’a écrit alors qu’il était Premier ministre, donc au cœur du pouvoir, et que l’insomnie est alors la manière la plus vraie et la plus saisissante d’en témoigner. Dans cet Hôtel prestigieux et plein de dorures, il ne peut plus dormir, et plus exactement encore, il lui faut veiller, peut-être dans la vive et très inquiète conscience que le pouvoir tel qu’il l’entend et tel qu’il le désire depuis cette promesse d’enfant à ceux sur terre qui n’ont aucune chance y court le plus grand des dangers, et que lui-même pourrait s’y perdre. L’insomnie nous semble d’emblée une cruelle épreuve de vérité. Il écrit : « Mon souci est là : vivre sous le signe d’un salut fraternel, attiré par une étoile et suspendu à l’espérance d’une parole solitaire. » Cette parole solitaire, elle ne semble dans cet Hôtel de l’insomnie ne pouvoir venir que de ces œuvres des passeurs de la terre. Et, puisque l’ « Hôtel de l’insomnie » est un livre qu’il a écrit, peut-être aussi la bouteille à la mer espère-t-elle le signe d’un salut fraternel de lecteurs tout en désespérant un peu que cela arrive…

Dès les premières lignes, on le sent face aux Minotaures, c’est-à-dire à cet esprit de Cour ne fonctionnant que pour leurs intérêts et donc soumis à ceux qui peuvent les entretenir, prêts à dévorer la chair humaine dans une passion domestique affreuse. Voyant vautours et gibets au bord de son chemin, il doit trouver en lui la force d’avancer, comment ne pas perdre le cap, tellement « Etre en politique n’est pas sans périls ». La peur, la plus grande inquiétude l’empêchent de dormir, dans l’Hôtel de l’insomnie, il guette peut-être en ce cœur du pouvoir un peu de fraternité mais ne trouve que la plus grande voire effrayante solitude, lui qui est si attaché aux camarades, à ces autres dont nous sentons qu’ils ont été importants pendant l’enfance expatriée. Alors, dans cette si grande solitude au bord du gouffre d’une sorte de guerre civile des ambitions politiques féroces pour le pouvoir où tous les coups semblent permis on l’imagine, à défaut d’une fraternité actuelle il retrouve des compagnons invisibles, des guetteurs de la terre, des poètes, des écrivains, des artistes, un peu peut-être comme Dante dans son voyage outre-tombe est accompagné de Virgile et rencontre tant de personnages illustres et douloureux. Ce livre est son journal contre la peur, où les tourments que l’on devine si infernaux se disent par un dialogue raffiné, si cultivé, avec ces écrivains, ces poètes et ces artistes, presque tous du passé, presque tous des hommes aussi. Jamais mieux qu’en lisant ce livre de Dominique de Villepin nous ne comprenons ces vers de Dante Alighieri au début de la Divine Comédie : « Nel mezzo del cammin di nostra vita / mi ritrovai per una selva oscura / ché la diritta via era smarrita. » (Traduction de Jacqueline Risset : « Au milieu du chemin de notre vie / je me retrouvai par une forêt obscure / car la voie droite était perdue. » Voilà, j’imagine en lisant cette peur qui s’ouvre comme une faille béante car la voie qui semblait droite pour celui qui croyait que le pouvoir allait lui donner la possibilité de réaliser une promesse d’autrefois en faveur d’une fin de l’humiliation, des inégalités, pour la liberté, l’égalité, la fraternité. Il y a une sorte de pureté, de romantisme, en Dominique de Villepin, d’où le choc brutal que l’on imagine lorsque la réalité du pouvoir actuel l’emprisonne de toutes parts dans cet Hôtel de l’insomnie. C’est sa propre ambition qui prend en pleine figure un coup insupportable, comme une sorte de castration qui se met à saigner, et l’on imagine les fameux crocs de boucher… Et c’est là que ces autres vers de Dante, à l’entrée de l’Enfer, prennent tout leur sens : « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate. » (« Vous qui entrez laissez toute espérance »). Dante aussi avait peur, tandis que Virgile lui expliquait : « Noi siam venuti al loco ov’io t’ho detto / che tu vedrai le genti dolorose / c’hanno perduto il ben dell’intelletto. » (« Nous sommes venus au lieu que je t’ai dit, / où tu verras les foules douloureuses / qui ont perdu le bien de l’intellect. » La foule prise au piège de l’affectif…

En quelque sorte, prisonnier dans un labyrinthe où il avait cru avoir le pouvoir de réaliser sa promesse faite autrefois à ces autres douloureux, son impuissance en voit la conséquence dans ces foules qui n’ont pas accès à l’intellect, à la parole, qui ne peuvent pas s’insérer dans la chaîne de la fraternité humaine par leur complexité et leur différence se disant poétiquement, comme une histoire, comme un roman, comme une peinture, comme une sculpture, comme une musique. Lorsqu’un humain est privé d’intellect, il ne peut voir l’autre comme par exemple il lirait une histoire inédite et complexe, mais aussi il n’a aucune chance de pouvoir s’inventer, dire, écrire, sa propre histoire face à l’autre. C’est peut-être pour cela que, dans son Hôtel de l’insomnie, Dominique de Villepin retrouve dans sa bibliothèque ses compagnons guetteurs de la terre et résistants qui n’avaient pas perdu leur intellect, comme lui-même nous prouve toujours si brillamment qu’il ne l’a pas perdu, que le pouvoir ne l’en a pas castré ! Il n’a pas perdu son âme, c’est ça la bonne nouvelle qui perdure par-delà une campagne électorale désespérante !

Ce vers de Dante cité par Dominique de Villepin nous fait entendre à quel point la rencontre par leurs œuvres avec ces artistes, poètes et écrivains du passé ouvre au cœur de l’insomnie une issue inespérée mais par laquelle aucun vivant n’est encore passé, et voici le poète évadé de l’Hôtel de l’insomnie qui retrouve la lumière et les couleurs au pôle Sud en sortant de l’Enfer : « Dolce color d’oriental zaffiro, / che s’accoglieva nel sereno aspetto / nel mezzo puro insino al primo giro / alli occhi miei ricomincio diletto, / tosto ch’io usci’ fuor dell’aura morta / che m’avea contristati li occhi e’l petto. » (« Douce couleur de saphir oriental / qui s’accueillait dans le serein aspect / de l’air, pur jusqu’au premier tour, / recommença délice à mes regards / dès que je sortis de l’air mort / qui m’avait assombri le visage et le cœur. ») Dominique de Villepin écrit : « Le sommeil m’a quitté. L’esprit à vif, j’ai traversé bien des crises, guerres et cruautés. Le soir venu, comment trouver la paix quand les yeux brûlent tellement qu’ils restent ouverts à l’intérieur ? Revient le ‘visage crucifié’ d’un Dieu qui voulut être tout le monde. Revient ce matin merveilleux au pôle Sud, quand le voyageur d’outre-tombe, sorti de la saleté, de la tristesse et de l’horreur de l’Enfer, découvre une lumière de ‘saphir oriental’. »

Quelle peur ce journal dit-il ? Parfois, les journées sont très longues, mais rien de plus n’est dit, on ne sait ce qui l’inquiète aussi fort jour après jour, entre les dangers réels inhérents à l’exercice du pouvoir dans ce labyrinthe si menaçant où des « Jeux anonymes, mouvements de houle nourrissent la rumeur, contes cruels jetés en pâture, par des chroniqueurs sourds aux sentiments humains », et d’autres plus inconscients. L’inquiétude semble se focaliser sur une toute autre perte, voire une blessure narcissique incommensurable, au point qu’il apparaît vain de gamberger sur des épreuves et de vulgaires coups bas bien réels. En tout cas, on dirait qu’aller au cœur de la nuit d’insomnie retrouver ces compagnons poètes, écrivains et artistes presque tous du passé permet d’accomplir un double apaisement alors même que dans la réalité, le Premier ministre ne sait pas ce qui va lui arriver, est-ce que ce sera une mise à mort, un sacrifice humain, une chute brutale, cela menace mais le coup paradoxalement tarde, peut-être est-ce pour cela qu’il guette tant la nuit, à s’en brûler les yeux, juste pour savoir si c’est imminent, tandis qu’un autre danger, infiniment plus désastreux, s’élève, comme le manquement à la promesse faite autrefois, qui atteint l’intégrité même d’une image de soi. D’une part, ces compagnons d’écriture, de poésie, de peinture, qui par leurs œuvres ont déjà été des guetteurs, et par leur vie ont traversé les épreuves voire les guerres ou les camps de concentration, sont des sortes de frères familiers, ils forment une chaîne de protection littéraire, une empathie symbolique que les neurones miroirs du lecteur saisissent, leurs œuvres au cœur de l’enfer dantesque tissent un lieu familier, d’échanges, de conversation. Ils permettent un retour au passé, ce temps d’enfance protégé, avec ses beautés premières, sa lumière, peut-être aussi la fraternité des enfants entre eux et ambiante dans ces pays du soleil. Donc, de ce point de vue-là, la chaîne des compagnons illustres retrouvés à travers leurs œuvres permet une sorte d’évitement, d’oubli du danger menaçant. Au pas suspendu de sa sentence, en les lisant Dominique de Villepin peut se retirer dans le passé, allant de la solitude la plus grande à cette camaraderie littéraire illustre qui manque tant dans le présent, comme s’il les connaissait depuis longtemps. Des amis chers offrant dans leurs œuvres l’hospitalité à l’homme errant qui est aussi prisonnier du labyrinthe du pouvoir. D’autre part, ces écrivains, poètes et artistes ont tous eu un destin semé d’épreuves, de violences, de résistances, d’exil, ou bien étaient traversés d’une lézarde intérieure rendant la vie difficile. En quelque sorte, Dominique de Villepin peut voir dans ce qui leur est arrivé avec leur mort au bout une sorte de miroir de ce qui menace de lui arriver mais qui n’arrive pas tout à fait encore, ce qui l’empêche de dormir car sans doute désire-t-il être éveillé à ce moment-là, ce passage étant l’éveil. Ce qu’il pressent qu’il va lui arriver, qu’il ne sait pas nommer, il peut le vivre par procuration dans les vies cabossées de ces compagnons littéraires si familiers, qui sont on l’imagine des symboles du milieu cultivé dans lequel il a grandi d’où ce sentiment d’un retour possible à avant, à ce temps plus doux, plus protégé, plus familial et plus fraternel aussi car les ambitions du pouvoir ne compliquaient pas encore tout. Alors, en lisant chacun d’eux, il peut déjà vivre lui-même leurs affres, leur passion christique, comme la sienne propre qui n’a pas encore vu la sentence tomber. Une sorte de jouissance masochiste, au fil de la lecture, peut peut-être permettre à la peur de s’apaiser, aux douces et lumineuses images du passé de revenir. Dans ce dispositif de l’Hôtel de l’insomnie, avec cette bibliothèque des guetteurs de la terre, Dominique de Villepin dessine un lieu d’où il est très difficile de sortir hormis en s’évadant littéralement en pleine nuit du côté de compagnons à la fois familiers et d’un autre monde, c’est un labyrinthe extrêmement complexe, et il essaie de nous dire dans son livre que son fil d’Ariane est ce fil d’encre et de papier.

Ce serait très intéressant, puisque ce livre commence par évoquer ces Minotaures et ce fil d’encre et de papier, de pousser loin l’analyse de ces mythes grecs concernant le Minotaure, le labyrinthe, le roi Minos et sa femme Pasiphaé, l’enlèvement d’Europe par Zeus, le roi Egée et son fils Thésée qui grâce au fil d’Ariane réussit à tuer le Minotaure et à sortir du labyrinthe mais n’épouse pas Ariane, Dédale et la vache qu’il construit à l’intérieur de laquelle se cache Pasiphaé pour s’accoupler avec le taureau blanc dont elle est amoureuse, puis le labyrinthe qu’il construit pour cacher le Minotaure, le Minotaure qui tous les neuf ans dévore sept jeunes hommes et sept jeunes femmes donc des couples, Dédale qui précipite dans la mer du haut de l’Acropole son neveu, Dédale et son fils Icare qui s’évadent du labyrinthe avec des ailes collées sur leur dos par de la cire mais Icare qui s’élève si haut près du soleil que la cire fond et il tombe dans la mer, Thésée qui lorsqu’il arrive en vue d’Athènes avec son bateau oublie de mettre la voile blanche signifiant à son père Egée qu’il est vivant et a tué le Minotaure de sorte que Egée ne voyant que la voile noire signifiant la mort de son fils se jette lui aussi de chagrin dans la mer. Ce serait trop long, je laisse cette passerelle juste esquissée.

Qu’un Premier ministre nous confie sa peur, de surcroît si spéciale et personnelle, dans ce livre, ce n’est pas habituel ! On imagine les hommes de pouvoir au-dessus des peurs, non pas habités par une frayeur si humaine !

Lorsque Dominique de Villepin écrit son Journal contre la peur, il est le Premier ministre de Jacques Chirac, mais pressent, on l’imagine, que c’est la fin ! Chirac est âgé, c’est la fin de sa vie politique, donc la disparition de la figure paternelle en politique, qui a été là depuis le début, est en passe de se réaliser ! Et avec lui, s’annonce la fin des nominations à des postes prestigieux, sauf à collaborer avec les loups qui viendront après lui et à avoir comme tout le monde l’ambition de l’installation ! Ces nominations n’étaient-elles pas comme des ailes collées avec de la cire, permettant de s’évader par les airs d’un labyrinthe étouffant, avec le risque que cette cire fonde si l’ambition emporte trop haut vers le soleil, car une chose est de s’identifier, autre chose se faire élire pour advenir au même poste que le père ! Mais Dominique de Villepin semble aussi depuis toujours étrangement résister à l’identification à Jacques Chirac, ne s’engageant jamais sur le même chemin que lui pour la lente conquête du pouvoir suprême, celui du Chef de l’Etat. On dirait que depuis le début, par-delà le fait de se laisser être nommé par lui à la manière d’une piété très filiale peut-être en vérité indexée sur la relation père-fils dans l’enfance, il y a chez Dominique de Villepin une vraie divergence quant à son idée de ce qu’est le pouvoir. Jamais il ne fusionne politiquement avec la conception du pouvoir de Jacques Chirac. Il y a une discrète mais rigoureuse retenue, une cordiale entente masculine entre eux mais qui garde sur le terrain de la conquête que le personnage filial devrait emprunter une retenue absolue à la fois du corps et de l’esprit, comme si les mains du père ne pouvaient en vérité s’emparer de lui, l’enlever. C’est ça qui est vraiment étonnant, incroyable ! D’une part une très grande loyauté, une admiration, une fidélité, et d’autre part, l’absence d’identification afin de conquérir le pouvoir à la manière « taureau » du père est flagrante, et ceci n’existe pas pour les autres si ambitieux loups de la politique ! C’est-à-dire que, dans cette retenue, dans ce pas suspendu non pas de la cigogne mais de la conquête du pouvoir, s’entend une idée du pouvoir qui n’a rien de commun avec celui du père en politique ni celui des politiciens contemporains. C’est autre chose, qui se fait entendre livre après livre dans l’œuvre de Dominique de Villepin.

Alors que cette sorte de pouvoir semble l’emprisonner dans un labyrinthe infernal où la veille est vitale, Dominique de Villepin, plus fortement que jamais, comme désespérément, ne peut se résoudre à une « vie qui ne soit consacrée au service d’une passion, loin des rivalités du quotidien. Alors servir les autres, servir la beauté, avec l’assurance de se brûler. » Se brûler ! Un interdit se mettrait-il en travers, faisant s’ériger un impossible au moment-même où le désir de l’engagement en politique se réitère plus renforcé que jamais, forçant à envisager et à entrevoir un autre chemin pour y arriver ? Alors que cette beauté semblait à portée de pouvoir, la voie droite évoquée par le poète Dante est-elle perdue ? Il semble avoir encore un rêve d’enfant, celui qui écrit : « S’agrandir, se hisser, se changer pour habiter fraternellement la terre. » Un combat obscurcit l’horizon. La peur incommensurable, les tourments de toutes sortes, les tentations infernales qui sont autant de temps et de cap perdu, l’impératif en lui-même qui pousse à aller vers un front, une guerre qui est beaucoup plus intérieure encore que celle fratricide et vulgaire qui le cerne dans ce lieu tout en dorures du pouvoir, tous ces aspects-là vont dans ce livre qui ouvre une splendide bibliothèque trouver à se dire et à s’affronter à travers des œuvres, celles de guetteurs de la terre, les faisant se communiquer, dialoguer, entrer en résonance juste par le désir d’un homme à l’intelligence exacerbée comme par une question de vie et de mort, comme par la peur de perdre sa raison de vivre.

Tandis que sa promesse qui semble impossible à tenir le mène « au milieu des souvenirs jusqu’aux heures avancées de la nuit », c’est Jorge Luis Borges qui apparaît à Dominique de Villepin. On pense à « L’Aleph » de Borges, bien sûr ! L’aveugle voyant ne se présente-t-il pas au Premier ministre comme l’un de ses doubles ? Borges aussi a été rattrapé par l’insomnie, lorsqu’il est rentré à Buenos Aires après quinze d’absence et d’errance pour fuir la dictature militaire. Peut-être, écrit Dominique de Villepin, l’insomnie de Borges venait-elle du fait qu’il avait « conscience plus que d’autres des soubresauts d’un continent et d’un monde qui avaient perdu les racines du sommeil. » Résonance avec sa conscience à lui, Dominique de Villepin, que le lieu du pouvoir qu’il habite lui a fait perdre les racines du sommeil, c’est-à-dire lui a découvert au contraire la vérité d’une impuissance car la liberté, sans laquelle le pouvoir du peuple n’a aucun sens, n’existe pas vraiment ? Mais c’est déjà avant, lors de la mort de sa grand-mère, et lorsque son père devient aveugle, que Borges sent cet inhabitable, cet irrespirable. Comme si ce passeur disait à Dominique de Villepin que le lieu où habiter, le vrai lieu du pouvoir aussi comme liberté, ne pouvait pas s’hériter, ne pouvait pas être comme une matrice jamais quittée, mais se présentait comme quelque chose de perdu, emporté par la mort de ces êtres qui semblèrent un barrage délimitant un cocon puis s’avérèrent de frêles barrages contre le puissant Pacifique ? Effroi devant le temps qui passe et emporte les figures fortes de l’enfance, ouvrant sur une immense et vierge pampa, si inquiétante ! En tout cas, l’effroi du jeune Borges devant l’écroulement des digues affectives protectrices n’entrent-elles pas en résonance avec l’effroi du Premier ministre prenant conscience du même imminent écroulement de cette digue dont il n’avait pas jusque-là réalisé qu’elle était aussi foncièrement affective, cette perte annoncée de son père en politique, Jacques Chirac en partance ? Devenant lui-même aveugle, pour écrire Borges doit se faire aider par sa mère, mais conserve sa confiance dans les mots. Trouvant si longues les journées dans l’hypocrisie des scènes trop vite tournées, Dominique de Villepin se souvient à quel point « Borges était attentif au moindre détail de la vie de tous les jours. », un peu peut-être comme le nourrisson apprenant le monde par ses sens en éclosion et son cerveau curieux de tout s’assure qu’il reste autre chose à l’infini lorsque tout semble dans le déracinement total perdu ? L’Hôtel du pouvoir rend-il aussi en quelque sorte aveugle à la vie du dehors, coupant de tout, de la vraie lumière, des vraies couleurs, des vraies personnes, mais alors faisant surgir le miracle d’un désir plus jamais devancé donc court-circuité par des choses déjà là avant toute demande sur la base de besoins toujours biberonnés, un désir libéré, sans objet visible ? Comme Borges, le Premier ministre ne recherche-t-il pas dans les labyrinthes de l’insomnie « ce vrai visage que les hommes ont perdu », et j’ajouterais en évoquant Emmanuel Levinas qu’il s’agit de ce visage qui se sent visé par l’autre en face. Dominique de Villepin, au cœur de l’enfer du pouvoir, a l’intuition qu’il « faut descendre au fond du gouffre pour avoir une chance de le retrouver. » C’est là que, comme dans la perspective d’une fin de sevrage, de l’allégement, complètement désamarré, il semble percevoir une issue. Borges est le passeur de la terre qui l’aide le plus à comprendre qu’il n’y a pas de « perpétuité de l’enfer », et qu’il y a une fin à « l’éternelle nuit de tourments qu’il avait autrefois tant redoutée. Sa conscience en action s’éclaire d’une formidable conviction à l’heure de la plus grande obscurité. » Au fond, comme Borges a dû faire le deuil de quelque chose avec la cécité, une sorte d’impossibilité d’entrer par les yeux dans un monde fondamentalement incestueux comme la consanguinité du pouvoir centré sur les intérêts personnels et donc interdit à voir de même qu’une matrice tombe et ne peut plus jamais être vue, et même un monde barré par la dictature, Dominique de Villepin n’accomplit-il pas la même révolution intérieure en faisant le choix de se désamarrer, de laisser tomber dans la faille béante, dans le gouffre, une certaine forme d’ambition du pouvoir qui ne peut s’accommoder avec son idée du pouvoir, cette liberté, cette fraternité, ce combat des inégalités, de l’humiliation ? Comme Borges, « Sa conscience en action s’éclaire d’une formidable conviction à l’heure de la grande obscurité. » Littéralement, le dialogue, l’échange, s’instaurent entre Dominique de Villepin et Borges, par l’œuvre ! Je me souviens aussi de Borges impressionnant et si beau Œdipe aveugle, en Italie, dans cette villa Borromée restaurée ou même à Tokyo, lors de ses haltes sur le parcours de son voyage vers la ville, Genève, qui sera sa Colone, guidé par Maria Kodama en vraie Antigone ! Tandis que son visage s’illuminait de l’intérieur, il aimait tant prononcer des mots, par exemple « asphodèle », « nightmare » justement ce cauchemar qu’il s’essayait à dire dans plusieurs langues ! L’insomnie ramène les pensées à l’enfance, Rabat, Caracas, New York, en passant par l’enfance de Borges, dans la proximité avec « cet espace vierge, inconnu, immensément ouvert à toutes les possibilités, la pampa rebelle et mouvante. » La découverte de la pampa par Borges, lorsqu’il a dix ans, entre-t-elle en résonance avec quelque chose du même ordre chez Dominique de Villepin, l’immensité du désert, cette impression d’absence de limite ou quelque chose d’inquiétant qui n’est plus borné par le familier, cet infini où le confort familial et le pouvoir rassurant ne va pas plus loin, juste là à la lisière même de la protection familiale voici un au-delà où cette protection n’est plus, s’est détruite comme dans un vent de sable ? Une immensité inquiétante car hors pouvoir de maîtrise ? En tout cas, Dominique de Villepin semble ressentir lui-même, en se remémorant enfant, « un vertige profond à parcourir cette terre sans limites où l’humain est remis en question, où les frontières avec la bestialité deviennent incertaines… On retrouve là, disséminés dans leurs campements provisoires, des nomades affamés, des marginaux aux limites du ‘desperado’, venus des propriétés voisines. » Comme Borges, prend-il alors conscience de son désir de refuser « d’enfermer sa vie dans le miroir trompeur de l’enfance ou d’une quelconque géographie », faire de la politique étant par excellence faire le choix de se tenir là où les choses sont instables, doivent se débattre, se négocier, se construire chaque jour, sur la base d’une liberté des êtres humains à faire valoir leur voix ? L’immensité de la tâche ! En politique aussi les frontières avec la bestialité deviennent parfois incertaines… lorsque des crocs de bouchers… Borges est ébloui par cette pampa, par cette immensité vierge. De même, imaginons Dominique de Villepin ébloui par l’immensité du travail politique, cette assurance que rien ne reste immobile, et en même temps, comme Borges n’est-il pas au cœur de l’insomnie contraint de faire la nuit sur ses yeux, c’est-à-dire de se désamarrer, de lâcher prise, parce que sa promesse ne peut se réaliser qu’autrement, que par cette Révolution que chaque citoyen doit aussi accomplir en lui afin de devenir libre ? Dominique de Villepin Premier ministre ne joue-t-il pas aussi par cette insomnie à Matignon son sevrage d’avec l’aplomb affectif, paternel, sur lui de la figure de pouvoir par excellence qu’est Jacques Chirac, afin de confirmer cette liberté, celle justement que, dès la première rencontre, Jacques Chirac avait tellement appréciée chez le jeune Dominique de Villepin qui n’avait déjà pas la langue de bois du courtisan ? La pampa reste étrangère à Borges, comme une certaine idée chère du pouvoir reste paradoxalement lointaine à Dominique de Villepin qui semble pressentir, dans l’Hôtel d’insomnie, que ce n’est qu’en lâchant prise qu’il peut garder le cap, sinon cela reste oedipien, incestueux. L’Œdipe qui a épousé sa mère Jocaste la République par nomination par le père Chirac se laissant à un carrefour être tué par la liberté de parole et de critique de ce brillant jeune homme dont il ne sait pas que c’est son fils en politique, que celui-ci est encore pris par une forte identification au père dans le creuset d’une famille traditionnelle, cet Œdipe-là doit s’aveugler s’il veut vraiment rester libre. D’ailleurs, ce n’est qu’une prise de conscience, qui fait surgir la peur de l’impuissance en politique, l’exercice du pouvoir de cette manière-là coupe de tout, règne un esprit de cour, un entre soi, qui isole de la vie, du peuple. Voilà la cécité d’Œdipe ! Tandis que Jocaste est pendue à son cordon ombilical ! Le Premier ministre dit de Borges (et pourrait se l’appliquer à lui-même) : « Ce paradoxe de la présence lointaine accompagne toute son œuvre. » Comme « La nuit d’insomnie, nuit de solitude, préfigure la cécité » pour Borges, elle le fait aussi pour Dominique de Villepin, qui perd son pouvoir de voir le temps et les dorures de son exercice du pouvoir par exemple comme Chef d’Etat. Lui aussi, comme Borges, semble dans l’Hôtel de l’insomnie prendre la décision de la cécité par rapport à une ambition directement politique, il ne se voit plus dans ce monde-là tout en y avoir été ébloui par son immensité ! Œdipe s’est crevé les yeux pour échapper à ce quelque chose d’incestueux dans l’exercice du pouvoir. Borges, avec son Antigone, ressemblait tellement au vieil Œdipe ! Au réveil, dans le désordre de l’irruption de la lumière, dans les couleurs à réinventer, c’est le souvenir de sa mère, à Rabat, qui revient à Dominique de Villepin… Comme Borges, dans l’Hôtel de l’insomnie Dominique de Villepin se voit autre, et dialogue avec lui !

Dominique de Villepin écrit, comme par hasard, qu’il « marche en zones interdites » ! C’est impressionnant ! Ce qu’il y a d’incestueux dans cette forme d’exercice du pouvoir, et là où il y a si peu de compagnons qui soient comme lui des veilleurs ! La tentation ! « Si je n’y prenais garde, de faux marbres en fausses politesses, tout basculerait irrésistiblement dans ce palais d’ombres… » Heureusement, dans le parc de l’Hôtel Matignon, il y a ce frêle chêne juste planté, mais bien enraciné, qui se développera vers le ciel pour des siècles !

Borges conduit à Baudelaire ! Qui mieux que Baudelaire peut être pour Dominique de Villepin, prenant garde à ce que tout ne bascule pas irrésistiblement dans ce palais d’ombres, le passeur pour lequel « Point de lumière sans ombre. » C’est la femme sombre, « la femme impure qui le fascine par sa noire grandeur, la femme-serpent aux reflets miroitants, avec laquelle il a engagé un duel implacable. La Vénus noire compte parmi les mythes baudelairiens. » Jeanne Duval, une mulâtresse, « l’a envoûté par sa ‘couleur d’ambre’… Jeanne a été à l’origine des insomnies baudelairiennes… La poésie de Baudelaire est un miroir qui ne cesse de refléter la lézarde au sein du couple, la double ruine de deux âmes et de deux corps rongés par la maladie et par l’alcool. » En quelque sorte, la politique que Dominique de Villepin, à partir de la rencontre avec Chirac, a aimé s’avère être une sorte de femme impure, une Vénus noire, le soleil brûlant noir qui l’a envoûté par ses diverses tentations, mais qui, comme pour Baudelaire, est à l’origine de ses insomnies… Les lézardes sont au sein de ce couple qu’il fait avec la politique rongée par sa maladie et lui-même rongé par la peur et les tourments. Dominique de Villepin évoque « Le cygne », poème de Baudelaire, bien plus que la sœur ou l’enfant de « L’invitation au voyage » : « Un cygne qui s’était évadé de sa cage, / Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec, / Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage, / Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec… » Et oui, la lézarde… Il se demande en vain, « … le cœur plein de son beau lac natal : / Eau, quand pleuvras-tu ?… » Comme si plus aucun plaisir n’était possible. « Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, / Comme les exilés, ridicule et sublime, / Et rongé d’un désir sans trêve ! » En vain, le cygne tend vers le ciel son cou convulsif ! Dominique de Villepin cherche à percer, dans les photographies de Baudelaire, « le secret de cette chambre noire », l’image d’un poète-dandy, mais dont « le regard seul trahit l’inquiétude. » Ce sont les auto-portraits qui sont le plus révélateurs : « L’œil douloureux, le visage presque totalement hachuré de noir font ressortir les ténèbres de l’âme ». Je pourrais ajouter ces vers du poème « Chant d’automne » : « Il me semble, bercé par ce choc monotone, / Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part… / Pour qui ? - C’était hier l’été ; voici l’automne ! / Ce bruit mystérieux sonne comme un départ. » Et puis, comme en regardant ces citoyens sans vraiment de liberté ni de voix, ces vers du poème « Les aveugles » : « Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu’eux hébété, / Je me dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? » En vérité, chaque poème de Baudelaire peut dans le labyrinthe de l’Hôtel de l’insomnie devenir très actuel et irradiant de sens ! Dominique de Villepin écrit : « Dieu ou démon, plaie ou couteau, victime ou bourreau, nul mieux que Baudelaire n’a su capter le feu des contraires. Il connaît… l’insomnie propre à l’homme torturé, en proie à ses hantises et à ses peurs. Parfois l’étreint l’envie de dormir mais il ne peut y céder tant la pensée l’obsède. C’est la rançon d’une solitude qui l’exaspère. Son inquiétude nocturne confine à la folie. Son esprit est tellement chargé d’angoisses et de fièvres qu’il ne dort presque plus. Il se trouve empêtré d’embarras sans nombre et sans nom. » Baudelaire avait perdu son père tôt, et l’arrivée d’un beau-père avait contrarié sa proximité avec sa mère, en donnant peut-être l’illusion infernale, désespérante, que c’était lui qui rendait impossible les retrouvailles avec une sorte de paradis premier. « Dans ses lettres à sa mère, où il se livre à une tragique confession, des mots reviennent sans répit, révélateurs du profond tourment qui l’habite, son sentiment de l’abandon et de la désaffection : le nom de ‘Paris’, le mot ‘femme’, mais aussi celui de ‘peur’. Il associe cette peur à l’insomnie, celle où règne l’œil de la conscience, celle de ‘l’examen de minuit’. » Cette mère qui a accueilli un autre homme a pu sembler à son fils être une femme duelle, prémonitoire du « parfum venimeux et entêtant des Fleurs du Mal. Sur la mer de tous les dangers se lèvent des figures séduisantes et se creusent des abîmes mortels. » Sur la mer, ou mère… On pourrait dire aussi que, dans ce lieu labyrinthique du pouvoir, Dominique de Villepin a pu voir la politique comme une femme duelle, qui a remplacé le vrai politicien par une autre sorte de politicien, d’où la peur, la sensation de gouffre, de sorte qu’il est pris de doute sur l’identité de l’homme de pouvoir, c’est-à-dire aussi sur lui-même en cet Hôtel prestigieux. Il peut sans doute de moins en moins s’y reconnaître, tel Baudelaire Dominique de Villepin ressent partout, sens dessus dessous « ce profond désordre de l’identité. » C’est ainsi que, dans cet Hôtel de l’insomnie, dans le sillage du dialogue avec Baudelaire, il constate que « Chaque nuit, tout ici se transforme. Les éclats de voix et les sonneries s’espacent, les craquements et les grimaces s’estompent. » C’est dans un tableau de Goya, qu’il semble se voir tel « la tête d’un chien ‘luttant contre le courant ou à demi enlisé’, selon les titres successifs qui furent donnés à cette toile… » Grâce à Goya, Dominique de Villepin identifie cette « irruption d’un feu humain plus fort que la mort », donc qui implique cette traversée de la mort, ce désamarrage, ce sevrage. Ceci se dit par le surgissement de « l’éclat du sang » justement « d’un taureau empalé » ! Le sacrifice de la force taureau !

C’est Ulysse qui fait entendre, dans la bibliothèque, à Dominique de Villepin que cette épreuve au cœur du pouvoir et de la politique est un voyage « dans un effort de dépassement qui offre la chance d’une parole qui sauve. » Mais ce passeur de la terre qui dialogue avec lui n’est pas sans peur, lui non plus, car il ne cesse de s’éprouver lui-même, comme le fait en situation le Premier ministre lui-même. De retour en Ithaque, tandis que les prétendants boivent son vin, que la fidèle Pénélope défait la nuit ce qu’elle a tissé le jour comme nous avons le sentiment que font nos puissants au rythme des alternances politiques, Ulysse tire sa flèche d’amertume, non sans s’être fait reconnaître notamment par ce tronc encore enraciné d’olivier qui fixe le lit conjugal comme pour dire que lui seul est légitime tandis que, paradoxalement, il ne reste pas ! Sa flèche de lumière suffit ! Sa flèche d’écriture ! Sa flèche de parole libre ! Evoquant Ulysse qui fuit la guerre de Troie, comme Dominique de Villepin dit être un modéré et a dit non avec Chirac à la guerre en Irak à l’ONU en 2003, il affirme qu’il est des circonstances « où… se retirer n’est pas fuir. Le vrai courage consiste plutôt à connaître sa peur et à la dominer. Ulysse éprouve le ‘frisson de la bravoure craintive’, révélant par là son sens de la mesure, qualité essentielle aux yeux des Grecs, une exigence même, tant dans l’ordre moral que dans l’ordre intellectuel. » Après avoir triomphé des prétendants, comme l’on voit aujourd’hui Dominique de Villepin s’avérer tellement au-dessus des autres personnages politiques prétendants au pouvoir alors que lui non, Ulysse dit à sa nourrice : « Pas un cri !… triompher sur les morts est une impiété.’ » Nous entendons à travers ses notations sur Ulysse l’expérience complexe que fait Dominique de Villepin au cours de son long voyage par terre et par mer en politique. « Le pouvoir fascine et fait peur à la fois, comme les sirènes dont Ulysse voulut être le seul à entendre le chant, en prenant soin de demander à ses matelots de se boucher les oreilles avec de la cire. » Nous entendons la force de l’attraction exercée sur lui par ce pouvoir, par la politique. C’est irrésistible. Et à partir de là, il va de Charybde en Scylla, il doit échapper au Cyclope, à Circé, aux sirènes . « derrière les mises en scène et le fracas du pouvoir, le silence et la solitude en son cœur n’en sont que plus troublants. » C’est que Kafka va lui enseigner au contraire que « ce silence des Sirènes », est plus dangereux que leur chant, car n’invitant plus à l’amour ni au silence.

Dominique de Villepin « rêve à des retrouvailles intimes où toutes voix, toutes les vies, toutes les terres seraient convoquées sous une même bannière… Après l’épreuve, l’exil intérieur permet de se rassembler autour d’un feu retrouvé. » Vision politique d’une humanité planétaire ayant à l’intérieur de soi un feu retrouvé, une sorte d’énergie de liberté et de capacité politique, chaque humain ayant cessé comme les aveugles ou les pas encore vraiment nés de lever les yeux au ciel. Il se voit homme politique autrement, dans la perspective de la bouteille à moitié pleine il est le guetteur de cette humanité responsable ayant en soi ce feu retrouvé, il se projette en celui qui l’accueille, qui prépare les retrouvailles, qui invite à achever la Révolution. Ainsi, « j’éprouve toujours ce vertige des grandes plaines, avec leurs infinies variations de lumière. Et ils m’enivrent, ces paysages, parce qu’ils sont sans limites… Dans cette immensité, il n’y a pourtant que l’homme et l’ambition de sa chevauchée. » Chevauchée de la liberté ! Mais tant d’êtres humains « partent, contraints et ballottés par les tempêtes de l’Histoire, emportés comme fétus de paille sur les routes de l’exode. » La Terre promise n’est pas si évidente, dans cette immensité… Un « peuple de bateaux » part en voyage, « les uns esclaves d’un pouvoir inexorable, les autres ruinés par la poussière des déserts. Tous veulent prendre d’assaut un avenir qui se dérobe. » Dominique de Villepin, guetteur dans la nuit en compagnie de guetteurs de la terre, travaille en pensée et en écriture à construire cet avenir qui se dérobe tant. Il s’image en aventurier, « explorateur ou chasseur de méridiens ! Partir, se dépouiller, j’aime ces mots d’ordre. Qu’il s’agisse de rencontres, d’amitié ; qu’il s’agisse encore de servir l’autre ou d’apprivoiser l’autre en soi. Mais avec au cœur gravés la douleur de l’absence et l’espoir des retrouvailles. Partir avec la nostalgie d’ici et le désir de l’inconnu, là-bas. Partir enfin pour ne jamais peser sur ceux que l’on aime, pour mourir au loin dans un dernier voyage. Appel de la solitude, orgueil ou refus de la vie ordinaire, bonheur de la vie par les chemins. » Quelque chose de très important se dit par ces phrases ! La liberté, et l’avenir qui se dégage, aussi, apparaît avec le fait que rien ne retienne, hormis la nostalgie comme trace, qu’un grand espace de sevrage et de solitude s’instaure à la fois pour soi et pour chacun des autres, tout le contraire d’un entre soi, une posture à l’opposé de celle du personnage fort se croyant indispensable dans la vie des siens et les circonvenant de ses directives, tout le contraire d’un état de dépendance affective à l’égard des proches que ce soit familiaux ou d’un pays commun. Cet éloignement ouvre à soi-même et aux autres cette indispensable solitude, cet espace intérieur où seul avec soi-même l’être humain est mis en demeure de devoir se débrouiller avec les autres et sur la terre du vivre ensemble. L’homme d’un autre pouvoir, celui de l’avenir, en sème la graine par ce geste paradoxal de départ, abandonnant les siens du pays à leur vie politique, à leur capacité politique, à leur responsabilité, à leur liberté, tandis que lui aussi fait le deuil d’un pouvoir circonvenant, regardant les petits de haut, ces petits aveugles qui, selon Baudelaire, « sont vraiment affreux » !

Partir, ce fut le choix de Rimbaud. Au cœur de l’insomnie, chaque passeur arrive à son heure pour dialoguer avec Dominique de Villepin. « Prisonnier de la solitude, Rimbaud dépeint sa chambre privée de toute lumière… Il aspire à la mer désirée… Le poète à l’heure des premiers désespoirs redoute l’échec… En s’arrachant au monde familier, l’homme tranche tous les liens. Il devient ce projectile qui atteint son but et du même coup l’anéantit. » Dominique de Villepin semble presque parler pour lui, en cet Hôtel de l’insomnie. Une fugue est une nécessité intérieure, « la seule à laquelle ce rebelle accepte d’obéir. » La vie de Rimbaud sera une suite de fugues. Le rencontrant dans la bibliothèque, Dominique de Villepin se demande : « Et nous, pouvons-nous croire à de nouveaux départs, au passage du cap de la Tourmente, à l’innocence de l’espace et à la profondeur du temps ? Quelle langue jaillira demain de notre terre qui saigne ? » Il y a une immense inquiétude dans cette phrase ! Rien de gagné ! Il évoque Rimbaud pris d’une douleur au genou droit, dans sa marche : cancer des os. Rimbaud avait un jour décidé d’arracher en lui la parole poétique, d’aller vers le silence « dans ce pays au bout des mots, pour conjurer une terreur au-delà de toutes les peurs… pour s’opérer vivant d’une folie qui guette… Chez ce fils du vent règnent la frénésie des voyages, la folie des départs toujours recommencés… Il choisit plutôt l’aventure incessante. » On dirait une appréhension d’un destin rimbaldien au cœur de la nuit insomniaque de Dominique de Villepin. La peur de ne pouvoir espérer un havre quelque part, préférant comme le poète « l’éclat de ses émerveillements. » C’est autour de cet échange avec Rimbaud que le Premier ministre voit apparaître alors un nouveau passeur, René Char, qui se met à lui parler de Rimbaud ! Le cri fraternel de René Char disant, « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud », Dominique de Villepin l’entend presque pour lui-même, comme les prémisses d’un choix personnel sur le point d’être fait. « Rompre les amarres pour une vie aventureuse, faire sécession dans l’espoir d’un ailleurs entrevu, tel est bien le choix encore et toujours. Comment se résigner au destin des ‘Assis’ ? » Ceux que Rimbaud voyait avec horreur comme des assis dont il a fait un poème, Dominique de Villepin ne les voit-il pas aussi là où tout autour règne l’esprit de cour et l’espoir des rentes ? Lui aussi, face à sa famille des politiques, dans l’inhabitable du pouvoir, ne sent-il pas comme le dit de Rimbaud René Char « l’urgence qui le guidait : il fallait se détacher d’une famille étouffante et divisée ; il fallait échapper à un destin médiocre ; il fallait laisser derrière soi une ville occupée par les Prussiens, mais surtout livrée au ‘patrouillotisme’ mesquin, cette peur qui se déguise sous des allures dérisoires de va-t-en-guerre ». Rimbaud rêvait de parole plus sauvage. Il ne se voyait pas bourgeois installé. Mais Rimbaud a toujours gardé un point d’ancrage pour y revenir, une ferme appartenant à sa mère. Cependant, selon Dominique de Villepin, « Rimbaud a poussé le renouvellement vertigineux du départ jusqu’aux confins de la mort elle-même. Il n’est plus qu’un exilé gorgé des lumières d’Orient, poursuivant son voyage éreintant. » Comme effrayé peut-être par la perspective d’un voyage éreintant pour lui-même aussi, le Premier ministre se demande dans son Hôtel de l’insomnie : « Chacun n’est-il pas en droit d’attendre qu’un autre vienne à son secours ? Mais il arrive que l’autre se dérobe, que se creuse le fossé de l’incompréhension et que la déchirure aille jusqu’à la haine, à l’affrontement et à la volonté même de destruction… On y voit surgir, au lieu du double fraternel qu’on attendait… un double maudit… » Dans le lieu du pouvoir, est-ce si facile qu’un autre s’avère un frère ? Solitude. Un esprit résistant est on l’imagine forcément dérangeant, d’autant plus qu’il est brillant…

Dominique de Villepin parle de René Char, et de l’amitié avec le jeune poète Roger Bernard mort pendant la résistance, qu’ils font ensemble : « L’amitié s’invite, comme la vie, comme l’amour, par effraction. » Et il a appris à aimer sa poésie lors d’un périple au Mexique. Il y a toujours chez Dominique de Villepin cette quête de l’ami, qui surviendrait par effraction, et ensemble, peut-être la résistance. « Entre l’action et l’écriture, pour l’homme d’engagement, il n’existe pas de rupture, mais une même quête tenace de paix et de lumière. L’adversaire n’est pas mis à distance, mais affronté par la pensée, les armes à la main… L’ennemi est là, tout autour… une fièvre intérieure… une résistance permanente. Comment contrôler la sauvagerie plantée au cœur de l’humanité et sauvegarder la discipline collective propre à toute civilisation ? » Comme s’il parlait des raisons de son engagement en politique de toujours ! Travail de la paix, tandis que cette sauvagerie n’est jamais éradiquée ! La politique naissant de cela, un travail incessant à mener. Mais René Char, lui, revenant de la guerre, a laissé l’action politique, préférant la liberté pour la création. Plus qu’un homme de voyage, c’est un homme sédentaire qui marche, « au bout du souffle parfois. »

Les voyages et les rêves ont plus conduit Dominique de Villepin vers le soleil que vers les terres de glaces, pourtant par-delà la peur il se dit fasciné par « l’extrême Nord », là où « L’immensité défie les horizons de la volonté », comme en parle le fils de Charcot. D’autres voyageurs évoquent ces sorties hors « des routes familières, pour entrer dans l’inconnu. » L’extrême Nord est sans doute pour Dominique de Villepin plus l’inconnu que les pays du soleil. La coupure, le dépaysement, exacerbent peut-être la peur, le déracinement. Mais suscite le désir de l’inconnu absolu, aux antipodes de retrouvailles avec le soleil de l’enfance…

L’insomnie mène, à travers cette fascination pour le Nord comme un désir de coupure, de dépaysement total et donc d’un effet de surprise absolue, à la rencontre avec Saint-John Perse, un nouveau double, et comme par hasard diplomate, qui « vit l’alternance du foisonnement et du dépouillement… à jamais fasciné par ces déserts blancs de l’Antarctique… Homme des îles chaudes, il est aussi l’homme de l’exil sur les côtes enneigées de l’Amérique, de Washington au Maine… Sécheresse et abondance sont tour à tour ou simultanément deux champs de force entre lesquels se joue une quête authentique de soi. » Saint-John Perse veut-il remonter à l’enfance, aux sources de la poésie, comme si au terme d’une vie il ne restait que ça, se demande Dominique de Villepin. Or, n’y a-t-il pas une perte irrémédiable, la pureté n’étant plus possible que par les mots, si bien que marcher vers les sources, c’est revenir aux origines de notre langue ? « Lorsque la famille quitte la Guadeloupe pour Pau, c’est pour l’enfant l’expulsion d’un paradis à jamais perdu. » Et pour Dominique de Villepin, dont l’enfance expatriée fut scandée par les départs et les changements de pays ? La peur, dit-il de Saint-John Perse, « n’est pas absente de ses premiers poèmes où une sorte d’effroi peut naître d’un jour trop beau, d’un sanglot resté inconsolé. La mère, belle et pâle, n’y peut rien. » Mais ce n’est pas un homme des chimères, car il porte en lui cette ‘Sécheresse’ qu’il célèbre, c’est, souligne Dominique de Villepin, le contraire d’un nanti, ses « qualités sont la simplicité, la sobriété, le silence… », dont les années au Quai d’Orsay l’ont fait « calme observateur des cabinets inconstants… Il se méfie de la parole vaine des courtisans et agit en raison. » L’ascèse d’un prince. Le pseudonyme de Saint-John Perse suggère Saint Jean, mais son apocalypse de la sécheresse et de l’ascèse ne « s’encombre d’aucun des signes de la peur ». Le poète a confiance en l’homme, confiance « en sa capacité à renouer avec l’étonnement premier devant le monde, confiance en sa capacité de transmission. L’Appelé parle… l’élu de la sécheresse… Il fonde son art poétique sur une aridité qui est la promesse d’un jour nouveau. » L’homme se méfiait des livres, pourtant, pour aller vers une terre ascétique. Quel sens prend aussi pour Dominique de Villepin ce désir maintes fois jailli en lui : « Combien de fois ai-je aspiré à ce dépouillement qui libère des livres patiemment rassemblés, des gravures, des tableaux, des fétiches, pour n’avancer qu’avec la grâce d’un mot, d’un visage épelé, simple pèlerin laissant de côté le bâton du berger, au plus grand risque » ? On imagine que le monde privilégié dans lequel il a grandi était tapissé de livres, que la bibliothèque lui était ouverte, donc que cela symbolise aussi une sorte de cocon matriciel où la culture ne lui a jamais manqué, le rapport aux livres se construisant de manière très différente pour quelqu’un qui en a manqué enfant au sein de sa famille mais ne les a trouvés qu’à l’école. Alors, ce désir de dépouillement ne serait-il pas celui d’une coupure du cordon ombilical, pour un vrai dépaysement, un vrai saut dans autre chose, sans les mots pour précéder, pour posséder ? C’est vrai que le long dialogue avec les livres empêche d’aller dehors, vers les autres vivants et les paysages, au risque du dépaysement, et qu’on peut être surpris du soleil qu’un regard à travers la fenêtre découvre juste en levant la tête d’une page passionnante.

Par ces rencontres avec les passeurs de la terre, des doubles, Dominique de Villepin peint peu à peu aussi un portrait de lui de plus en plus précis, celui d’un homme politique très nouveau, très cultivé, qui l’est d’autant plus qu’il est poète, écrivain, lecteur, mais ne craignant pas bien au contraire de se dépouiller des livres qui peuvent séparer de la vie.

Le peintre Pierre Soulages, alors, avec ses vitraux de Conques, ravissent Dominique de Villepin. « Dans une prière d’avant les mots, j’ai ressenti la brûlure de sons noirs et profonds, de voix et de vents… Subitement, le temps n’est plus ce monstre qui ordonne et égrène impitoyablement. Il s’écoule avec la lenteur des fleuves antiques… La lumière s’impose comme la vie même, un chemin taillé dans le noir où éclôt le grain de l’être… A cet instant, je puise la force d’autres en moi. » Ce verre translucide qui laisse passer la lumière mais pas le regard, qu’a trouvé Soulage, ne chercherait-il pas à restituer ce que voient des yeux naissants, juste ouverts sur la lumière et ne voyant rien distinctement ? La vie en train d’éclore.

La marche. Voilà, il est sorti. Dans les sentiers de montagnes, sortir des forêts pour aller vers le dépouillement minéral, assister au petit matin au lever du soleil, solitude attentive, nous voyons Dominique de Villepin, comme chaque marcheur, il marche en lui même et hors de soi, « dans la confiance d’une étoile. Marcher perpétue la vie… Lavé des épreuves de la peur, l’homme qui marche ne cherche pas à échapper au tremblement de la beauté. Il assume cette crainte qui l’assaille, qui est aussi une forme de désir. Voilà qui exige du poète une humilité nouvelle. C’est au prix d’une solitude sans concession, vécue et endurée jusqu’au bout de l’absence qu’il découvre la chair des mots… En retrouvant la pureté de la sécheresse, les mots peuvent enfin dire le frémissement du monde. »

Enfin, voici Kafka, qui se présente à l’hôte de l’Hôtel de l’insomnie, amené par la sécheresse ! « Les indices de sécheresse prolifèrent dans l’écriture de Kafka… réduits à tous ces personnages qui, comme lui, craignent d’être emprisonnés, expulsés ou exécutés. » Toutes ces peurs étant rassemblées dans « La Métamorphose ». Pourtant, « La langue de Kafka lutte sans cesse contre son propre assèchement. » Kafka menant son combat, « celui d’un écrivain aux prises avec l’oppression de la société et de son père qui a eu le tort de le juger au lieu de l’aider. C’est une revanche des mots sur une sécheresse imposée. » Et voici le labyrinthe ! « Le monde de Kafka est un labyrinthe sans fin où l’on se perd, à l’image de la vision qu’il avait de Prague, sa ville natale, avec son ghetto, son réseau de ruelles enchevêtrées, l’office d’assurance où il a été en fonction pendant quinze ans… » Dans ce dédale, « l’espace s’y creuse de plus en plus, se dilate et s’anéantit dans une dévoration inquiétante. Joseph K. s’égare et glisse vers une mort incompréhensible… » Ce double kafkaïen que rencontre Dominique de Villepin dans l’Hôtel de l’insomnie lui fait-il entrevoir ce que ce serait pour lui, s’il se laissait être piégé, s’il se laissait aller à la tentation de rester, jusqu’à ce que cela soit un terrier du pouvoir, comme dans « Le terrier » dernière œuvre, inachevée, de Kafka, qui fait penser au verbe se terrer, de peur par exemple, mais aussi pour des raisons bien plus inconscientes ? Ou bien, cette scène est-elle encore beaucoup plus parlante pour le Premier ministre : « attendant de périr sous la main de bourreaux venus on ne sait d’où, envoyés par on ne sait qui, après avoir été jugé par un tribunal d’hommes masqués… Tué et abandonné ‘comme un chien’ » ?

« A l’origine de tout labyrinthe, il y a une accumulation de compromis qui déclenchent le châtiment, dans le mythe comme dans l’histoire, au pays de Minos comme dans le monde d’aujourd’hui. » Il ajoute : « Pour travailler à la paix du monde, il convient donc de s’attaquer à toutes les forteresses et de dissuader les Picrocholes d’entreprendre leurs époustouflantes conquêtes. » Cependant, « La lettre au père » de Kafka, que n’évoque pas Dominique de Villepin mais qui est une passerelle intéressante à emprunter, éclaire les raisons inconscientes de la construction d’un inextricable labyrinthe. Dans son Hôtel de l’insomnie, nous sentons que Dominique de Villepin est en partance, mais Kafka, lui, il dit à son père qu’il est comme un prisonnier qui a l’intention de s’en aller, l’écriture pourrait permettre cela, mais en même temps il a le projet de transformer la prison en château à son usage, et cela signifie se marier. Kafka est quelqu’un qui ne choisit pas, il veut toujours deux choses contradictoires. On dirait que même son projet d’écriture comme projet de s’évader est juste un alibi lui permettant de rester au château. Pour comprendre ce qu’est le château, il faut voir ce personnage fascinant et omniprésent tel qu’il apparaît dans « La lettre au père », ce père gigantesque devant le petit garçon, avec une mère qui rabat ses enfants vers lui désigné comme tout puissant. Ce père incarne la force, la puissance, le pouvoir, il s’est fait tout seul, sait assurer une vie confortable à sa famille. Le petit Franz jouit de ça avec sa mère, sa famille, donc en position passive. Il est sous cette influence comme sa mère l’est, il jouit comme elle du pouvoir de son père, il est par ce pouvoir en symbiose avec cette mère, il peut s’éterniser dans ce château qu’il nomme prison parce qu’un sentiment de culpabilité jette de l’ombre sur cette jouissance féminine qui le retient en enfance. Le père, qui a un tel pouvoir d’assurer le château, bien sûr est vécu comme le plus grand danger car il est celui qui fait jouir tout le monde et donc pose la question de l’homosexualité et de l’inceste pour Franz, et il incarne la tentation de l’immobilisme tellement c’est confortable cette place toute faite matérialisant une matrice éternisée. Un père qui a le pouvoir d’assurer, et qui reste en aplomb de la vie de Franz Kafka toute sa vie, puisque celui-ci va travailler dans une compagnie d’assurance, transformé en insecte sur le dos qui ne peut plus et surtout ne veut pas sortir de là tout en affichant comme alibi sa résistance. Mais la machine à tuer masque une machine à jouissance. Dans la lettre au père, Franz Kafka dit à son père qu’il a peur de lui, mais est en même temps fasciné, car il domine en figure gigantesque. La prison est invivable par la peur de la jouissance passive qui met l’insecte sur le dos, mais ce père qui rappelle si souvent qu’il a tout sacrifié pour ses enfants, qu’il est étonné du peu de prévenance et de sympathie de son fils à son égard, qui est aussi en demande perpétuelle d’amour, qui est vertigineusement séducteur, heureusement est souvent absent du cocon confortable, ce qui laisse des journées entières le fils avec sa mère, et éloigne la dangerosité homosexuelle du père, ce quelque chose de vorace, ce gouffre qui aspire, qui transforme en insecte qui ne peut plus bouger. L’absence du père, qui vaque à ses affaires, rend possible que la prison effrayante de jouissance passive, féminine, s’avère un château. Le fils Franz Kafka s’entraîne à refouler le danger juste par l’éloignement qui permet de n’avoir jamais à choisir, à couper, de rester dans l’ambiguïté la plus grande. Il suffit pour rester dans le terrier avec ses galeries infinies et ses réserves de maintenir affectivement éloigné le père, en ne s’intéressant pas à ses affaires, en étant très froid, très ingrat, ce que lui reproche son père si demandeur d’amour. Dans sa lettre, Kafka reproche à son père… d’avoir été trop bon et en plus de vouloir être remercié pour cela ! Il lui reproche ce si vertigineux danger de la jouissance passive. Cette culpabilité ! Donc, la froideur de la part du fils, cet éloignement apparent, cet alibi, c’est un vernis d’innocence permettant au contraire de rester tout en n’en voulant rien savoir ! Le père, quant à lui, rappelle au fils qu’il l’a toujours aimé ! Alors, le fils dit au père, il y a quelque chose d’anormal entre nous ! Ce quelque chose d’anormal, c’est ce cocon matriciel qui s’est éternisé, si tentant que Franz ne peut se résoudre à en sortir tellement ce pouvoir du père est jouissif, il est éternellement pris par la tentation de la jouissance de ce pouvoir, le père a été capable de le construire en partant de rien, venu à la ville à partir de la campagne, qui fait tellement sentir du haut de sa stature géante qu’il est faible, petit. Alors, tellement dominé, et avec en surplomb les spectres de tous ces frères avant lui morts en bas âge, Franz Kafka sait qu’il ne pourra pas devenir un jour comme son père si tyrannique dans sa demande d’amour et de reconnaissance, qui verrait une reconnaissance dans l’identification à lui de ce fils qui s’intéresserait à ses affaires comme à ses attributs virils de pouvoir ! D’où l’impossibilité à ce fils de trouver l’amour, et surtout de se marier, parce que cela le précipite au plus proche de son impuissance, qui lui fait sentir à quel point il n’est pas un Kafka, nom qui incarne le pouvoir de réussir matériellement donc d’offrir un château à toute la famille, mais un Löwy, le nom de la mère, ce nom qui signifie non seulement la faiblesse mais la passivité de celle qui reçoit les preuves matérielles de la puissance, celle dont la faiblesse sert au puissant à prouver qu’il l’est, met en relief sa force, son éloquence, son sentiment d’être supérieur à tout le monde. Effectivement, cette mère joue à la perfection le rôle qu’attend d’elle le père, elle est une rabatteuse des enfants vers son mari, vers ce giron si matriciel, tellement rempli de ses enfants auxquels il exige de manière tyrannique reconnaissance ! Alors, logiquement, le jeune Franz est gâté par sa mère, mais craintif devant ce père qui, littéralement, fait jouir mère et fils. L’exigence de refoulement refroidit en apparence le fils à l’endroit du père, d’où les paroles de déception de ce père. Dans le giron de ce pouvoir-là, kafkaïen, on est au cœur de l’affectif ! Le père n’est pas détrônable, la mère n’est pas détrônable, la seule révolution que peut effectuer le fils, c’est la froideur, c’est le refoulement jamais accompli vraiment, c’est donc une révolution à jamais incomplète, afin de pouvoir s’éterniser dans le château du père ! Franz Kafka devant son père a l’impression d’un homme gigantesque, et ne pourrions-nous pas voir passer en filigrane, à peine visible, la figure également gigantesque de Jacques Chirac en surplomb de Dominique de Villepin qu’il a un si grand pouvoir de nommer à des places de plus en plus prestigieuses jusqu’à… cet Hôtel de l’insomnie, sauf que ce fils-là, à la différence de Franz Kafka, est peut-être encore plus gigantesque que le père Chirac d’où un refoulement plus efficace et une révolution intérieure, chassant l’affectif pour camper dès le départ sa liberté de parole et son esprit critique, s’accomplissant jusqu’à son achèvement justement au cœur de la nuit de veille ? Ce n’est pas par hasard si Kafka apparaît dans ces insomnies comme un double passeur permettant au Premier ministre d’être vainqueur face à la tentation vertigineuse de ce pouvoir-là, de cette demande d’amour-là ! Mais le choix de se désamarrer, de la part de Dominique de Villepin, laisse une trace kafkaïenne de la relation forte entre Chirac et son Premier ministre, puisque celui-ci, comme Kafka avec son père, en ne faisant pas comme lui, en finissant par renoncer à être Président après une tentation de le devenir, campe le père si fort en son château élyséen, comme inégalé, mais en même temps désignant le château lui-même comme un lieu de jouissance sacrifié, comme vide de lui le fils, comme une matrice désormais vide ! Reste la trace d’une sorte d’amour filial, d’une fidélité, d’une figure non impossible à détrôner. Franz Kafka voyait son père comme la mesure de toute chose, il était très fier du corps de son père, de son fauteuil cet homme gouvernait le monde, hors de lui rien n’existait, Franz n’avait pas réellement le désir de s’aventurer dehors, il préféra se… terrer, laisser ses poumons saigner, ne pas devenir comme lui en se mariant car cela aurait été comme le détrôner en étant à sa hauteur ! Se marier, c’est aussi épouser une réussite, épouser la politique activement, ne pas rester un homme libre… Franz Kafka, lui, certes provoquait son père en s’essayant à l’indépendance mais il a tenu à rester inférieur à son père. En quelque sorte, le côté kafkaïen de Dominique de Villepin se lit dans le fait de ne pas s’être identifié à lui au point de venir occuper la même place de pouvoir, au château, à l’Elysée, il est resté… inférieur ! Mais pour, librement, trouver le pouvoir ailleurs, en coupant le lien affectif, tout en inscrivant la trace d’une fidélité éternelle. Ce quelque chose de l’ordre de l’affectif, filial, témoigne d’une gestation réussie mais qui est allée jusqu’à son terme, jusqu’à sa révolution, jusqu’à son sevrage, jusqu’à la fin du pouvoir vertigineux de la tentation de rester en ce lieu du pouvoir où la nomination par Chirac l’avait installé, mais dont l’insomnie le sèvre par la conscience aiguë du danger, par la peur extrême. Kafka tenta, lui, vainement de virer son père de son piédestal, trouvant qu’il se tenait mal à table, qu’il était coléreux, devant l’orateur si fascinant qu’était ce père, le fils bégayait, son père le voyait comme une vermine, Franz devint muet, ce monarque qui injuriait tout le monde il ne pouvait l’attaquer, s’en libérer, même si ce géant coléreux criait qu’il le déchirerait comme un poisson c’est-à-dire comme un fœtus dans son liquide amniotique. Lorsque ce père parle de ses enfants à sa femme en leur présence, il traite par exemple de Franz en tiers, comme s’il n’était pas là ! Mais il y a un goût pour une jouissance masochiste chez Franz Kafka, qui se laisse être ballotté, injurié, moqué, ironisé ! Ce père est si gigantesque ! Mais en même temps avec des traits presque maternels ! Franz Kafka, dans sa lettre au père, en arrive à écrire que c’est à cause de sa mère, qui rabat tout le temps ses enfants sur ce père qui a un tel pouvoir de matérialiser un château si tentant qu’on ne peut désirer en sortir, qu’il n’a jamais pu s’évader, alors même que, publiquement, comme si c’était une affaire publique, ce père faisait tomber les coups sur ses enfants, leur disant que leur vie belle était trop belle ! Franz Kafka écrit dans sa lettre au père que la responsable de son impossibilité de sortir du labyrinthe parce qu’en vérité cela n’en est pas un, c’est un vrai château fermé, ce n’est pas une matrice pourvue d’une issue pour naître un jour libre et ouvrir les yeux sur la lumière, les couleurs et les autres, c’est cette mère qui n’en finit pas de dire aux enfants que la vie est belle grâce au pouvoir de ce père ! Tandis que ce père reproche à ses enfants que leur vie est… trop belle ! Franz Kafka répond en disant que, pourtant, il ne jouit de cette vie trop belle que comme un mendiant ! Franz Kafka désigne comme personne à quel point la question de la liberté est, pour chacun, liée à la possibilité que les femmes puissent ou nom devenir libres, c’est-à-dire puisse se sevrer d’être aspirées vertigineusement dans cette fonction mère apparemment si valorisante, qui offre tant de certitude de toute-puissance en même temps qu’elle permet d’être passivement assurées par l’homme fort, l’homme qui se croit pourvu de tant de force virile en ayant la capacité d’assurer matériellement un château ! En vérité, toute la question que Franz Kafka pointe comme personne, c’est cette curieuse impossibilité qu’incarne cette femme, sa mère, d’être autre chose que mère, d’être une femme en vérité, s’écartant d’une fonction mère devenue vide, ayant abandonné à leur vie ses occupants, ses fœtus ! Donc, nous voici avec Kafka et sa lettre au père au plus près de la racine si affective d’une conception du pouvoir qui n’a pas encore achevé sa Révolution intérieure ! Et j’en profite pour souligner que parmi ces passeurs de la terre avec lesquels dans son Hôtel de l’insomnie dialogue Dominique de Villepin, les femmes sont rarissimes en tant qu’écrivains, poètes, artistes… Franz Kafka, dans sa lettre au père, ne parle que de l’impossibilité de se délivrer de lui, mais à cause de cette mère avec laquelle le père ne cesse d’être, écrit-il, aimant. Si, par son activité littéraire pour laquelle le père a de l’aversion, Franz Kafka semble s’éloigner de cette figure gigantesque, en vérité c’est comme si au contraire il faisait l’aveu qu’en écrivant il pouvait mieux rester tout en ayant un alibi, car il écrit que cet éloignement par l’écriture est comme un ver qui rampe, le derrière écrasé par un pied effrayant, mais s’aidant du devant du corps pour se dégager. Ce vers jouit de la répugnance de son père pour l’activité littéraire du fils, le jeu sado-masochiste s’inverse… Quant au mariage, comment Franz pourrait-il donner un nom à une femme, un nom qui signifie un château, alors qu’il est si Löwy, le nom de la mère, le nom qui jouit du nom gigantesque de l’homme de pouvoir mais en même temps lui donne l’occasion éternelle de faire la preuve de ce pouvoir en étant cet intérieur matriciel où les enfants conçus peuvent aussi témoigner par la vie belle à quel point ce père a du pouvoir ! Alors que le père a pu escalader un grand nombre de marches d’escalier, un peu comme Chirac qui a eu tellement d’élections comme marches d’escalier pour arriver à l’Elysée, pour Franz même en gravir juste une seule est si difficile, celle sans doute de l’écriture… La chose la plus drôle dans cette lettre au père, et qui me fait beaucoup rire, c’est lorsqu’il rappelle que, en bégayant, en présence de sa mère, il fit reproche à son père de l’avoir laissé dans l’ignorance en matière sexuelle ! Il voit son père comme un initiateur, ce qu’il est ! Il ne fait toujours qu’indiquer au fils que jouir et faire jouir une femme, c’est de jouir virilement du pouvoir de lui faire matériellement la vie belle, et que de cette jouissance réussie le fils en a la preuve par sa propre jouissance ! Comme initiation ! Alors, effectivement, lorsqu’il a seize ans, le père lui explique comment faire la chose sans danger, et Franz a le sentiment si désagréable que ce que lui dit son père est de la saleté, ce sont des conseils très sales, et cette mère doit être salie par ça, cela attaque sa représentation immaculée de la mère. En vérité, c’est le danger d’homosexualité et d’inceste qui est sentie par cette saleté qui est l’indice du travail de refoulement ! Ensuite, le père poursuit son initiation du fils en lui reprochant de vouloir épouser n’importe qui, séduit par un simple corsage ! Il lui propose même d’aller voir la future épouse qui serait conforme avec lui ! Comme si le fils devait devoir son épouse au regard du père ! Mais c’est qu’il s’agit de choisir une femme qui prouvera le pouvoir viril du père en se ramenant elle-même à une matrice qui s’ouvre au remplissage par les enfants, et prouvant à quel point ensuite avec tout ce petit monde dans la fonction pleine, jamais vidée, de cette mère rabatteuse vers l’homme fort, la vie est belle, trop belle même puisque Kafka ne peut pas la quitter pour aller lui même faire la vie belle avec une épouse supposée ne désirer que cela ! C’est au moment même où il pourrait conclure un mariage que Franz Kafka se met à cracher du sang et… ne peut plus dormir ! Ces épousailles avec le pouvoir qu’il exercerait de manière active le précipitent dans l’insomnie ! La conclusion de la lettre fait parler le père, qui dit que son fils s’est mis en tête de vivre entièrement et absolument aux dépens de son père, en parasite, que ce parasite pique son père mais en même temps suce son sang, exactement comme dans la matrice pleine du fœtus le cordon ombilical se gorge de sang en se tricotant avec une enveloppe placentaire d’origine paternelle ! Père enceint à l’intérieur de l’utérus de la mère ! Le père déclare que son fils utilise cette lettre encore pour continuer à vivre en parasite sur lui. Ce que Kafka aime le plus, c’est son terrier intérieur ! Voilà, je trouve passionnant de lire Dominique de Villepin en lisant Kafka, ce à quoi invite ce livre, où les œuvres se mettent à échanger, à dialoguer entre elles à travers le travail intérieur d’un homme au cœur du pouvoir qui est en train d’accomplir en lui un achèvement de la Révolution. A mon tour, par ma lecture écriture, en dialoguant avec Dominique de Villepin, j’ai l’impression d’approfondir les étapes accomplies par ce marcheur d’endurance en le retenant un peu ça et là où il semble être passé un peu vite… Si un labyrinthe a tellement de recoins, cela n’est peut-être pas pour rien, peut-être que pour pouvoir sortir, il faut aller justement là où la peur surgit pour dissuader en faisant croire qu’il s’agit de trouver une voie la plus droite possible. Alors que le poète l’a annoncé dès le début de sa divine comédie, la voie droite est perdue… Il ne s’agit pas d’être trop pressé en la matière… En tout cas, moi, je m’attarde beaucoup à aller relire certains auteurs que Dominique de Villepin lit lui-même ! Il nous montre qu’il y a tellement de passerelles entre les œuvres, que les échanges entre elles peuvent y être infinis par le fil de la lecture.

Donc, Dominique de Villepin écrit qu’il faut s’attaquer aux forteresses ! « Aujourd’hui le continent, avec combien de frayeurs et de lenteurs, essaie de se réunir pour assurer le sort de l’homme européen. Désormais le labyrinthe tend à se déplacer vers d’autres parties de notre Terre. » Evoquant sans doute le terrorisme, il s’écrie : « Comme ils sont jeunes, les exécuteurs d’infamie au sortir de la nuit ! Mais ils sont aussi muets que les ‘messieurs’ de Kafka et notre peur aiguillonne leur désir morbide. » Derrière, le désir de fonder un Etat islamique par des hommes forts, et qu’ils vont remplir et leur assurer le paradis sur terre, forme de vie belle ? « L’horizon et la hauteur se sont évanouis. Pourtant, jadis, il y avait en nous, ici, une insatisfaction créatrice qui rassemblait les énergies, apprivoisait les violences et les désordres pour une nouvelle imagination du monde. » Le mot clef est l’insatisfaction, qui permet de ne pas rester assis au château du pouvoir comme sur un trône ! Cette insatisfaction qui rend insupportable de s’arrêter, de s’installer, de penser le lieu de la vie comme fermé à la manière d’un utérus en fonction pleine ! Cette insatisfaction que Dominique de Villepin place sans doute au cœur de sa passion politique, d’un engagement qui ne peut perdurer, paradoxalement, qu’en restant désormais un homme libre, c’est-à-dire non assis !

Comme prenant acte désormais que l’intérieur de la terre, comme une matrice, est vide, il s’aventure dans « un enchevêtrement de stalactites, de pitons de calcaire translucide, de margelles pourpres de puits sans fond, j’observe sous l’éclat d’une torche l’esquisse d’un troupeau de gazelles et de bisons sur les parois luisantes de traces blanches… au creux de la terre inhospitalière… » L’intérieur jadis habité est devenu une fonction vide. Pourtant, les gazelles et les bisons y jouaient ensemble, en témoignent ces… traces blanches ! « Dans les dédales de nos villes, je scrute aussi les visages en quête du secret d’une âme qui affleure. Mais comme la solitude nous fait reculer en nous-mêmes, derrière des yeux glacés ! » Et oui, l’exercice du pouvoir coupe des autres, de la vie, des visages qui sont comme des œuvres à lire…

Il faut en effet ne pas avoir eu peur de s’aventurer loin dans les entrailles de la terre lorsqu’elles étaient en pleine fonction pour étreindre l’énigme du pouvoir… « Ce tête-à-tête brûlant avec la vie, je l’ai rencontré dans les grottes de Gondar en Ethiopie, sur les contreforts de l’Himalaya en Inde, ou aux confins de la Chine, chez les moines désireux de s’isoler du monde pour étreindre l’énigme au risque d’être consumés par elle. » La mémoire de ces voyages et visites souterraines revient-elle à Dominique de Villepin parce que l’Hôtel de l’insomnie lui semble être aussi au cœur de la nuit une grotte, et même une « cellule-tombeau » comparable à celle où allaient les moines qui avaient choisi le départ ?

Aussitôt après, le passeur Géricault apparaît sous la plume de Dominique de Villepin, donc toujours selon un fil logique que l’on retrouve pour la succession des œuvres. Logiquement, voici son regard d’outre-vie, voici un regard de voyant qui éclaire « la fleur noire, au plus profond de l’humain : l’homme enchaîné à son destin comme Mazeppa à sa monture, comme les spectres de l’armée napoléonienne à leur rêve trahi… Ces corps disséqués, ces visages scrutés, ces chairs auscultées, tout cela Géricault l’efface au soir de sa vie pour peindre, dans une lumière crépusculaire, le silence, la solitude, des lieux sans présence humaine. » Extraordinaire ! Avec pour guide Géricault, au cœur de la nuit, Dominique de Villepin accepte désormais l’existence de ces lieux sans présences humaines, cette fonction vide, cet utérus du pouvoir qui ne reste pas plein de ses fœtus mais ne contient plus de présence humaine. C’est-à-dire que lui-même se sèvre d’être celui qui a le pouvoir de remplir de présences humaines cette fonction, cette matrice, de rassembler en une matrice pays un peuple avec le mirage de la vie belle kafkaïenne !

Aussitôt, c’est le cauchemar du creusement qui s’impose ! « Nous creusons comme creusèrent les Indiens réduits en esclavage dans les mines du Potosi… Nous souffrons comme déjà souffraient les esclaves athéniens dans les mines du Laurion, avec le même épuisement qu’un peu plus tard les esclaves romains dans les mines de sel… » Esclave du pouvoir ? Ne pas être libre ? Etre dominé ? La liberté exige sevrage…

S’impose donc logiquement Paul Celan, dont Dominique de Villepin cite un vers du poème « La Fugue de la mort » : « Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit ». Il évoque dans l’œuvre et la vie de Paul Celan ces « bourreaux sans visage », et un vers d’un poème du recueil « La Rose de personne » : « Ils creusaient, ils creusaient et creusaient ». Celan faisait partie de ces Juifs vivants sur cette « terre des confins », en Bucovine, où après le pacte germano-soviétique en 1940, cette population est persécutée, déportée, exécutée. Ces victimes devaient creuser elles-mêmes leur fosse ! Elle est terrifiante, cette image surgie dans l’Hôtel d’insomnie, où le déporté en politique se voit en train de creuser sa tombe, presque dans le noir d’une folie, sentant pas loin des « bourreaux sans visage » ! Comme le souligne Celan, en vérité « Ils ne cessent de creuser cette terre en eux, de forer mécaniquement pour rien, vers nulle part, sans rien rencontrer d’autre que le vide. » C’est infiniment plus désespéré que le terrier de Kafka ! « En eux-mêmes les hommes creusent des tombes. Creuser la terre, est-ce aussi retrouver l’autre ? » L’autre qu’il est, oui ! Après avoir mis en terre celui qu’il ne veut plus être, celui d’un exercice du pouvoir qui n’est pas le pouvoir de son engagement politique de toujours, celui pour la liberté ! Et Dominique de Villepin souligne alors que dans « Fugue de la mort » de Celan, « ce n’est plus seulement dans la terre qu’est creusée la tombe, mais dans l’air ». Celan a écrit cela peu de temps après sa sortie du camp de concentration. Celan, c’est un passeur qui se montre à Dominique de Villepin en ne parlant de l’enfance qu’au passé, inscrivant une coupure radicale, une impossible remontée. « La Bucovine ‘fut une région où vivaient les humains et les livres’… une région à peu près inconnue de tous ». Mais, peut-être à cause du camp de concentration, comme si c’était impossible d’en sortir vraiment, « il est condamné à errer en cercles infinis autour d’un centre vide. » La terreur pourrait aussi saisir au milieu de l’insomnie Dominique de Villepin qu’assaille la pensée que « la bouteille lancée à la mer ou dans le vide » n’arrive jamais que dans l’inconnu, sans écho, sans autre pour la trouver et lire le message, donc le « risque d’y être englouti et les mots de se perdre à jamais ». Comment lancer un message par-delà cette tombe creusée au cœur de l’Hôtel d’insomnie ? L’après reste à ce moment-là parfaitement inconnu, inquiétant. Mais il a l’écriture ! Creuser la terre devient écrire. « Creuser la terre, c’est aussi creuser la langue. » Heureusement, il n’est pas comme Celan « exilé de toute langue, contraint d’écrire dans celle des bourreaux, condamné à l’inquiétude qu’éveillent les mots. » Dominique de Villepin, on le constate en le lisant, a comme deux langues, celle qui dit la poésie et la littérature, et celle qui dit la politique. L’un écoute et se démarque de l’autre. Celan ne peut faire cela, et alors « le poète… est perdu dans le monde. Partout ce ne sont que ruines. » Il incarne une infidélité aux siens, lui qui a survécu alors qu’eux non. Etre perdu dans le monde c’est les rejoindre, pour ne pas être coupable ! Aussi pour dire que ne peut exister un meilleur monde que celui vécu avec eux, l’enfance, le cordon ombilical impossible à couper. « Les mots, Celan les fait éclater comme au temps du travail forcé il faisait éclater la terre. Il a l’obstination de celui qui creuse la roche dans une langue pétrifiée… Ecrire correspond pour lui au besoin de regagner par la poésie un chemin perdu… mots yiddish ou hébreux, comme des cailloux semés par un ‘égaré’ pour rejoindre son peuple assassiné, mais d’abord des mots allemands pour se retrouver lui-même, car c’est la langue de sa mère. » Cela incarne-t-il pour Dominique de Villepin dans son Hôtel de l’insomnie celui qui ne peut s’accorder un nouveau havre de paix, un lieu pour après. « Les prétendus havres n’ont jamais été pour Celan des havres de paix… il creuse la langue pour mieux dénoncer l’origine de ce qui fut une peur sans visage. » Celan n’a pas vraiment trouvé la rencontre qui aurait ouvert une issue à l’impasse terrible, ni avec Heidegger, ni avec Höderlin, cela aboutit nulle part, il n’y a pas d’autre comme destinataire de la bouteille à la mer, et alors son suicide en se jetant dans la Seine n’est-il pas lui-même cette bouteille désespérée avec son ultime message, il est le « sans-nom », le « sans-pays », le « sans-amour », intrus dans sa famille en France. Un « Nous » était pour lui impossible. Car il était le fils de ses morts. Ce « Nous », Dominique de Villepin ne cesse, dans la solitude de l’insomnie, d’y penser, sa peur se disant dans son échange avec Celan. Où sont les Nous, pour le pouvoir ?

Alors, il se demande : « Mais qui sont donc les vampires d’aujourd’hui ? » Ce sont, écrit-il « les peurs elles-mêmes à l’intérieur de nous. Une tache est inscrite depuis toujours au cœur de l’homme et c’est notre honneur que de vouloir sans cesse l’effacer… Cherchons la vérité et la justice, non pas d’un camp contre un autre, mais à travers l’élan de ponts à bâtir, de terres à reconstruire. La lucidité de l’action ne doit pas tuer le songe. Les rêves aussi ont en eux la tenace réalité à étreindre, le quotidien à ranimer. Contre le désert qui gagne, le monde veut croire encore. Il a besoin de preuves. » Qui, en fin de compte, se nourrit de sang ? Me vient l’expression « liens du sang », consanguinité, entre soi séparé des Nous du vivre ensemble qui commence vraiment, s’il y a liberté et capacité politique de s’organiser, à partir de la coupure du cordon ombilical, à partir du sevrage des avantages, privilèges, rentes qu’il y a à vivre en famille, y compris politique, un pouvoir conçu comme dans un autre monde, en haut, incestueux au sens où « incestus » signifie ne manquer de rien, comme le fœtus branché au tissu de sang ne manque de rien.

La divine comédie du pouvoir, à travers un voyage avec pour journal de bord un journal contre la peur, avec la conscience très inquiète qu’en entrant ici, dans l’Hôtel de l’insomnie », il fallait laisser tout espoir, transforme pas à pas le labyrinthe en laboratoire du « Nous », où le Premier ministre comme jamais personne avant lui, rencontre des passeurs de la terre et dialogue avec eux, des poètes, écrivains, artistes, des sortes de doubles, en ouvrant des passerelles entre les œuvres et surtout en restant vivant, comme Dante au Purgatoire s’aperçoit qu’il est vivant parce que contrairement aux autres son corps fait de l’ombre. Dans ce laboratoire, il donne du sens aux œuvres par sa lecture écriture, il leur redonne de la vie c’est-à-dire qu’elles continuent à s’enrichir par l’échange actif avec le lecteur qu’il est. S’invente dans ce laboratoire de l’insomnie une lecture que chacun des écrivains rencontrés, retrouvés même, désespérait d’avoir pour leur bouteille à la mer. En quelque sorte, cette lecture écriture qui est elle-même une espérance mise dans une bouteille à la mer, discrètement retournée en désespérance car ici les interlocuteurs sont morts et leurs textes sont finis, vient donner écho au désir même réduit à du désespoir mais existant quand même puisqu’il y a eu acte d’écriture de chacun de ces passeurs. D’une certaine manière, Dominique de Villepin, comme si c’était indispensable avant de vraiment trouver l’issue, avant de sortir du labyrinthe, comme si aucune étape ne devait être brûlée mais devait être vécue traversant même le corps et l’esprit retenus là, s’acquitte d’un devoir, celui d’entendre la douleur, la peur, la complexité, l’impossible, les contradictions de chacun de ces compagnons d’écriture, celui de les reconnaître comme des jumeaux demandant audience ayant un étrange besoin d’être entendus donc apaisés avant de pouvoir partir comme le lecteur lui-même doit se sevrer, laisser partir pour toujours ces personnages qui sont lui dans la matrice du pouvoir. Ce n’est pas par hasard que le placenta est aussi nommé jumeau, et que, en Afrique par exemple, ce placenta est enterré au pied d’un arbre comme quelque chose de très important. Imaginons qu’au pied du jeune chêne planté dans le parc de l’Hôtel Matignon il y a, enterré, ce jumeau imaginaire, de gestation, dont s’est séparé Dominique de Villepin… Ce « Nous » qui se constitue au fil de la lecture de Dominique de Villepin est un « Nous » fait de ces doubles qui, avant de partir, demandent audience, lecture, écho, dialogue, possibilité de tourner la page ce qui est indispensable pour lire vraiment ! C’est un « Nous » de l’Hôtel de l’insomnie qui est gros du « Nous » de la vie dehors, en homme libre, un « Nous » qui s’estompe apaisé avec l’aube lumineuse et colorée, où l’autre « Nous » peut se constituer. Le drame des œuvres n’est-il pas, aujourd’hui plus que jamais, qu’elles ne sont pas vraiment lues, que la bouteille à la mer n’arrive à aucune rive, que c’est désespérant de les voir avalés par le gouffre vorace de l’oubli et le fait qu’une actualité littéraire efface la précédente, ceci aussi parce qu’on dirait toujours que l’écrivain lui-même pris dans son narcissisme n’espère pas de lecteur intelligent car cela remettrait en question le trône sur lequel il se pense assis alors même que c’est si précaire ! Les livres de Dominique de Villepin, je les sors de l’oubli, à la suite de la lecture de ce volumineux ouvrage, « Mémoire de paix pour temps de guerre », où j’ai senti une si grande générosité, dans tant d’énergie et de temps investis, et en visant l’humiliation tellement à l’œuvre partout sur la planète pariant sur la capacité à le lire de « Nous » justement, « Nous » auquel il s’adresse en pressentant une capacité politique sur le point de naître ! Il ne faut pas désespérer du peuple, de sa capacité à achever sa Révolution intérieure donc à abandonner l’immaturité, pour consacrer tant de temps et d’énergie à cette écriture, comme il le fait ! J’essaie dans ma lecture de faire grandir ma capacité politique !

Voici Ossip Mandelstam qui apparaît à Dominique de Villepin, et lui montre que, dans la tragédie russe comme dans sa tragédie à lui, « dans le tonneau où il se lave, en plein air, d’une eau glacée, nulle étoile ne se reflète » ! Et, pour Mandelstam comme on a l’impression pour le Premier ministre dans son Hôtel de l’insomnie, « La peur jaillit de la réalité des choses réduites à l’élémentaire. Il n’est pas d’énigme ici, pas de visage, fut-il celui d’un monstre, rien d’autre que l’enfermement de l’enfer. » L’enfer de l’exercice de ce pouvoir-là ? De même, réfugié en Crimée, Mandelstam se « sent intérieurement prisonnier, muré dans sa solitude ». Importance de cette prison qui est intérieure, qui est liée à la tentation si forte qui retient encore dans l’Hôtel de l’insomnie, le personnage de Premier ministre c’est quand même prestigieux… Mandelstam arrêté à Moscou parce qu’il a publié des vers satiriques contre Staline, pris dans un procès stalinien et qui va mourir en déportation dans une agonie affreuse après des années en travail forcé dans les mines d’or de Sibérie, est un double que Celan se trouvera pour l’accompagner au bout du labyrinthe, mais comme bouteille désespérée à la mer, ce corps bouteille balancé depuis le pont Mirabeau, à Paris. Insiste chez Dominique de Villepin la question du suicide, c’est-à-dire un choix de la mort comme quelque chose qui se présenta comme inévitable pour ces poètes ou écrivains qui disparurent comme cela, mais qui, pour le Premier ministre dans son insomnie prend un autre sens, celui de mettre fin à un l’exercice d’un pouvoir qui ne correspond pas du tout à un engagement intérieur, à la prise de liberté. Le suicide, c’est encore l’aveu de ne pas pouvoir en sortir, de l’enfer, de la matrice qui garde, c’est du désespoir. Dominique de Villepin tourne cela en sevrage par rapport à son propre exercice du pouvoir, et celui qu’il balance avec Celan depuis le pont Mirabeau, ou fait disparaître mystérieusement dans la froideur sibérienne avec Mandelstam, c’est celui qu’il ne veut plus être, celui qui est en train de se libérer de la tentation de ce pouvoir-là, qui est en vérité si lié à cette situation kafkaïenne d’y être nommé, installé, assis par Chirac, ce père gigantesque auquel cependant il a toujours opposé une stature plus gigantesque encore !

Voici alors Kiefer, qui « Au cœur de la terre blessée, il nourrit l’ambition folle d’une reconstruction, d’une réconciliation… Il veut s’attaquer d’abord à cette blessure ouverte dans son flanc, son pays l’Allemagne. Et là il creuse, avance sur les pas de Friedrich, avec ses étonnantes batailles navales, dans le souffle de Celan, en suivant les rails qui mènent à la mort ; il peint les étendues glacées, les terres martyrisées, les mers labourées de sous-marins, les ciels sillonnés d’avions de chasse. » La glaciation et la guerre semblent représenter une matrice aux entrailles sanglantes à l’air, comme rendant visible la boucherie d’un accouchement brutal. « Dans son antre où l’on pourrait rassembler toutes les prisons du Piranèse, Kiefer veut brasser d’autres temps et d’autres espaces. » Comme s’ils s’entrouvraient, comme s’ils se peignaient dans cette déchirure sanglante, naissante ? Alors, c’est « comme s’il voulait établir l’inventaire de toute chose créée… Il sauve la mémoire après la catastrophe… Il conçoit moins l’Histoire comme l’engrenage du progrès que comme le théâtre du crime et du salut. » Les pigments de Kiefer sont « craquants comme le sang séché », et « C’est le réinvestissement d’un ordre, son ‘Occupation’ refuse l’oubli pour rendre la terre habitable de nouveau, pour restituer une profondeur et une hauteur. » On entend à travers son écoute de la peinture de Kiefer l’engagement politique renouvelé de Dominique de Villepin, par-delà une Révolution intérieure qui traverse la boucherie de l’accouchement. « Partout la terre se met à parler, à hurler. Toujours il pose la question de l’homme face au crime à coups de dynamite, de coulées épaisses, d’éventrements et de lacérations… » Eventrements ! « La mort et l’espoir côte à côte » écrit-il en pensant au tableau de Kiefer rendant hommage à Celan qui l’a bouleversé, « Couronne noire ».

On peut se demander qu’est-ce qui fait que Dominique de Villepin est aussi attiré par la question de la mort, violente, souvent liée aux guerres, aux monstruosités politiques conduisant à la déportation, aux dictatures, mais aussi à des complexités plus intérieures. D’où cela vient-il ? Alors, survient dans ce journal contre la peur l’évocation de cette chambre-tombeau, dans l’enfance, dans la maison familiale. « Dans la Nièvre, au premier étage de la maison familiale, il y avait une chambre tenue dans l’obscurité où nul n’avait le droit d’entrer. Enfant, j’avais remarqué, poussé par la curiosité, sous un pastel figurant un très beau jeune homme en uniforme bleu horizon, une petite armoire aux vitres obscurcies de rideaux noirs. En forçant la serrure, je découvris divers objets ayant appartenu à André, mon grand-oncle, mort au début des années trente, à vingt-quatre ans. Une photo encadrée le représentait, debout sur son automitrailleuse, à la tête de sa colonne, à Boukemal, en Syrie, tout près de la frontière irakienne. Là-bas, les troupes françaises tentaient de pacifier des peuplades que des agents anglais incitaient à se révolter, en raison d’une sourde rivalité issue de la Première Guerre mondiale… Mes arrières grands-parents s’étaient rendus à Alep pour reconnaître son corps. A l’ouverture du cercueil, l’histoire familiale raconte que, sous le même uniforme, ils découvrirent les restes d’un tirailleur africain. Comment ‘l’autre’ ne me serait-il pas devenu, dès l’enfance, immensément fraternel ! » Là, dans cette chambre tenue dans l’obscurité, s’ancre l’engagement politique de Dominique de Villepin ! En germe, il y a tout, le refus de la guerre en Irak qui n’est donc pas juste un choix de Chirac porté à l’ONU par son Ministre des Affaires Etrangères, la pacification de régions déchirées où les rivalités et les humiliations sont encore des bombes à retardement qui explosent un peu partout, la Syrie, la fraternité des autres entre eux se retrouvant dans le « Nous » du vivre ensemble libres sur terre. Ce qui est particulièrement intéressant, et vraiment passionnant, c’est de voir l’importance dans une famille d’un deuil, de quelque chose de violent qui est sur le coup et pour longtemps inacceptable au point que la chambre reste telle quelle, fermée, comme en attente de celui qui en forcera la serrure, qui donnera du sens à cette mort en reprenant le flambeau de la bataille et du travail de la paix partout sur la planète, ici chez nous, là-bas sur chaque front où il s’agit de renouer avec la politique pour résoudre les conflits, en mettant à égalité chacun autour de la table de la négociation. Mais comment celui qui, en effet, força la serrure car il comprit que cette fermeture restée en rade dans l’histoire familiale était faite pour susciter la curiosité, pouvait-il entendre pour lui-même le sens de cette mort, de ce sacrifice, qui se jumelle à un autre sacrifice, celui du tirailleur africain, pour bien montrer que ce sacrifice-là doit s’inscrire en chacun par-delà les couleurs de peau, les origines, les langues ? Ne le comprend-il pas justement dans l’Hôtel de l’insomnie, où la question de la mort prend un relief si inquiétant et se précise par la peur ? Mourir à un pouvoir assis, installé, nommé, afin de naître, de devenir libre, d’être quelqu’un dans le « Nous » citoyen en capacité politique ? La bataille dans laquelle en reprenant le flambeau du grand-oncle mort trop tôt si beau dans le cadre demandant audience en restant dans la chambre mortuaire Dominique de Villepin meurt à lui-même c’est-à-dire finit par se rendre libre de l’exercice du pouvoir qui s’avère tellement sans pouvoir, c’est une bataille intérieure, c’est un sevrage radical ! Alors, s’entend tout autrement le poème de Rimbaud, « Le Dormeur du val », que j’entendais aussi dire pendant mon enfance parfois au milieu des prés, « Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. » Le contraste est impressionnant entre le mot « tranquille » et les « deux trous rouges » ! Avec Dominique de Villepin, qui évoque à ce moment-là de son journal contre la peur, dont le fil logique est d’une rigueur époustouflante, ces deux trous rouges, le soldat mort resté en rade dans l’histoire familiale est désormais tranquille, sa mort a du sens, il peut s’en aller apaisé, il n’a plus besoin de rester là à hanter les vivants, les vivants peuvent être libérés de cette sorte-là de devoir, celui de laisser partir le double imaginaire familial, matriciel, en rade en soi. Comme Dominique de Villepin évoque ces deux trous rouge en lisant dans la nuit de son Hôtel de l’insomnie, chambre gardée dans l’obscurité comme celle, secrète, de la maison familiale, Rimbaud est mort « abattu alors qu’il lisait un livre. »

C’est à propos des splendides fresques de Masaccio à Florence, dans l’église Santa Maria del Carmine, que Dominique de Villepin évoque le fait que « Dans la Bible, tout ne commence pas par le sang. Le péché originel reste mystérieux. Une tache d’ombre indélébile vient s’insinuer dans la chair même de l’homme. Le premier couple a goûté au fruit défendu… la faute d’Adam : ‘Maudit soit le sol à cause de toi’… Masaccio, dans sa fresque… restitue admirablement l’accablement et le malheur de ces figures voûtées, condamnées à la errance dans un monde gris et informe… Bannis du jardin d’Eden, Adam devra cultiver la terre à la sueur de son front tandis qu’Eve connaîtra les souffrances d’un autre dur travail, mais lui aussi noble et gratifiant, celui de l’enfantement. Avec le meurtre d’Abel par Caïn, l’histoire humaine entre dans ‘le temps des Assassins, celui du crime et du châtiment. » En vérité, le temps des Assassins n’est-il pas celui d’une inversion, prendre la logique de la reproduction des humains pour la logique de vie, alors que c’est la logique de vie, de chaque vie valant le coup d’être vécue, qui met en mouvement la reproduction de ces vies ! Cette notation, « tout ne commence pas par le sang », ne s’écrit-elle pas, lorsqu’il s’agit de commencer avec la liberté, en admettant qu’il faut au contraire le sang de la délivrance, de l’accouchement, de la destruction matricielle, qui abandonne à la vie des humains qui s’inventeront à leur tour une vie singulière inimaginable ? Le péché d’Adam, dans une religion monothéiste patriarcale, n’est-il pas de croire en son propre pouvoir d’immobiliser la femme, Eve, en mère, en corps par lequel passe la reproduction de l’espèce humaine, comme si vivre ce n’était plus que se reproduire, avec à la clef la jouissance d’un tel pouvoir pour ce si noble rôle ? Son pouvoir de faire surgir la lumière dans les ténèbres ? Son péché n’est-il pas de ne voir qu’une mère dans cette femme ? Et que sa création de la terre est à l’image d’une immense matrice où pour être l’assureur d’un tel paradis il doit travailler la terre à la sueur de son front, et Eve doit connaître les douleurs de l’enfantements, non pas la joie de la délivrance qui la fait redevenir une femme en faisant le deuil de la toute-puissance d’être mère ? Le péché d’Adam n’est-il pas de succomber à la tentation de la pomme tendue par Eve, toute ronde comme le ventre rond d’une mère éternellement enceinte, d’une femme mère avec laquelle l’homme en se mariant croit vraiment retrouver sa mère dans la prétendue universalité de la réussite des femmes en mère pour toujours, n’abandonnant jamais leurs enfants à leur vie libre, telles des mères juives ? Après, logiquement, Caïn l’installé au sein de cette matrice éternelle, Caïn l’assis, tue Abel le nomade, le non installé, celui qui est dehors, celui qu’il empêche de naître ! N’y a-t-il pas là la question des femmes qui, par-delà ces vaines batailles du féminisme, de la prétendue révolution sexuelle, du droit à l’avortement (comme si elles ne pouvaient se vider de l’enfant jamais vraiment né qu’en le tuant au lieu d’envisager sa véritable naissance, comme si cela ne s’était encore pas inscrit symboliquement dans notre culture monothéiste), n’avaient encore pas accompli cette révolution intérieure à travers le deuil de ce pouvoir incommensurable qu’elles exercent en tant que mères ? A nouveau, est-ce un hasard s’il n’y a quasiment pas de femmes parmi ces passeurs de la terre que Dominique de Villepin rencontre dans son Hôtel de l’insomnie ? Peut-être qu’il n’y en a pas vraiment, en effet ? Même si les écrivains, artistes et poètes femmes sont, pourtant, nombreuses…

Alors, dans le sillage de cet péché originel d’Adam avec la pomme d’Eve, dans le sillage de Caïn qui tue l’Abel en lui, Dominique de Villepin rencontre dans sa bibliothèque Hikmet, « enfermé pendant treize ans dans les prisons d’Istanbul et d’ailleurs, profondément enraciné dans sa terre d’Anatolie, s’engage au service de son peuple, sans jamais renoncer à l’espoir. » Donc, « profondément enraciné » et « l’espoir ». Dominique de Villepin écrit : « … j’ai ressenti moi aussi la magie de la rencontre avec le poète, dans cet échange unique où le poème prend vie. Par-delà son propre pays, la croyance en un monde de liberté et de justice le sauve… Ancien militant du nationalisme turc, il n’a pas cessé de vouloir reculer les frontières. » Il oscille entre l’enracinement matriciel, ce nationalisme, et le monde de liberté, dehors, en espérant… naître, par-delà l’idée que les femmes ne désirent jamais se vider de leur fonction pleine… Nazim Hikmet n’avait jamais cessé de se battre face aux pouvoirs, dans le parti de la résistance turque, refusant l’occupation d’Istanbul par les alliés, et à Moscou dans les rangs du parti communiste clandestin, puis dénonçant le culte de la personnalité dans la Russie soviétique. Ce poète, rappelle Dominique de Villepin, n’avait pas peur de la peur.

Evoquant les tours de New York percutées par les avions, qui s’effondrent, les rues ensanglantées, il écrit : « En chacun de nous s’organisent le flux et le reflux d’un combat : céder à la peur ou s’ouvrir au monde avec la chance de nouvelles naissances. » Donc, le mot « naissance » ! « … gardons l’histoire secrète de chaque vie et de chaque mort, pour apprivoiser encore la lumière d’une parole nomade. » L’histoire encore secrète…

S’avance dans la nuit de l’Hôtel de l’insomnie Mallarmé, « cet homme en apparence si gris, aux allures de notable de province… Il parle d’une paralysie dans l’effroi auquel, très lentement, s’adapte sa conscience. Il veut voir l’origine de cette peur… » dans la pièce Macbeth, où trois sorcières au service de la déesse de la mort Hécate lui ont promis la royauté. Alors là, c’est vraiment génial, voici que c’est Lady Macbeth en personne qui est en proie à l’insomnie ! Une femme finit bien par apparaître, mais seulement dans l’œuvre des hommes, Shakespeare et là dans un poème de Mallarmé lu par Dominique de Villepin ! Lady Macbeth n’arrive pas à faire disparaître la tache de sang sur sa main droite, la souillure, la flétrissure demeure ! « Macbeth tué, le temps est alors libéré : l’amour l’emporte sur la haine. » C’est une femme dévorée d’ambition, Lady Macbeth, qui pousse son mari au régicide afin d’occuper lui-même le trône du pouvoir. Donc, on voit là que c’est en vérité une femme qui a l’ambition du pouvoir, pas vraiment l’homme ! Ensuite, cette femme, dont la main est tachée de sang, comme si le roi que son ambition a poussé sur le trône du pouvoir laissait entendre que là n’est pas vraiment le pouvoir, est hantée par la culpabilité et va se suicider. Mais le suicide ne serait-il pas de vouloir rester reine, une fonction pleine ? Finalement, le roi Macbeth sera tué par le jeune homme né par césarienne, donc non pas d’une femme comme le dit le génial Shakespeare ! Si césarienne il y a comme seule voie pour naître, parce que la femme mère pour toujours, figure royale du pouvoir là où il est total car ni embryon ni fœtus ne peuvent vivre hors d’elle, c’est que la femme qui l’avait en gestation en elle ne voulait pas ou ne pouvait pas accomplir un accouchement ! Le jeune homme n’est donc né que par une volonté extérieure, non pas par une révolution intérieure chez une femme arrivée à la capacité de faire le deuil de cette toute-puissance liée au fait que la reproduction de l’humanité passe par son corps ! Est-ce si sûr que ça qu’une fois Macbeth tué l’amour l’emporte sur la haine, si la naissance ne se fait encore que par césarienne, littéraire, et non pas par un processus intérieure à la femme en fonction pleine ?

« Depuis l’origine, la souillure est attachée au territoire même. » Mais qu’est ce territoire ? Que représente-t-il ? Que perpétue-t-il ? « Déjà dans l’Inde ancienne, la purification s’effectuait par le dépôt en terre de la souillure, dite ‘sans âge’, comme si elle ne devait pas vieillir. » Les psys, à propos de souillure, penseraient à l’inceste, au fait de ne pas pouvoir se sevrer d’un lieu matriciel faisant manquer de rien le corps et l’esprit donc circonvenant tout et faisant territoire jalousement protégé, revendiqué, défendu dans sa prétendu pureté première non détrônable. Déposer en terre cette souillure fait donc penser à ce placenta enterré en Afrique, à ce jumeau aussi… Dominique de Villepin en arrive, sans la nommer expressément, à cette femme qui, dans « La Lettre écarlate » de l’Américain Nathaniel Hawthorne, doit porter sur sa poitrine la lettre A parce qu’elle a commis l’adultère et qu’elle a refusé de dire le nom de l’homme avec lequel elle l’a commis. A comme adultère, puis peu à peu A comme Ange. Ce roman de 1850 est une résistance au fait que lorsqu’une femme s’échappe du carcan puritain où corps et âme elle est la propriété d’un homme qui lui assure en quelque sorte son territoire matriciel, elle doit être marquée de la lettre A rouge sang, comme la souillure par excellence. Au contraire, voici une femme qui a un enfant hors du cadre légitime, hors de ce territoire-là. Voici une femme qui ne se laisse pas être enfermée, qui au contraire ne résiste pas à l’amour qu’elle voit au-dehors, surtout sans cadre légitime pour porter sur l’autel sa fonction mère. Mais le pasteur, qui est l’homme avec lequel elle a accompli l’adultère, culpabilise, il n’assume pas cette prise de liberté et de risque, il baisse les armes devant le mari, l’homme de pouvoir. La femme, elle, est une artiste qui tisse de fil d’or cette lettre écarlate du péché. Peu à peu, de la bibliothèque de l’Hôtel de l’insomnie, surgissent des femmes, dans les œuvres d’hommes.

« Je ne suis guère étonné de voir aujourd’hui encore la liberté de penser menacée comme au temps du chevalier de La Barre. Mais à notre époque, les rumeurs haineuses et les imprécations fanatiques hurlent dans un espace aux échos qui se répercutent dans le monde entier en un instant… La conscience mondiale reste à inventer… Le devenir fraternel de l’humanité enrichit chaque homme et chacune de nos cultures. Hâtons-nous de vivre ensemble ou nous mourrons accrochés à nos puits et à nos moissons. » C’est alors qu’Antonin Artaud apparaît, comme si les rumeurs haineuses et les imprécations fanatiques venant de tout autour prenaient un accent psychotique, où jusque dans cet Hôtel privilégié, doré, du pouvoir l’espace chaleureux comme une matrice se lézardait, se fissurait de toutes parts. Dominique de Villepin, dans ce théâtre violent de la cruauté et de la folie, se demande « comment inventer cet espace chaleureux où le cœur puisse se reconstruire, cette douce matrice à partir de laquelle on puisse espérer affronter à nouveau le monde ? » Rien d’autre ne semble, au cœur de l’insomnie, pouvoir doucement accueillir, il n’y a pas vraiment, jamais, d’au-delà qui serait autre chose, rien ne peut être anticipé, aucun espace chaleureux, aucune douceur. Une autre femme entre par Artaud dans l’Hôtel de l’insomnie, Génica Athanasiou, et la relation avec elle est difficile. Artaud a besoin de son amour, de son bonheur qu’il ne peut trouver dans le paradis artificiel de l’opium. Mais elle s’écarte, lui envoie des lettres qui lui labourent, dit-il, le cœur. Avec cette femme, il oscille entre l’enfer et l’amour. Il est la proie d’un démon, il est un envoûté, il est soumis à un état de siège intérieur, c’est comme lié à cette femme, mais il n’a pas peur du mot « peur ». Peur, femme ? Il nous revient la phrase de Philippe Sollers : Les femmes, c’est la mort, là-dessus tout le monde ment ! Et Artaud ne peut pas vraiment prendre de la distance par le théâtre car « Il sait même à l’avance que sa tentative artistique est vouée à l’échec… l’impuissance à s’exprimer qui cherche à s’exprimer ? Le chef-d’œuvre du Théâtre de la cruauté serait alors en quelque sorte sa non-réalisation. » Dominique de Villepin s’arrête longuement pour dialoguer avec Antonin Artaud, au moment même où des coups bestiaux lézardent le lieu du pouvoir, où ces violences-là cherchent à tuer le processus intérieur de sevrage qui doit aboutir au décrochage, des violences qui voudraient avec une rage de saccage devancer le processus enclenché du deuil de l’exercice du pouvoir en le ruinant avant terme, en lui pourrissant la vie, comme mettre dehors avant d’être viable, comme un excrément dont le corps matriciel se débarrasse, être écorché de la vie tel un fœtus sanguinolent trop tôt mis dehors, qui n’a pas fini en lui d’aller jusqu’au bout du désir de se séparer définitivement de ce dedans . « Dans les dernières années de sa vie, Artaud parle encore de théâtre de la cruauté dans une longue mélopée excrémentielle. Il ne souffre plus seulement dans son esprit ; il souffre dans son corps. Un cancer du rectum le cloue sur son lit de douleur. » La torture physique d’Artaud, le souligne Dominique de Villepin, vient de plus loin, « son corps est le théâtre d’un inexorable combat ». Son corps. Corps pris à l’intérieur de quelque chose d’ambivalent, qui tout à la fois désire l’homme de pouvoir et veut mettre dehors celui-là. « J’aime redécouvrir un écrivain à travers sa correspondances » écrit le Premier ministre. Et c’est dans les lettres d’Artaud qu’il l’entend parler de « ce type de femme animale que Baudelaire appelait ‘la féline’, et qu’il accuse de duplicité. » Après la rupture avec cette femme, Artaud « éprouve le sentiment d’une hémorragie intérieure », comme du sang coulant à flot par le lien coupé trop tôt, avant terme… Rupture qui « entraîne en lui un nouvel effondrement de l’être. La vie se retire, la femme n’est plus qu’un spectre dans un désert hanté. » Mais Dominique de Villepin place la folie chez le poète, pas chez la femme. « Mais n’est-ce pas Artaud lui-même qui l’a détruite, comme le prince fou a ruiné la raison et la vie d’Ophélie ? » Mais Ophélie, je voudrais susurrer, n’est-elle pas une femme flottant au fil de l’eau, eau amniotique peut-être ? « Il le reconnaît, et il s’accuse, conscient d’avoir sacrifié celle qu’il avait passionnément aimée, alors qu’elle aurait pu lui éviter la catastrophe. » Mais peut-être aussi cette catastrophe est-elle arrivée par quelque chose d’idéal comme un écrin cocon dans lequel il concevait cette femme ? Peut-être cette catastrophe est-elle arrivée parce qu’il n’avait pas voulu admettre qu’elle ne correspondait ou ne s’accommodait pas exactement à l’image idéalisée d’elle ? Qu’il y avait un malentendu, comme chaque fois entre deux êtres en relation. « Victime de la sexualité qui sépare, Artaud n’a pas pu ou pas su trouver l’amour qui unit… Il imagine… un premier couple humain qui, contrairement à Adam et Eve, n’aurait pas connu la souillure d’un corps… La création poétique sera pour lui inséparable de la chasteté. Il veut détourner l’homme des ténèbres de l’enfantement, de l’appel du pouvoir et du meurtre, pour faire germer les mots hors de la vie aveuglante, sous les projecteurs crus de la scène. » Il veut « se libérer de ‘la tache et de la tare originelles’. Mais en prenant le nom de Nalpas, il retrouve celui de sa mère, celle-là même qui a insisté pour qu’il fût interné à Rodez. Elle était Euphrasie Nalpas avant son mariage, avant, selon lui, sa souillure… » Artaud rapproche alors sa mère de la Vierge Marie, « Le mystère marial est alors inséparable, pour Artaud, de l’idéal d’un corps angélique et pur… Il y prône la séparation des sexes, le rétablissement de l’homme dans son état d’innocence primitive… » Ensuite, à Rodez, Artaud va longtemps méditer « sur la difficile parturition du corps angélique ». Tandis qu’il n’y a pas de rédemption. « … l’hémorragie continuelle de son esprit ne saurait cacher l’espace d’une intériorité toujours renouvelée… Il affronte tous les risques, d’une liberté arrachée à l’étouffement et revendiquée dans sa violence. » J’aimerais bien poursuivre la réflexion sur cette souillure d’un corps, parce que je pense qu’Artaud, là d’où il parle et résiste, dit quelque chose qui est vrai pour lui. J’entends comme cela : pour Artaud, une femme devrait être aussi autre chose qu’une mère, celle-ci vierge de la possession d’un organe toujours plein, fonction pleine car n’étant que le passage qui a un début et une fin de la reproduction humaine dans son corps ensuite libéré. Ce dont il est prisonnier, rendu psychotique, c’est d’une mère le gardant en ses entrailles qui ne s’envisage pas femme, corps devenu libre une fois qu’il s’est acquitté du devoir de renouvellement de l’espèce humaine. Me revient le vers du chant trente-troisième du Paradis de Dante : « Vergine madre, figlia del tuo figlio, / umile e alta più che creatura, / termine fisso d’etterno consiglio, / tu se’ colei che l’umana natura / nobilitasti si » (« Vierge mère, fille de ton fils, / humble et haute plus que créature, / terme arrêté d’un éternel conseil, / tu es celle qui as tant annobli / notre nature humaine ») Vierge mère : il n’y a pas de dedans maternel qui garde, puisque voici une femme qui n’en a pas le fantasme, c’est la vie elle-même en train de se vivre qui l’intéresse seulement, et qui justifie qu’elle se poursuive par-delà la mort humaine ! Elle est fille de son fils, c’est-à-dire que sa vie en train de se vivre est fille de la continuation même de la vie qu’incarne ce fils qu’elle abandonne à sa vie. C’est extraordinaire ! Une mère, puisque la naissance a eu lieu, ne devrait pas se croire face à l’enfant être encore pleine de lui, ça c’est la folie, la psychose. De la femme qu’il aime, chez laquelle sans doute il sent ce qu’il appelle la souillure, comme une sorte de fonction pleine qui le rattrape sans cesse et rend fou Artaud, comme s’il voulait voir la femme et finissait toujours par voir la mère qui la barre. Elle est immensément difficile, cette question-là. Je comprends qu’Artaud puisse parler de chasteté, de corps angélique. Il s’agit de considérer à partir de quoi il érige cet impératif de chasteté ! Il se peut que face à la femme qu’il aime, il se soit aperçu sur quelle base de l’expérience de l’enfance, temps où le corps est littéralement entre des mains familiales qui désormais l’érotisent de l’extérieur littéralement par tellement de soins formatés pour les besoins, elle ancre sa sexualité d’aujourd’hui, et qu’il nomme cela souillure, parce qu’il n’arrive pas à trouver chez elle un éveil du corps et de son esprit qui serait venu de l’intérieur d’elle-même, d’une sensation infinie de liberté, par les fenêtres ouvertes sur l’extérieur que sont les sens et par l’expérience poétique. Lorsque Artaud parle de mère vierge, de chasteté, ne parlerait-il pas d’interdit de l’inceste, qui alors se lirait dans la relation d’amour en ce sens que les corps qui y sont engagés seraient des corps qui se sont éveillés de l’intérieur, dans une liberté que, sans doute, peu de familles sont en mesure de la laisser à leurs enfants. C’est une chose de prendre soin des enfants lorsqu’ils ne sont pas encore autonomes, c’est autre chose, ce désir glauque et propriétaire qui les touche comme s’ils étaient encore dans des entrailles, sans espace de liberté, de solitude, de temps libre, d’abandon à la vie. La psychose d’Artaud, qui le fait arriver jusqu’à la virginité de Marie et jusqu’à la chasteté en dit peut-être infiniment plus long qu’on ne croit sur cette autre sexualité, qui ne serait pas indexée sur une initiation fondamentalement incestueuse pendant l’enfance. Peut-être entend-il par chasteté cet écartement définitif d’avec une sexualité qui se grefferait sur cette initiation-là. Peut-être même soupçonne-t-il une sexualité qui ne devrait rien à cette initiation oedipienne s’il désirait voir sa mère comme vierge c’est-à-dire redevenue femme après sa naissance, non pas à jamais métamorphosée en mère n’en finissant pas de ne pas vouloir le lâcher au point de revenir le remettre en elle à travers une épouse. Peut-être résiste-t-il désespérément à se voir être mis en demeure par la femme aimée d’être à la hauteur de son père à elle qui a mis un hameçon sur elle mais qu’il ne peut égaler tout à fait. Peut-être que les corps ne sont pas si faciles que ça à toucher, par-delà tous ces soins qui sont fabriqués pour que tout le monde y compris en premier lieu les parents les utilisent pour saturer les besoins, les zones érogènes, les orifices, les yeux et les oreilles, les neurones. Il s’agit d’une lecture différente de comment les êtres humains s’éveillent, s’éduquent, font l’expérience du plaisir, de la peur, de la joie, de la fraternité, de la haine, etc. Toujours à partir de l’intérieur de soi et du corps, car c’est cela la liberté.

George Bataille, qui fut avec d’autres aux côtés de Sollers pour fonder Tel Quel, « A l’épreuve de la cruauté… explore de nouveaux chemins. Il s’est cru habité par la haine de la poésie, mais il l’a atteinte dans sa volonté d’aller ‘au bout de la possibilité misérable des mots’. Pour cela, il fallait aussi aller au bout de l’érotisme et de la débauche. Telle qu’il la concevait, dans ‘Histoire de l’œil’, la sexualité souille le corps, les pensées et même l’univers étoilé… L’expérience de l’abjection le conduit vers le sacré… des initiatrices qui, à la faveur de l’amour noir, ouvrent les portes de la joie intérieure. » C’est dans la situation- même que la résistance peut s’organiser, comme un sevrage. « L’amour pourrait glisser vite à la tragédie mais, là où d’autres craignent l’enlisement, Bataille voit ‘la souveraineté d’une chance’ que seule la mort peut arrêter. Pour lui, il n’y a pas de sexualité sans une violence fondamentale, si âpre et si rudimentaire qu’elle s’approche de la cruauté d’Artaud. » Dominique de Villepin, lisant Bataille, écrit que « La peur qui s’empare alors du monde, c’est ‘évidemment la peur de RIEN », qu’il n’existe que le rien ou que tout se réduise au rien. » Moi qui autrefois ai réussi à faire entendre ce RIEN que j’avais à dire, là où tout le monde a à dire des histoires qui s’emmêlent avec quelque chose de plus ou moins incestueux avec papa maman dans les parages, je peux témoigner à quel point ce rien abandonne au monde, à la vie, à une joie intérieure énigmatique et fidèle comme une bonne étoile.

Dominique de Villepin, évoquant avec Milan Kundera le pouvoir totalitaire, avec les forces américaines qui prétendent par le joug de la force restaurer l’ordre et les cercles vertueux, pointe cette force vaine qui « ouvre la porte de Pandore des identités blessées. » Il dit que notre peur « nous crie que l’avenir n’est pas gagné d’avance. La civilisation n’est pas un berceau doré où l’on s’endort. » Voilà ! L’imperfection demeure sous le ciel étoilé, et c’est cela qui justifie la politique.

Kerouac aspire au grand large, tandis que la peur rôde à l’image « de ces ombres qui ne lui laissent aucun répit dans ses écrits comme dans ses rêves… Il croit en une mémoire rédemptrice qui sauve la vie des ténèbres… » Ce que vérifie Dominique de Villepin dans la nuit. Kerouac, qui a perdu son frère Gérard, mort à l’âge de neuf ans, est à la quête d’une libération, il « s’est voulu l’homme des marges et des lisières, l’homme qui choisit l’errance pour ne pas être aspiré par une civilisation vaine et dévorante. Il veut conjurer cet effroi face à l’inhumain, et quelquefois même au trop humain. Le pèlerin finit par découvrir autour de lui l’infini sourire du divin, une ‘éternité d’or’ secrètement cachée au cœur du monde. » Au Maroc, pays de naissance de Dominique de Villepin, Kerouac a le sentiment d’être un messager du ciel, dans un berger il reconnaît un frère. Kerouac « Marqué par des années d’indifférence et d’incompréhension, en dépit de sa célébrité tardive, il campe en marge, dans une existence débridée… Oscillant entre désenchantement et exubérance… Fuir, il faut fuir encore… Les menaces sont partout. Kerouac les dénonce, qu’il s’agisse des champs de pétrole ou des routes maléfiques qui souillent la terre… » Capacité politique, déjà, en regard de l’environnement terrestre et social. Kerouac joue sa vie sur un fil, jusqu’à ce que la mort vienne l’emporter.

Au Mexique, dont il garde des images vives, Dominique de Villepin voit une marée d’hommes qui va et vient comme les vagues, « dans l’attente d’une rive inconnue. » Vient au-devant de lui, dans l’Hôtel d’insomnie, Octavio Paz, qui, un soir qu’il sortait du collège, a eu la révélation de la poésie, et « s’est tout à coup senti au centre du monde… Il suffit… que l’homme soit capable d’étonnement, qu’il aspire à retrouver l’innocence. » Je dirais, un corps qui éclôt de l’intérieur, s’étonnant de tous les stimulus qui lui viennent de l’extérieur par la fenêtre de ses sens et par les rencontres qui par les mots d’une langue singulière à chacun permettent de se dire les uns les autres. « Il est persuadé qu’un jour la culture occidentale s’écroulera, comme jadis celle des Grecs et des Arabes, des Aztèques et des Egyptiens. Il prédit le déclin de l’humanité, la seconde chute de l’homme depuis le temps de la Genèse… il refuse l’engrenage d’un conflit entre civilisations… Je ne crois pas que toutes les civilisations doivent aboutir au règne de la Civilisation… Le dialogue passe par la reconnaissance de chacun et non par l’instrumentalisation de rapports de force qui perpétuent le lignage des vainqueurs et des vaincus. Nul ne devrait avoir à choisir entre sa propre culture et celle d’un autre. » Comme c’est intelligent. Il ne pense pas une culture comme une matrice si parfaite que nous ne désirerions pas en sortir ! Au contraire, il pense quelque chose d’ouvert, d’infini, de merveilles en merveilles, et parmi les autres. « Entre l’eau stagnante des marais européens ou le miroir électrique américain, une autre solitude est à découvrir, ni fermée ni machinale, mais ouverte à la transcendance, sachant maintenir l’espérance au cœur du désespoir. Car chaque homme recèle la possibilité d’être de nouveau, un autre homme. » Dominique de Villepin, qui a eu une enfance expatriée, qui a beaucoup déménagé donc à chaque fois s’est désinstallé, n’est jamais resté assis, bien sûr même après pas mal d’années nommé dans les sphères du pouvoir jusqu’à cet Hôtel de l’insomnie, se prépare à un nouveau départ, il est entraîné, une autre solitude est à découvrir.

C’est le juif hongrois Imre Kertész qui lui rappelle que le vrai bonheur « ne peut être qu’un bonheur simple », que l’écrivain trouvait même en camp de concentration. « Une force grandit en lui qui ne porte pas la marque d’un endurcissement… On lui parle des horreurs, il ne peut oublier les images qu’elles ont laissées en lui-mêmes, même s’il veut désormais se situer au-delà. » Même dans le plus grand désespoir, ses mots de détresse « laissent espérer un apaisement. » Sans doute a-t-il en lui une énergie vitale très endurante, acquise avec la liberté…

Enfin une femme parmi ces passeurs ! Simone Weil l’écrivain, la philosophe, « a affirmé qu’il fallait avoir connu l’empire de la force et savoir ne pas la respecter pour pouvoir aimer et être juste. »

Dominique de Villepin « n’a jamais tout à fait déshabité ces terres si attachantes ni oublié les rencontres magiques » des îles de son enfance. En écho, Césaire l’a touché par sa douceur et son exquise gentillesse. La préoccupation principale de celui-ci est la conscience noire, qu’il nomme ‘négritude’. C’est un homme qui, en quittant ses années parisiennes, donc là aussi un départ qui vient résonner avec celui, annoncé, de Dominique de Villepin Premier ministre mais aussi sa décision de faire de la politique en homme libre, s’opère aussi par « un retour intérieur » pour lui « nécessaire prélude au retour définitif dans son île . » Marqué par Rimbaud, il est « désormais persuadé que la culture antillaise est d’abord d’ascendance africaine… » Il semble retrouver la liberté par rapport à la colonisation… Mais, de retour au pays natal, il voit le pays à l’abandon, de « nouvelles plaies se sont ouvertes. » Comme dans la perspective d’un retour à la liberté, Dominique de Villepin se prépare lui aussi à voir l’abandon un peu partout. Comme pour Césaire, il voit cela au « bout du petit matin ». De retour, Césaire admire le paysage toujours aussi beau, mais les fenêtres se ferment, le peuple est opprimé, et a peur, le volcan menace. Cependant, Césaire ne se résigne pas, et pas non plus Dominique de Villepin. Sans doute la zone caraïbe a l’air d’une « sorte d’Atlantide effondrée » mais il a besoin d’aller de l’avant, communiquant son indocilité, dont va s’inspirer Frantz Fanon. Sans doute Césaire est-il un compagnon sur le bord du chemin qui renforce la détermination de Dominique de Villepin a poursuivre autrement, à ne pas lâcher sa promesse d’autrefois, tout en quittant le pouvoir, pour le retrouver dans un peuple qu’il ne faut pas voir si résigné que ça. La Caraïbe est « la matrice sombre d’où naît un nouvel espoir. Chez Césaire, l’homme de parole se double d’un homme d’action capable d’armer les mots contre la peur… Maire, Césaire le restera plus de cinquante-cinq ans, fidèle à ses engagements et à ses racines, soucieux de donner à son peuple une nouvelle naissance. » Portrait dans lequel Dominique de Villepin peut aussi se reconnaître !

C’est logiquement alors qu’Edouard Glissant apparaît à l’hôte de l’Hôtel de l’insomnie. Edouard Glissant, lui, plante le décor du chaos. Il ne s’attarde pas aux méfaits de la vieille société coloniale, mais préfère « célébrer la fécondité de l’archipel, sans en faire pour autant un paradis. » Il voit la bouteille à moitié pleine. Bien sûr, « Son sentiment de la négritude ne va pas sans la haine des négriers… » mais « … il s’ouvre au partage du monde, fait confiance au progrès lent et silencieux et pas seulement à l’espoir né de la houle. Il porte en lui des paysages qu’on n’efface pas, des zones sans chemin qu’il a dû traverser, des brisures mêmes ; la réconciliation de l’homme est à ce prix… Le départ dans l’imprévu est la chance d’une victoire sur la peur. » Toujours, cette chance qui naît en se désamarrant, même si les ressentiments et les humiliations pourraient tenter de rester sur place comme pour régler des comptes, accuser… « Il s’appuie sur les mots de la langue créole, langue de détour lorsque, dans le tourbillon des rencontres, il ressent le besoin de « regagner sa dignité en l’arrachant à son oppresseur. » Certes, il a peur, dans ce voyage qui peut aller jusqu’au ‘chaos-monde’, jusqu’au monde du trop-plein. Ainsi, il a « l’ambition d’étreindre un territoire sans nom, où le pays rêvé dépasserait le monde réel sans perdre pour autant ses racines. » C’est que le monde à venir, riche d’étonnements, d’autres, ne peut jamais être nommé. Donc, « Les mots ne naissent pas nécessairement d’une peur séculaire, mais d’une impatience. Il s’agit, littéralement, d’un frisson à capter, jamais à capturer, en renonçant à l’arrière-pays, tout comme Dominique de Villepin, qui s’apprête à l’Hôtel de l’insomnie à aller de l’avant. Dominique de Villepin s’écrit : « Comment ne pas être frappé par l’énergie de l’homme ! Je le retrouve chaque fois armé de sa parole frémissante. »

Dans la lancée des écrivains des Caraïbes, voici que s’avance Derek Walcott, qui écrit dans la langue des assassins, c’est-à-dire l’anglais, car la langue de l’île est celle de l’effroi et de l’esclavage, du corps qui ne s’appartient pas. Il a une mère de couleur et un père Britannique. Il ne veut pas s’enfermer comme dans une matrice dans l’écriture insulaire, il ne veut pas être pris dans celle qui est morte d’une dévoration intérieure. Remarquable ! Les îles sont mortelles, à l’image d’un ventre amniotique qui veut garder en soi l’enfant ! La terre prend le sens de terreur !

Puis arrive Adonis le Syrien, humble et fragile silhouette, dont l’œuvre est en constant renouvellement, écrit Dominique de Villepin, qui remarque à quel point « il s’avance, fidèle à une plaie originelle, inséparable d’une naissance du monde et d’une naissance au monde. » La lecture de Dominique de Villepin est maintenant arrivée effectivement dans ce temps de naissance, donc à cette plaie originelle qui est séparation, chute, exil hors du ventre, du lieu installé. Le jeune Syrien né dans un village coupé de tout poursuit sa quête dans l’espace et le temps, exode, migrations. Adonis écrit : « Je porte mon abîme et je marche. » et le Premier ministre ajoute : « La chute est son état. » Il porte en lui « et hors de lui la violence faite à sa terre, à la terre. » Il s’appelait Ali Ahmad Saïd Esber, mais s’est donné le nom d’Adonis, l’homme-fleur aimé d’une déesse, qui a été blessé à mort par un sanglier puis métamorphosé en fleur par Aphrodite. De la blessure ouverte de la terre jaillit un nouvel être, comme lors de la naissance.

Israël, Palestine. Rencontré au Quai d’Orsay, Mahmoud Darwich, contemporain de la naissance d’Israël, qui a la « lumière d’une étoile triste », « martèle que la paix n’est pas divisible et que la terre suppose la présence et l’acceptation de l’autre : un autre homme, comme un autre peuple. Tout près, comme par-delà l’horizon lointain, cet autre existe, sachant que toute rencontre est une aventure empreinte de mystère, de désir et de peur. » Lui aussi sait ce qu’est le déracinement, l’exil, puis une autre terre, le Liban. Il a dû passer une frontière nouvellement créée. « De cette effraction est née pour lui la poésie incarnée par ces chanteurs paysans, poètes de la veillée qui, pourchassés par la police israélienne, disparaissaient à l’aube dans les montagnes. Il s’est identifié à eux d’instinct… Sa terre prend le visage d’un poème clandestin. » Pourtant, il refuse la mascarade d’une paix de champ de bataille qui ne soit pas d’abord un accord dans les cœurs, car il est « nostalgique d’un temps où vivaient en paix ses compagnons du ‘peuple de la gazelle’, sans intrus venus pour les effaroucher et les disperser… » Pour lui, « le problème est d’habiter la terre… Malgré ses plaies, elle doit savoir nommer les siens. Alors, la blessure du sillon se refermera sur la semence. » Il revient dans le village de son enfance comme un réfugié « dans sa propre patrie ». Alors, la patrie ne peut être ici, elle est ailleurs. Dans la lecture de Dominique de Villepin, la bibliothèque où se trouvent les œuvres palestiniennes le confronte au déracinement irrémédiable, à une douleur tellement lourde. C’est en effet une chose de se sevrer, se préparer à tourner la page, à ne plus habiter l’Hôtel du pouvoir, c’en est une autre d’être chassé de l’extérieur ! Comme si le sevrage ne pouvait pas se faire ? Comme si nulle part ne l’avait conçu, n’avait protégé sa gestation, n’avait désiré sa naissance comme renouvellement de l’humanité habitant cette région ? Lorsque la séparation a lieu, Darwich vit une autre séparation, celle d’avec Rita, femme israélienne, car elle ne peut supporter les terres ensanglantées, peut-être indice qu’elle ne peut admettre le sang de l’accouchement. Chacun est alors « rendu à sa solitude ». Mais homme et femme ne sont-ils pas amenés à cet état de solitude humaine lorsqu’ils sortent de la logique de reproduction pour entrer dans la logique de vie à travers une parturition, qui va permettre de s’organiser autrement en vivre ensemble qui n’est plus surplombé par la partition centrée sur la gestation, avec ce que cela comporte d’ombre portée de cocon familier ? Rita, c’est un peu du monde d’avant, de l’enfance. Elle éloignée, la coupure ne permet plus de retour vers le passé qui ne reste plus que comme trace, comme ‘cardine’ dirait Dante. Et même plus l’idée d’une matrice, d’un ventre porteur éternellement plein. La joie du vivre ensemble est devant, avec la politique pour faire des hauts et des bas inévitables une table des débats, dialogues, négociations et surtout rencontres dans un travail de la paix où chacun laisse quelque chose afin de gagner ensemble une sécurité et un apaisement sur leur terre de vie. La politique, Dominique de Villepin nous l’enseigne mieux et autrement que les politiciens qui se disputent nos voix, est d’abord ce moment à la lisière la plus extrême de notre résistance à quitter nos cocons et nos fauteuils où symboliquement nous mettons sur la table notre renoncement à un ventre imaginaire qui ferait notre bonheur en s’indexant sur nos enfances magnifiées dans les souvenirs en même temps que nous entrevoyons déjà en échange la terre du vivre ensemble fraternel sans cesse à construire car elle ne cesse de se transformer à l’image des quatre saisons qui exercent nos corps, nos sens, notre goût poétique à d’une part s’étonner joyeusement des merveilles que chaque saison offre et d’autre part à se séparer de la lumière qui baisse, de la chaleur, des couleurs éclatantes annonçant le froid, le gel, ce rythme-là pouvant se rencontrer aussi dans les relations humaines. Qu’on soit homme ou femme, on est seul face à cette table des négociations politiques, où il y a égalité entre chacun, notamment entre les sexes, c’est-à-dire que ce qui tombe là, dans ce face à face si humain, c’est la croyance qu’on puisse être protégé par quelque chose de maternel du sein duquel on peut se croire supérieur, invincible, puissant, face à ceux qui ne sont pas sous la coupe d’un tel pouvoir mais espèrent affectivement des miettes promises ! Donc, l’écartement de Rita, la femme israélienne, par rapport à Adonis ou Mahmoud Darwich, rendant comme l’écrit Dominique de Villepin chacun à sa solitude, en « dressant une véritable frontière entre les deux » peut se lire d’une manière moins tragique que ce que la triste réalité en fait. Dominique de Villepin écrit : « Le couple n’est pas seulement chassé du paradis terrestre. L’Eden lui-même s’est déplacé. Il s’en est allé ailleurs, en perpétuel exil, plus insaisissable que jamais… En guise de compagne, il ne reste plus au poète que la mort. La hache du silence s’est abattue après le départ volontaire de Rita. » La tragédie, n’est-ce pas que l’ Eden, qui s’est déplacé, n’a jamais pu s’entrevoir dans la possibilité d’un vivre ensemble car pétrifié dans les murs de l’origine matricielle interdite aux non élus ? Impossible terre d’un vivre ensemble, voici Israël, éternisée comme une sorte d’Eden de l’origine telle qu’en une matrice gardant pour toujours, les élus dedans et les autres ne pouvant y revenir ? Que ce soit Rita, la femme israélienne, qui abatte la hache du silence, est très significatif de la responsabilité véritablement politique des femmes lorsqu’elles s’accrochent à une fonction pleine qui leur donne un pouvoir imaginaire si total, un pouvoir qui, cependant, ne peut se matérialiser qu’avec le pouvoir des hommes de l’assurer ? A quand la capacité politique des femmes qui, en faisant le deuil de leur super organe en creux supposé remplissable en permanence, pourraient rendre possible que les humains s’envisagent sortis d’un ventre alias pouvoir protecteur d’en haut, et s’engagent dans le travail de la paix du vivre ensemble, en se voyant les uns les autres, à égalité quelles que soient les origines, les couleurs de peaux, les cultures, quel que soit le sexe ? A quand des femmes se sevrant de ce pouvoir fou de la mère en lequel elles s’éternisent comme dans une matrice en reconduisant la fonction pleine éternellement naîtront-elles dans un saut logique, où la logique de vie s’avérera le sens de la logique de la reproduction ? Ailleurs peut-être pourrait alors se présenter comme une encore faible lumière sur la terre de la vie ensemble.

Alors, Dominique de Villepin entend ces voix qui rappellent l’urgence de la paix, celle bien sûr d’Adonis, mais aussi en écho celle d’Amos Oz et son livre « Ailleurs peut-être », « A condition que les négociations de paix » permettent d’aller dans son ermitage d’Arad. L’écrivain israélien, qui a passé son enfance dans un kibboutz, « dénonce l’impasse de la solitude, prône l’ouverture à l’autre et à l’ailleurs. L’éthique optimiste et sécurisante du kibboutz ne permet pas d’évacuer les grands problèmes de l’humanité… » Dominique de Villepin écrit : « Elles sont douloureuses, et elles nous sont chères, ces voix venues d’Orient, en apparence irréconciliables ! Comme Malmout Darwich, Amos Oz est passionnément ouvert à l’Autre, l’Israélien au Palestinien, comme le Palestinien peut l’être à l’Israélien. » Dominique de Villepin, une sorte de voyant se tenant là où l’irréconciliable peut se tourner en terre d’entente, en redonnant du sens à la politique, au dialogue, au débat, à la négociation, toujours en laissant tomber quelque chose afin d’avoir quelque chose d’autre infiniment plus vivable, joyeux, humain ! Il s’agit toujours de sevrage, de faire le deuil d’une certaine idée du pouvoir !

Apparaît alors, dans la bibliothèque de l’Hôtel de l’insomnie, suivant un fil logique de l’excellence, l’écrivain-diplomate libanais Salah Stétié, qui « ne cesse de croire que l’on peut déplacer les déserts et les montagnes… L’annulation des frontières : tel est peut-être son vœu le plus profond. Cette annulation, pour lui, passe par les mots malgré la diversité des langages ou à cause d’elle… Et pour ce poète, ancré dans l’alphabet du monde, il faut que ‘la réalité réelle’ soit dite… L’ambition la plus haute de cette poésie est d’être une parole de veille dans l’évidence mystérieuse qui nous constitue au sein de notre habitat… Habitants-habités, ainsi sommes-nous, à l’ombre du grand nuage de la mort où le visible et l’invisible font cause commune. » Saisissante, cette image de « l’ombre du grand nuage de la mort » sous la plume de Dominique de Villepin ! Cela m’évoque une sorte de grand nuage placentaire comme un tapis volant qui essaierait de nous courir après comme le pouvoir après nos voix à mettre dans l’urne, de nous rattraper, pour nous empêcher de naître, de construire ensemble notre terre de vie ! « D’une rive à l’autre, la Méditerranée de Stétié n’est guère plus enchantée que l’Arabie enchantée des contes. Elle souffre, en proie à des fièvres et des délires, aux prises avec les démons d’avant le christianisme et l’islam, que les anciens Grecs avaient représentés comme des monstres… Il y a longtemps que la peur règne au-dessus des sables et des eaux. » On entend à travers ces lignes de Dominique de Villepin une réflexion sur l’apport du monothéisme au très lent travail de la paix au cours des millénaires, faisant surgir la lumière dans le chaos, séparant le ciel et la terre, créant Adam et Eve, c’est-à-dire faisant la lumière sur la question du pouvoir donc des guerres et de la paix, sur la question du vivre ensemble de l’humanité, en faisant apparaître que c’est lié à une conception matricielle de cet univers de vie. Cet univers c’est le chaos si un père tout-puissant, alias un seul Dieu pour être au-dessus des luttes intestines, ne vient pas tout créer par son verbe, c’est-à-dire matérialiser cet Eden. Et là encore, Adam et Eve doivent y mettre du leur, lui en travaillant à la sueur de son front, elle en enfantant dans la douleur, tellement ce lieu matriciel est impossible à éterniser, tel un lieu de pouvoir imaginaire qui ne peut résister au processus de naissance par un programme d’apoptose du placenta paternel, même en érigeant des murs et en ayant des défenses immunitaires cherchant à mettre en veilleuse les défenses immunitaires des êtres qui veulent naître et de la mère porteuse qui voudrait pouvoir dire qu’elle veut devenir une femme libre donc naître elle-aussi, les installés dedans étant abandonnés à leur vie dehors ! Donc, les Grecs avaient raison de parler de démons ! « Les monstres modernes ne sont-ils pas les machines à tuer et à décerveler, venues du Nord comme Stétié le suggère : le nazisme, avec son allié italien ; le communisme, longtemps implanté en terre dalmate et dans toute l’Europe de l’Est. Depuis l’Inquisition… une autre de ces machines rôde sur les rives de notre ‘Mare nostrum’ depuis trente ans maintenant, un islam dévoyé dont les préceptes ne servent qu’à exploiter les frustrations, au service de la même odieuse tyrannie de toujours. » Toujours la question du pouvoir, une certaine forme de pouvoir, qui pense faire le bonheur des humains pas encore vraiment nés… Les victimes que Dominique de Villepin voit sur les rivages de Méditerranée sont « Osiris déchiqueté, Orphée démembré, Antigone emmurée, Antigone, la résistante, celle qui ne consent pas, et qui parle, celle qui a le courage de dire non ! au tyran et, au-delà, à tous les pouvoirs, à toutes les séductions. » J’ajoute, Antigone qui conduit le vieil Œdipe aveugle à son tombeau à Colone ! Les villes sur les rivages de la Méditerranée, Dominique de Villepin les voit pourtant si semblables ! « Conscient qu’une sorte de malédiction plane sur son pays, sur sa région qui fut terre de prophétie, Stétié affirme que la Méditerranée est devenue le lieu des tiraillements et des ruptures les plus abrupts… La poésie est, entre les hommes, ce qui met fin aux murs… l’action ne saurait se détacher d’une vision poétique. » On mesure en le vérifiant dans ce livre où il est en train de lire, en suivant un fil logique rigoureux, tant de livres d’une bibliothèque infinie où des passerelles innombrables s’ouvrent entre les œuvres et leurs auteurs, nous invitant aussi au dialogue et aux échanges, à quel point c’est parce qu’il est lui-même poète et qu’il a une culture immense qu’il est cet homme politique d’une valeur autre, qui se détache absolument de nos personnages de pouvoir familiers ! Il nous montre ce passeur de la terre, Stétié, qui, « Fort de son expérience personnelle, il entre dans l’immense famille francophone. Sur le partage se fonde la civilisation de demain. Stétié cite Césaire et Senghor qui ensemble , cinquante ans plus tôt, appelaient déjà la civilisation à venir, la civilisation métissée. Rome, jadis, a su unir sous un même flambeau tous ces rivages… Certes, il y eut l’unité du pouvoir, l’esprit des lois, mais il y eut également l’attention et le respect des cultures locales, de leurs élites, de leurs langues. L’unité se nourrissait d’une diversité assumée. »

Puis il est question, au cœur de cette insomnie, de la Babel de langues, bien sûr ! Alors que « Yahvé a voulu s’opposer à une humanité qui prétendait parler un seul langage et user des mêmes mots… Réhabilitons donc Babel, le flambeau de la liberté, et l’emblème du génie humain usant des langues dans leur diversité. Non seulement les langues sont plurielles, mais chacune d’entre elles l’est… C’est ainsi que l’acte de traduction trouve là tout son sens et toute sa beauté. Il s’agit, au sens littéral, d’amener d’une rive à l’autre. A la peur que peut susciter la multiplicité des idiomes succède un émerveillement. Un tel travail, il est vrai, implique un effort, celui de la nécessaire conversation… La plupart des compagnons de passage qui m’ont guidé s’y sont livrés. Hikmet comme Celan, Char comme Bei Dao. » Je pense, là, à propos de langue et d’exil, à Dante, encore lui, qui a écrit ce « Traité de l’éloquence vulgaire » (De vulgari eloquentia). Il évoque ce « cardine », cette sorte de pivot, reste de la langue maternelle, qui rythme la parole nouvelle de l’exilé, comme si là déjà il s’agissait de traduction pour passer d’une rive à l’autre, de la rive matricielle à la rive de liberté et de naissance. J’ai envie, puisque cette lecture m’a fait entrer non seulement dans un livre mais vraiment dans une très riche bibliothèque où par leurs œuvres les auteurs nous parlent par la lecture de Dominique de Villepin, d’y retrouver cet écrit de Dante, si irremplaçable pour entendre ce qu’est la langue pour chacun de nous. A la recherche de la langue vulgaire illustre, qui resplendit, qui touche le cœur de manière grandiose, le poète commence par constater que chacun a sa langue, comme naturelle, un idiome, et que celle-ci est même plurielle. Lorsque deux humains se rencontrent, se parlent, ils commencent par être frappés par leur singularité respective, par une impression d’étrangeté, puis quelque chose de grandiose, de resplendissant, les font entrer en résonance, d’une manière qui est aussi affective qu’intellectuelle. Cette langue vulgaire, cet idiome, c’est ce qui fait que chacun est singulier, personne ne parle la même langue. Dante, en partant à sa recherche en se demandant si quelqu’un d’autre parle la même langue que lui, se rend compte que cette panthère-là n’est localisable nulle part. Mais, cependant, elle envoie son parfum, on pourrait dire cette résonance à la fois affective et intellectuelle entre les humains qui se rencontrent et se parlent. Mais l’entreprise de Dante se fait dans un départ, il va à la recherche, déjà il y a l’idée de l’exil avec une faille empêchant de faire marche arrière qui est quelque chose de politique comme par hasard ayant poussé dehors le poète, il est forcé d’aller dehors, se mettre en marche vers ailleurs, et surtout d’aller vers les autres humains, comme pour retrouver même cette matrice juste en parfum dans un entre-deux humain, en parlant ! Dante veut trouver de la chaleur humaine, en partant de la solitude et d’une division politique. Comme si dans le lieu qu’il quitte il y avait déjà cette solitude à cause de la violence des intérêts inconciliables, l’impossible entente politique qui le faisait se sentir être exilé, ou bien prisonnier. On l’exile pour raison politique, mais en même temps, on dirait que c’est aussi pour une raison intérieure. Lorsque dans sa recherche, il ne trouve nulle part la panthère, mais qu’il en trouve, dans un échange, une conversation, le parfum, alors il lui semble que c’est une vraie chanson ! C’est comme chanter de la poésie, cette possibilité de parler sa propre singularité en entrant en résonance avec une autre singularité dans une incroyable sensation de proximité dans cette distance même entre les hommes qui sont chacun une espèce différente. Et là, Dante se réfère à la Bible pour nous faire comprendre comment à l’enfant vient la langue, pourquoi il parle. Il dit une chose étrange, qui va faire crier les féministes, mais que je trouve, moi, si intelligent : non, ce n’est pas une femme, Eve, qui parle la première, au paradis terrestre, au serpent, mais Adam, qui prononce le mot ‘el’, c’est-à-dire Dieu. Et Dante précise encore plus : Adam est un homme sans mère. C’est-à-dire qu’il est séparé, le cordon ombilical est coupé, il s’est absolument désynchronisé du contexte biologico-maternel, ce qu’indique la notion de Dieu, invisible, intouchable, absolu, sacré. En se séparant, en s’exilant donc du dedans, Adam garde pourtant en lui-même quelque chose de sacré, d’absolu, la joie la plus infinie immortalisée comme inscription, trace indélébile, mémoire, de l’expérience originaire matricielle dont il s’est coupé pour naître au paradis terrestre. La séparation, donc le fait qu’Adam soit dit sans mère, et que ce n’est pas Eve qui parle la première, ce n’est pas du tout renoncer. Au contraire, Adam désire, par ce point sacré, être celui qui la fait revenir, cette joie, lui-même, il ne veut pas du tout être dépendant d’une installation, d’une toute puissance et du bon vouloir d’une source extérieure de stimulation qui en définitive serait celle du ventre plein de lui d’une femme mère pour toujours la première à parler. Il veut être celui qui tient les ficelles de la recherche de cette joie. En tant qu’homme, à la différence de l’animal, il peut se représenter, parce que son cerveau supérieur le rend possible, une expérience du passé qui fut si affectivement joyeuse et sécurisée. Il peut, par les mots, par la langue, faire se représenter à nouveau les conditions de cette joie. Dieu, c’est ce point vide sacré qui fixe le désir que cela se représente avec toujours une aussi vive joie, mais sur terre, dans l’ouverture des relations humaines et de l’environnement terrestre. En ce sens, Dieu est créateur. Alors, cette langue vulgaire sert à l’homme à se représenter la joie originaire, paradisiaque. Dante dit que lorsque l’homme parle, pour la première fois, c’est pour se faire entendre et encore plus s’entendre lui-même comme autre, dans son extrême singularité, dans sa différence, et sur cette base il entend la singularité de l’autre, ce que chacun a de non renonçable en lui mais renoncé en tant qu’installé et assis. Ainsi, les deux interlocuteurs, dans l’entrée en résonance de leur singularité, se font sentir à travers quelque chose de fraternel un parfum originaire, dans une étrange reconnaissance mutuelle de leur propre étrangeté. Dans l’entre-deux de la rencontre, tandis que Dante voyage dans les différentes régions de l’Italie où se parlent des dialectes différents, chacun fait entendre quelque chose d’originaire et de joyeux, comme un parfum subtil, enveloppe sensible qui n’est plus matricielle mais faite de mots. Mais Dante insiste alors, il s’agit pour chacun de parler une langue vulgaire, mise à l’épreuve dans le voyage et dans l’exil, qui garde en elle une unité de mesure, un « cardine », une sorte de pivot pour que dans un rythme se mesure la qualité des choses nouvelles rencontrées. En quelque sorte, l’exilé emporte dans son bagage de mots ce qui lui est le plus précieux, mais objet d’une sorte de renonciation, de sevrage (c’est pour cela que Eve ne parle pas la première, qu’elle ne peut faire la mère garantissant à Adam de jouir de cette chose précieuse qui garderait éternellement dedans). Il faut avoir en soi une référence sacrée, absolue, irrenonçable mais en même temps insituable puisque le cordon ombilical est coupé, une trace indélébile d’une joie ancienne qui aurait empêché toute respiration si elle avait circonvenu éternellement, qu’il s’agit alors de faire se représenter sur le chemin de la vie, cette vie étant un exil du point de vue de la séparation originaire d’avec ce lieu qui pouvait tout. Le désir est tel qu’il faut, par la langue, que les conditions de cette joie se représentent, et en se faisant entendre par cette langue ancienne, par cette chanson très poétique, très douce, l’homme mesure la qualité du nouveau contexte amené par la rencontre en même temps que l’autre perçoit l’invitation à dire sa propre chanson poétique, ceci faisant vibrer les cordes autant affectives qu’intellectuelles ! C’est à cela que sert la langue vulgaire. Dante dit qu’elle mute sans cesse, à la différence de cette langue grammaticale qu’est le latin. Cette mutation souligne que c’est l’échange qui fait évoluer la langue, chaque homme apprenant, dans sa recherche du parfum de la panthère parfumée, des mots, des phrases, de la poésie de l’ami rencontré, d’autres idiomes, qui disent plus précisément sa joie intérieure que ses propres mots. Donc, caractère mutant de la langue vulgaire. Dante ancre le destin de l’homme dans la mise en chemin, partant d’un état d’exil mais avec une unité de mesure en soi et un appareil psychique capable de représentation de choses passées. L’homme en voyage trouve sans cesse ailleurs des occasions de retrouvailles qui se rythment avec ce « cardine » qu’il a en lui. La tour de Babel, c’est comme si les hommes avaient oublié de se faire entendre dans leur singularité et leur différence, comme si tout le monde était pareil parce que tous les hommes seraient pourvus de mère et que tout le monde communiquerait en elle, dans une langue qui ne parlerait que de besoins et d’objets les satisfaisant. La confusion, c’est l’oubli de l’idiome. Dieu détruit cette tour de Babel pour que chacun parle avec l’autre sa langue dans une Pentecôte, et que le parfum enveloppe de joie la rencontre sans que la panthère ne dévore tout le monde. Je voudrais revenir au fait qu’Adam est un homme sans mère, qu’il est sorti de ce pouvoir total, il est séparé, il est exilé, il est né. Le Zohar me semble raconter autrement la même chose. Dieu veut faire sa création, et convoque les lettres de l’alphabet, il crée avec les mots, comme les poètes. Toutes les lettres se présentent en partant de la fin de l’alphabet en exposant ses raisons pour être choisie, sauf une : aleph. A, la première lettre de l’alphabet. C’est comme dire, il n’y a plus de mère, au sens de la fonction pleine, la matricielle, totalement affective, avec son pouvoir sur les corps et sur le cerveau en imposant une symbolique totalitaire et totalisante, toute puissante pour l’humanité en enfance éternelle par le fantasme d’être sous une coupe maternante pour toute la vie. C’est dire que la création vise la joie du vivre ensemble pour chacun des habitants de la terre sur laquelle ils sont abandonnés à la vie dans une sorte d’exode de la naissance. Cette lettre, aleph, cette perpétuation de la valeur d’une vie humaine spécifiant l’aventure de l’humanité, se conçoit, se met en gestation et s’enfante dans la maison, beth, de la langue, des mots, de la poésie, dans cette sorte de creuset du verbe. C’est dire que ce n’est pas Eve qui parle la première, qu’au contraire la femme ne peut elle-même se détacher de la mère, de la fonction pleine qui n’est pas elle et ne peut la circonvenir en son sein toute la vie, que lectrice de l’œuvre de création du premier homme, se mettant en chemin comme lui mais ensuite, telle fille de son fils car dans une sorte de dormition elle apprend de lui comment elle aussi pourra naître par les mots, leur poésie, en même temps que son écartement à elle, tel celui d’aleph, permet à l’homme, en fils, de se mettre en marche, à la recherche de cette langue vulgaire de Dante en parlant avec les autres. Elle est fille de son fils en ce sens que ce n’est que dans son sillage qu’elle-même peut partir à la recherche de cette langue vulgaire, en se sevrant de ce qui est un fantasme maternel totalitaire, cette idée qu’une femme ne se définirait que par la mission d’être mère pour toujours avec plein pouvoir à la clef. Elle doit rester en dormition comme la lettre aleph, afin de rendre la panthère insituable, pour que le parfum, par la langue vulgaire, soit retrouvable dans les relations humaines, y compris celle entre les sexes. Dieu lui dit : Aleph, bien que je créerai le monde par la lettre beth (qui signifie maison), tu seras la cime de toutes les lettres, et je n’aurai d’unité qu’en toi. Sur toi s’ajusteront toutes les mesures et toutes les œuvres du monde. Il n’y aura d’unité qu’en la lettre aleph ! Il faut vraiment un retrait pour que s’inscrive non seulement la coupure symbolique du cordon ombilical, pour que s’ouvre ce trou de la naissance, ce trou par lequel la fonction pleine de mère cesse en laissant sortir l’enfant abandonné à la vie, qui doit faire lui-même son chemin, se mettre en chemin, mais aussi pour qu’en gémellité avec aleph beth soit le lieu symbolique, la maison, la matrice en laquelle se conçoit, se met en gestation et s’enfante l’être humain de langage, l’être libre, pour lequel l’affectif même passe par la parole qui peut se représenter jusqu’aux beautés premières en se mettant en marche vers l’humanité et l’environnement terrestre ! Il faut voir cette histoire d’aleph et de beth comme une jumelage intérieure à une femme. Une femme libre se met en dormition en aleph afin qu’en beth la maison de la création par la parole un homme se mette en marche sur terre, et qu’aleph la joie de vivre de chaque humain, homme et femme, sur terre puisse naître en se rencontrant, en parlant, chacun des humains pouvant se présentant comme une œuvre singulière à l’autre. En hébreu, le mot femme ne se dit-il pas trou ! ( Delphine Horvilleur, dans son livre « En tenue d’Eve », rappelle que masculin se dit en hébreu ‘zakhar’, qui est aussi la mémoire, le souvenir ‘zakhor’, alors que féminin, ‘nekeva’, signifie oblitération ou trou, comme trou de mémoire ). Femme, pas mère ! C’est extraordinaire ! La maison, la matrice, devient celle de la langue, devient celle de la poésie en premier lieu, celle des retrouvailles poétiques avec les beautés premières.

Je retrouve dans ma lecture écriture la lecture écriture de Dominique de Villepin. Qu’il y ait si peu de femmes parmi ses passeurs de la terre, dans cette bibliothèque de l’Hôtel de l’insomnie, sauf à la fin quelques rares qui apparaissent, des résistantes, s’entend désormais autrement ! Ce n’est pas par hasard !

« Aujourd’hui, une plaie ouverte cisaille encore les côtes de l’Afrique. Au Darfour, à la frontière entre le Soudan et le Tchad… Ici ou là-bas, je ne peux me résigner à ces drames où la vie bascule : la violence, l’exil, la perte d’un être cher. La solitude pèse de tout son poids de doutes et d’hésitations. La voie qui s’ouvre permet d’aller de l’avant sans renier le chemin parcouru. Mais c’est le gouffre quand l’emportent les lamentations et les peur. » Nous entendons un Dominique de Villepin Premier ministre, pour lequel une voie s’ouvre, pour ce qui concerne son engagement politique et dans son sillage l’espoir de « Nous » voir accéder à la capacité politique, en allant au bout de ce voyage avec l’aide de ses compagnons de passage, ce passage vers la liberté en politique aussi.

Georg Trakl, poète autrichien contemporain de Kafka, voit quel supplice pour les troupes austro-hongroises est ce combat du front oriental menant à la défaite. Ce poète, écrit Dominique de Villepin, vient de vivre l’épreuve de la guerre, mais il a besoin d’ajouter ce détail, curieusement, la sœur du poète a failli mourir d’une fausse couche l’année précédente, comme si ces deux choses étaient étrangement liées, comme si lui était l’enfant non arrivé à terme expulsé et ceci évoquant un lien incestueux, et comme si cette sœur qui a failli mourir était désormais par peur dissuadée de faire passer par son corps maison poétique la continuation de l’espèce humaine sur terre ? Alors « Trakl redoute à chaque instant d’être fusillé. Il ne dort plus. » Encore un compagnon de passage qui, comme l’hôte de l’Hôtel de l’insomnie, ne dort plus… « Lui-même, craignant d’être mis en accusation pour sa défaillance au front, mettra fin à ses jours en ingurgitant une dose massive de cocaïne, dont il connaît, depuis ses études de pharmacie, les effets à la fois calmants et redoutables. » Peut-être n’avait-il pas non plus pu vérifier au cœur d’une pharmacie et donc de la société par le ‘pharmakon’ que c’est le poison qui permet de trouver le remède ! Justement à cause de cette fausse couche et de cette femme qui a failli en mourir, il lui a semblé peut-être que lui manquerait toujours cette officine matricielle poétique où faire cette expérience permettant le passage, la naissance, du poison jusqu’au remède. Dominique de Villepin, au cœur de cette officine du pouvoir, dans laquelle arrivent toutes les plaintes d’une société malade, en souffrance, entre intérêts personnels, ressentiments et humiliations, ne sent-il pas tandis qu’il ne peut plus dormir que le poison qu’il a pris, ayant l’effet de la cocaïne sur l’intellect en donnant à la parole une brillance sans pareille, le mène, par un travail en lui-même de sevrage et de deuil quant à sa fonction de pouvoir, au remède, en se désamarrant par la parole et la poésie, se sevrant de tout intérêt politique à se sauvegarder une place ? « Trakl a vécu les ultimes soirées de l’Autriche-Hongrie impériale, les convulsions d’une agonie collective qui a précédé la sienne. Son œuvre est le témoignage d’une modernité qui se saborde. » Le témoignage de Dominique de Villepin est celui d’un homme politique qui ne saborde pas son intelligence et sa promesse faite ! Il poursuit : « Son vertige est lié à la loi d’involution d’un faux âge d’or vers le crépuscule des hommes… le poète a l’impression pénible d’étouffer dans une prison hermétique aux murs de laquelle pendouillent les oripeaux carnavalesques de la fausse conscience et des vertus d’apparat. » Sans doute Dominique de Villepin pourrait-t-il reprendre à son compte ces paroles, sauf que lui n’a pas, comme Trakl et les poètes expressionnistes cette « complaisance morose pour le déclin vers le néant ! Peut-être que parfois, en ce lieu de pouvoir, se gava-t-il de mensonges, mais « on en souffre. On s’enivre de luxure et, dans le cas de Trakl, d’amour incestueux pour sa sœur, mais on est rongé par ces monstres intimes que révèlent parallèlement la psychanalyse. » Freud, Vienne aussi…

« Nul conflit comme la Grande Guerre ne fit porter casques et bottes à un aussi grand nombre de poètes et d’artistes de part et d’autres des tranchées. Cet enthousiasme guerrier, cette avidité de péans nouveaux pour accompagner les héros, tous les pays d’Europe les ont accueillis en même temps. » Les futuristes italiens, avec Marinetti et D’Annunzio, rappelle ainsi Dominique de Villepin, exaltent le sacrifice des corps, en Allemagne il y a Koloschka, Dix et Grosz, en France Charles Péguy, « tué lui-même d’une balle au front… » Sacrifice des corps. C’est alors que le compagnon de passage Guillaume Apollinaire s’avance vers Dominique de Villepin, et s’attarde un peu. S’il nous montre le poète abordant sans peur cette « période désastreuse », comme par hasard il fait un lien avec une femme, Marie Laurencin, qui l’a quitté pour épouser un peintre… allemand, juste avant la guerre. « raison de plus pour partir en guerre au cours de cette année où il a déjà plusieurs fois sorti les armes pour répondre aux provocations de ses adversaires dans l’arène littéraire. » C’est le poète qui demande à s’engager pour le front ! Pour y tuer, à travers les soldats allemands, le peintre allemand qui lui a pris sa compagne, ou bien pour être tué par lui, c’est-à-dire être évincé par lui, être mis hors du cocon affectif incarné par Marie Laurencin tout en ne pouvant pas vivre ailleurs, ne pouvant pas quitter cette scène triangulaire, oedipienne, où il se sent être le tiers exclu ? D’abord, il découvre « avec une allégresse toute juvénile la vie militaire. » Fantasme-t-il que c’est lui, l’évincé, le petit, le garçon mis dehors, qui va sauver sa compagne la patrie, sa mère et qu’il en sera récompensé ? Toujours cette idée de défendre la mère patrie jusqu’à mourir s’il le faut… « … le soleil et l’ombre d’un nouvel amour » l’accompagnent tandis qu’il vient de rencontrer la comtesse Louise de Coligny-Châtillon grâce à laquelle « Apollinaire vit l’épreuve de la guerre poétiquement, comme une fête. Il assiste à un spectacle… tout un monde de sensations nouvelles qui le projettent sur la scène d’un théâtre d’opérations littéralement surréelles… Son cœur s’est transformé en une meule rougie au feu qui tourne en les écrasant les désirs inassouvis, les ambitions déçues et les angoisses refoulées… il fait le choix de la transfiguration… Il y a pour lui quelque chose de fantastique dans les lueurs et les éclats des obus, comme un feu d’artifice offert à la dame aimée… Apollinaire vit dans un paysage illuminé, habité du corps de Lou ‘couleur de champagne’… La pensée de la mort n’est pas absente pour autant… Il a alors conscience de vivre ‘un amour à mourir’. » Je voudrais en écho à ces phrases de Dominique de Villepin aller un plus loin à propos de cette femme, Louise de Coligny-Châtillon, et peut-être cela fera-t-il plus de lumière sur cet amour à en mourir. La compagne qui l’a quitté pour un autre n’est plus permise à Apollinaire, mais voici qu’il rencontre une autre femme qui est, celle-là, nouvellement permise, puisqu’elle vient de divorcer. C’est comme si le garçon en position tierce avait gagné ! Louise de Coligny est à la fois totalement permise, comme l’indique aussi sa réputation de collectionneuse d’amants et d’aventurière, et radicalement interdite à lui tout seul par son avidité sexuelle qui la pousse toujours ailleurs. C’est une femme dont la liberté sexuelle n’est plus bornée par aucun homme ! Littéralement, c’est une tueuse d’hommes, une tombeuse d’hommes, et de là à l’imaginer une… bombe peut-être… Mais quelqu’un d’autre la sépare aussi d’Apollinaire, c’est Toutou, son ami, à qui son cœur est toujours fidèle. Un Toutou ! Donc, certes le poète et la comtesse se donnent l’un à l’autre sans retenue, mais la situation reste triangulaire. Surtout parce qu’il y a le Toutou ! Il y a le loup et le toutou… « Toutou a une veine insensée… je suis bien content que tu sois heureuse dans les bras de Toutou… tes lettres sont gentilles, mais comme toujours il n’y a aucun détail… Dieu ! Qu’il fut heureux ce Toutou / Pouvoir fourrer son nez partout… Mais je ne suis pas jaloux / les toutous n’font pas mal aux loups ». Elle est incroyablement incestueuse, cette Lou, qui donne des détails à son petit voyeur, c’est une pousse à jouir, c’est elle qui se donne en spectacle quand elle est en action, quand ça gémit, et explose comme au front ! Et Toutou aime bien se mettre en position de sandwich, comme y fait allusion Apollinaire dans une lettre… La séparation s’inscrit par le départ à la guerre, et Toutou se moque d’ailleurs du petit soldat… La liberté sexuelle qu’il goûte avec elle bascule en son impossibilité, au front, et cela le pousse à la retrouver par l’écriture, lettres et poèmes. Les lettres aussi sont très intéressantes ! Car nous y découvrons Apollinaire dans la position du voyeur, du garçon qui épie la chambre à coucher, et jouit de ce qui s’y passe. Il est avide des détails sexuels des scènes érotiques avec ses amants ou avec Toutou, d’où le poète est exclu. On se rend compte que d’être spectateur, c’est ça qui le fait jouir à mort. Plus précisément, ne serait-ce pas parce que les détails donnés dans ses lettres par Lou précise de mieux en mieux une femme au désir insatiable, à laquelle les hommes ne peuvent résister, elle incarne celle qui les tombe, celle qui les explose, celle qui les avale, celle qui les jette… Apollinaire est heureux des détails donnés, il en redemande, les obus qui sifflent sur sa tête ne sont pas seulement allemands, ce sont ceux des scènes d’amour d’où il est exclu mais qui lui confirment son fantasme d’une jouissance infinie des femmes, à laquelle il suffirait au jeune homme d’y être convié. Toutou étant une sorte de père gardien et témoin de cette image de la femme, vers laquelle tous les hommes, comme les soldats au front, convergeraient pour se faire… sauter ! Même, elle jouirait peut-être d’être le corps de convergence de tant d’hommes ! De là à fantasmer que les femmes, c’est ça, et que la prochaine, ce sera pour lui une vraie idylle ! D’autant plus que, dans les lettres, non seulement Lou lui donne d’abondants détails de scènes sexuelles avec ses amants et Toutou, mais aussi des détails lorsqu’elle n’en a pas besoin, lorsqu’elle se fait, comme elle dit, menotte ! En fin de compte, c’est pratique même pour les hommes, elle jouit toute seule. Comme une sorte de réserve de jouissance dans le placard ! Avec les hommes qui peuvent aller prendre la confiture dans ce placard à peu près quand ils veulent… Cela semble facile, la sexualité ! Comme une machine à petite mort, à obus, à bombe, à explosion, à jalousie, à manque, à séparation, à douleur, à amputation, à balle dans la tête… C’est oedipien parce que d’une part elle semble toute à lui comme le sein gorgé de lait pour le nouveau-né, muse unique et inoubliable, et en même temps il en est séparé, tout en l’éternisant par l’écriture et les poèmes. Il fait son portrait dans un poème : « La mielleuse figue octobrine / seule a la douceur de vos lèvres / qui ressemblent à sa blessure / lorsque trop mûr le noble fruit / que je voudrais tant cueillir / paraît sur le point de choir ». « blessure dont je voudrais mourir ». Fruit trop mûr : fruit maternel ? « … perché sur l’abîme je domine la mer comme un maître » : je domine la mère ? « Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus qui éclate au nord ». « Je t’en supplie ne te fais pas souvent menotte. Rien ne rend plus neurasthénique comme cet exercice. » « Je t’adore mon Lou », et non pas ma Lou ! Dans d’autres lettres, il l’appelle « garçon » : pour souligner sa liberté sexuelle de garçon ? Qui arrange aussi les garçons ? « Mon amour ô mon Lou, mon art et mon artillerie ». Une Lou sexuellement si active : l’artillerie sexuelle du poète tirerait facilement, et les poèmes semblent s’écrire tout seul, la guerre fournissant toutes les métaphores très précises ! Puis Apollinaire évoque sa mort possible au front, « Un bel obus semblable au mimosa en fleur. » En vérité, si l’univers est borné par une femme sur laquelle tous les hommes seraient d’accord pour dire à quel point elle est vertigineuse, si « Je regarde ta photo tu es l’univers entier », alors il n’y a pas d’autre avenir que de mourir au front, métaphore de la jouissance mortelle. Donc, « La nuit descend, / On y pressent / Un long, un long destin de sang. » Lou est vue par Apollinaire comme sœur en sexualité, ailleurs elle est garçon : « petite sœur je te prends toute. » « Et je cherche au ciel constellé / où sont nos étoiles jumelles. » La femme libre, d’une part elle a des traits de mère par le côté triangulaire de la situation par les lettres au voyeur confirmant une réserve infinie de lait comme de la jouissance dans cette femme, d’autre part elle est sexuellement comme un garçon, donc une sœur jumelle. Dans ce portrait, pas sûr qu’il fasse le tour de la question… Mais même Freud n’y arrivait pas, lui qui parlait… de continent noir. La Grande Guerre, dans les lettres et les poèmes d’Apollinaire, semble parler d’une femme libre, en réalité incestueuse puisqu’elle ouvre par lettres interposées la chambre à coucher au voyeur, auprès de laquelle la jouissance semble facile aux hommes, et la guerre où les soldats se font tuer semble ne plus être qu’une métaphore sexuelle à en mourir. Peut-être est-ce la peur d’une femme libre qui se dit ainsi ? La peur que la sexualité, ce soit plus difficile que d’aller se faire sauter à la guerre pour les beaux yeux de la patrie ? Si une femme se démarque de la mère, ce que Lou ne fait pas, alors c’est quoi la sexualité ? « Le cœur aiguisé de feu, Apollinaire s’obstine à poursuivre le rêve d’une ‘vraie idylle’. Chaque déception amoureuse est suivie d’une nouvelle aventure… « Il se fiance par lettre avec une jeune fille rencontrée dans le train, Madeleine, qui est idéalisée. Le cœur d’Apollinaire palpite pour la France, écrit Dominique de Villepin, Le dernier amour est une infirmière, après la blessure à la tête au front. Il l’épouse, et succombe à l’épidémie de grippe espagnole… Ou à une autre épidémie… « Son inlassable butinage amoureux, sa curiosité de tout le portaient toujours aux premières lignes, au plus grand risque. »

Dominique de Villepin s’interroge sur le fait qu’il se tourne vers la bibliothèque et vers l’art dans le lieu même du pouvoir. « L’Art et la littérature élèvent-ils là où le pouvoir rabaisse ? » Voilà, c’est dit : le pouvoir rabaisse ! « L’Histoire se répète-t-elle inexorablement dans un combat secret entre la passion d’agir et l’impératif de survie ? » Question de vie et de mort ? « Depuis l’origine, l’esprit de Cour mène l’esprit de mission brisant les fidélités au profit de castes. Antre reptilien fascinant, la Cour est là qui travaille inlassablement les esprits, chacun aspirant à être reconnu. » Esprit reptilien ! Le serpent de la tentation de la pomme, d’abord pour notre pomme, les intérêts personnels dans la course au pouvoir ! Voilà, l’aspiration à être reconnu, et être assis dans la reconnaissance personnelle ! Une grande tentation ! Me vient à l’esprit que, dans les médias et aussi politiquement, Dominique de Villepin est éternellement reconnu comme celui du non à la guerre en Irak aux côtés de Jacques Chirac, comme si cette installation-là, cette reconnaissance, qu’il aurait lui-même intérêt à fixer, occultait un autre Dominique de Villepin, celui de l’écriture et par elle une re-fondation de la politique, peut-être assez méconnu par-delà l’admiration qu’il suscite par le haut niveau de ses œuvres. Comme si, dans la maison familiale de la politique, Dominique de Villepin était ce mort enfermé dans la chambre de la reconnaissance comme l’homme du non à la Guerre en Irak, mais que, en ouvrant le cercueil de cette reconnaissance figée dans le passé, on y trouvait, à l’instar du tirailleur africain du jeune grand-oncle mort près de la frontière irakienne de Dominique de Villepin, le corps de ce tirailleur qu’il est par l’écriture ! Cela ne répèterait-il donc pas cette fameuse chambre secrète dans la maison familiale d’autrefois de Dominique de Villepin, et derrière le cadre montrant un jeune homme mort en Syrie près de l’Irak justement, on imagine ses livres invisibles à cause des rideaux noirs fermant aux regards la bibliothèque, des livres dont il n’y a politiquement pas de vrais échos. Alors, un esprit curieux va forcer la serrure, et lire ces livres… « Machinations machiavéliennes, conspirations monarchiques, bourgeoises ou gauchistes : par-delà les idéologies, les réseaux déploient leurs tentacules… Ils sont là, souriants, comme hier. Donnez-leur un nom ! Ils n’ont pas changé dans ‘l’Hôtel du roi’. Affairés aux jeux du pouvoir plus qu’à leurs devoirs, ils dissimulent leurs ambitions… Tous ces serviteurs de la couronne jouent des coudes dans l’ombre avec les grands seigneurs. Ils contaminent le pouvoir… Par quel mystère la Cour s’est-elle imposée, de l’Ancien régime à nos jours ? Elle a disparu en apparence ; elle s’est en fait dissimulée dans les labyrinthe du pouvoir à la faveur des révolutions qui ont renforcé l’Etat, fil d’Ariane de notre histoire dont la Cour est le vrai Minotaure, plus sacrificateur que sacrifié. » On revient au taureau, au Minotaure, au labyrinthe, à Pasiphaé, etc. Cette Cour, où les serviteurs de la couronne jouent des coudes dans l’ombre avec les grands seigneurs, apparaît comme responsable d’une glaciation du portrait de Dominique de Villepin en politique comme l’homme du non à la guerre en Irak, et comme rien d’autre depuis, tandis que le tirailleur écrivain est aussi gardé dans la chambre secrète de la maison familiale politique que personne n’ouvre !

Philippe de Commynes est un grand serviteur de l’Etat, qui a publié ses mémoires. C’est quelqu’un qui est mû par l’intérêt, comme dans l’esprit de Cour. Il rejoint Louis XI car il fera sa fortune, terres, argent, offices, non sans susciter des jalousies. Ces notations de Dominique de Villepin lient cette forme de pouvoir-là aux possessions, à l’argent, à la fortune, bref tout ce qu’il faut avoir pour pouvoir s’installer ! Et il y a un roi qui a donc le pouvoir d’installer. On dirait que pour les hommes, la question de la virilité, d’en avoir, c’est avoir beaucoup, pour assurer et s’assurer l’installation, la matrice qui peut être pleine car pleine de ressources. D’ores et déjà, on voit se mettre en place les mécanismes si complexes qui vont faire émerger, autour du pouvoir, l’esprit de Cour. Ceux qui sont mus par l’intérêt… Bientôt, Dominique de Villepin écrira un ouvrage sur l’esprit de Cour…

Un écho de ce qu’il est en train de vivre dans l’Hôtel de l’insomnie ? « se battre contre un ennemi à découvert n’a rien d’effrayant. Mais que faire face aux crocs de la rumeur ? » Le principe de la rumeur est qu’il en reste toujours quelque chose… Ah ! cette « haute noblesse qui fut domestiquée, à coups de privilèges. » ! Par l’intérêt, donc ! « De tant d’humiliations, on comprend aisément le cheminement d’une révolte qui est toujours à l’œuvre en chacun de nous. Celui qui n’accepte point d’être désigné favori, comblé par le roi de bienfaits, n’a d’autre choix que la dissidence, car le Soleil toujours s’offusque de ce qui peut nuire ou ralentir sa course. » Dominique de Villepin n’accepte pas d’être désigné favori, d’avoir intérêt à cela, que cet intérêt-là personnel motive son engagement en politique. Alors il entre en dissidence, en insomnie, et retrouve ses compagnons de passage. Par fidélité avec une promesse faite à l’écoute d’une révolte.

Comment en France l’Etat est-il devenu fort ? Depuis la nuit des temps, explique Dominique de Villepin, une étrange maladie « étreint la France de luttes intestines. Jules César n’avait pas manqué d’être frappé par l’esprit querelleur des tribus gauloises. La peur, dans un pays sujet à l’invasion des hordes étrangères, n’a fait qu’aviver ce mal. » Peut-être est-ce un pays de cocagne, une douce matrice éternelle, au sein de laquelle les gens se querellent par s’approprier les parties de territoires, et qui est convoité de l’extérieur, d’où les hordes sauvages ? Seule la richesse, la beauté, la qualité des terres et du climat, attisent les convoitises à l’intérieur et à l’extérieur ! Dominique de Villepin est passé des hommes intéressés et de pouvoir au territoire, patrimoine. Si la monarchie absolue fait prospérer l’esprit de pouvoir, c’est l’Etat qui, finalement se trouve renforcé, la Révolution qui prétend « s’accorder aux lois de la raison, lui ouvre la nouvelle frontière de l’idéologie. » Mais « l’esprit de pouvoir occulte trop souvent l’esprit de mission » que le Premier ministre en passe de devenir dissident garde envers et contre tout, s’écartant du rôle de favori comme du fils préféré du père. « Le général de Gaulle nous renvoie à chacun l’image d’un peuple vainqueur, résistant à toute heure. L’histoire est douce mais si loin de la réalité », regrette-t-il. Il persiste à penser : « Rien de plus nécessaire pour toucher du doigt la vérité que la rencontre avec le citoyen. » Pour se rendre compte à quelle distance ce citoyen se trouve de sa capacité politique, et comment faire pour susciter ce processus de maturation qui donne un esprit critique et libre ? Ayant envie de leur dire, à chaque citoyen de France : quand ferez-vous le deuil d’un pays que vous voyez comme une matrice pleine de vous, pays de cocagne au centre du monde, êtes-vous sur le point de naître, de vous désillusionner d’un pouvoir paternel d’en haut tapissant l’intérieur de votre mère la patrie, de devenir libres et voir le monde, tout ce qu’il y a construire, à organiser, à re-fonder, pour vivre ensemble ? L’engagement politique de Dominique de Villepin ne peut, pour porter loin, que se faire reconnaître dans un Nous citoyen, sinon il désespère.

Mais « La Révolution française elle-même très vite tourne le dos aux droits de l’homme pour s’épuiser dans une quête factice des victoires passées. Elle épouse le champ de bataille, méprisant l’industrie et le commerce. » Comme si le territoire était éternellement riche comme une matrice en activité, à se partager et à protéger des hordes extérieures, et non pas un pays qui exige industrie et commerce avec les autres et autres pays afin de s’assurer des ressources qui manquent… Napoléon était ébloui par les mirages de l’esprit de conquête…Comme s’il y avait toujours quelque part, à conquérir, les terres matricielles pleines de ressources ? Aujourd’hui, le mensonge est porté par le flux médiatique ravivant les fantasmes de la puissance pour mieux occulter les véritables enjeux. » Mais Dominique de Villepin croit à une reconstruction possible. « Encore faut-il accepter de franchir les frontières de l’outrage. »

Au cœur du pouvoir, et de l’insomnie, il vit très intensément « ces bulletins noirs qui partout, depuis tant d’années, me poursuivent. » Dans l’enfance, son père déjà n’y était-il pas quotidiennement attentif ? En tout cas, sa veille dans l’Hôtel de l’insomnie tremble en voyant l’humanité qui « se disloque encore sous les coups de la violence. La guerre d’Irak a réveillé les démons identitaires, les nationalismes…. Cette dislocation est sans cesse à l’œuvre, insidieusement. Partout, la terre outragée se fait terre combattante. Comment espérer que la terre et l’homme parviennent à s’unir dans un même souffle vital ? » Arrive sous la plume de Dominique de Villepin ce regard si lucide et si inquiet sur la terre où vivre, la terre de tous les dangers, où si peu sont au travail pour la paix !

Comme les Portugais autrefois, il voudrait lancer galions et caravelles sur les océans ténébreux, passer les caps tourmentés, afin d’arracher à l’obscurité des terres nouvelles, faire mentir Ptolémée en prouvant que la terre est ronde ! Deux navigateurs rendirent possible de passer… le cap de Bonne-Espérance et d’arriver aux Indes, Magellan et Francisco Serrao son compagnon. « Jamais conquête ne fut plus folle et plus méritée à la fois ». Idem l’entreprise politique de Dominique de Villepin. C’est alors qu’à Lisbonne, il aperçoit « la silhouette étrange de Fernando Pessoa, ce petit aide-comptable, divisé, partagé. Refusant de devenir marginal dans la société, il s’est transformé en clochard de l’âme, lui qui change de domicile afin de brouiller sa trace… un homme si discret… réussit-il à briser les barrières du monde pour imposer une parole à plusieurs voix ? » Il invente de multiples visages de lui-même, autant de personnalités littéraires, moi-autres qui « enrichissent l’œuvre de celui dont le nom, Pessoa, signifie ‘personne’ en portugais mais aussi ‘masque’ en latin… Pétrifié par la peur de l’abîme, ou étouffé par l’excès qui caractérise la modernité, il est condamné à la mobilité… sa quête, qui est de vivre les contraires sans jamais s’y fixer… La vérité de Pessoa ne se trouve dans aucun de ses doubles, pas davantage dans leur superposition. On glisse d’un hétéronyme à l’autre, et tous sont nécessaires pour faire échec à la dislocation. » On pourrait dire de même que tous ces compagnons doubles que Dominique de Villepin rencontre dans la bibliothèque de son Hôtel de l’insomnie ne sont pas sa vérité à lui, mais ils lui sont nécessaires pour lutter contre la sensation de dislocation qui l’atteint au cœur de l’exercice d’un pouvoir qui abaisse tant, qui met en péril une promesse, un engagement politique. Avant Pessoa, d’autres avaient amorcé ce processus de dissociation, comme Hoffmann, Poe, Kierkegaard, mais aucun n’est allé jusqu’à cet éparpillement de Pessoa, « drame intime de la personne… un vertige autour d’un trou… lui, au centre de ce maelström, serait ce rien autour duquel le mouvement opère, avec le risque permanent que se dissipe la conscience du poète. Il a fini ses jours en simple citoyen perdu dans la ville de Lisbonne. » Il a fait « le choix de la retraite dans l’éclat inquiétant des mots. » Peut-être une sorte de crainte du Premier ministre pour l’après, au cœur d’une insomnie qui frise l’entreprise de dépersonnalisation ? Comment réussir à y voir « le point de départ d’une initiation ou d’une réconciliation. » Comme en lui-même d’une certaine manière, Dominique de Villepin note que « la force de l’identité historique portugaise… perpétue, à travers un sentiment national blessé et rêveur, l’espoir du retour du ‘roi caché’, capable de renouer avec la grandeur. Pessoa a voulu croire en un possible recommencement malgré les déchirures. Il faudrait un sauveur à l’humanité. » Mais ce n’est pas dans le personnage d’un sauveur, d’un homme providentiel, que Dominique de Villepin se propose, pas plus que Pessoa… « Pessoa avait choisi, parmi toutes les postures, la plus insignifiante de toutes… Renonçant aux voyages, à l’amour, à la gloire, il s’est contenté d’un chemin d’ombres… le gris ‘sous le néant soudain effondré de l’univers entier’ ». dans l’œuvre de Pessoa, il y a autant de bouteilles à la mer. « … je suis ébloui par cette œuvre inachevée, fragmentaire, mais ouverte aux voyages, à tous les départs sous le signe d’Ulysse. »

Michaux. « Aller au bout des mots pour retrouver l’émotion première ou découvrir un vertige nouveau, capable d’un autre enfantement. Poursuivre le voyage, ne pas rester immobile ! la leçon d’Ulysse encore. » A noter : l’enfantement, c’est la naissance, le contraire de rester dedans, immobile !

Espagne. Moulins à vents un peu fatigués. Les chevaliers errants de jadis. Don Quichotte sur sa Rossinante, Sancho sur son grison, très fatigués. Au même moment que Pessoa au Portugal, « Lorca cherche, au même moment dans l’Hispanité, un accès à l’humain. » « Lorca était persuadé que les traditions les plus anciennes de l’Andalousie étaient un héritage de la Grèce antique. Il en trouvait la preuve dans le culte voué au taureau par les habitants de ces deux régions méditerranéennes. » Voici encore le taureau ! Le labyrinthe… « A travers le combat entre l’homme et la bête s’exprime le profond enracinement dans la terre… L’art andalou est un art entièrement et résolument dionysiaque… » Evocation par le Premier ministre en son arène politique du « Chant funèbre » de Lorca, composé pour son ami mort dans l’arène, « la fête devient un cérémonial terrible avec les ultimes banderilles de ténèbres. » La fête aussi telle que vécue par le Premier ministre en ces lieux du pouvoir ?

Peinture, sculpture, de l’artiste espagnol Miquel Barcelo. « Ogre insatiable, il accueille au cœur d’une matière épaisse l’empreinte de la vie, le mystère des formes, la vanité des hommes… Dans ses corridas, j’admire les bêtes fumantes à l’entrée de l’arène… » L’ogre du pouvoir dévorant… La caverne avec ses peintures très anciennes aux parois… Puis la caverne devient une arène… L’arène plus que le taureau… Puis les arènes semblent ressembler parfois à des maelströms… En tout cas, dans cette arène, Dominique de Villepin « sent sourdre la violence, l’élan, la vigueur dans l’espace qui sépare le taureau et le torero. L’arène est un soleil renversé, tournoyant, une boule de fer où deux adversaires aux deux extrémités se préparent à l’affrontement… Dans cette mise à mort s’opère une purification collective d’une violence primale et enfouie, médiatisée par l’art. » Une arène tournoyante comme le maelström, et le taureau mis à mort ! Ne pas perdre de vue que le labyrinthe a été construit par Dédale à la suite des amours de Pasiphaé avec le taureau dont elle est tombée amoureuse ! La mise à mort du taureau peut être aussi une représentation sexuelle bien en accord avec une arène « captée en surplomb » et tournoyante… Et il y a « une boule de feu ». La violence primale…

Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont. Elles sont importantes, les notations de lecture de Dominique de Villepin pour présenter ses compagnons de passage ! De Lautréamont, il écrit : « Très tôt il a rejeté son univers natal montévidéen, jusqu’à l’exclusion de la maison paternelle. » On ne sait si cette phrase fait allusion au rejet et à l’exclusion d’une autre sorte de maison paternelle, habitée par nomination par la figure paternelle de Jacques Chirac, qui est devenu l’Hôtel de l’insomnie au cours d’un processus pour se désamarrer. « C’était un grand jeune homme brun, imberbe, nerveux et travailleur. Il n’écrivait que la nuit. » Malédiction lancée par Maldoror. « Fallait-il aller au plus sombre de la cruauté pour voir naître enfin cette lumière ? » Sur l’aventure de Maldoror, « passe l’ombre du milan royal… Lautréamont plaçait au-dessus des meurtres, des morts prématurées, de la cruauté et de l’horreur, le vol de l’auguste rapace… une ombre passe, et c’est l’ombre de la mort. » Le rapace !

« La violence détruit celui qui se laisse gouverner par elle… La vie est inséparable des dangers qu’elle affronte et qui augmente sa force. »

Impressionnante, violente, l’exécution de Federico Garcia Lorca que Dominique de Villepin fait apparaître dans les dernières pages du livre. Son exécution au début de la guerre civile espagnole fait écho à quel sentiment d’exécution au cœur de la nuit ? « … c’est la parole poétique qui est assassinée… Lorca a eu l’intuition d’une mort future qui est aussi une mort ancienne, venue de l’Espagne noire, obscurantiste, celle de l’Inquisition, opposée à l’Espagne éclairée, celle des Lumières. » Sa parole s’est dressée contre la montée du fascisme, de l’intolérance, de la haine. La mort était tapie dans l’ombre, prête à bondir. Cela prend du relief aussi dans l’inquiétude au cœur de l’insomnie ! « Comment ne pas s’étonner d’un tel déploiement de forces autour de la maison où se trouve un seul homme traqué ? » Poète s’avançant seul vers la mort sans craindre sa faux. « Il est hanté par l’idée du noir destin de son pays. » « La parole, refusant le joug de la terreur, demeure à l’état de veille. Fille du rêve et de l’insomnie, elle transcende l’angoisse et infirme tous les noirs présages. » Dominique de Villepin parle de lui en parlant par exemple de Lorca.

Tristan Corbière. Le Premier ministre bientôt sur le départ l’évoque : « Tristan ne peut porter en lui que des départs, qui vont rester inassouvis. Il y a toujours chez ce jeune poète, prématurément vieilli par la maladie, un instinct confus qui le dirige vers l’irréalisable… » C’est vrai qu’un départ sans arrivée, est-ce encore un départ ? Un départ vers un autre départ, et encore un autre départ… la errance. Tristan Corbière « témoigne de sa résignation à l’inachèvement » dans son roman ‘Amours jaunes’, dit Dominique de Villepin. « Il y a quelque chose de sauvage en lui. Il est meurtri par sa laideur… il n’aura que des amours sans lendemain… »

Lumière au bout de la nuit ? « La blessure est féconde quand elle nous ouvre à de nouvelles naissances… Victoire enfin de celui qui, déchu, défie la peur de la mort. » Le mot « déchu ».

Des figures anciennes reviennent le retrouver, « au moment où nous nous y attendons le moins. » Le poète Rilke vient à Meudon chez Rodin pour « apprendre comment il faut vivre. » Rilke devenu son secrétaire comprend que « travailler, pour un artiste certes, mais pas seulement, c’est ‘vivre sans mourir’. » Rodin invite Rilke à refuser les fantômes. A Duino, hôte de la princesse Marie de la Tour, celle-ci est absente. « C’est dans cette solitude nouvelle, dans ce décor grandiose, sur les bords de l’Adriatique, qu’il compose la première de ses ‘Elégies de Duino’ ». « Dans l’immensité de l’espace, ce cri se perd dans un silence sans fin. » Rilke se sent habité d’une voix. « Les vrais signes qu’il reconnaît sont les choses, l’arbre, la route, autant de présences concrètes et muettes qui seront célébrées comme miraculeuses… C’est le retour de l’énergie vitale, pour une existence plus pleine, plus ouverte. L’usage poétique des mots permet, sinon de conjurer l’abîme, du moins de lui opposer une force de résistance, un ‘charme’ dont l’homme est le détenteur quand il a la grâce du langage. » On dirait l’anticipation de l’après, pour Dominique de Villepin, quand il aura quitté cet exercice du pouvoir qui coupe de tout, et retrouvé la vraie vie, proche du miracle des choses et des présences, et l’énergie vitale libérée…

Mais avant, voici dans l’Hôtel de l’insomnie l’évocation de la nuit de la Shoah ! « Les camps sont pour la communauté des hommes ce que la nuit la plus atroce est au jour : son envers, son enfer. L’homme y est à lui-même son propre démon. Il a invité l’enfer sur terre, avant de découvrir l’étendue du désastre, la plaie indélébile, la hantise du recommencement. » Primo Levi fait un retour étrange dans un monde pour lui déshumanisé. « Il pressent qu’il ne pourra longtemps continuer à vivre… survivant, il est un témoin essentiel et pourtant il sait que sa parole comporte nécessairement une lacune. Le témoin absolu serait justement celui qui ne peut raconter et dont la mort même serait la trace la plus pure. » Etre un témoin absolu, ne serait-ce pas aussi le désir de Dominique de Villepin ? Témoin de cette inhumanité au cœur du pouvoir ? Primo Levi semble dire que la lacune, c’est de ne pas être mort comme les autres, alors que le témoignage devrait surtout dire cela ? Dominique de Villepin évoquant Primo Levi n’accomplit-il pas dans ce journal contre la peur un voyage au bout de la nuit qui est passage de l’autre côté sans retour possible… à cette sorte de pouvoir, donc une forme de mort ? Dont il peut donc témoigner, puisqu’il a en lui-même achevé cette Révolution intérieure, ce sevrage ? Ensuite, rester un homme libre ! Primo Levi, lui, reste dans la souffrance, il écrit pour « s’approcher du trou noir où gît l’innommable… Ses retrouvailles parmi les siens sont sans joie. Il ne se sent pas vraiment avec eux, avec cette famille vivante, trop vivante… Il continue à avoir peur… Longtemps après surgit encore le visage de tous ces compagnons disparus… » Les compagnons de passage de Dominique de Villepin, dans l’Hôtel de l’insomnie, sont très vivants dans leurs œuvres !

Le voici soudain hanté « par ces images, comme par ces silhouettes étirées d’Alberto Giacometti qui marchent, on ne sait où, proches et pourtant isolées les unes des autres. C’est comme la ronde effrayante d’une solitude à plusieurs dans un monde vide où tous repères semblent perdus. Il y a quelque chose d’infiniment pathétique dans ces êtres réduits à une sorte d’armature linéaire, qui semblent portés par l’artiste au bord du néant. » Mais l’extrême peur d’une perte de sens, après le pouvoir, ne survient-elle pas déjà dans l’Hôtel de l’insomnie, réduisant le personnage qui y habite encore à son armature linéaire gigantesque ? Et en effet, tout de suite après, Dominique de Villepin écrit : « Pour moi, l’espérance est liée à la vie-même, aux cycle des saisons, à l’enchaînement de la naissance et de la mort. Ma crainte est moins celle de la fin dernière que des ‘chemins qui ne mènent nulle part’. Je veux croire que l’homme a inventé le feu, moins pour cuire ses aliments ou atténuer le froid dans sa tanière que pour mieux chercher sa voie dans les ténèbres. Avec les quêteurs d’aube, je veux aujourd’hui marcher vers cet Orient qui m’habite depuis mes années passées en Indes. La mort est là partout, tout le temps, mais il suffit d’une simple allumette pour faire naître l’aube d’une joie profonde. » Juste une simple allumette de rien du tout…

« Par-delà les sommets, à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident, je quête l’île lumineuse où se déploie un infini de paysages mêlés. Ce lieu de l’ailleurs, de l’au-delà, entrevu d’un souffle, est bien celui de Zao Wou-Ki. Là, les yeux s’écarquillent et il faut du temps à la respiration pour s’accommoder de la rareté de l’oxygène… A peine entrevue et pourtant la trace est là, d’un bout à l’autre de la toile… un nuage porte le poids de figures anciennes, le vent de l’âme pousse la mer. La terre s’efface et l’exil et la nostalgie. Une autre traversée commence et j’imagine sur l’autre rive des sommets et des gouffres… Une nouvelle aube du monde apparaît dans le mouvement immémorial d’une barque transfigurée, sous le pinceau du sage. » Un nuage porte le poids de figures anciennes…

Apparaît alors à Saint-Germain-en-Laye ce « foyer vivant où crépitent peinture, philosophie et poésie », chez les Kijno, avec Lad l’ardent et Malou la Vigilante. Un feu de bois est toujours renouvelé, et « D’une voix tonitruante, qui enrage et qui rit, qui déclame et blasphème, à coups de boutoir, Kijno bouscule l’ordre du monde. » Comme le Premier ministre, dans la nuit de veille de l’Hôtel de l’insomnie, est en train de bousculer l’ordre de son monde intérieur… « Je l’ai vu, là-haut, dans le grenier, au milieu des chevalets, des établis et des couleurs, faire surgir d’un papier froissé dans la fièvre le visage de Rimbaud, d’Artaud ou d’Aragon ; chasser à coup de blanc et de noir le cauchemar des enfants morts d’Irak ; lacérer et tordre la toile pour dire la cruauté des bourreaux d’hier et d’aujourd’hui ; graver à jamais les mots et les graffitis des résistants torturés dans les cachots de la rue des Saussaies ! Et comme pour parvenir à supporter cette douleur trop vive, la couper de rouge. » On pourrait juste remplacer le nom Kijno par celui de Dominique de Villepin, et le voir lui-même dans ce grenier bousculer l’ordre du monde ! Couper de rouge la douleur trop vive : le rouge de la coupure du cordon ombilical, le rouge du placenta sanguinolent qui est expulsé, ce placenta qui est d’origine paternelle ! Cet homme politique qui est en train de s’expulser lui-même de l’intérieur matriciel du pouvoir qui s’était tellement senti plein du peuple de France, afin que la douleur trop vive de l’impuissance à tenir une promesse ce qui revient à ce massacre de la retenue en infantilisation de ce peuple même, se coupe par le rouge de la destruction de la seule chose qui doit saigner pour la liberté, ces enveloppes originaires dont le pouvoir se drapa en concevant son peuple jusqu’aux douleurs de l’enfantement. « Toujours cette tendresse, cette fraternité de celui qui ose jeter loin ses filets, qui sait qu’on ne se sauve pas seul. Entouré de compagnons de tous bord, lutteurs, résistants, il s’avance à l’épreuve infiniment recommencée du don de soi. » Grandiose ! Et puis, cette audace de « jeter loin ses filets » fait aussi penser aux filets placentaires jetés loin, pour se libérer soi-même, pour s’en dé-circonvenir, pour naître, et retrouver cette fraternité en train d’accomplir cette même jetée de filets. L’épreuve du don de soi est alors l’image même de la naissance, se donner au dehors qui prend le visage de la fraternité, c’est-à-dire de l’humanité, du vivre ensemble.

« Avec Kijno, dans le même élan d’un ‘Chemin de croix’ fraternel, j’ai été touché par les questions sans réponse de Robert Combas. Tableau après tableau, il poursuit l’épopée de l’enfance, quand il laissait courir son stylo sur les tracts du parti communiste, distribués par son père à Sète… Il n’hésite pas à aller chercher les clés du cœur de l’autre côté du miroir. » Lewis Carroll aussi… De l’autre côté du miroir, qu’y a-t-il ? Et bien le tableau ‘Le Tuage du lapin’ (et alors il faut aussi penser à la petite Alice qui, en suivant le lapin blanc, tombe dans le terrier, et finit par se trouver nez à nez avec la reine qui n’a qu’une idée, lui couper la tête… tout cela étant un pousse à jouir destiné à mettre dedans l’humanité au lieu de la libérer) ! Dominique de Villepin voit, dans cette grand-mère en train de tuer le lapin, ce coup du lapin, castration par un bon coup, « l’acte cruel, initiatique, de la mise à mort… l’enfant vu de dos, au côté d’un figuier (évidemment il y a une figue !), contemple terrifié la saignée, face à un rideau de végétation où se glissent, à y regarder de près, des personnages inquiétants… l’œil distingue de furieux monstres tapis. » C’est là que, plus encore que le lapin, qui comme on le sait se reproduit beaucoup et donc remplit bien la fonction, la matrice du pouvoir, la mère remplie, le pouvoir dans sa toute-puissance, c’est le taureau qui est mis en mort, s’il y a bien sûr dans l’arène du pouvoir celui qui est son propre toréador ! Dominique de Villepin en arrive à entendre cette résistance devenant forcément autiste dans les entrailles d’un pouvoir lorsque, encore, il doit rester alors qu’il voudrait sortir, prendre sa liberté. L’autiste est si hypersensible qu’il devient intolérant de tous ses sens, surtout de toute sa peau qui tient à distance désespérément son corps de toutes les mains qui le circonviennent, il interdit qu’on le touche, qu’on le tente, il s’écarte de toutes ses forces de ce qui le circonvient, des entrailles qui le gardent, l’emprisonnent, il inscrit à chaque seconde l’écartement radical de son corps, il est à la fois prisonnier des entrailles de la toute-puissance et il y est totalement intolérant, immunitairement intolérant, ses défenses immunitaires s’attaquent à la forteresse qui a, elle, étrangement suspendu ses propres défenses immunitaires comme c’est le cas pendant la gestation côté mère. L’autiste est ce fœtus qui commence à rejeter immunitairement cette matrice qui le retient, qui l’empêche de déployer sa respiration, d’ouvrir les yeux sur la lumière, les couleurs, les autres. L’autiste est au cœur de la boucherie que deviennent les entrailles de la toute-puissance de gestation lorsqu’elle dénie l’état de maturité du fœtus qu’elle héberge et lui refuse de sortir, de naître. A propos de Robert Combas, qui en effet doit savoir ce que c’est ce combat, Dominique de Villepin écrit, devant le tableau « L’autiste dans la forêt de fleurs » : « il peint son frère en roi béni des champs, dressé au milieu des fleurs immenses de la création souffrante ». Il poursuit, mettant l’accent sur le matin, donc sur les yeux naissants qui s’ouvrent à la lumière : « L’air et la lumière forment un curieux et inimitable mélange dans les petits matins qui succèdent aux nuits enflammées, épuisées de question. Avec le goût de la fatigue sur les lèvres, les yeux brûlants de regards nocturnes, le parcours des rues ensommeillées est comme une liberté reconquise, celle de l’insomnie volontaire. » Cette écriture de Dominique de Villepin, elle est d’une précision, et d’une beauté… ! L’autiste du tableau est en effet l’insomniaque volontaire ! Le veilleur dans les entrailles d’un pouvoir si puissant qu’il s’en coupe tout en restant à l’intérieur, puisqu’il lui paraît impossible d’en sortir.

Dominique de Villepin s’écrie alors : « Je me refuse à abandonner l’utopie à un pays de nulle part où se perdrait le rêve. Je crois à cette habitation, humaine et plus qu’humaine, qu’est l’habitation poétique. Je crois à cette quête pour réaliser ce qui n’est pas encore et qui, par nos propres forces, doit advenir. Je crois à la respiration conjuguée des vivants et des morts. » Réaliser ce qui n’est pas encore.

Pour saisir quel est le but de la poésie, Dominique de Villepin rencontre Ingeborg Bachmann, une jeune fille ! Autrichienne, elle a vécu, rappelle-t-il, l’effroi de l’invasion de sa ville, Klagenfurt, par Hitler. « Elle a résisté à l’ordre de creuser que les nazis ont intimé à tous, femmes et enfants. Elle préfère, dit-elle, mourir au soleil. L’image de cette jeune fille résistant à l’invasion et au creusement semble arriver là, au cœur de la veille, comme le refus d’incarner les entrailles d’une intériorité matricielle forcée par l’homme de pouvoir, le dictateur, le père qui initie la fille pour le futur mari qui s’indexera sur lui, diktat suivi par la foule se laissant enfourner en masse. « Au sortir de la guerre, elle écrit ses ‘Lettres à Félician’. Le jeune homme inconnu porte le nom d’un bonheur qui n’a d’autre existence que dans son rêve, symbole d’une aurore qu’elle attend et qu’elle contribue à faire surgir à la faveur de poèmes insérés dans ces lettres. » Félician, le jeune homme inconnu, qui ne l’envahit pas… Dès la première lettre « elle se réveille dans l’air glacé du petit matin, purifié des miasmes de ces temps de folie. Elle goûte le beau jour qui la rend au bien-aimé. » Cependant « Félician n’est qu’un être idéal… Elle avance, portée par l’espoir d’une présence. Elle salue cette clarté comme la vibration d’une corde de violon ineffleurée. » Peut-être que Celan, qui l’a délaissée, idem Frisch, n’avaient-ils pas saisi cette histoire de « corde de violon ineffleurée »… Cloîtrée dans son appartement romain, elle meurt dans un incendie, mais « subsiste chez elle un refus profond d’en rester à l’échec du bonheur et au déclin d’un monde réduit à une représentation dérisoire de l’Autriche… A sa Carinthie natale, Ingeborg Bachmann a finalement donné le nom d’utopie. Non pas d’un pays de nulle part, mais d’une terre ouverte sur un possible et sur un ailleurs. » C’est vraiment passionnant de voir dans ce livre, où le voyage au cœur de l’insomnie se fait longtemps avec des compagnons du passage qui sont des hommes, apparaître vers la fin des femmes qui sont différentes. Pour lesquelles il ne s’agit pas d’un « besoin d’invitation au voyage dans le monde ou hors du monde », c’est autre chose, espérant de nouveau la terre, convoquant « tous les migrants, tous les errants, à travers le monde, tous ceux que rien ne retient, mais qui croient encore et espèrent en la vie. » Tous ceux que rien ne retient, aucun dedans. « Son message final n’est pas seulement un message d’espoir, mais d’universalité. »

« Le rêve d’une tranquillité hors du temps et de l’Histoire est redevenu un espoir rance. Il n’y a d’espoir d’avenir que dans le regard lucide sur soi-même. »

« Le mal fleurit au quotidien, comme la rose en temps de guerre est une banale rose de sang. Par une étrange inversion des valeurs, nous goûtons la fascination de l’éphémère, du superficiel, de l’urgence, la peur reléguée en ces territoires ordinaires. » Peut-être est-ce cela l’ultime tentation ? Ce superficiel, ces objets qui nous attardent, ces distractions partout, ces choses pour nous produites, dont nous tardons à nous sevrer, idem la tentation du pouvoir ? Mais « Un autre, là-bas, guette le vrai visage qui ne nous est pas donné d’emblée, mais seulement au terme d’un long voyage. » Dominique de Villepin, par ce voyage au bout de la nuit accompli dans l’Hôtel de l’insomnie en échangeant avec des compagnons du passage qui vont au-devant de lui depuis la bibliothèque où les œuvres ouvrent des passerelles de plus en plus nombreuses, mène à terme une révolution dans les profondeurs de son être, un sevrage par rapport à l’installation du pouvoir dont les œuvres les unes après les autres analysent les multiples facettes, « qu’il nous appartient à chacun d’engager à nos propres risques. Comment imaginer ne pas en être profondément changé ? » A travers ce journal de l’insomnie, il a visité « nos champs de bataille. Le cauchemar est là qui dure et dont on voudrait s’arracher par le sommeil ou l’oubli. » Et la peur reste comme l’espoir d’une flamme qui sauve, afin que du combat des nuits d’insomnie il reste quelque chose.

Le journal contre la peur est devenu un carnet de résistance, dans lequel jaillit la conscience que la politique ne peut pas « nous sauver de nous-mêmes », telle qu’elle s’exerce. « Prisonnier des miroirs, privé de l’aiguillon tragique, le pouvoir se peuple de chimères… Eloge des vanités, triomphe du friable, tout cela n’est pas la France… il y a encore une idée de l’homme à défendre. » Comme l’homme qui se défend, résiste, dans ce livre qui nous ouvre la bibliothèque, qui permet à la parole intérieure de grandir !

« Alors s’arracher, apprivoiser le large, offrir son visage au sel. Je n’ai pas peur. » D’une certaine manière, le dernier témoin devient le premier homme libre ! Le voyage au bout des nuits d’insomnie, ces nuits de veilleur, « est le devoir de tous », il est très différent de celui de Céline ! Dominique de Villepin passe la lanterne du veilleur à chacun de ses lecteurs, et la bibliothèque s’ouvre, où nos propres compagnons du passage nous accueillent, pour cette épreuve de l’arrachement sans laquelle nous ne sommes pas vraiment nés, pas vraiment libres !

Quel livre bibliothèque extraordinaire ! Merci !

Alice Granger Guitard

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