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Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire

Editions Présence Africaine, Poésie. Première édition en 1939

vendredi 25 août 2017 par Alice Granger

Poétique est forcément le retour au pays natal, pour Aimé Césaire ! Ce retour est celui de l’immédiateté avec soi-même, lorsque « soudain force et vie m’assaillent comme un taureau et l’onde de vie circonvient la papille du morne, et voilà toutes les veines et veinules qui s’affairent au sang neuf… et le gigantesque pouls sismique qui bat maintenant la mesure d’un corps vivant en mon ferme embrasement. » Temps de naissance, temps d’éclosion des sens, temps des sensations, temps d’ouverture à la terre du dehors, véritablement natale, temps de découverte, temps d’émerveillement. La poésie pour dire ce temps-là ! Alors certes Aimé Césaire, dans ce « Cahier d’un retour au pays natal » ne peut que rappeler avec douleur la souffrance des Noirs, le sort humiliant que leur ont infligé les Blancs, le sang versé, l’esclavage, mais ce qu’il revendique par-dessus tout ne passe pas par la haine et la revendication vengeresse, que l’on pourrait pourtant comprendre ! Nous entendons, dans cette poésie raffinée, que le pire, dans ce que les Blancs ont fait aux Noirs, n’est pas dans le sang versé, les mauvais traitements, la domestication infamante, tout ce traitement inhumain et rabaissant pourtant inqualifiable, non le pire a été l’ impossibilité pour les Noirs dans ces conditions de pouvoir accéder à cette vie naissante et poétique, à cette onde de vie puissante, pour laquelle ils étaient parions-le plus doués que nous, car moins distraits de la vie en éclosion par des activités prométhéennes, ambitieuses, conquérantes ! « … ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole / ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité / ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel » ont, comme le démontre en leur nom Aimé Césaire, ont infiniment plus gardé le sens de l’éclosion du corps naissant dans le pays natal, sont restés dans l’immédiateté avec eux-mêmes, sans pourtant pouvoir le vivre, à cause des Blancs, des découvreurs, eux, des inventeurs, des conquérants ! Ma négritude, écrit Aimé Césaire, « n’est ni une tour ni une cathédrale » mais, justement, « elle plonge dans la terre rouge du sol / elle plonge dans la chair ardente du ciel / elle troue l’accablement opaque de sa droite patiente… » La négritude telle qu’Aimé Césaire la découvre et la défend et la singularise reste un intact don pour l’immédiateté de la vie par-delà l’accablement radical suscité par les traitements inhumains et l’exploitation atroce par d’autres humains se croyant supérieurs ! Il le répète, « ceux qui n’ont jamais rien inventé », « ceux qui n’ont jamais rien exploré », « ceux qui n’ont jamais rien dompté », savent mieux que personne laisser faire la vie naissante en eux éclosant sur la terre natale. « … ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose / ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose / insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde » . Tandis que les autres, les dominants, se fatiguent et se perdent à conquérir toujours plus, à vouloir gagner toujours plus, voici que ceux que les dominants ne voyaient pas comme des humains sont « véritablement les fils aînés du monde / poreux à tous les souffles du monde / aire fraternelle de tous les souffles du monde / lit sans drain de toutes les eaux du monde / étincelle du feu sacré du monde / chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde ». Ces fils aînés du monde, ces nègres que les Blancs ont humiliés et tellement maltraités, pourtant nous précèdent, sous la plume d’Aimé Césaire en train de revenir au pays natal, pour que l’humanité sans exclusion enfin prenne le temps de vivre, les sens en éclosion et épanouissement, sur la terre que la naissance nous ouvre et nous donne ! Ce sont toutes ces sensations vives, qu’Aimé Césaire de retour au pays natal nous fait poétiquement partager, qui nous invitent à revenir à ce temps de vivre vraiment, dans les trésors de la nature et des humains ! « Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil » ! Ce sang est indemne, victorieux, face à tant de sang versé ! Alors, une tout autre vision du monde blanc s’impose ! « Ecoutez le monde blanc / horriblement las de son effort immense / ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures / ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique / écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites / écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement / pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs » ! Le poète Aimé Césaire ne se dérobe pas ! « Faites de ma tête une tête de proue » ! Loin de s’enfoncer dans une haine vengeresse, et même loin de s’en tenir à cette si belle revanche d’utiliser la langue française beaucoup mieux que la plupart des Blancs, voici qu’il choisit d’être une figure de proue de l’humanité entière, si lucide sur le « piètre trébuchement » des vainqueurs d’hier, finalement si naïfs, tandis que l’Occident est en train de vivre le crépuscule de son hégémonie ! Aimé Césaire le martèle : non seulement il veut être « l’amant de cet unique peuple », mais il veut que cette mission en direction d’une humanité naissante, en éclosion dans son temps natal, le fasse « rebelle à toute vanité, mais docile à son génie » ! « … faites aussi de moi un homme d’ensemencement… préservez-moi de toute haine… / vous savez que ce n’est point par haine des autres races / que je m’exige bêcheur de cette unique race / que ce que je veux / c’est pour la faim universelle / pour la soif universelle ». Bien sûr, ce n’est pas facile, et le poète de la négritude récite au petit matin sa prière virile : « donnez-moi les muscles de cette pirogue sur la mer démontée / et l’allégresse convaincante du lambi de la bonne nouvelle ! / Tenez je ne suis plus qu’un homme, aucune dégradation, aucun crachat ne le conturbe, / je ne suis plus qu’un homme qui accepte n’ayant plus de colère / (il n’a plus dans le cœur que de l’amour immense, et qui brûle) » Une fois trouvée la spécificité noire, celle qui font d’eux les aînés de l’humanité et des têtes de proue pour une sorte de nouvel humanisme où l’éclosion des corps sur la terre natale (la terre de naissance, la terre du dehors lorsque l’on naît où chaque couleur, chaque paysage, chaque maison, chaque sensation tactile, chaque nuance, chaque son, chaque saveur, chaque humain, chaque jour et chaque nuit, chaque rencontre et chaque événement est découverte) est enfin possible, la fierté et l’estime de soi habite Aimé Césaire, ça, on ne peut le lui enlever, ça il peut l’ensemencer, car même les dominateurs en sont tellement privés ! Amour immense ! Fidèle d’amour ! Aimé Césaire accepte que sa race ait été « rongée de macules », rouée de coups de fouet légal, rampé dans les boues, si enfin il découvre en quoi précisément cette race est en avance ! « Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui veille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. » Soudain, revenant lui-même au pays natal, il prend conscience vivement de ce qu’est le pays natal, il s’aperçoit de quelque chose qui s’était perdu pour les humains, cette immédiateté de la vie, il s’en aperçoit dans une sorte de jaillissement des émotions, des sensations. Il se rend compte que non seulement lui avait raté cela, non seulement sa race si souffrante et rabaissée, mais tous les humains en fin de compte, si bien qu’il demande pitié pour ces Blancs qui leur ont pourtant fait si mal ! Donc, il dit alors que la force est au-dessus de nous, comme une sorte d’intérêt général pour qu’enfin cette immédiateté de la vie soit possible à égalité pour tous, une sorte d’accès pour chaque humain au bien commun qu’est la terre, forcément natale puisque c’est en naissant que nous y sommes jetés ! En regard de la mission de l’ensemenceur qu’est Aimé Césaire, ce qu’il dit est si vrai : « il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie /… qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde / mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer » !

Devant la beauté du monde qu’il redécouvre lors de son retour au pays natal et qui prend un sens universel en même temps que personnel, il s’écrie : « il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de la ferveur / et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force / et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête » ! Devant cette évidence de l’immédiateté naissante des sensations et découvertes de la beauté du monde qui s’ouvre et s’offre, que chaque humain à égalité enfin vit, Aimé Césaire prend acte de ce qui, pour la première fois, s’affirme comme la même chose pour chaque humain, comme une expérience natale commune, comme la justice, et la liberté puisque chacune de ces expériences est absolument singulière ! Pour la première fois, un poète se trouve en situation d’affirmer que ce qui est désirable n’est pas le monde organisé par les Blancs que les Noirs, sauf exceptions élitistes capables de faire mieux qu’eux, sont censés ne jamais pouvoir intégrer ! Pour la première fois, voici un poète qui ne se place pas dans une sorte de compétition revancharde avec les ambitions, représentations et réussites hégémoniques des Blancs, à l’instant même où il a rejoint les Blancs appartenant à l’élite intellectuelle, il en comprend la vanité et peut revenir au pays natal après une sorte de sevrage ! C’est pour cela qu’il prend ses distances avec ceux « qui ne se consolent point de n’être pas faits à la ressemblance de Dieu mais du diable, ceux qui considèrent que l’on est nègre comme commis de seconde classe : en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut ; ceux qui battent la chamade devant soi-même, ceux qui vivent dans un cul de basse fosse de soi-même ; ceux qui se drapent de pseudomorphose fière ; ceux qui disent à l’Europe : ‘voyez, je sais comme vous faire des courbettes, comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous ; ne faites pas attention à ma peau noire : c’est le soleil qui m’a brûlé’ » ! Comme des zèbres qui, pour se soumettre aux normes hégémoniques blanches de réussite, acceptent de « faire tomber leurs zébrures en une rosée de lait frais. » Le prix à payer, c’est la décrépitude de la vieille négritude ! Et la vérité éclate, cette soumission inacceptable, qui sacrifie l’exceptionnelle capacité qui habite cette négritude d’être restée, en aînée de l’humanité, si ouverte à l’immédiateté de la vie qui commence sur terre avec le temps naissant, où les sens se mettent au diapason des beautés et de la poésie de ce monde que les humains ont en commun, qui est un bien commun ! Alors, l’abjection bien sûr devient insupportable mais ne représente plus la seule possibilité : « Les Blancs disent que c’était un bon nègre, un vrai bon nègre, le bon nègre à son maître. » C’est-à-dire la version du Noir qui réussit comme un Blanc, et même parfois beaucoup mieux, mais en prenant le Blanc pour maître afin de le dépasser. La voie qui s’ouvre avec Aimé Césaire est une bifurcation inédite, bien sûr après s’être effectivement mesuré aux réussites intellectuelles blanches, mais soudain décidant un retour au pays natal, et là, bien sûr, le sentiment de trahison éclate en découvrant cette singularité distinguant les Noirs, leur redonnant une fierté, et surtout les libérant d’avoir à s’identifier aux Blancs puisque eux-mêmes, au contraire, ont enfin quelque chose de vital, d’inaugural, d’infiniment beau et sensuel à leur apprendre, à ensemencer dans l’humain ! Le « bon nègre », à qui ne venait pas l’idée « qu’il pourrait houer, fouir, couper tout, tout autre chose vraiment que la canne insipide », c’est fini ! « Et elle est debout la négraille » ! « Debout et libre » ! « mais non l’inégal soleil ne me suffit plus / enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance… / je te livre mes paroles abruptes / … embrasse-moi d’un plus vaste frisson / embrasse-moi jusqu’au nous furieux / embrasse, embrasse NOUS / mais nous ayant également mordus / jusqu’au sang de notre sang mordu ! / embrasse, ma pureté ne se lie qu’à ta pureté ». Aimé Césaire l’ensemenceur d’une nouvelle humanité, d’une nouvelle renaissance unissant les humains avec justice, égalité et liberté, s’écrie : « lie ma noire vibration au nombril même du monde / lie, lie-moi, fraternité âpre » ! Le poète suit la colombe qui monte, il devient un lécheur de ciel, et dans « le grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune / c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition ! »

Quelle est la « seule chose au monde qu’il vaille la peine de commencer » ?, se demande Aimé Césaire lors de son retour au pays natal ? « La Fin du monde parbleu ». La fin du monde hégémonique occidental et blanc ? Le sang frais, encore plus que celui des traitements inhumains, devient « des mots de sang frais » avec la découverte lors de ce retour de ce qui a été réellement sacrifié, cette immédiateté de la vie, d’avec soi-même précipité par la naissance sur la terre, celle-là à chaque fois singulière, où vivre, terre bien commun de l’humanité ! « Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous ! » Le poète si sensible au monde naissant, qui y est revenu, dit : « Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même, / Je force les grandes eaux qui me ceinturent de sang / C’est moi rien que moi qui arrête ma place sur le dernier train de la dernière vague du dernier raz-de-marée ». On dirait la rupture à la naissance des membranes placentaires !

Il évoque les conditions de son retour, qui semblent rimer avec une prise de conscience valant sevrage. « Au sortir de l’Europe toute révulsée de cris / les courants silencieux de la désespérance / au sortir de l’Europe peureuse et fière / se surestime / je veux cet égoïsme beau / et qui s’aventure / et mon labour me remémore d’une implacable étrave. » Il s’agit de l’Europe à la veille de la Seconde Guerre mondiale, mais à l’heure où l’hégémonie occidentale disparaît les mots de Césaire sont toujours valables ! Il se moque de ces Blancs « très doudous de jazz sur leur excès d’ennui… Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes enrobées de oua-oua… » Mais « Par une inattendue et bienfaisante révolution intérieure, j’honore maintenant mes laideurs repoussantes » ! Cette révolution intérieure que chaque humain doit accomplir pour vraiment naître sur cette terre natale où les sens éclosent et où la beauté chaque fois singulière s’offre !

Mais, lors du retour au pays natal, « c’est un homme seul dans la mer inféconde de sable blanc ». Sable BLANC ! Plus de maître auquel l’être de race supposée inférieure se soumet, non, l’homme est seul, comme lors de la naissance, lorsque les sens en éclosion font leur expérience inaugurale dans la nature qui s’ouvre ! Enfin « la mort expire dans une blanche mare de silence » ! BLANCHE mare, évidemment ! Alors, « Voix pleine, voix large, tu serais notre bien, notre pointe en avant. » Aimé Césaire, bien sûr, ne peut pas ne pas évoquer « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité » !

« Ce qui est à moi / c’est un homme seul emprisonné de blanc / c’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche / (TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE ) / c’est un homme seul qui fascine l’épervier blanc de la mort blanche » ! Emprisonné de blanc, prisonnier de l’identification aux Blancs, à dépasser sur leur propre terrain en les fascinant, mais en train de s’en affranchir en retrouvant quelque chose de naissant et de singulier !

Dans son « Cahier d’un retour au pays natal », en même temps que le remords d’avoir en quelque sorte oublié la spécificité de la négritude en s’élançant en Europe vers les sommets élitistes, Aimé Césaire sent revenir à la mémoire « l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture / on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne » ! En train d’accéder en Europe à un entre soi élitiste, voici qu’il ne peut par-delà sa réussite dans les écoles prestigieuses des Blancs refouler les atrocités de jadis comme si en accueillant parmi eux un Noir très brillant les Blancs pouvaient se faire pardonner. Cet élitisme intellectuel, attesté par la langue riche d’Aimé Césaire, ne peut rien effacer, gommer, excuser ! « Au bout du petit matin, le vent de jadis qui s’élève, des fidélités trahies, du devoir incertain qui se dérobe et cet autre petit matin d’Europe. / Partir ». C’est à l’intérieur de lui-même qu’Aimé Césaire doit faire la révolution, sa réussite n’ayant rien à envier aux Blancs ne peut décidément pas lui faire croire que plus rien n’est forclos chez les Noirs puisqu’ils peuvent faire désormais comme les Blancs. Ce qui dans ce cas reste forclos est autre chose, une spécificité de la négritude, cette immédiateté avec soi, avec la vie en train d’éclore dehors sur la terre de naissance ! Au moment où il réussit en Europe, Aimé Césaire fait une lecture des tortures et de la souffrance des siens jadis qui prend un sens nouveau, comme si leur étrange soumission aux Blancs était encore une paradoxale fidélité à leur propre vérité, à une orientation de la vie vers l’éclosion des sens dans l’immédiateté de la nature, comme si par-delà les humiliations restaient encore cette beauté que les Blancs ignoraient. « Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’œil des mots en chevaux fous en enfants frais… »

« Au bout du petit matin… j’entendais monter l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes ». Une exubérance native est désormais capable de faire face à l’insolence des maisons hégémoniques ! Les paysages occidentaux fanfarons ne sont plus les plus forts, ne parlent pas une langue poétique naissante aux sens en éclosion ! La force poétique est plus forte que « la force putréfiante des ambiances crépusculaires » ! « Au bout du petit matin, cette ville plate – étalée, trébuchée de son bon sens… indocile à son sort, contrariée de toutes façons… » Et la foule aussi, sur la terre natale, dans cette ville inerte, est si étonnamment passée « à côté de son mouvement, de son sens…, à côté de son vrai cri… parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil… cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette… » Mais, par ailleurs, une foule qui ne fait pas foule, « si parfaitement seule sous le soleil », si fidèle peut-être sans en avoir conscience à sa vérité, à cette immédiateté à soi ! Cette foule « ne participant à rien de ce qui s’exprime, se libère au grand jour de cette terre sienne ».

De retour au pays de la naissance, au bout du petit matin, « le morne accroupi devant la boulimie aux aguets de foudres et de moulins, lentement vomissant ses fatigues d’hommes ». « … cette joie ancienne m’apportant la connaissance de ma présente misère… »

« Au bout du petit matin, ce plus essentiel pays restitué à ma gourmandise ».

« Et voici que je suis venu » ! Et Aimé Césaire chasse en lui le « corbeau tenace de la Trahison » ! Il est à lui « l’archipel arqué comme le désir inquiet de se nier » ! La splendeur de ce sang va éclater ! Après « cent ans de mes soins juste à ne pas mourir » ! Celui qui n’est « d’aucune nationalité prévue par les chancelleries » est l’ensemenceur d’une nouvelle humanité. Quelle revanche sans haine ni vengeance par rapport à ces siècles où l’on cria « que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places… » En quoi cette négrerie s’avère aînée de l’humanité n’était pas encore visible, il fallait sans doute que le poète Aimé Césaire lui-même aille jusqu’au bout d’une réussite pareille à celle de l’élite intellectuelle blanche pour qu’il sente jaillir en lui le désir d’autre chose, qui le pousse à partir, au retour au pays natal. Alors, « Il faut savoir jusqu’où je poussais la lâcheté… Mon héroïsme, quelle farce !… la vie plus impétueuse jaillissant de ce fumier » ! « par-dessus bord mes richesses pérégrines / par-dessus bord mes faussetés authentiques / Mais quel étrange orgueil tout soudain m’illumine ! » « Je me cachais derrière une vanité stupide le destin m’appelait j’étais caché derrière et voici l’homme par terre, sa très fragile défense par terre dispersée, / ses maximes sacrées foulées aux pieds, ses déclamations pédantesques rendant du vent par chaque blessure » !

Cette révolution intérieure qui fait revenir le poète Aimé Césaire au pays natal est un paradigme pour chacun de nous. Il est ensemenceur d’un commencement poétique de la vie, d’un temps de naissance ! Il nous enseigne aussi l’expérience d’un sevrage. Quelle grandeur incroyable dans ce geste inattendu de s’accuser lui-même de trahison, de lâcheté, alors qu’on aurait presque compris qu’il s’éternise dans la haine à cause des atrocités de jadis contre les siens qu’il pourrait venger en étant plus fort que les Blancs sur leur propre terrain intellectuel ! Mais non, au contraire de la haine revancharde, Aimé Césaire découvre une voie inédite, restée si longtemps en rade, pour s’affirmer avec les siens comme les aînés d’une nouvelle humanité qui formerait enfin une seule race, sur la terre commune ! Au moment où il écrit cet extraordinaire « Cahier d’un retour au pays natal », comme Aimé Césaire était déjà en avance, et il le reste aujourd’hui encore ! Il fait partie de ces quelques passeurs de paix dont nous avons tant besoin !

Alice Granger Guitard



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