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Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb

Editions Albin Michel, 2017

mercredi 6 septembre 2017 par Alice Granger

Amélie Nothomb tient à préciser que le « b » de son nom se prononce ! Pour que nous entendions le mot « tombe », et même « nos tombes » ? Amélie « Nos tombes »… ? Comment entendre cela, précisément, dans ce roman dont le titre est inspiré d’une citation d’Alfred de Musset, « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie » ?

Très précoce, Diane manifeste un génie incroyable en se frappant le cœur lorsqu’à cinq ans elle choisit d’aller vivre chez ses grands-parents maternels, de s’éloigner de cette mère toxique qu’elle aime follement mais qui depuis sa naissance l’a par jalousie morbide traitée avec indifférence alors qu’elle a tout de suite aimé le garçon né deux ans plus tard, et qu’à la naissance de sa deuxième fille Célia elle est tombée dans une débauche d’amour maternel. Avec un talent qu’elle n’a plus à prouver, Amélie Nothomb réussit dans ce roman à nous faire vivre l’infinie complexité de la maternité, ce que l’on qualifie souvent d’heureux événement s’avérant sous sa plume l’ouverture de la boîte de Pandore où se terrait l’angoisse de mort face à la finitude humaine et au questionnement inquiétant sur le sens d’une vie singulière si elle finit si vite comme le signifie chaque nouvelle naissance qui, froidement, se pointe pour pousser la génération d’avant vers la sortie ! Très vite, Amélie Nothomb nous présente la béance sans nom qui habite Marie, nous faisant nous demander quelle est la nature de l’angoisse folle qui alimente sa jalousie pathologique, dans l’enfance à l’égard de Brigitte sa sœur aînée puis à vingt ans à l’égard de Diane sa fille. Diane, qui depuis sa naissance sent qu’elle ne peut rien contre ce qui fait de Marie une mère anormalement indifférente à l’égard de son enfant fille, pour éloigner la douleur en elle qui fait écho sans doute à ce qui se passe chez sa mère, comprend d’instinct que seule la séparation va lui éviter d’être elle aussi empoisonnée, d’être happée à son tour par l’affreux maelstrom ! Ainsi, ce roman d’Amélie Nothomb s’avère aussi l’histoire d’une coupure de cordon ombilical, qui se fait progressivement, plus exactement qui ne peut s’accomplir vraiment que si, tout au long du processus, celle qui veut vivre s’organise parmi les autres humains, avec lesquels elle va partager la même perte, le même abandon dans la tombe du temps de l’enfance où chacun à des degrés très divers avait cru que le cœur qui pulsait l’amour jusque dans son propre cœur était forcément pour toute la vie celui de la mère. C’est dire si « nos tombes », ce sera alors le liant cicatriciel du nouvel humanisme se tissant entre êtres humains ayant du cœur les uns pour les autres.

Donc, Diane se frappe le cœur, en faisant ce constat clinique que son enfance est morte, qu’elle a été saccagée, elle s’incline devant le fait que ce temps-là est désormais dans une tombe. La précocité de cette petite fille fait que, pour ne pas devenir comme sa mère follement jalouse de sa sœur Célia, pour ne pas sombrer elle aussi dans ce gouffre, elle décide, dans un éclair de génie étonnant pour son âge, de mettre son enfance dans… la tombe ! Elle ne s’accroche pas à l’entre soi de la jalousie entre sœurs après celle entre mère et fille, elle prend de la distance, non sans grande souffrance mais sans se figer dans une jouissance masochiste. Elle envisage le huis clos autour de sa mère comme éventré, comme jamais plus habitable, réintégrable. Elle est, comme le souligne Amélie Nothomb, capable de comprendre beaucoup de choses inhumaines ! C’est-à-dire que Diane est une enfant d’une intelligence supérieure – contrairement à sa mère qui n’a pas assez d’intelligence pour pouvoir s’en sortir lorsqu’à vingt ans et qu’elle devient mère de Diane elle a le sentiment absolument horrible que sa vie est finie – qui sait de manière fulgurante reconnaître qu’elle se trouve en présence de choses contre lesquelles elle ne peut rien, elle ne peut que s’adapter, elle ne peut rien changer. L’indifférence de sa mère, qui paraît si cruelle et si monstrueuse, en vérité la précipite dans la vie, la fait chuter sur terre, elle réitère les poussées maternelles de l’accouchement pour mettre dehors l’être qui avait envahi un autre corps. Cette froideur maternelle signifie à la fille que le sens de sa vie, c’est d’aller renouveler l’espèce humaine, donc d’aller sur terre vivre avec les autres sa propre vie. Cette indifférence signifie à celle qui est née que cela n’a aucun sens de croire que l’on peut rester dans l’abri maternel tout en odeur exquise parce que ce corps-là c’est justement ce que le nouveau petit corps est destiné à renouveler dans le passage du temps ! L’indifférence et la froideur maternelle signifient de manière cruellement précoce que la mère est un humain qui va mourir, et qui vient de se renouveler en sa petite fille pour cette raison-là, afin que l’humanité se perpétue et que la démographie se maintienne. La froideur de cette mère incarne aussi la décomposition placentaire, même si son odeur si envoûtante, évidemment ne ressemblant à aucune autre, fonctionne comme un tapis volant faisant croire que cette poche est toujours fonctionnelle ! C’est cette douleur infinie et intolérable qui, sans doute, finalement va dicter à Diane le choix de l’éloignement, comme on retire une main du feu. Tout au long du roman, nous verrons toujours Diane aux prises avec des choses contre lesquelles elle ne peut rien, mais qui vont à chaque fois lui faire choisir autre chose en même temps qu’un processus accéléré de sevrage s’accomplit. Grâce à cette capacité exceptionnelle, elle avance peu à peu mais sûrement vers une vie qui n’aura rien à voir avec celle de sa mère.

Puisque Diane choisit de n’être jamais mère ! Elle choisit le parti de la vie, ce temps où il est certain que la fonction mère est vide, que le temps de l’enfance est mort, est dans nos tombes très spéciales, ainsi que le tapis volant que fut l’amour maternel mû par le fantasme de pouvoir s’éterniser dans un abri qui en vérité était détruit. Alors que la plupart des femmes, en choisissant de devenir mères (ou le devenant sans avoir vu arriver l’événement comme dans le cas de Marie) comme si c’était l’unique sens de leur vie, en vérité jouent le jeu du tapis volant poursuivant les enfants pour les garder dans un ventre fantasmatique, Diane fait un autre choix. Celui de la vérité sur la disparition de ce giron, et sur la douleur cicatricielle de la séparation, elle va organiser, en étant cardiologue, une nouvelle humanité, qui a du cœur pour l’humain. Elle s’échappe du piège dans lequel la plus belle des filles (ce qu’elle sera un jour) attire à elle le plus beau des prétendants qui s’agglutinent sur sa beauté et est précipitée dans la maternité avant même d’avoir pu s’organiser une autre vie possible en dehors ! Devenue cardiologue elle aura littéralement du cœur avec ses patients et pour ainsi dire avec chaque humain. Au cours d’un long mais sûr cheminement, voici que celle qui ne devient pas mère - comme en écho très singulier à sa mère qui eut le sentiment d’une fin d’adolescence saccagée, d’une vie qui s’arrête, en devenant mère - sublime ce destin des femmes les précipitant dans la maternité en ayant du cœur pour tous les humains qui souffrent du cœur et qu’elle accueille dans sa vie, qu’elle écoute. Sans doute comprend-elle les douleurs qui malmènent leurs cœurs malades en les mettant en relation avec cette souffrance qu’elle vécut comme une mort de son enfance, cette douleur incommensurable qui perce le cœur et qui est en vérité l’épreuve du sevrage et de l’abandon à la vie parmi les humains, loin de l’odeur de l’abri maternel voire matriciel. Nous pouvons imaginer que, pour venir en aide aux malades du cœur qui ne sont pas seulement des malades cardiaques mais des humains qui sont restés en rade dans ce douloureux processus de sevrage, elle fait entendre à ces humains qu’il y a un attachement originaire à couper comme le cordon ombilical, qu’il faut réussir à mettre cela dans « nos tombes », parce qu’il y a autre chose comme perspective, une pulsation incessante d’humanité organisant sur la terre un vivre ensemble qu’il faudrait pouvoir réussir ! Alors que la fixation en enfance fantasme qu’il n’y a pas d’autre cœur pour pulser en soi jusque dans notre propre cœur le sens de la vie, comme dans la vie intra-utérine le sang envoyé par le cœur maternel vient imprégner le placenta nutritif et donc aussi charger d’oxygène et de nutriments le cœur fœtal, Diane réussit en devenant cardiologue à démontrer que ce cœur généreux peut se retrouver autrement, dehors, dans le vivre ensemble de sortes de fidèles d’amour, êtres humains qui, dépassant l’enfer et l’entre soi narcissique et compétitif, et n’ayant plus peur de quitter l’abri maternel de l’enfance, ne méprisent personne. L’obsession de ne pas tomber dans le gouffre, celui de la jalousie morbide mais aussi celui de l’amour fou pour la mère avec son odeur envoûtante et extatique, résonne avec l’impératif de la coupure, qui est graduelle dans le roman, qui est le gouffre de la naissance.

C’est dire si Amélie Nothomb, avec ce roman, va loin dans cette sublimation de la maternité et dans l’analyse clinique et épurée de l’irruption brutale et frontale de la réalité irréfutable de la mort dans la vie des femmes lorsque le renouvellement de l’espèce humaine passe par leur corps. Littéralement, lorsqu’elle donne la vie à un enfant une femme sait que les humains se reproduisent parce qu’ils sont mortels ! Et si rien d’autre ne donne sens à sa vie, si elle-même n’est jamais vraiment sortie du huis-clos maternel perpétué par sa famille, le vertige mélancolique peut être effrayant ! Par exemple si une fêlure préexistante la fragilise déjà faute de n’avoir jamais pu être sûre d’exister comme vraiment quelqu’un d’unique pour sa mère si celle-ci était déjà occupée avec un enfant arrivé avant. L’indifférence de cette jeune mère fragile à l’enfant qui incarne sa mort dans le pas du temps ne s’érige-t-il pas comme un rempart contre l’intolérable angoisse de mort ?

Ce violent traumatisme, cette sorte de viol par l’intrusion brutale du temps qui passe se fait au moment où éclôt la sexualité avec l’impression pour chaque femme que son temps est enfin arrivé, et que celle qui attire le plus beau prétendant est la plus belle. C’est juste au moment où elle est sûre qu’elle est la plus belle, que c’est son temps à elle seule, que c’est enfin son histoire, qu’arrive la catastrophe, qui saccage tout, cette angoisse de mort, ce vertige d’une froideur sans remède puisque cette mort sera inéluctable. C’est ce qui arrive à Marie, la plus belle des filles, celle qu’envient à la fois les filles et les garçons, enceinte à 20 ans du plus beau de ses prétendants, ayant eu à peine six mois une vie vraiment à elle merveilleusement en éclosion et qu’elle voyait dans tous les regards admiratifs comme dans un miroir, un piège spéculaire. Cette logique sexuelle qui aboutit, pour la plus belle, à cette invasion de son corps, à la suite de la rencontre des sexes, par un corps en gestation, peut s’entendre comme une sorte de viol dévastateur, puisque l’insolente joie de vivre de la plus belle des adolescentes est détruite par la vérité abrupte et violente de la mort qui est jetée au visage par le nouvel être poussant le précédent vers la sortie ! Bien sûr, Amélie Nothomb ne manque pas de douloureuse expérience pour entendre l’étendue de ce désastre intime !

Le fait d’avoir donné naissance à une fille, Diane, n’est pas anodin puisque cela suscite sa folle jalousie et puis sa froide indifférence. Une fille, encore plus belle que sa mère disent les grands-parents maternels, cela signifie brutalement à la jeune mère que la nouvelle génération de filles est déjà là, et que plus jamais cela ne sera elle qui connaîtra les délices spéculaires en étant le centre des regards admiratifs. De plus, alors que pendant l’enfance il lui fut impossible d’éliminer sa sœur aînée Brigitte de l’abri de l’amour maternel, qu’elle jalousa follement et qui ouvrit une faille inquiétante, cette fois en présence de sa fille nous imaginons qu’elle se sent moins démunie, paradoxalement, puisqu’elle peut l’éloigner par l’indifférence de même qu’elle avait fui dans le sommeil pendant toute sa grossesse pour oublier le fœtus en elle. Peut-être aussi sait-elle inconsciemment que dans l’environnement familial qui ne lui a jamais manqué par-delà la fêlure d’autres peuvent la remplacer auprès de l’enfant… Elle ne l’éloigne pas d’elle par son indifférence sans rien, c’est une jeune femme de vingt ans qui sait quand même la solidité de la famille. Derrière son indifférence à elle, reste l’abri familial incarné par les grands-parents, reste aussi le père, Olivier. C’est dans ce cadre solide que Marie peut, inconsciemment nous l’imaginons, s’autoriser cette monstruosité maternelle, l’indifférence.

D’autre part, une fille, cela lui rappelle ce destin des femmes dont le corps est le lieu du renouvellement de l’espèce humaine. En ce sens, l’horreur du passage inéluctable du temps et de la mort s’incarne aussi par cette fille. Dans un vertige glacial, on imagine cette jeune mère, qui sombra dans le sommeil pendant toute sa grossesse pour échapper à la vérité, voir en sa fille venant juste d’arriver la série infinie des corps féminins dont le sens se réduirait à être le lieu du renouvellement des humains mais aussi, par conséquent, celui qui les voue en même temps à la mort ! Nous imaginons qu’en voyant sa fille, donc en voyant le temps qui a passé en un éclair pour un fulgurant épanouissement, celle-ci est envahie par le sentiment de l’absurdité de la vie, puisqu’elle est vouée à la mort !

Amélie Nothomb bien sûr, dans son roman, se place du point de vue de Diane, la fille, mais en lisant, il nous semble entre les lignes entendre l’angoisse de mort terrible de sa jeune mère, qui n’a rien, encore, au sortir de l’adolescence, pour se raccrocher, et qui, dans le huis clos familial, n’avait jamais pu vraiment être sûre que sa vie comptait en tant que singulière. Marie, la jeune mère, est frappée de plein fouet par cette angoisse de mort à cause de sa maternité très rapide parce que l’impression d’être unique, d’être singulière, d’avoir une vraie histoire rien que pour elle, est récente, et qu’avant, une sœur aînée était déjà là, ayant eu pour elle seule sa mère, ses parents. Bien sûr, cette jalousie germe de manière anormale dans le cadre fermé sur lui-même d’une sorte de ventre maternel qui perdure, et en lequel Marie a l’impression logique qu’elle n’a jamais rien eu pour elle seule, puisque ce dedans de l’amour maternel elle a dû toujours le partager, alors que sa sœur l’a eu pour elle seule. En dehors du huis clos, Marie n’aurait pas été jalouse ! Dans une vie à l’extérieur qu’elle aurait su commencer à s’organiser, avec des perspectives, elle n’aurait pas eu le même doute affreux sur elle-même, car elle aurait eu la preuve que cette vie-là était unique, vraiment la sienne ! Avant cette fulgurance de sa beauté attestée par tous les regards sur elle, qui lui a enfin donné l’assurance d’être singulière, elle n’avait jamais été la seule. Toute l’histoire de Marie se résume à lutter, mais à l’intérieur d’un huis clos, contre une sorte de dépersonnalisation. Indifférente à sa fille Diane, laissant ses parents ou son mari s’en occuper, elle réussit à revenir au centre des regards dans la pharmacie où son mari a succédé à ses parents en développant le rayon soins de beauté, et s’avérant une femme d’affaire avisée. Du moment qu’il y a un cadre confortable, un abri, comme cette pharmacie familiale qui garantit un statut social enviable, Marie réussit à démontrer qu’elle est la plus belle ! Il lui a juste fallu éloigner sa fille par la froideur, mais sa haine n’est pas méchante, car elle reste dans l’assurance que l’environnement familial sait bien s’occuper de l’enfant ! Marie a su trouver dans une activité professionnelle adéquate, ayant pu lui redonner une image enviable et surtout unique, de quoi endiguer sa jalousie morbide qui, bien sûr, reflue à la moindre occasion. Brigitte, la sœur aînée de Marie, pas du tout jalouse alors que la deuxième le fut de manière déjà anormale, folle, a eu l’amour maternel pour elle seule, et reste pour la vie assurée qu’elle compte, qu’elle a une histoire, un destin comparable à celui de sa propre mère. Elle reconduira sans problème dans son propre mariage et ses maternités le destin de sa mère centré sur la famille, cette sorte d’abri pérenne comme sans histoire. Mais Marie, la deuxième, est d’emblée hypersensible à la faille qui rend si fragile l’amour maternel, la sœur aînée étant celle qui l’a eu pour elle seule, celle qui en dépouille en puissance la deuxième, ou en tout cas qui le lui en enlève. Marie ne peut jamais vraiment ignorer cette perte originaire, et elle s’en défend par la jalousie, processus ultime pour masquer la vérité vécue comme insupportable que de la mère, de ce cœur-là de l’amour, il faut se sevrer comme d’un abri à quitter. Si sa sœur Brigitte est vue par elle comme celle qui a l’histoire presque toute pour elle, c’est encore une preuve par l’absurde que la perte, que la séparation, que la mort du temps doré de l’enfance, ce n’est pas vrai. Face à Diane sa fille, Marie fuit la vérité dans la jalousie et l’indifférence, cette vérité qui tourne pourtant autour de cette beauté adolescente insolente, cette beauté qui enclenche le sexuel jusqu’à sa finalité biologique, la conception d’un nouvel être que rend nécessaire la mortalité des humains. Là où Marie avait été sans recul par rapport à la brutalité de la logique sexuelle conduisant à cette maternité en un clin d’œil, Diane est au contraire très avertie. Lorsque son tour vient d’être la plus belle face aux filles et surtout aux garçons qui tous prétendent à elle, elle dit non ! Le piège narcissique, spéculaire, ne fonctionne pas pour elle, elle s’est depuis longtemps ouverte à d’autres perspectives.

Ce roman à l’écriture épurée, qui est d’une précision clinique, a donc l’air de traiter des dégâts de l’indifférence maternelle ou au contraire de la débauche de l’amour maternel. Pourtant, il va beaucoup plus loin ! On dirait qu’un motif de départ, lié à la question inquiétante du sens d’une vie si d’emblée elle s’avère sujette à la mort, se répète ensuite à l’identique de la souffrance abyssale ressentie dans d’autres configurations qui s’enchaînent logiquement. Diane, la fille, va réussir à vivre dans l’intelligence du cœur, en retrouvant Mariel, une fille de vingt ans, qui est arrivée à enfin déchirer le cœur de cette mère qui la méprisait par vingt coups de couteaux, symbolisant la prise définitive d’indépendance de son cœur à elle d’avec celui de sa mère, comme dans une nouvelle et définitive naissance où ce n’est plus le cœur maternel qui nourrit et oxygène le sang qui remplit le cœur du fœtus. Mariel a enfin compris la leçon de Diane, celle qui disait l’impératif vital de cette séparation, celle qui disait qu’il fallait se frapper au cœur de cet attachement originaire, seul coup de génie pour enfin pouvoir vivre sa vie dans son propre temps et non plus en fusion avec le précédent ! D’une certaine façon Olivia, la mère brillante de Mariel, avait par son mépris, certes inadmissible, eu l’intuition de la raison de cette absence de génie chez sa fille, qui sembla si longtemps comme inerte, sans réaction, sans désir devant la carence de ses parents à son égard tant ils étaient occupés de leurs carrières, de leurs recherches prestigieuses. Lorsque, enfin, Mariel est capable de réagir, de détruire le cœur maternel de vingt coups de couteaux, passage à l’acte qui s’accomplit dans la solitude puisque Diane s’est éloignée aussi depuis des années comme ne voulant plus être la suppléante masquant le mépris d’Olivia à l’égard de sa fille, enfin elle a du génie, elle réagit, elle prend son indépendance, elle se frappe au cœur de sa dépendance à cette mère ! Alors, venant frapper à la porte de Diane, on l’imagine prête à s’identifier à elle et à ce qu’elle incarne d’humanité. Mariel ne réussit à accomplir cet acte de destruction du cœur d’Olivia sa mère que lorsque Diane s’est éloignée elle-même d’Olivia qu’elle admira tant pour ses qualités d’enseignante en cardiologie, que lorsque Diane se sevra, la première, de cet attachement à une femme du même âge que sa mère, qu’elle aida à passer l’habilitation afin d’être professeure d’université en cardiologie, poste prestigieux et presque toujours occupé par des hommes ! Diane, pendant trois ans, crut pouvoir s’attacher l’amour et l’admiration d’une femme du même âge que sa mère en l’aidant pour sa réussite professionnelle à hauteur de celle des hommes, comme si en quelque sorte elle avait pu acheter ainsi cet amour… Mais Olivia une fois professeure d’université et très belle parmi les sommités qu’elle côtoie, laisse voir son vrai visage, elle a pour son habilitation exploité sans vergogne les choses les plus personnelles que Diane avait mises dans la thèse qu’elle est en train de travailler, sans citer Diane. Olivia s’avérant non seulement sans cœur, monstrueuse, méprisante, mais surtout d’une amitié vampirique à l’égard de cette interne Diane qu’elle n’hésite pas à… pomper pour briller, ce qui est la logique d’un cœur qui se nourrit d’un autre cœur, comme dans le ventre maternel ! C’est face au cynisme d’Olivia que Diane décide de rompre définitivement cette amitié spéciale qui eut tellement l’air d’une histoire où une femme en place de mère doit tout à une fille pour être quelqu’un, et cette femme devenue quelqu’un aurait dû vouer un amour éternel à cette fille brillante, et surtout la reconnaître, la nommer, la lier à elle en la citant dans une publication. Comme si elles étaient dans le même temps ! Mais non, Olivia est cynique comme on l’est dans ce milieu de mandarins en médecine, où les pontes pompent les travaux des internes préparant avec eux leurs thèses par exemple, en ne les citant jamais. Comme s’il y avait dans ce milieu-là aussi la jalousie en embuscade, les sommités veillant à ce que leurs internes restent inférieurs, et rendus dévoués par des miettes de considération, comme des miettes de cet amour attendu de la mère de manière infantile. Diane, en s’éloignant définitivement d’Olivia, donc en se sevrant de cette relation relevant en fait toujours de l’attachement anormal à la mère, du désir de mériter enfin cet amour, se coupe aussi de Mariel, qu’elle aidait à réussir au collège. L’abandon de Mariel par Diane ne fait que révéler enfin le froid mépris d’Olivia pour sa fille sur la base d’une jalousie larvée empêchant toutes réussites de cette fille qui auraient pu être les prémisses pour dépasser un jour en talents sa mère. Tandis que le père Stanislas, brillant chercheur en mathématiques et au comportement un peu autiste, ne fait rien non plus pour que sa fille réussisse ses études en étant par lui guidée. Jusqu’à la rupture d’avec Olivia, Diane pense encore que le cœur et le coup de génie, à l’égard de Mariel, c’est de suppléer sa mère, ses parents, en l’aidant à réussir, presque en la… maternant. Ce qui est encore une façon de masquer à Mariel la froideur de sa mère, donc à éloigner le moment où, en frappant le cœur de cette mère en fait seulement occupée de sa vie à elle, en osant briser le cœur fantasmé de l’amour maternel, elle se frappe son propre cœur, et peut alors aller vers sa vie et son temps, faire comme l’a fait Diane, s’intéresser aux humains unis par les mêmes cicatrices originaires, trouvant le cœur dans le vivre ensemble des humains. Ce qui semblait monstrueux, inhumain et morbide au départ trouve à la fin un dénouement qui, s’il passe à travers un matricide qu’il s’agit peut-être d’entendre de manière symbolique, surtout nous montre Diane accueillant avec l’intelligence et le génie du cœur Mariel, fille en apparence paumée, mais qui s’est libérée de ses fixations infantiles. Qui s’est réveillée de son étrange léthargie face à la carence parentale à son égard. Qui a compris enfin que ses parents étaient en vérité chacun dans leurs vies et leur temps, de manière égoïste et narcissique certes, mais montrant très paradoxalement à leur fille l’ouverture béante de l’absence d’amour par où passer pour aller elle aussi vers sa propre vie et son temps. Mariel a été enfin capable de haine, c’est-à-dire de rejet par rapport à une fixation infantile, pour franchir le pas du temps. Elle ferme la tombe d’une mère fantasmée, espérée, admirée, peut-être trop vampiriquement brillante, elle y enferme définitivement l’attrait morbide pour des parents professionnellement brillants qui la rendaient léthargique, en rade pour cause de fascination peut-être, oublieuse d’elle-même car perdue dans la contemplation.

Dans l’épilogue du roman, Mariel sonne à la porte de Diane le soir de ses vingt ans, et peu de jours après l’anniversaire de Diane, date à laquelle fut perpétré le matricide de vingt coups de couteau au cœur. Cela rappelle les vingt ans de Marie lorsqu’elle donna le jour à Diane et qu’elle eut le sentiment que sa vie était finie donc que son cœur de vingt ans était transpercé par le couteau de la vérité de la mortalité des humains confirmée par cette naissance et son sens de renouvellement. Diane accueille cette nouvelle fille de vingt ans, Mariel, qui se présente en demande de cette humanité qu’elle sait retrouver auprès d’elle. Mariel a des failles béantes peut-être pas tellement en matière d’amour puisqu’elle a déjà fait l’expérience de la profonde humanité et intelligence de cœur de Diane, mais quant à son avenir car ses brillants parents l’ont abandonnée à sa stupidité de fille, incarnation sans doute du mépris bien caché que sa mère Olivia avait envers elle-même telle qu’elle s’est vue n’ayant pas encore réussi comme un homme et dans un milieu d’hommes. Abandonnée à sa stupidité de fille également parce que sa mère ne pouvait concevoir, à la lettre, qu’une autre qu’elle puisse se hisser mais en mieux au niveau des hommes réussis. Parce que sa mère jalousait de manière morbide cette hypothétique fille ruinant sa performance à elle, une fille qu’elle voudrait voir disparaître dans son temps à elle, celui qui arrive ! Olivia est une femme qui, pour guérir son sentiment d’infériorité vis-à-vis des hommes mettant à mal le sens de sa vie, veut rester toujours comme une exception parmi les femmes et parmi les hommes, une autre façon d’être encore la plus belle ! Donc, comment pourrait-elle concevoir que sa propre fille réussisse comme elle sous ses yeux ? Mariel, c’est une fille, ce n’est qu’une fille, donc une pauvre fille, sans génie, telle qu’on imagine sa mère Olivia s’était vue en secret avec horreur, et décidant alors d’entrer en compétition avec les hommes en s’engageant dans la recherche en cardiologie et dans l’enseignement ! Diane, qui avait déjà aidé Mariel pendant un an, afin qu’elle réussisse sa sixième, lorsqu’elle ouvre la porte à Mariel comme une promesse venant du cœur de lui tendre la main afin de réussir dans la vie et non pas rester condamnée par son prétendu manque de génie, se présente à la jeune fille dans une très grande différence d’avec la mère, Olivia Aubusson, brillante professeur d’université en cardiologie. Diane a renoncé pour elle-même - alors qu’elle avait toutes ses chances puisque Olivia l’aurait aidée dans ce milieu des mandarins médecins à devenir professeure d’université et à faire de la recherche uniquement en vivant dans la sphère de l’intelligence - à devenir professeure de médecine, ayant opté pour le contact avec les malades du cœur. Face à Olivia, Diane a évité le piège narcissique dans lequel est tombée, comme dans une cage, celle qui a comme par hasard le même âge que sa mère Marie. Subjuguée non seulement par sa beauté mais surtout par sa rigueur et son savoir lorsqu’elle voit pour la première fois Olivia Aubusson, maître de conférences, remplie d’admiration, et réussissant à devenir amie avec elle, Diane se rend compte au quart de tour de ce qu’elle vise, tout en s’en disant incapable. Devenir professeur d’université, comme ces hommes faisant partie des sommités ! Là, par ce personnage d’Olivia, Amélie Nothomb campe admirablement le cas de figure d’une femme pour laquelle avoir une histoire qui compte, qui ne se rabat pas uniquement sur la maternité comme seul sens de la vie des femmes, c’est faire aussi bien que les hommes qui ont réussi et qui sont regardés par tout le monde comme des génies. C’est d’entrer dans leur entre soi fermé, tout en ayant fait un enfant afin de prouver qu’elle n’avait pourtant pas failli à son destin de mère. Olivia et son mari Stanislas très brillant et presque autiste chercheur en mathématiques ont négligé leur fille Mariel par ambition sociale.

Diane au contraire, qui a l’intelligence du cœur en plus du génie qui est dans son cœur, ouvre le monde à Mariel, dans un autre temps que celui des parents, un temps humaniste. Ce roman, ce magnifique roman, c’est comme la diffraction de la lumière qui dévoile les couleurs, la répétition du même motif sous des lumières différentes permet de trouver un dénouement viable et plein d’humanité.

Si on fait un zoom sur Diane, la fille qui lutte contre l’indifférence monstrueuse de sa mère à son égard parce qu’elle la jalouse d’être plus belle qu’elle, de lui avoir ravi le rôle de la plus belle, on remarque que tout au long du roman, le couperet que la mère a fait tomber entre elle et sa fille fait avancer cette fille vers une réussite dans le monde, vers la trouvaille d’un sens à sa vie. La fille, forcée parce qu’elle veut vivre de se débrouiller avec les différentes possibilités qui s’ouvrent à elle de s’échapper du gouffre de la souffrance, ne sera plus du tout comme sa mère à vingt ans happée par une maternité qu’elle n’avait pas vue venir. Au contraire, elle fait le choix d’une vie dans laquelle la maternité n’est pas une obligation pour une femme. Elle fait le choix d’une vie dans laquelle le coup de génie, c’est d’avoir du cœur pour chaque humain, car elle est plus qu’une autre capable d’entendre l’originaire douleur du cœur, ces choses qu’il a fallu laisser dans « nos tombes » pour grandir, pour vivre. En ayant du cœur, en ne méprisant aucun humain puisqu’elle entend la douleur en leur cœur nostalgique encore de l’enfance, on pourrait la croire mère tout autrement tellement la métaphore maternelle semble attirer la couverture à elle, mais nous préférons dire qu’elle est humaine, qu’elle a l’intelligence du cœur, celle qui accueille l’humain lorsqu’il coupe le cordon ombilical pour rejoindre son propre temps.

Diane, c’est une première née. Lorsqu’elle naît, elle signifie à sa mère que le temps passe, voire est passé, que le temps de la génération suivante est déjà là, ce qui saute au visage de sa mère Marie, qui a vingt ans, et qui a soudain le sentiment horrible que sa vie est déjà finie. Pour y échapper, Marie fuit dans l’indifférence à sa fille, tout en la jalousant de façon morbide car c’est déjà le temps de cette fille, elle le voit car les grands-parents eux-mêmes trouvent Diane encore plus jolie que Marie sa mère ! Cependant, la jalousie de sa mère est paradoxalement une preuve pour Diane qu’elle est quelque chose, qu’elle a quelque chose qui a manqué comme certitude à sa mère deuxième née ! Marie, elle, n’était pas une première née, sûre de sa place dans la nouvelle génération, car elle avait une sœur aînée, Brigitte. Marie était donc jalouse de sa sœur aînée ! La jalousie immaîtrisable de Marie à l’égard de sa fille réactive celle à l’égard de sa sœur aînée ! Marie dit que son temps à elle n’aura duré que six mois !

Se sentir dans sa propre vie coûte que coûte, finalement voici le motif qui se répète ! Devant le temps qui passe et les emporte, il s’agit pour chaque vie de s’affirmer, sur un mode désespéré, ou spectaculaire et spéculaire, ou monstrueux, ou ambitieux, ou répétant une normalité, ou cruel, ou vampirique, ou haineux, ou humain. Comment agrandir à l’infini le temps présent de chaque vie ? Comment résister le temps d’une vie à notre disparition annoncée ? Suivons les différents tableaux que nous présente dans son roman Amélie Nothomb avec encore plus de talent que d’habitude !

Dans le premier tableau, Marie est à dix-neuf ans enfin la plus belle, c’est sa beauté, attirant les regards et attisant les jalousies, qui lui donne l’intense sensation que « c’est moi qui compte… elle sentait dans son cœur un appel gigantesque… Quel plaisir d’être cent fois respirée, cent fois convoitée, jamais butinée… La destinée ne s’intéressait qu’à Marie et c’était cette exclusion des tiers qui la faisait suprêmement jubiler ». Le cœur se dilate de jouissance de se voir si belle dans le miroir de la jalousie des filles exclues et dans celui des prétendants focalisés sur elle ! Pouvoir spéculaire de sa beauté, qui l’enferme dans un abri qui est une cage ! Olivier, le plus beau des prétendants, et celui qui sera pharmacien dans la pharmacie familiale, est le seul qui l’aura. Marie « riait de jouer le rôle principal de ce film à succès » ! Le problème c’est que lorsque tout se réalise, se fixe, c’est la fin ! De plus, avec la robe de mariée qui est celle de sa mère, elle s’aperçoit aussitôt que ce qu’elle croyait être une histoire unique n’est que la répétition de l’histoire de sa mère, voire de celle de chaque femme ! Et cela, elle le sait déjà avant, lorsqu’au bout de six mois de l’histoire unique avec Olivier, elle est enceinte. Une si belle histoire, unique, tombe si vite dans une histoire en fait commune, et pire, dans celle du renouvellement de l’humanité, c’est-à-dire dans l’horreur de la mortalité ! C’est la chute, c’est la fuite dans le sommeil. Elle accouche et Olivier, le père, dit à sa fille : « Tu es la plus belle petite fille que j’aie vue de toute ma vie » ! « Le cœur de Marie se figea… Ce n’est plus mon histoire maintenant. C’est la tienne… Marie perçut le regard d’idolâtrie que sa mère eut pour Diane et souffrit… C’est fini. J’ai vingt ans et c’est déjà fini. » Ce qu’il est important de noter dans ce premier tableau qui va aboutir à l’indifférence de Marie à l’égard de sa fille, c’est le fait que « l’idolâtrie » des grands-parents pour leur petite-fille est un filet pour le comportement anormal de Marie à l’égard de sa fille. Elle ne l’abandonne pas sans rien ! Elle a la certitude que Diane sera par ailleurs bien traitée, sera dans un giron qui perdure, elle sera gardée par ses grands-parents. Elle sait aussi que son mari, Olivier, s’occupera de sa fille. Marie peut choisir la froideur, le retrait, l’indifférence, comme processus de résistance, et même comme une fuite, devant l’angoisse de mort qui lui brise le cœur ! « Elle est maladivement jalouse de sa fille, c’est ça qui l’empoisonne », mais elle a un mécanisme de défense efficace, et elle n’est finalement pas méchante à l’égard de sa fille, puisque celle-ci ne restera sûrement pas sans amour, l’amour des grands-parents Marie le sait sans faille, c’est l’abri qui n’a jamais manqué, celui où elle-même connut déjà la jalousie !

C’est là que le deuxième tableau arrive dans le roman d’Amélie Nothomb, et qui est en fait le premier. Le père de Marie dit : « nous avons éduqué nos deux filles dans le souci de la justice. Nous n’avons jamais donné plus à l’une qu’à l’autre. Brigitte est l’aînée, elle est moins jolie que la cadette, c’est elle qui aurait pu être jalouse. Mais elle ne l’a jamais été, c’est Marie qui l’est ». Dans le miroir, Marie la deuxième se voit la plus belle, la seule à être belle en quelque sorte, et ne supporte pas de ne pas être la seule aussi pour ses parents, pire une autre était déjà là avant elle ! Désespoir de la deuxième ! Jalousie, c’est-à-dire désir désespéré d’être l’unique ! Etre la plus belle en fin d’adolescence exauce ce désir fou, mais la sexualité est alors, tandis que son cœur se dilate de jouissance spéculaire, le choc voir le viol par la réalité d’une maternité donc du temps qui passe !

Le tableau de la réussite de Marie dans la pharmacie d’Olivier son mari s’avère une résistance efficace contre l’angoisse de mort et contre le poison de la jalousie de la mère à l’égard de Diane sa fille ! « Marie se passionna pour la comptabilité… les chiffres… la fascinèrent dès qu’ils représentaient l’argent. L’argent était cette valeur géniale qui suscitait l’envie d’autrui : Marie apprit qu’elle en possédait plus que la population de la ville en général et elle jubila » ! Mais Marie s’avéra aussi « une femme d’affaires avisée : à la pharmacie, elle créa un rayon de produits de beauté dont elle fut l’étendard. » Voilà : les regards rassurants sur elle, la meilleure, la plus riche ! Et cela se répète : Olivier « tombe encore plus amoureux de son épouse » ! Et la répétition se poursuit : Marie « ne tarda pas à retomber enceinte » ! Cette fois, sans doute parce que sa vie professionnelle est stable et réussie, Marie n’est pas incommodée par sa grossesse. Sauf que c’est une deuxième grossesse ! Celle-ci ravive la douleur mortelle de la deuxième qu’elle fut dans son enfance. Cela la pousse à entrer une nuit dans la chambre de Diane, follement angoissée à l’idée qu’elle soit… morte ! La grossesse est l’occasion de descendre au fond d’elle-même, d’y retrouver ses blessures anciennes ! Diane s’aperçoit en pleine nuit que « la déesse la serrait dans ses bras et répétait : ‘tu es vivante, tu es vivante’ la couvrant de baisers… Diane se laissa gagner par l’incroyable trouble de cette étreinte… l’odeur de la déesse se propagea à tous ses sens ». Seule la déesse pouvait susciter cela. Dans cette étreinte, Marie transmet à Diane son propre attachement fou à sa propre mère se réactivant à l’instant où il pourrait être perdu. Marie l’aime-t-elle comme une mère, ou bien de corps à corps, et par l’odeur, comme dans une fusion, lui transmet-elle sa propre jouissance folle de fille dans le giron maternel non quitté, qu’elle vient de vérifier non quitté ? Ce qu’elle est venue vérifier en pleine nuit auprès de sa fille, c’est que celle-ci n’est pas dérangée par la deuxième grossesse, et se pose la question du pourquoi ! Parce que Diane est à l’abri de l’angoisse de mort parce qu’elle a l’assurance de conserver l’amour familial, celui que font perdurer les grands-parents maternels qui la gardent ! Marie est venue vérifier que le dispositif fonctionne bien ! Tout va bien pour cette grossesse : elle a sa place en vue à la pharmacie, et sa fille n’est pas morbidement dérangée par l’arrivée prochaine du nouvel être ! Le lendemain, Marie redevient parfaitement indifférente à sa fille. Pourquoi changerait-elle de dispositif qui fonctionne bien, alors que la jalousie reste à fleur de peau ? Diane, quant à elle, « eut le cœur comprimé de souffrance ». Mais son grand-père lui ayant expliqué que c’était la jalousie qui expliquait le comportement de sa mère, Diane y voit « une bonne nouvelle » : l’amour de sa mère existe, mais cette jalousie l’empêche de le montrer ! C’est vrai ! Cet amour perdure, pas exactement celui de Marie pour sa fille, mais… celui de la mère en quelque sorte générique, incarné par la mère de Marie, par la grand-mère de Diane aidée par le grand-père ! Diane reste à l’abri !

Autre tableau : celui qui commence avec la naissance du deuxième enfant, un petit frère, que sa mère adore ! « C’est bien, la petite n’est pas jalouse du bébé » ! Diane constate : « Sa mère préférait les garçons. Papa était un homme. La déesse n’avait pas les mêmes manières quand elle était en compagnie masculine ». C’est par ce tableau-là qu’Amélie Nothomb aborde la question de la compétition entre les hommes et les femmes, par laquelle une femme croit pouvoir exister ! En devenant comme un homme réussi ? Marie, par exemple, revendique d’être aussi importante que son mari à la pharmacie ! La petite Diane, très précoce, saisit que « la jalousie reposait sur l’obsession de la compétition qui ne l’opposait pas uniquement aux femmes… le suprême but de la jalousie consistait à être regardée avec envie par les hommes et par les femmes ». Alors, nous nous souvenons qu’à la naissance de la première, finalement nommée Diane par son père Olivier, Marie avait voulu l’appeler Olivia ! Non seulement parce qu’elle était brune comme Olivier, mais sans doute comme le premier effleurement de la compétition, de l’idée que la réussite pour une femme c’est de l’être comme un homme, donc être Olivia face à Olivier, bien plus qu’être Marie femme d’affaires dans la pharmacie d’Olivier où se tapit en elle la blessure d’une reconnaissance pas tout à fait officielle, comme seulement établie par les regards d’envie ! Donc tout va bien pour le garçon, incarnant aux yeux de la femme qu’est Marie la réussite annoncée, comme réussissent les garçons par rapport aux filles et que celles-ci veulent concurrencer pour sortir de la maison, du mariage, de la maternité ! Tout va bien parce que Diane n’est pas jalouse de son petit frère ! Nous devinons qu’elle, elle n’est pas dans la compétition par rapport aux hommes ! « Marie veut montrer son bonheur… En présence de Brigitte, Marie rayonnait… sa sœur avait épousé un couvreur et a deux filles moches et stupides… » Marie se venge à retardement du statut d’aînée de sa sœur Brigitte, en méprisant sa moins belle réussite, voire sa normalité sans histoire ! Mais, tandis que Brigitte s’avère très humaine à l’égard de sa nièce Diane, lui offrant des chocolats, Marie s’interpose, ne veut pas que sa sœur aînée soit préférée ! « Je n’aime pas que ma fille ait du plaisir » ! A l’école maternelle aussi, où Diane s’avère à deux ans et demi très en avance, sa mère ne tolère pas que sa maîtresse l’adore ! Il ne s’agit pas que sa fille s’avère plus aimée qu’elle ! Marie ne peut tolérer la vision d’une autre qu’elle, même et surtout sa fille, qui soit plus aimée qu’elle, cela rouvre trop douloureusement la blessure ancienne, celle de la sœur aînée qui fut forcément à ses yeux plus aimée puisqu’elle fut la seule d’abord ! Diane aime toujours follement sa mère, et sa précocité lui fait trouver des explications qui soignent sa blessure. « … l’amour de la fillette pour sa mère était si grand qu’elle pourrait aller jusqu’à concevoir ce que sa naissance avait représenté pour Marie : la fin de son espoir d’idéal, la résignation. L’arrivée de Nicolas n’avait pas scellé quoi que ce fût. » La jalousie morbide de Marie à l’égard de Diane reste toujours prête à flamber, mais Diane étant depuis toujours dans une grande maturité et sans doute une hypersensibilité par rapport à cela et se tenant dans un respect absolu des modes de défense utilisés par sa mère, tout va bien. D’un côté, on a Marie qui s’en tient envers et contre tout à sa jalousie envers Diane, qui est juste aménagée, mais la distance reste insoluble, et de l’autre nous voyons Diane en train de peu à peu grandir, se sevrer, de transformations en transformations de ses propres mécanismes de défense, qui sont pour l’instant de l’amour et des soins par les grands-parents et le père et à l’école maternelle avec la maîtresse. Diane reste encore convaincue que sa mère l’aime, mais que sa jalousie l’empêche de le dire, et qu’elle préfère un garçon. L’explication calme sa douleur, et colmate le gouffre.

Dans ces conditions, Marie est une troisième fois enceinte, et Amélie Nothomb ouvre un nouveau tableau. Diane a cinq ans et demi lorsque naît une deuxième fille, Célia ! Et cette fois, Marie est si extatique que Diane trouve cela obscène. « … là, ce que tu fais devant moi, c’est mal… Mon explication de l’univers s’écroule. Et je comprends que, tout simplement, tu m’aimes à peine. » Diane vient de comprendre que l’amour maternel qui l’abrite n’est pas celui de sa mère, mais celui de ses grands-parents, dans lequel Marie l’a refoulée, peut-être en place de Brigitte son aînée. « Diane cessa d’être une enfant à cet instant… maman, j’ai essayé de comprendre ta jalousie, et en guise de gratitude, tu ouvres devant moi le gouffre dans lequel tu es tombée, mais tu n’y réussiras pas, je refuse de devenir comme toi. » Diane trouve comment ne pas sombrer à son tour dans une jalousie folle à l’égard de sa sœur Célia, « … il fallait ne pas haïr ce bébé qui n’était pas responsable de la débauche de cet amour maternel ». Marie vit par procuration avec sa deuxième fille cet amour maternel fou qu’elle imagina avoir été celui de sa mère pour Brigitte, peut-être. Elle projette sur Célia une débauche d’amour qu’elle fantasma pour elle seule dans sa féroce jalousie d’enfant. Diane se rend compte que cette folie est sans remède, que personne n’y peut rien, que sa mère, à cause de cette faille profonde, fut dès le début éloignée d’elle, coupée d’elle, désireuse presque de manière délirante de coïncider avec son propre temps. C’est pour cela qu’elle a la sensation que son enfance est morte, que tout ce qu’elle imagina pour croire à l’amour maternel est maintenant mort, dans une tombe. Alors, elle convainc sans difficultés ses parents d’aller vivre totalement chez ses grands-parents. C’est là que, depuis toujours, est son vrai lieu d’amour maternel, mais qui n’est pas fou, lui, puisqu’il est dès le début frappé par la distance de l’indifférence de Marie, puisque son odeur, celle qui rappelle le nid utérin, n’est pas là. Dans ce tableau, Marie peut laisser aller sa dévotion à l’égard de Célia, comme si elle vivait à retardement et par procuration son propre temps fusionnel avec sa mère. Ainsi, Célia est pour elle, comme l’écrit Amélie Nothomb, une forme de rédemption, une façon de réparer sa blessure profonde. Dans ce dispositif, Célia, envahie d’amour maternel, est une élève insupportable à l’école maternelle, où elle étudie mal, où elle refuse toute contrainte.

S’ouvre un nouveau tableau, où c’est Diane, que Célia vénère d’être si belle et si sérieuse, qui vient au secours de son enfant gâtée de sœur. A cette occasion, Diane, qui poursuit son travail intérieur de maturation, sent le gouffre s’ouvrir en elle en voyant les dégâts que peuvent causer un trop d’amour maternel. Elle commence à se rendre compte que l’amour maternel peut être toxique. Que des deux filles, c’est elle qui a de la chance, qui s’en sort brillamment, alors qu’elle a d’emblée été frappée par l’indifférence de sa mère, et non pas Célia. Le sevrage avance pour elle. Et sans doute la compréhension de son étonnante précocité, maturité. Bien sûr, à l’abri chez ses grands-parents, « c’est une fille équilibrée qui cachait bien sa blessure ». Elle n’a pas d’amis. Par ailleurs, elle s’étonne que sa mère si monstrueuse soit mère d’un garçon si équilibré, Nicolas, son frère. Il faut noter que Marie n’a jamais eu de frère ! Que les garçons, pour elle, c’était son père aimant et les prétendants, puis Olivier le plus beau d’entre eux, qui l’avait choisie ! Donc, Nicolas fait partie d’une série d’êtres qui sont à ses yeux parfaitement identifiés. Dans le miroir de sa mère, le petit Nicolas voit son image sans fêlure ! Peut-être est-ce aussi la trace d’une supériorité attribuée aux garçons par les femmes depuis la nuit des temps, et que Marie, dans sa vie, tente par exemple à la pharmacie de rejoindre par la compétition ?

Un autre tableau commence lorsque Diane doit partager sa chambre avec Célia. Marie dit à sa deuxième fille : « Ta grande sœur veille sur toi. » Là aussi, on pourrait voir une réparation du passé, où une Diane protectrice, maternelle, serait une nouvelle Brigitte non pas concurrentielle mais unie à la mère pour materner Célia alias Marie ! C’est l’occasion pour Célia, étouffée par la débauche d’amour maternel et sans doute dérangée d’être élevée sans contraintes, de dire à sa sœur : « Je vais mieux quand tu es là ». Célia se rend compte que sa mère la rend malade avec trop de bisous ! Le roman commence à nous dire clairement que l’amour maternel peut être toxique ! Que celle qui en a été éloignée depuis toujours paradoxalement va beaucoup mieux ! Diane explique à Célia que leur mère a toujours été jalouse de sa première fille. Et qu’il faut qu’elle, Célia, demande à sa mère de la laisser tranquille. Mais Célia présente les choses à sa mère comme si c’était Diane qui voulait que sa mère laisse tranquille sa petite sœur ! Ambiguïté ! Célia n’est pas encore prête à renoncer à son statut d’enfant gâtée ! Marie a une réaction de défense contre le dévoilement de sa jalousie : elle dit à Célia que son indifférence à l’égard de sa fille aînée est due à la froideur de celle-ci, que c’est sa froideur à elle qui a forcé la mère à être indifférente ! Diane a 11 ans, et son univers s’effondre ! Pour sa mère, c’est donc elle la coupable ! Le sentiment d’une « injustice démentielle » est si fort que peu après, elle est renversée par un camion. A l’hôpital, un médecin très humain lui demande si elle veut vraiment vivre. Bien sûr que oui ! Et elle découvre un sens à sa vie, en décidant de devenir médecin ! Sa douleur, ce sera une sensibilité spéciale pour entendre celle des autres, elle fera lien avec les autres humains, pareillement atteints au cœur d’eux-mêmes par le même deuil de l’enfance, la même blessure ! « En regardant et en écoutant les gens avec attention, elle sonderait leur corps et leur âme… elle mettrait le doigt sur la faille et sauverait des êtres humains… à onze ans, se découvrir un but change tout. Que lui importait son enfance gâchée ». Il fallait grandir !

Le nouveau tableau montre Diane au collège, où elle devient la plus belle fille de la classe, mais reste froide devant le pouvoir de sa beauté de fasciner les autres, et d’attirer les prétendants sur la pente de la sexualité en éclosion. Comme par hasard, sa mère est « l’unique à ne pas être séduite » par la beauté de sa fille aînée, et celle-ci ne cherche pas à lui plaire ! Diane est heureuse chez ses grands-parents !

Nouveau tableau : celui, au lycée, de l’amitié avec Elisabeth, une fille d’une classe folle, enfant unique (bien sûr !) et venant « d’un autre monde ». Devant cette amitié qui commence, les grands-parents disent qu’ils peuvent s’en aller, et la catastrophe de leur mort accidentelle survient vite. C’est chez Elisabeth que Diane va aller vivre, comme chez une sœur ! Tableau d’une relation harmonieuse entre deux sœurs, tandis que les parents ont adopté l’amie de leur fille ! Réparation de la relation entre Marie et Brigitte ? Diane en position de deuxième arrive chez la première, qui fut l’unique, et se trouve parfaitement accueillie ! Sans jalousie ! Diane a, elle, tout perdu : ses grands-parents, ses parents qu’elle ne voit plus, son frère, sa sœur. Elle vit hors de l’abri maternel, familial, biologique, définitivement ! Sa relation à son amie et à ses parents qui l’accueillent, est marquée par tous ces liens antérieurs qui sont comme dans une tombe. Diane n’est pas quelqu’un qui revient en arrière. Elle avance toujours ! Auprès de son amie, Diane fait le deuil de ses grands-parents ! Elle est encore dans un abri ! Mais elle a comme moyen de défense le travail ! Et devant ses yeux les fêtes organisées par Elisabeth, où elle s’ennuie. Ce tableau de l’amitié avec Elisabeth ouvre une sorte de monde normal, où une adolescente s’amuse, a des prétendants, puis se mariera. C’est ce monde dont Diane prend conscience qu’il ne l’intéresse pas. Diane est désormais en faculté de médecine, où le rythme des études est inhumain.

Nouveau tableau qui s’ouvre : la rencontre avec une maître de conférences en cardiologie, Olivia Aubusson. Le prénom, celui que Marie voulait donner à sa fille, celui qui rime avec Olivier son père, teinte ce tableau par la question de l’entrée en compétition d’une femme avec les hommes, pour réussir comme eux et se montrer ainsi la plus belle, dans ce milieu macho, aux yeux des hommes et des femmes ! Olivia fait une « impression immense » sur Diane, par sa rigueur, son intelligence, son éloquence ! C’est la passion. Olivia, quant à elle, est « flattée des compliments de cette fille d’une beauté supérieure ». Ayant pris l’habitude d’aller manger des salades ensemble dans une brasserie, Olivia va vite montrer une faille à Diane : « Je n’ai pas le titre de professeure » ! Elle se défend en dénigrant ces professeurs d’université de médecine, qui sont obsédés par les honneurs et sont pourtant si approximatifs dans leur domaine ! Amélie Nothomb, avec son personnage Olivia, excelle à montrer une femme ambitieuse qui, lorgnant une réussite à la hauteur de celle des hommes supérieurs, commence par montrer leurs défauts, afin d’anticiper qu’elle, une femme, sera meilleure, que seule une femme peut être un homme réussi ! Par ailleurs, Olivia veut demeurer hors d’atteinte des critiques : elle a eu une fille, Mariel, pour ne pas être vue comme une femme en défaut parce que non mère ! Diane saute sur l’occasion, elle sera celle qui va aider Olivia à devenir professeure ! Ainsi, Olivia sera une sorte de mère qui lui devra son statut élitiste conforme à celui des hommes brillants, et celle-ci lui en sera reconnaissante et reconnaîtra sa propre valeur. Elles resteront unies dans le même temps et obsédées par une même belle image réussie ! Diane s’avère ne pas avoir encore fini de se sevrer de l’amour maternel, et croit que jamais la jalousie, en dehors de celle de sa mère, ne creusera son gouffre ! Avec Olivia, elle est encore dans une relation en miroir.

Tandis que Diane est en pleine passion pour Olivia, et qu’elle y croit, à cette réussite d’une femme dans le milieu fermé et macho des mandarins de médecine, elle rencontre sa mère, qu’elle voit défaite par le départ de Célia, qui a laissé à la place Suzanne, sa propre fille. Dans ce tableau, Célia choisit d’abandonner sa fille à sa mère pour ne pas l’abîmer par trop d’amour maternel ! Faisant cela, elle creuse une distance définitive entre elle et sa mère, et entre elle et sa fille, pour marcher sur les routes de son propre temps. La relation de Marie avec sa petite fille Suzanne ne pourra pas être toxique, puisqu’elle est marquée par la séparation mère fille ! Dans sa lettre à sa mère, Célia avait écrit : « Peut-être seras-tu enfin pour ma fille ce que tu n’as jamais été pour les tiennes : une bonne mère ». Célia, quant à elle, comme par hasard elle fait comme si elle était déjà dans un autre temps que sa mère, l’éloignement jouant comme le pas du temps. Cet écartement spatial vaut pour Marie, dans une sensation douloureuse mais vivable car Suzanne est là comme une sorte de remède, le temps d’après où la génération suivante se trouve. Tandis que Marie se tient dans celle d’avant. Suzanne incarne celle qui va voir mourir sa grand-mère alors qu’elle-même sera dans la fleur de l’âge ! Diane, elle, voit que sa mère est toujours dans le même gouffre, en fin de compte celui de la mort, duquel elle s’est défendue par une sorte de narcissisme dévoyé. « Ce qu’elle avait infligé à son aînée n’était que l’expression d’un narcissisme dévoyé dont elle ne semblait pas être consciente ». Marie voudrait rattraper le temps perdu avec Diane, mais il est trop tard ! Diane est du côté d’Olivia, celui de la compétition avec les hommes ! Par ailleurs, elle est blessée que sa mère nie son enfer d’enfance ! Au fond, Diane se rend compte que l’indifférence de sa mère, par-delà la douleur effroyable, a été paradoxalement une chance pour grandir !

Olivia a le même âge que Marie ! Marie est une vaincue, Olivia une conquérante. Dans ce tableau, il y a tout le sentiment d’infériorité des femmes par rapport à la réussite sociale des hommes, il y a aussi un incroyable désir d’avoir du sens parmi les humains, pour le vivre ensemble, en dehors du huis clos domestique ! La perspective qui s’ouvre ne se limite peut-être pas à la réussite qui se fait en concurrence et identification avec les hommes ! Diane saura trouver une autre issue, échappant à ce piège-là, toujours narcissique, toujours une question de miroir, d’être la plus belle ! Pour aider Olivia à passer son habilitation comme professeure d’université, statut prestigieux, Diane pendant deux ans n’a pas d’autres fréquentations qu’Olivia, et elle « se sent sauvée », comme si cette femme brillante concentrait le sens de sa vie, et l’image à laquelle s’identifier ! C’est aussi une nouvelle défense par rapport au gouffre ouvert par sa mère, celui de son immense désarroi, celui de son abyssale angoisse de mort ! Ainsi, elle ne pense plus à sa mère ! Auprès d’Olivia, logiquement Diane demande qui s’occupe de sa fille Mariel ? Sûrement pas sa mère, Olivia, puisqu’elle est totalement occupée par son ambition professionnelle ! Alors, bien sûr Diane jouit de bénéfices secondaires dans son dévouement à Olivia : celle-ci lui demande d’être chargée de cours, et c’est une immense fierté pour elle ! Elle est sur le chemin d’une réussite comparable à celle d’Olivia ! Le vertige de l’identification est suave ! Lors de la soutenance de l’habilitation, Olivia présente Diane comme son auxiliaire de recherche, c’est merveilleux, Diane a un pied dans le saint du saint ! Olivia s’avère grandiose d’éloquence, elle est excellente ! Diane se sent si fière d’avoir tellement participé à la victoire d’Olivia ! Mais à la fête du lendemain, patatras ! Après avoir été présentée à Stanislas le mari, très brillant chercheur en mathématiques, primé internationalement, mais bizarre, presque autiste, enfermé dans sa tour d’ivoire, Diane sursaute lorsqu’elle entend Olivia dire dans son discours qu’elle a eu l’idée de faire de la cardiologie en tombant à 15 ans sur une phrase d’Alfred de Musset, « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie ». Or, ce n’est pas Olivia, c’est Diane qui était tombée sur cette citation, et l’avait dite à Olivia ! Olivia a frappé le cœur de Diane, parce que celle-ci ne s’était pas frappé elle-même son cœur afin de se sevrer de sa passion pour la brillante professeure ! Emportée par son ambition, Olivia avait sans vergogne pompé, tel un cœur conquérant n’ayant pas à avoir du cœur pour un autre cœur ami, une phrase de son amie ! Mais il manque encore à Diane la chose essentielle pour se séparer d’Olivia, se frappant elle-même le cœur, se sevrant d’une passion ! En voyant pour la première Mariel, la fille d’Olivia, ce sevrage va pouvoir se mettre en marche ! Et Diane va pouvoir aller vers son temps à elle, le temps d’après, alors qu’elle reste encore, sans en avoir conscience, dans le temps d’avant, celui d’Olivia qui est aussi celui de sa mère Marie qui a le même âge. Diane, si précoce, s’éternise encore dans une confusion du temps générationnel ! Elle encombre ainsi Olivia, ou bien se prête à son ambition vampirique exploitant toutes les opportunités pour réussir, et donc celle de pouvoir pomper les travaux de l’interne préparant sa thèse pour ses propres articles sans jamais citer cette interne ! Diane va apprendre un peu plus tard le cynisme qui règne chez les sommités en médecine, où ce sont les grands pontes qui récoltent les honneurs de travaux et de résultats en fait souvent accomplis par des internes jamais cités ! C’est le dévoiement inhérent aux ambitions et aux narcissismes ! Mais pour l’instant, Diane s’intéresse à Mariel, si chétive, en échec scolaire alors que ses parents sont si brillants. Elle est sensible plus qu’une autre à l’évidente souffrance de la fillette, et son amitié qui reste pleine d’admiration pour la brillante et très belle Olivia lui permet de s’occuper de Mariel, afin qu’elle réussisse sa sixième. Diane croit encore qu’elle peut pallier toutes les carences parentales dont souffre Mariel. Il lui échappe, alors qu’elle-même s’est peu à peu émancipée de l’intérieur sur la base même de sa souffrance sans remède, que Mariel aussi doit pouvoir de l’intérieur d’elle-même réagir au mépris que sa mère a pour elle, et à l’indifférence de son mathématicien de père perdu dans ses brillantes recherches ! Diane, en s’occupant de Mariel, atténue la souffrance un peu léthargique de la petite fille, et l’empêche de réagir, de trouver la force en elle de s’attaquer à la fascination que ces parents trop brillants provoquent chez elle au point de la clouer à terre, sans pouvoir faire grand-chose, pas être à la hauteur en tout cas. Une trop grande brillance narcissique de la mère, en particulier, centrée sur sa propre réussite parmi les hommes brillants, a, semble-t-il, paralysé le génie de cette fille, si bien qu’elle n’est pas battante, son cœur ne pulse pas assez de désir de réussir ! Un beau jour, Diane finit par voir chez Olivia la même jalousie envers sa pauvre fille que Marie avait eu pour elle ! Olivia, femme ayant réussi comme un homme, ne peut supporter qu’une autre femme, proche, sa fille, puisse avoir les mêmes velléités de réussite qu’elle. Elle voit pour cette raison sa fille dépourvue de génie, elle la méprise, elle la voit comme… une fille ! Et pas comme sa fille en quelque sorte retardée par des parents trop brillants qui semblent dans une sphère inaccessible, hautains par rapport à ceux qui ne sont pas dans l’entre soi élitiste. Mariel n’est tout simplement pas dans le même monde que ses parents ! Mais elle n’a rien encore pour aller dans son monde à elle. Pourtant, l’intelligence du cœur de Diane à son égard, qui l’aide à rattraper son retard, lui ouvre une perspective, et éventre le froid abri parental où règne l’ambition d’être dans un monde supérieur, une sorte de bulle où on jouit des honneurs et des regards d’admiration. « Mariel et Diane s’attachèrent profondément l’une à l’autre ». Comme si elle était sa mère, Diane lui lave les cheveux, et puis, comme elle a 12 ans, elle réalise qu’il faut qu’elle se les lave toute seule ! C’est la jalousie d’Olivia qui introduit de la distance entre Diane et Mariel, et cette jalousie vaut à Diane une promotion, devenir maître de conférences et avoir moins de temps pour la petite fille ! Dans toute cette histoire avec Olivia, Diane maigrit car elle est en surmenage, travaille comme une damnée. Désormais consciente de la jalousie morbide et méprisante d’Olivia pour sa fille, Diane traverse une déception abyssale, et le sevrage avance. Olivia est de plus en plus belle, mondaine, tous les regards sont sur elle, tandis que Diane est maigre, sèche ! La beauté semble avoir gagné, encore ! « Il fallait qu’elle regarde ailleurs de toute urgence » ! La force de rompre, de se séparer définitivement, de quitter le temps de la génération de sa mère, arrive lorsqu’elle a la preuve qu’Olivia pompe pour ses articles directement dans ses travaux sans la citer ! Elle se couche étonnée de sa propre froideur !

Le nouveau tableau est celui où Diane se castre littéralement d’un bel avenir identifié à celui d’Olivia, parmi les sommités masculines de la médecine ! Elle renonce à l’université, aux honneurs, à la beauté mise en valeur par la réussite, pour aller soigner les gens malades du cœur, tandis que dans son dos Olivia dit, cynique et méprisante, que les patients sont la lie de l’humanité. « Ici, tu vis dans l’intelligence. Tu vas découvrir les patients d’un cardiologue… Comment peux-tu renoncer à l’intelligence, toi qui es allergique à la bêtise ? » Puis Olivia s’avise que ce que lui reproche Diane est d’être mauvaise mère, mais qu’elle verra quand elle sera mère à son tour. « Je ne serai jamais mère », déclare Diane, qui s’en va vers son temps à elle, et va inventer une tout autre manière d’être humaine, d’avoir du cœur pour les autres. En se frappant définitivement le cœur ! Car c’est une douleur déchirante dans le cœur que de se séparer ! Mais ce cœur va aller pulser autrement l’amour qu’il a en lui, riche d’empathie pour la douleur humaine !

Le dernier tableau montre Diane dans sa nouvelle vie, avec ses patients. Mais aussi réconciliée avec sa famille. Elle a une jolie maison, et un jardin qu’elle bichonne. Elle est apaisée. Reste Mariel, qu’elle n’a pas vue depuis sept ans, qu’elle avait donc abandonnée à sa vie ! Elle sonne à sa porte le jour de ses vingt ans ! Par amour pour Diane, Mariel a réussi à se frapper le cœur en frappant celui de sa mère le jour de l’anniversaire de Diane ! Mariel a en Diane un nouveau modèle pour son destin de femme : celui de l’intelligence du cœur ! C’est si loin, un autre monde, du monde de ses brillants parents, narcissiquement à l’abri de l’honneur que c’est d’être reconnus mondialement, d’être regardés comme supérieurs, où ceux qui sont en dehors sont inférieurs, sont en léthargie dans leur supposé manque de génie. Mariel a vingt ans mais en paraît seize. « Petite et maigre, dans ses yeux immenses, on lisait une faim inextinguible ». Mariel, dans le sillage de Diane, est vraiment dans sa vie, et a laissé ses parents dans le temps d’avant, comme un temps d’enfance enfermé dans la tombe. Nous avons chacune « nos tombes », pourraient-elles se dire en se comprenant au quart de tour !

Ce roman d’Amélie Nothomb est si riche que sa lecture s’allonge à force de trouver à l’infini de nouveaux détails pleins de génie !

Alice Granger Guitard

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