18 ans !





Accueil > LITTERATURE > Le labyrinthe de la solitude, Octavio Paz

Le labyrinthe de la solitude, Octavio Paz

Editions Gallimard, deuxième édition française 1972

vendredi 26 janvier 2018 par Alice Granger

Dans cet extraordinaire essai, « Le labyrinthe de la solitude », Octavio Paz, prix Nobel de littérature en 1990, développe une critique de l’essence du Mexique, sorte de fil d’Ariane pour entreprendre de libérer les Mexicains bien plus que pour les connaître.

Plutôt, celui qui écrit est un Mexicain en train de se libérer en suivant le fil d’Ariane de l’écriture, en arrivant face à face avec la question de la domination, ce pouvoir toujours vu et reconnu de manière ambivalente à l’extérieur ou venu d’en haut, d’ailleurs, depuis les Aztèques.

Longue lecture que la mienne, pour ce livre majeur de la littérature mondiale contemporaine !

L’écrivain engagé dans cette investigation critique, ce qui est la mission même d’un écrivain pour faire avancer son pays, se voit tel un Mexicain immobilisé dans le passé, figé dans un temps adolescent (la figure de l’adolescent est en effet proposée par Octavio Paz pour nous présenter le Mexicain ) laissant une éternité de fixation régression infantile inavouable se creuser en labyrinthe avant d’oser franchir le seuil d’un autre temps en le sentant jaillir en soi, ce pouvoir, cette force de vie d’une humanité responsable. Une humanité planétaire entrevue par Paz en fin de livre, faite d’humains enfin en mesure de mettre en question la pyramide de la domination extérieure comme un travail intérieur révolutionnaire de sevrage d’une dépendance infantile à un temps mythique toujours actif par-delà son invisibilité ! Le retour du refoulé concerne en fin de compte celui de dieux du passé, une cosmologie derrière lesquels la Déesse Mère de la fertilité et le Dieu solaire et de la guerre gardent leur pouvoir mythique et ne passent pas, faisant insister dans le présent quelque chose de très vivant mais invisible, alors même que les Mexicains, eux, se croient sans passé.

Suivons d’abord, dans notre lecture, cette figure adolescente comme représentant le Mexicain selon Octavio Paz. Qui dit labyrinthe dit l’extrême difficulté pour en sortir, la peur extrême, le doute affreux sur le sentiment intérieur d’impuissance qu’il faut refouler parce que cette solitude ne s’associe par encore à une infinité de solitudes semblables mettant en commun leur pouvoir afin de construire un monde vivable. Ce qui priment encore, ce sont les bénéfices secondaires de cette éternisation en enfance, même à ce seuil du dehors que perçoit l’adolescence ! Il y a une issue, mais elle semble improbable pour cause d’impuissance inavouable de l’être qui se sent si seul et de dépendance au dieu solaire et à la déesse de la fertilité. La domination traumatisante, tel un Dieu Père castrateur, est reconnue comme toujours la plus forte en miroir avec la sensation d’impuissance intérieure, et comme pour l’adolescent en pleine ambivalence, c’est horriblement et psychiquement confortable d’être circonvenu et anticipé par un pouvoir pyramidal extérieur telle une figure paternelle à la fois cruelle et protectrice et plus profondément par l’indétrônable Mère inquiétante de rester si dominante depuis le fond d’un mythique âge d’or ! L’adolescent se révoltant par rapport au-dedans familial qui devient étouffant et est peu à peu désinvesti par lui se sépare et sent dans sa solitude l’ivresse de la liberté, mais il est rattrapé par l’affreux doute sur sa puissance que le choc avec le pouvoir dominant qui vient d’ailleurs s’imposer exacerbe ! Mais le fait même que ce pouvoir dominant se présente comme faisant revenir le passé mythique avec sa cosmogonie familiale offre la possibilité d’une régression tout en la masquant par le fait qu’un pouvoir fascinant par l’immensité de sa puissance ne peut être vaincu ! L’état gelé masque le poison du soupçon d’impuissance et de passivité féminine donc d’homosexualité par le sursaut de la solitude et de la révolte, espace intérieur labyrinthique où ce sentiment de solitude semble s’éprouver peut-être comme une éclosion sexuelle d’adolescent avec son caractère violemment asocial. Juste le titre, « Le labyrinthe de la solitude », évoque non pas l’emprisonnement, mais, paradoxalement, la liberté, la coupure originaire, l’instant de naissance. La solitude dans le labyrinthe est suspendue dans son jaillissement. Le labyrinthe de la solitude, même s’il semble être un mode de défense figé pendant des siècles, n’en finit pas de dire qu’il résiste à la fausseté d’un possible retour matriciel une fois né, non seulement au Mexique, mais partout sur terre, alors même que la dominance occidentale, comme la dominance aztèque pour le peuple indigène méso-américain dominé, comme par usurpation font croire le contraire. Bien plus profondément, ceux qui subissent la domination tout en semblant ne pas cesser d’y résister ne s’avouent jamais, comme dans un long sommeil, leur propre régression dans l’âge d’or mythique promis mais qu’une étrange impuissance politique ne réalise jamais. Le peuple, voire les peuples dominés, périphériques comme les appelle Octavio Paz, semblent en définitive pendant une éternité croire à la réalité de la puissance du dominant, comme s’ils refoulaient ce qu’ils savent inconsciemment, à savoir que le pouvoir dominant extérieur, politique, est en vérité impuissant à faire revenir l’âge d’or, et alors, le pouvoir doit venir de l’intérieur de chaque humain membre d’une humanité responsable ! Tout pouvoir extérieur, comme le pouvoir politique avec ses hommes providentiels, vient dominer son peuple en usurpant son passé mythique, en se l’appropriant, en se présentant comme les héritiers faisant revenir un âge d’or infantile, un fantasme de totalité. Cette domination est fausse, elle masque l’impuissance, un père qui abandonne à la vie ses enfants en disant à vous de vous débrouiller ! Cette domination est en vérité nourrie par les dominés eux-mêmes, qui à travers leur fascination pour le pouvoir, tente de manière suicidaire de refouler leur propre peur de l’impuissance, et leur responsabilité devant un monde à inventer, préférant se réfugier dans un monde tout fait, soit celui matriciel de la Déesse Terre Mère soit celui pyramidal fait par les puissants et les politiques ! Le labyrinthe de la solitude n’est pas une matrice même s’il fonctionne comme refuge, il est l’impossibilité d’y revenir, donnant cette impression étrange soulignée dans cet ouvrage par Octavio Paz que les Mexicains n’ont pas de passé ! Très étrangement, ce peuple mexicain périphérique, à propos duquel Octavio Paz nous dit qu’il est très en retard, s’avère paradoxalement aussi être depuis longtemps très en avance, trop en avance pour pouvoir se dire au monde, par cette sensation de solitude qui devient peu à peu conscience de la solitude. La solitude est le résultat d’un combat contre des forces inconscientes toujours actives, processus de sevrage, de maturation psychique !

Entrons dans le texte « Le labyrinthe de la solitude » par la lecture de ce deuxième texte, « Critique de la Pyramide », ajouté en 1969. Car ainsi, nous ne nous laissons pas être fascinés par les Aztèques, nous ne sommes pas complices de quelque chose qui a gelé l’histoire des Mexicains, qui pour se défendre se sont réfugiés dans ce labyrinthe de la solitude. Octavio Paz écrit, à propos des Aztèques, qu’avec la connaissance du monde méso-américain, on s’est aperçu qu’en fait « la grande période créatrice de la Méso-Amérique a précédé de nombreux siècles la venue des Aztèques dans la vallée d’Anahuac… la phase créatrice en Méso-Amérique prit fin vers le IXe siècle… extraordinaire fécondité artistique de cette époque est due… à la coexistence dans les différentes zones du pays de plusieurs cultures : maya, zapotèque, Teotinuacan. Il n’y avait nulle hégémonie d’un Etat sur les autres, mais diversité et confrontation… La Méso-Amérique n’était pas une pyramide, mais une assemblée de pyramides. » Certes il y avait des sacrifices de prisonniers, des indices de cannibalisme. Paz poursuit : une seconde époque a été celle des grandes hégémonies. Ce fut d’abord l’empire de Tula, les Toltèques dominent alors les Mayas, et ceux-ci les regardent avec horreur et admiration comme plus tard avec les Aztèques. Dominance terrible d’un peuple par un autre ! Après la domination de Tula, il y a, à la suite d’une période de confusion et de luttes, l’hégémonie de Mexico-Tenochtitlan par des nomades errants, les Aztèques, nouveaux seigneurs. Voilà le pouvoir dominant extérieur, dont on croit follement qu’il va faire revenir l’ordre cosmique d’un temps mythique non perdu, mais revenant de manière cyclique comme grâce à une succession de pouvoirs extérieurs conquis par des seigneurs terriblement ambitieux quant à l’appropriation de la Terre Mère peut-être. Un ordre cosmique avec son Dieu du soleil et de la guerre, et sa déesse Mère de la fertilité et de la Terre ! Ce fut grandiose et terrifiant, les gens étaient possédés par une croyance héroïque démesurée, ils se sentaient être les instruments d’une tâche divine qui consistait à servir, maintenir et étendre le culte solaire, donc conserver l’ordre cosmique. Le culte exigeait des sacrifices humains, le sang était une substance génératrice du mouvement des mondes, le soleil guerrier le buvant et sauvant ainsi le monde de la destruction définitive, c’est-à-dire des guerres, des tremblements de terre, etc. Le sacrifice figure peut-être l’acceptation de la régression passive, avec une résistance restant secrète. Dans cette cosmogonie, le peuple aztèque est celui du Cinquième Soleil, et la fin du monde coïncide avec la suprématie aztèque. Fin d’un monde infantile, inévitable pour naître vraiment ? Incroyable, cette fin du monde prévue ! Eviter les deux, la suprématie et la fin du monde, était une tâche divine et une entreprise politico-militaire. Afin de ne jamais se rendre compte de l’impuissance en embuscade derrière tant de domination ? Façon de croire à un Père fort, à une Mère forte, en des politiques puissants, à un monde organisé comme une matrice dans laquelle le peuple passif un jour pourra jouir d’un âge d’or ? La paix aztèque est une guerre rituelle, où par exemple les peuples vassaux devaient périodiquement livrer des batailles rangées contre les Aztèques et leurs Alliés, pour leur fournir les prisonniers destinés au sacrifice, les nations soumises fournissant donc le sang. Aujourd’hui, ces batailles rangées sont des batailles électorales, et les prisonniers destinés au sacrifice les humains qui croient infantilement à l’âge d’or promis ! Les Aztèques avaient en fait adapté leur tradition religieuse à la cosmologie antérieure des Toltèques et à leur vision complexe du monde, pour en faire un instrument de domination. Amalgame entre les conceptions des nomades barbares et celles civilisées des peuples sédentaires du plateau mexicain. La sédentarité semble symboliser la jouissance idyllique d’une Terre matricielle par son fœtus éternel qui a la chance de pouvoir s’y nider ! Dans notre monde moderne, on pourrait parler de la jouissance d’une fonction, d’une rente de situation ! On verra combien les propriétaires des terres resteront si importants dans l’histoire mexicaine ! Terre Mère, et Déesse de la Fertilité et de la Terre ! Religion solaire et religion agricole. Le monde aztèque, écrit Octavio Paz, est une aberration de l’histoire, la cruauté y était le fruit d’un système à la cohérence impeccable et implacable. C’est en fait une domination par usurpation, on va le comprendre ! Octavio Paz dit que pour vraiment faire la critique du Mexique et de son histoire, il faut commencer par « un examen de ce que la vision aztèque du monde signifiait et signifie encore ». L’image du Mexique comme une pyramide donne le point de vue de celui qui se trouve sur la plate-forme couronnant celle-ci. Celui des anciens dieux et de leurs serviteurs, seigneurs et pontifes aztèques. Et celui de leurs héritiers et successeurs. C’est aussi le point de vue de l’immense majorité, les victimes et les sacrifiés sur la plate-forme sanctuaire de la pyramide. Pour vraiment faire la critique du Mexique, il s’agit de faire celle de cette pyramide, une sorte de structuration hiérarchique du monde offerte par les dominants aux dominés qui peuvent donc faire l’économie d’un développement propre du monde tout en résistant en secret à cette structure en pyramide qui exige de se sacrifier, et qui sacrifie cruellement les éléments perturbateurs d’ordre sous prétexte de rituels ! Le sens du sacrifice est celui du sacrifice de soi comme élément dissident prenant son indépendance et remettant ainsi en question l’ordre établi sur un mode infantile avec sa cosmogonie familiale dans son temps cyclique. Donc, il faut partir de cette deuxième période de la Méso-Amérique, avec l’hégémonie Toltèque puis Aztèque, où deux Etats pèsent sur les autres peuples par leurs guerriers. Et où la domination, si dure soit-elle, offre le confort de quelque chose de tout fait, tout structuré, bref comme un monde infantile, comme bien plus tard une structure bureaucratique du pouvoir, aux dominés. Certes ces dominés, dans leur régression, vont résister, mais de manière ambivalente, sans jamais tenter de proposer une organisation humaine qui leur corresponde infiniment mieux.

Ce qui étonne Octavio Paz, c’est l’étonnante relation des Aztèques avec la tradition méso-américaine ! Ils ignoraient les théocraties qui avaient précédé Tula, mais s’exaltaient à propos de Tula. Ils s’affirment comme les héritiers légitimes et directs des Toltèques, qui avaient réussi à imposer leur hégémonie, leur domination, une sorte de preuve de la puissance du Dieu solaire paternel, dont peuvent s’inspirer les Aztèques tels des fils, nomades n’ayant pas encore leur Terre Mère mais pourront par l’appropriation la conquérir ! Et ainsi, ils peuvent nier leur passé barbare ! La fascination des Aztèques à l’égard des Toltèques semblent figurer celle de fils face à des figures paternelles fortes, auxquelles s’identifier afin de surmonter leur propre impuissance et conquérir à leur tour une Terre Mère, celle qu’ils lorgnent en regardant le peuple sédentaire, les propriétaires terriens ! Alors qu’avant, ils n’étaient que des fugitifs hors-la-loi. Il y avait une plaie dans la psyché aztèque comme dans tout barbare et parvenu : le sentiment d’illégitimité ! Et aussi le caractère insupportable d’un sentiment d’infériorité, comme le nomade face au propriétaire terrien. Ce propriétaire terrain restera ensuite si longtemps quelque chose d’inchangé, comme s’il ne fallait pas toucher à quelque chose de supérieur qui fascina les nomades aztèques mais aussi leur fit sentir leur mode de vie moins civilisé ! C’est une tache sur leurs titres de dominateurs du monde ! Dominer implique, inconsciemment, de promettre d’avoir le pouvoir de faire revenir l’âge d’or à un peuple dont la culture ancienne baigne dedans, or, les nomades, eux, jamais enracinés sur une Terre immobile à eux, ne peuvent sentir vivant en eux ce passé commun ! Inconsciemment, ils se savent donc impuissants, faux dominants ! Ils ne fascinent que par une usurpation, et en instrumentalisant la fascination du pouvoir que les Toltèques avaient exercé sur eux. C’est pour cela que furent brûlés les documents anciens, remplacés par d’autres visant à prouver que le peuple aztèque descendait des seigneurs toltèques. Voilà la falsification ! Les nations soumises savaient cela, mais personne n’osait le dire ! Peut-être que le peuple dominé trouvait inconsciemment sa revanche de voir les dominants s’approprier leur propre passé, en tant qu’envié et supérieur ! Les dominés avaient ainsi la certitude d’appartenir en vérité, secrètement, à la culture dominante, ce qui pouvait peut-être adoucir leur sort, et surtout donner du sens aux sacrifices, à leur sang qui coulait, parce que les dominants ne sacrifiaient-ils pas surtout ceux qu’ils sentaient supérieurs, perturbateurs donc ? Lorsque Cortés l’Espagnol arrive, les Aztèques vaincus le reçoivent comme un dieu envoyé pour rétablir l’ordre sacré. A cause de leur origine barbare, les Aztèques se sentaient perpétuellement menacés par le retour de ceux qui incarnaient réellement le Cinquième Soleil, c’est-à-dire les Toltèques ! Les Espagnols sont comme le retour des Toltèques ! Cortés est reçu par cette phrase : « Tu es venu ici pour t’asseoir sur ton trône ». Le souverain aztèque ne met pas en doute les titres sacrés de l’Espagnol, celui-ci n’est pas un conquérant, il vient juste recevoir son héritage, sa propriété ! Les Aztèques n’étaient que des remplaçants, mais ils ne se font pas remplacer de l’intérieur, les Espagnols viennent d’ailleurs, ils ont, eux, une vraie culture supérieure enfin capable de s’imposer face à la culture aztèque qui est en fait toltèque. Les Espagnols semblent réaliser par procuration le désir secret des nomades aztèques d’imposer leur propre culture supérieure au peuple indigène dominé alors que les dominants aztèques avaient eux été forcés de s’approprier en vérité la culture et le passé de ces dominés ! Les Espagnols ne permettaient-ils pas de refouler le sentiment d’infériorité secret des Aztèques, leur plaie, leur culpabilité, celle de ne pas être assez civilisés ? Des Espagnols réparant le défaut des Aztèques, et les continuant ? Qui dit domination ne dit-il pas pour envers la peur panique de n’être pas à la hauteur, d’être impuissant ?

Octavio Paz poursuit : la conception cyclique du temps des Aztèques, très différente de la nôtre liée au progrès et positive, plongeait ses racines dans le sentiment de culpabilité, le temps du commencement revenant comme une réparation, ceci lié au fait que les Aztèques se sont sentis coupables envers le passé mythique et envers les autres peuples, mais secrètement une culpabilité liée à la peur de l’impuissance, celle de ne pas réussir vraiment à assurer l’âge d’or promis, comme en politique tenir ses promesses... En effet, il est impossible de créer politiquement, parce qu’on serait tout puissant comme le Dieu Soleil et de la Guerre, la matrice originaire que le peuple passif habiterait ! L’arrivée des Espagnols est comme le règlement de compte mythique et historique, celui de l’ancienne faute de l’usurpation sacrilège ! La divinité des Espagnols avait la même prétendue mission cosmique que celle du peuple aztèque, ils étaient tous des agents de l’ordre divin. De leur côté, les Espagnols ne soupçonnèrent pas la complexité des attitudes contradictoire des Indiens ! De plus, la population indienne s’est alliée aux Espagnols parce qu’elle croyait qu’ils allaient mettre fin à l’usurpation et au vasselage. En vérité, les Espagnols ont perpétué l’usurpation ! D’où une transmission involontaire, inconsciente, de l’archétype aztèque du pouvoir politique ! L’usurpation s’est transmise jusqu’à celle de l’héritage révolutionnaire par le PRI, Parti Révolutionnaire Institutionnel. Le Cinquième Soleil, ère du mouvement, des tremblements de terre et de la destruction de la Grande Pyramide, dit Octavio Paz, est la période historique que nous vivons dans le monde entier, révoltes, rébellions, troubles sociaux. Le Soleil du Mouvement va fissurer et pulvériser la Pyramide ! Les jeunes se révoltent ! Trouvent en eux la force, le pouvoir ! Qui est d’abord le pouvoir de détruire des idoles !

Octavio Paz évoque le Musée National d’Anthropologie à Mexico, dans lequel il est pour lui évident de pouvoir reconstituer la figure qu’il cherche. S’y dévoile l’archétype. Dans ce musée miroir, ce ne sont pas eux-mêmes que les Mexicains voient, mais le mythe de Mexico-Tenochtitlan, avec son Huitzilopochtli dieu du soleil et de la guerre, et sa mère Coatlicue déesse mère de la fertilité et de la terre, son Tlatoani (dirigeant, celui qui parle) et sa Femme-Serpent, ses prisonniers de guerre. Serpent, Ouroboros qui se mord la queue, ou figure fœtale ? Les Mexicains y adorent l’Image qui les écrasent, dit Paz. Mais peut-être que ce qui est oublié est encore actif, à savoir que ce qui était fascinant, c’était que les dominants aztèques s’étant appropriés la culture et le passé du peuple dominé, celui-ci avait ainsi la preuve qu’en vérité la supériorité culturelle était de leur côté ! Mais en ce musée, l’anthropologie et l’histoire sont mises au service d’une certaine idée dominante du Mexique. La complexité et la diversité des deux mille ans d’histoire méso-américaine ne vise qu’à l’acte final, l’apothéose apocalypse de Mexico-Tenochtitlan. Or, du point de vue de la science et de l’histoire, cette image du passé précolombien est fausse ! « Les Aztèques ne représentent en aucun cas la culmination des différentes cultures qui les ont précédés », bien au contraire c’est un appauvrissement ! Alors, pourquoi les Mexicains ont-ils cherché dans les ruines préhispaniques l’archétype du Mexique, et pourquoi celui-ci doit-il être aztèque plutôt que maya ou zapotèque ou tarasque ou otomi ? En fait, écrit Paz, les véritables assassins du monde préhispanique ne sont pas les Espagnols, mais les Mexicains eux-mêmes, qui parlent castillan. Le musée, estime-t-il, exprime le sentiment de culpabilité, lequel se transforme en glorification de la victime ! Coupables d’impuissance, de n’avoir pas pu trouver en eux la force, le pouvoir, plutôt que de toujours le voir dehors, terriblement fascinant ? Cette exaltation finale dans le Musée de la période aztèque confirme la survivance dans l’histoire moderne du Mexique du modèle aztèque de domination ! En effet, puisque jamais les dominés n’arrivent à nommer les Aztèques pour ce qu’ils sont, des nomades en vérité envieux de la supériorité des sédentaires nidés dans le sein de leur Terre Mère, envieux du monde agraire. Cette supériorité du monde agraire sur le monde nomade car possédant réellement une… matrice en laquelle se fixer pour y inscrire une histoire foetale, comme justifiant la domination Aztèque et leur usurpation, peut-être parce qu’elle cristallise le narcissisme du peuple dominé dans la certitude de se voir supérieur dans le miroir secret, va faire perdurer des siècles la propriété des terres comme quelque chose d’intouchable et donc freinant le développement du pays. « Et de même que la relation entre Aztèques et Espagnols n’était pas uniquement d’opposition, et que le pouvoir espagnol s’est substitué au pouvoir aztèque pour le continuer : de même, le Mexique indépendant, de façon plus ou moins explicite, prolonge la tradition aztèque castillane, centraliste et autoritaire. Au musée, il y a une exaltation de la pyramide aztèque. Le régime se voit transfiguré dans le monde aztèque et s’affirme en le regardant. »

Alors, la critique nous dit de renverser nos idoles, et surtout apprendre à les annuler en soi, écrit Octavio Paz !

Alors, revenons à cette conscience de la solitude que Paz évoque, à propos des Mexicains, au début de son essai. C’est la conscience d’être né, d’être dehors, sur une terre inquiétante, face à des autres qui peuvent s’avérer terriblement dominants ! Le texte semble revenir au face à face naissant du peuple dominé et du peuple dominant. En d’autres termes, on pourrait dire d’un côté l’adolescent qui est encore imprégné par le monde de l’enfance à peine en crépuscule, et de l’autre des adultes dominants nomades d’avoir perdu leur Terre Mère, et pour dominer, c’est-à-dire en vérité pouvoir s’enraciner eux-mêmes sur une Terre Mère, ces adultes s’approprient le monde de l’enfance en pariant inconsciemment que ceux qu’ils vont soumettre sont à leur insu intimement encore soumis au pouvoir des idoles de cette enfance ! Les dominants ambitieux font croire qu’ils font revenir un âge d’or, par exemple par la politique et par le progrès, ceci exigeant le sacrifice chez les adolescents de leur non-conformisme, de leur désir de couper le cordon ombilical et d’inventer le monde où vivre, prendre leur part de l’humanité toujours à inventer. On dirait que ce texte nous parle d’emblée de cette solitude humaine à l’instant même où elle fut naissante pour ce peuple ! Inoubliable sensation d’être soi et d’être singulier, au moment même du choc avec une terrifiante dominance étrangère, barbare, mais qui usurpe un passé familier méso-américain en s’en présentant comme les héritiers, donc comme le faisant revenir plus glorieux que jamais. Infantilisant ! Terriblement tentant ! C’est donc un traumatisme historique qui a figé net pour l’éternité cette sensation naissante de solitude, résistance silencieuse et invisible, vérité impossible à dire qu’on ne peut revenir dans le ventre du passé une fois qu’un humain a connu cette sensation de solitude, qui est sensation naissante d’être quelqu’un d’absolument singulier par cette séparation ! Le pouvoir dominant est terrifiant par le traumatisme du choc avec l’altérité barbare, et en même temps fascinant ! La naissance de cette sensation singulière de solitude est à jamais inoubliable, infiniment plus que le confort familier et rassurant du retour du passé dans un temps cyclique qui fait revenir ce qui est perdu, comme le soleil qui se couche revient dans le ciel le matin. Mais il y a la peur extrême de l’impuissance devant le monde nouveau et inconnu qui s’ouvre ! Les usurpateurs piègent aussi le peuple dominé dans le miroir, par l’image narcissique secrète qu’offre le savoir d’appartenir en fait à la culture dominante dont l’envahisseur ne peut se passer puisqu’il se l’approprie ! L’usurpation d’une culture hégémonique méso-américaine par les conquérants aztèques semble refouler le traumatisme du choc avec les dominants et de la sensation d’impuissance qu’il faut à tout prix refouler, par un sentiment de continuité et de jouissance narcissique qui menace d’annihiler la sensation naissante de solitude, imposant de croire à un retour cyclique du temps passé qui serait retour dans la matrice mythique méso-américaine. La sensation de solitude, comme refoulant le traumatisme et donc l’identification des usurpateurs pour ce qu’ils sont vraiment, des nomades, s’enferme dans le labyrinthe d’une sorte de fascination pour cet envahisseur afin paradoxalement de pouvoir se sentir être autre et non pas même, mais protégé par le retour d’un temps passé qui est en vérité faux. Ce qui semble refoulé, c’est le traumatisme qui a fait jaillir la sensation naissante de solitude, c’est l’événement qui a provoqué une faille, une coupure, et non pas la continuité ! Cette continuité apparente semble offrir un refuge secrètement narcissique, une cachette labyrinthique, au peuple dominé qui tient pourtant à la sensation de solitude, d’être né. Une possibilité toute trouvée, toute offerte par les dominateurs, de rester masqué en refoulant à quel point les anciennes idoles sont encore actives dans le présent ! A cause de l’usurpation, nous entendons entre les lignes du brillant essai d’Octavio Paz que les Mexicains n’ont plus pu avoir accès à cette coupure, cette faille, ni à l’ouverture sur un monde et un temps nouveau, ni même à la possibilité d’un travail intérieur pour sortir de la peur adolescente de l’impuissance ! La faille existe mais est refoulée, ainsi que l’ouverture sur un monde naissant autre, alors que si les Aztèques s’étaient présentés en peuple conquérant autre, le peuple indigène envahi par eux auraient su qu’ils avaient coupé le cordon ombilical d’avec leur passé méso-américain ! Or, tout semble s’être passé comme si les Aztèques eux-mêmes, comme se sentant culturellement inférieurs car peuple nomade face à un peuple sédentaire plus évolué, s’étaient présentés comme supérieurs en usurpant le pouvoir et la culture d’un peuple hégémonique alors en crépuscule, comme lui redonnant un âge d’or, faisant revenir le Cinquième Soleil ! Octavio Paz retrouve dans sa critique libératrice ce traumatisme ancien, invisible, marquant le caractère mexicain, à la manière d’un psychanalyste à l’écoute du traumatisme psychique qui, dans une vie humaine, gèle une histoire dans une répétition qui paraît comme dans un labyrinthe sans issue. Le traumatisme reste actif dans son refoulement. L’inquiétude face à cette altérité brutale est telle qu’il faut ne pas s’ouvrir, mais de manière suicidaire rester dedans, d’autant plus que ce peuple nomade n’a rien d’autre à offrir dans l’ouverture d’un monde nouveau, puisque eux-mêmes se masquent dans une culture toltèque dont ils seraient les héritiers. Le dedans dans lequel le peuple dominé cache sa solitude, sa résistance, sa révolte silencieuse, est faux, comme le sera celui de l’Occident via l’Espagne coloniale, qui ne fait que continuer la dominance aztèque. La très grande bizarrerie de l’histoire mexicaine, c’est ce passé méso-américain, toltèque, usurpé par les Aztèques, qui piège le peuple indigène dans une matrice labyrinthique, dans leur propre passé, au moment-même où un traumatisme lui faisant sentir sa solitude d’être précipité dehors devrait au contraire signifier l’impossibilité d’y revenir ! Alors, la solitude résiste une éternité, tente de trouver son chemin !

Pour Octavio Paz, ce que l’on appelle le caractère des Mexicains, c’est donc leur défense contre le regard d’autrui, et aussi un masque. Le regard d’autrui menace de dévoiler le sentiment d’impuissance en soi, de passivité féminine, voire l’homosexualité en se faisant pénétrer par l’autre si fort, voire une figure paternelle à la fois cruelle et protectrice qui fait jouir passivement ! L’activité de défense immobilise et étouffe la solitude qui est base de l’humanité pour chaque être humain, le masque emprisonne. Fixation dans le passé, par le traumatisme. De sorte que les Latino-Américains, écrit Paz, sont des gens de la périphérie, des habitants du faubourg de l’Histoire, ils sont des intrus passés par la porte de service de l’Occident, et il s’agit de comprendre pourquoi. Dans le spectacle de la modernité, ils arrivent très en retard, au moment où les lumières vont s’éteindre ils naissent, enfin leur résistance inconsciente a pu se dire. Et cette singularité qu’ils n’avaient pas pu dire face aux dominants aztèques, voici que dans les années cinquante, Octavio Paz sent qu’ils vont pouvoir commencer à l’exprimer face aux dominants d’aujourd’hui, Occidentaux. Curieusement, c’est à nouveau possible, après des siècles, au moment-même où les lumières de l’Occident vont s’éteindre, avec ce crépuscule de l’hégémonie occidentale que Paz pressent ! L’hégémonie toltèque, crépusculaire, à l’image d’une famille matricielle qui pour l’adolescent arrive à son crépuscule, n’avait pas pu être vécue comme telle par le peuple que les Aztèques dominèrent, car ceux-ci ont prétendu le faire revenir, masquant donc ce processus de disparition matricielle, d’apoptose. A la place, une fixation infantile ! Le crépuscule de l’hégémonie occidentale pressentie par Octavio Paz serait-elle enfin comme la fin aussi des Toltèques qui fut gelée par l’usurpation aztèque ? Cette usurpation n’avait-elle pas fait office de faux retour matriciel, telle la promesse politique miracle, alors même que le traumatisme de l’altérité, dans le monde du dehors, devait au contraire ouvrir à un temps et à un monde nouveau, non pas un temps cyclique où le passé revient comme dans un cycle solaire ? Voilà, les lumières de l’Occident sont en train de s’éteindre, et les Mexicains naissent, très en retard ! Mais ce retard, il est causé par l’usurpation des Aztèques, et dans leur sillage cette usurpation a été reprise par les Espagnols, et ensuite le système bureaucratique pyramidal ! Enfin, ce peuple avec beaucoup de retard, dans le crépuscule occidental peut vivre le crépuscule de son passé méso-américain ! Ou bien, en sentant à quel point il est vivant dans le présent, réussir à se séparer des idoles du passé !

Or, très curieusement, les Mexicains paraissent sans passé, comme si la perte originaire était parfaitement intériorisée, ce qui semble incompréhensible dans cette histoire gelée ! Comme pour envers et contre tout défendre cette sensation de solitude, de naissance ? Mais, écrit Paz, plus que sans passé, ils ont inconsciemment craché sur les restes de leur passé, ils en ont été dépouillés tandis qu’ils dormaient pendant un siècle. Pourtant, Octavio Paz, dans les années 50, par ce livre, se demande si les Mexicains sauront, enfin, inventer des modèles humains qui leur correspondent mieux que ce que l’Occident lui a offert comme modèle. Sensation très forte de la naissance, donc de la solitude, de la perte matricielle, et en même temps, la peur d’être envahi par le dehors dominant pourrait-elle devenir moins folle par le constat du crépuscule de cet Occident qui a étendu sur toute la planète son mode de vie ? Naître très tard, ou bien avoir éternisé le processus de naissance, aurait donc permis de laisser cet Autre du dehors perdre de lui-même son effrayante fascination, son pouvoir de sacrifier rituellement les humains mexicains passifs. Voire aussi les humains occidentalisés sacrifiés au monde marchand…

Octavio Paz nous emmène jusqu’au temps pré-hispanique, et jusqu’à une sorte d’âge d’or d’avant les Aztèques. Une sorte de perte, de crépuscule, de ce temps-là a été comme les prémisses d’une perte matricielle, provoquant les premiers tremblements d’une sensation de solitude. Sur fond de croyance à un temps cyclique, lorsque les nomades Aztèques sont venus envahir, le peuple a cru à un retour de l’âge d’or, et les Aztèques se sont présentés faussement comme faisant revenir le temps d’avant, usurpation masquant leur barbarie. Usurpation d’autant plus facile que le peuple dominé est familier de la culture usurpée. C’est le peuple dominé, qui croit à un temps cyclique, qui donne un air vrai à l’usurpation perpétrée par les Aztèques ! L’usurpation offre en quelque sorte le retour matriciel, la fermeture du cercle, l’arrêt du processus crépusculaire de perte, de coupure ombilicale ! Dominance en forme de pyramide, sacrifices humains comme sacrifice de la prise de liberté pour rester infantile.

Cette solitude, Octavio Paz l’évoque dans le chapitre « La dialectique de la solitude » ! Au moment où il écrit ces pages, les Mexicains sont en train de naître vraiment. On pourrait dire, pour de bon cette fois, au moins pour l’élite parmi eux qui se hisse à la hauteur de celle des autres continents, alors que les lumières (de l’Occident dominateur) sont en train de s’éteindre et avec elles la domination hégémonique en question dans ce livre. Nous imaginons qu’alors, la conscience de la solitude revient comme jamais. Sans plus pouvoir croire qu’un dominant venant les envahir fait revenir faussement l’âge d’or matriciel en exploitant la croyance infantile à un temps cyclique faisant revenir le passé ! « La solitude est le fond ultime de la condition humaine ». Alors, l’être humain séparé « cherche l’autre ». Il parle de l’être humain, mais ne faut-il pas entendre aussi le Mexicain ? « Ne faisant qu’un avec le monde qui l’entoure, le fœtus est vie pure et brute… La naissance rompt les liens qui nous unissent à la vie aveugle que nous vivons dans le ventre maternel… ». Dans ce passage de Paz, on dirait qu’il n’y en a plus que pour la solitude, dans un cri de joie, de liberté ! Car elle débouche sur la possibilité d’accord avec le monde, sur la communion des peuples, de l’amour. D’abord, il y a le sentiment de solitude, puis la conscience de solitude. « … Nous sommes condamnés à vivre seuls mais aussi à transcender la solitude… Tous nos efforts tendent à abolir cette solitude… La plénitude, la réunion, qui sont repos, bonheur et accord avec le monde, nous attendent au terme du labyrinthe de la solitude. » Le « pouvoir rédempteur de la solitude laisse transparaître une obscure mais très vive notion de faute : l’homme seul ‘est tombé de la main de Dieu’… Naître et mourir sont des expériences de la solitude… Les enfants et les hommes primitifs ne croient pas à la mort… » Tomber de la main de Dieu évoque le sevrage d’une dépendance au pouvoir dominant comme à celui d’un père tout puissant promettant le retour d’un âge d’or mythique, sevrage aussi par rapport à un homme politique providentiel ou un système politique voire bureaucratique puissant. Cette mort travaille secrètement même ceux qui n’y croit pas. La vie est entre la naissance et la mort. Et peut-être que mourir, c’est revenir à avant… C’est peut-être la vie véritable… Ce à quoi nous avons été arrachés, nous demandons à l’amour de nous le redonner, et une fraction de seconde, « l’homme entrevoit un état plus que parfait ». Or, Octavio Paz constate que dans « notre monde, l’amour est une expérience à peu près irréalisable », car tout s’y oppose, la morale, les classes, les lois, les races, et même les amoureux eux-mêmes. Et il va plus loin, en soulignant que dans notre monde, la femme ne peut jamais être elle-même ! Ceci dans un livre dédié au monde mexicain ! Comme orientant la réflexion critique sur cette déesse mère de la fertilité et de la terre, Coatlicue, la mère idole surinvestie et dominante d’avec laquelle une femme peut très difficilement se séparer et donc couper le cordon ombilical ! La femme ne peut jamais être elle-même ! Elle est dominée par la Mère, et même totalement circonvenue ! C’est étrange ! Comme le Mexicain, elle ne peut être elle-même ! Comme si sa fixation au passé matriciel, à l’image dominante de la mère, rendait pour la femme presque impossible de naître, de se séparer, d’avoir conscience de sa solitude. Dans la mythologie aztèque, mais sans doute datant de la mythologie méso-américaine, Coatlicue, déesse de la fertilité, de la terre, connue aussi sous le nom de Teteoinan, c’est-à-dire ‘mère des dieux’, donne entre autre naissance au dieu du soleil et de la guerre. Presque impossible en effet à une femme de sortir, naître, de se détacher de cette déesse de la fertilité, de la Mère ! Elle semble condamnée à la fixation, à la fascination, à la fusion ! Et condamnée à incarner le giron impossible à quitter, fascinant ! « Moyen de connaissance et de plaisir, moyen de dépasser la vie, la femme est une idole, une déesse, une mère, une sorcière ou une muse, mais elle ne peut jamais être elle-même. Voilà pourquoi nos relations érotiques sont viciées dès l’origine. Entre la femme et nous, s’interpose un fantasme : celui de son image, celui de l’image que nous nous faisons d’elle et par laquelle elle se voit elle-même. Nous ne pouvons non plus la prendre comme une chair qui s’ignore elle-même, parce qu’entre nous se glisse cette vision docile ou servile du corps qui se livre. Et il en va de même pour la femme : elle ne se sent, elle ne se conçoit que comme objet, comme ‘autre’. Elle n’est jamais maîtresse d’elle-même… Une image qui lui a été imposée par la famille, la classe, l’école, les amis, la religion, l’amant. Sa féminité ne s’exprimera jamais parce qu’elle doit se manifester à travers des formes inventées par l’homme. » Et alors : « L’amour n’est pas un acte naturel. C’est quelque chose d’humain et, par définition, le plus humain, c’est-à-dire une création, quelque chose que nous avons fait, qui n’existe pas dans la nature. » On pourrait dire, l’amour a été créé à partir de la conscience de la solitude, quelque chose de fou pour retrouver un instant l’harmonie d’avant perdue par naissance. Ce n’est pas possible si l’on n’est pas conscient de notre condition humaine de solitude. Il y a plein d’obstacles, dit Octavio Paz. D’abord, l’amour est un libre choix. Or, constate l’auteur mexicain. « le choix amoureux est impossible dans notre société. » Il poursuit comme par hasard son investigation à propos de la femme, dans ce livre investigation à propos du caractère du Mexicain : l’amour fait éclater la loi du monde, deux astres rompent la fatalité de leurs orbites et se rencontrent au milieu de l’espace, tandis que tout dans la société empêche que l’amour soit un libre choix. Mais, écrit Paz, l’homme non plus ne peut pas choisir, son cercle de possibilités est très réduit. « Enfant, il découvre la féminité dans sa mère et ses sœurs. Et dès lors, l’amour s’identifie avec l’interdit. Notre érotisme est conditionné par l’horreur et l’attraction de l’inceste » ! Quelle intelligence ! Tout à la fois, la société moderne stimule inutilement notre sensualité, poursuit-il, tout en l’inhibant. « Tout limite notre choix. Nous sommes contraints de soumettre nos affections profondes à l’image féminine que notre groupe social nous impose. » Là-aussi, une domination, qui se présente de manière usurpée comme le retour d’un passé aux couleurs matricielles, incestueuses ? C’est surtout aussi que, par-delà la prétendue libération sexuelle, la femme ne peut que très difficilement devenir libre, vraiment libre, et laissant son propre corps éclore de l’intérieur, elle est parlée, anticipée, tellement « la société, contre la nature de l’amour, le conçoit comme une union stable, destinée à produire des enfants. Elle l’identifie avec le mariage. » Celui-ci « n’est pas la plus haute réalisation de l’amour mais une forme juridique, sociale, économique, dont les buts sont distincts de ceux de l’amour. » Mais, poursuit-il, l’attaquer, « c’est dissoudre les fondements mêmes de la société… l’amour est un acte antisocial car chaque fois qu’il atteint sa réalisation, il ruine le mariage et le transforme en ce que la société ne veut pas qu’il soit : la révélation de deux solitudes qui créent par elles-mêmes un monde opposé au mensonge social… Il n’est pas étonnant que la société poursuive avec la même animosité l’amour et la poésie qui témoigne pour lui, et qu’elle le condamne à la clandestinité, au monde sombre et confus de l’interdit, du ridicule et de l’anormal. » Finalement, autour de la noble figure de la mère, qui fait les enfants, dans le mariage, il s’agit de la quasi impossibilité pour une femme d’être libre, d’être autre chose, elle-même, femme, consciente de sa solitude d’être née, elle est sans cesse colonisée par une autre mission, la reproduction de l’espèce. Mais un écrivain israélien, Amos Oz, dans son roman « Ailleurs peut-être », a une idée extraordinaire pour redonner de la liberté, à la fois liberté de penser et liberté des hommes et des femmes, aux humains qui habitent un kibboutz, tout en garantissant aux enfants, indispensables à la continuation de l’espèce humaine, les soins et l’éducation qui leurs sont dus. Les enfants sont élevés ensemble, dans un bâtiment à part, avec des personnes pour s’en occuper, et ils ne voient leurs parents qu’à certains moments, pour faire des activités ensemble, pour parler, les voir en êtres humains autres. Les parents sont pour leurs enfants des membres du kibboutz comme eux aussi en sont de nouveaux membres, ils ne sont pas les gardiens d’un dedans familial à l’image d’une matrice privée. Les hommes et les femmes sont libres. Ils peuvent être par couples, ou seuls, ou se séparer pour d’autres amours, tout ceci tandis que chacun assume sa part de travail pour l’intérêt général. Bien sûr, il s’agit là d’un laboratoire, et donc de quelque chose de fermé, mais n’est-elle pas incroyable, cette société qui s’invente, dans laquelle la structure familiale telle une matrice n’est plus ce qui formate un psychisme, s’impose à la base de la société, et qui finalement programme les choix restreints et formatés de toute une vie ? Octavio Paz poursuit : « La protection du mariage implique la persécution de l’amour et la tolérance de la prostitution ». C’est la dialectique de la solitude qui rend possible l’amour. En somme, si on n’est pas seul avec soi-même, on est en vérité incapable d’amour. « Les voies se ferment alors, qui mènent à l’expérience la plus profonde que la vie offre à l’homme, celle qui consiste à pénétrer la réalité comme une totalité dans laquelle les contraires pactisent. Les nouveaux pouvoirs abolissent la solitude par décrets. Et avec elle, l’amour, forme clandestine et héroïque de la communion. Défendre l’amour a toujours été une activité antisociale et dangereuse. Et maintenant, elle commence à être véritablement révolutionnaire. La situation de l’amour à notre époque montre comment la dialectique de la solitude, dans sa plus profonde manifestation, amène à la frustration, à cause de cette société. Notre vie sociale s’oppose presque toujours à toute possibilité d’authentique communion érotique. » L’auteur évoque l’amour comme ce qui nous pousse le plus à nous creuser, à approfondir notre être. L’amour s’accomplit alors comme la communion de deux solitudes irrémédiables et comme sortie du labyrinthe de la solitude, quelques instants éternels. Cette sortie du labyrinthe de la solitude ne pourrait-elle pas être aussi l’improbable conscience collective par l’humanité de sa solitude fondatrice se créant dans le sillage de la conscience mexicaine enfin arrivée à maturité après des siècles de refoulement et d’invisibilité, et cela lierait les fidèles d’amour ? Cette révolution intérieure ne serait-elle pas indissociable d’une révolution intérieure des femmes, s’émancipant enfin de l’idole, de cette déesse de la fertilité et de la terre, de la Mère, en la laissant dans le temps mythologique de l’enfance, d’où les êtres libres sortent en grandissant. Les fidèles d’amour forment cette sorte d’aristocratie d’éveillés ayant une conscience aiguë que cette communion spéciale nommée amour est la seule chose qui permettent de revenir à cette totalité harmonieuse sans pourtant nier la naissance et l’exil comme fondateurs de la condition humaine. Amour qui n’est pas une chose naturelle, mais la création la plus humaine ! Car jaillissant de la solitude sans remède après le sevrage d’une matrice perdue et de tout ce qui prétendait l’éterniser dans la logique de la reproduction où la femme mère a un rôle dominant et immobilisant. Les fidèles d’amour, cette élite spéciale, ne peut réellement se constituer sans qu’un tout autre statut de la femme ne voit le jour, une femme autre, libre, non déjà anticipée par la société. Dans le texte extraordinaire d’Octavio Paz, « Le labyrinthe de la solitude », où ce chapitre sur « La dialectique de la solitude » semble venir comme quelque chose d’étrange, comme une chose dont on se demande ce que cela vient faire là, vient en vérité éclairer toute l’activité critique du livre sur l’essence du Mexicain, et soudain faire œuvre de libération. Juste par ce parallèle inattendu entre le Mexicain et la femme, chacun d’eux étant resté gelé de peur devant ce véritable viol par une force dominante à la fois fascinante et faux retour de l’âge d’or désiré ! L’Occident a lui-aussi présenté le progrès, le confort matériel de la société marchande pour les individus, la science, comme un âge d’or à portée de mains. Or, l’âge d’or, ce n’est que le désir qui peut le faire revenir en tant que séparé, que seul l’amour permet de rejoindre en des instants éternels qui sont asociaux, à la fois vie et mort. Octavio Paz réactualise l’expérience humaine de la solitude, celle que la société actuelle entend chasser pour chaque humain en envahissant cet humain par tant de choses prétendant l’éveiller, le cultiver, le distraire sans un seul instant de libre. Il écrit : « L’enfant affronte une réalité irréductible à son être. Une fois coupé le lien qui l’unissait à la vie, il s’agit de le recréer au moyen de l’affectivité et du jeu ». Donc, cela devrait être une activité intérieure, non pas anticipée de l’extérieur, avec tout ce que cela implique de calcul marchand ! Il poursuit : « Commence alors un dialogue qui ne s’achèvera qu’avec le monologue de la mort. Mais les relations de l’enfant avec l’extérieur ne sont plus passives comme dans la vie prénatale, car le monde exige une réponse… l’enfant crée un monde vivant, dans lequel les objets sont capables de répondre à ses questions… Parler redevient une activité créatrice de réalités, c’est-à-dire une activité poétique. L’enfant, grâce à la magie, crée un monde à son image, et résout ainsi sa solitude. Il redevient un avec son milieu. Le conflit renaît quand l’enfant cesse de croire dans le pouvoir de ses paroles et de ses actes. La conscience est d’abord méfiance envers l’efficacité magique de nos instruments. / L’adolescence est une rupture avec le monde infantile et un moment de pause devant l’univers des adultes… l’adolescent est l’image même de la solitude. » Ici, il faut noter qu’au début du « Labyrinthe de la solitude », Octavio Paz évoque les Mexicains comme des adolescents. Ils ont conscience de leur solitude, d’être nés, d’être coupés d’une sorte d’âge d’or mythique, d’un monde perdu dont ils croient qu’il va revenir au nom d’une notion cyclique du temps. Au cours de l’adolescence, poursuit Paz, « l’homme acquiert pour la première fois la conscience de sa singularité ». L’adolescence est alors l’âge de la solitude et celui des grandes amours, de l’héroïsme et des sacrifices. Par contre, « La maturité n’est pas une étape de solitude ». Car sa conscience personnelle s’unit à d’autres, il est histoire, et la singularité est rédimée, écrit-il. Aux époques fécondes, l’homme mûr n’est pas en proie à la solitude. Sauf anomalies. Or, « l’homme moderne ne communique pas avec ce qu’il fait ». Le sentiment de solitude se rabat alors sur la « nostalgie d’espace », cet espace qui est alors « le centre du monde », « l’ombilic de l’univers ». Les rites aztèques de fondation de villes font tous allusion « à la recherche de ce centre sacré d’où nous fûmes arrachés ». Il y a d’autres sanctuaires : Rome, Jérusalem, La Mecque, et le voyage à ces sanctuaires « sont les répétitions rituelles du voyage que le peuple a accompli dans un passé mythique… Le mythe du labyrinthe s’insère dans ce genre de croyance ». Croyance à la possibilité de revenir à avant. Or, seul l’amour réalise cela, en des instants éternels. Et pas d’amour sans sevrage. Nous avons été expulsés, et nous nous sentons condamnés à rechercher cet espace originaire par les forêts et les temples. Dans le temps mythique, il y avait une source perpétuelle de temps fixe, tandis que l’homme dépossédé, mis dehors par la naissance, est tombé dans le temps chronométrique. « Pour les Aztèques, le temps était lié à l’espace, et chaque jour à l’un des points cardinaux. » Idem le calendrier religieux et ses fêtes par lesquelles l’âge d’or revient. « L’amour et la poésie aussi nous révèlent, fugace, ce temps originel. » C’est un temps vivant dans lequel à chaque instant tout recommence. Il faudrait réinventer ce temps vivant où à chaque instant tout recommence, à partir du zéro, avec une capacité d’émerveillement intacte aussi bien face aux paysages, aux couleurs, aux musiques, qu’aux humains dans leur singularité ! Amour et poésie. En laissant sans cesse se perdre tout ce par quoi nous voudrions nous immobiliser dans une apparence reconnue, cultivée ou de pouvoir ou de classe sociale faisant fonction de matrice, de refuge, de confort. Le temps mythique, âge d’or, correspond à notre temps intérieur, subjectif, un temps vivant puisqu’il s’articule à l’extérieur où le présent se recrée sans cesse, où le mythe invisible insiste dans tous les actes de notre vie « et intervient de façon décisive dans notre histoire : il nous ouvre les portes de la communion. » Comme l’écrit aussi Dante dans son « Traité de l’éloquence vulgaire », lorsqu’en exil il est à la recherche de la panthère parfumée dont il ne peut jamais retrouver que le parfum… L’homme contemporain, lui, crée une société portée « à imaginer un âge d’or dont fut arraché le groupe social et auquel reviendraient les hommes au Jour des Jours ». Idem par les fêtes modernes, qui « préfigurent la venue de ce Jour de la Rédemption ». En politique aussi ! Les hommes attendent « que la société reviennent à la liberté originelle, et eux-mêmes, à l’innocence primitive. Alors cessera l’Histoire. Le temps… cessera de nous faire souffrir. Reviendra le temps du présent fixe, de la communion perpétuelle. » Or, c’est là qu’Octavio Paz nous dit quelque chose d’important ! C’est lorsque la société est moribonde qu’elle veut se sauver par un mythe de la Rédemption ! Et, poursuit-il, notre monde aussi, cette stérilité du monde bourgeois qui débouche sur un suicide, engendre son mythe, sauf que ce rêve éveillé est un cauchemar.

C’est là qu’il faut revenir au début du livre ! Par la plume d’Octavio Paz, le peuple mexicain, dans les années 50, se retourne vers lui-même et s’interroge. Il est conscient de sa singularité. C’est l’étape réflexive du Mexicain comme de l’adolescent. Le Mexicain qui forme le groupe très réduit de l’élite consciente d’elle-même, bien sûr. Paz sent qu’à son tour, cette élite commence à conquérir, enfin, et qu’elle « modèle un peu plus le pays à son image ». Responsabilité des écrivains, intellectuels, artistes ! Une révolte par rapport à la passivité se fait de l’intérieur, sur la base de l’acceptation de la solitude. Ainsi, se promet-il, « Nous finirons tous par nous sentir Mexicains ». C’est que ce n’était pas le cas, pour une obscure raison, jusque-là ! Désormais, pour cette poignée d’élites, « être Mexicain est un problème vital dans sa vérité, un problème de vie ou de mort ». A Los Angeles, Paz avait déjà fait cette étrange constatation, la mexicanité ne se fond pas avec l’autre monde, le monde américain fait de précision et d’efficacité. « Elle flotte mais ne s’oppose pas… elle n’en finit d’être, elle n’en finit de disparaître ». Dans la rue, même s’ils semblent avoir honte d’eux-mêmes, les Mexicains ne se confondent jamais avec les Américains ! Air furtif et inquiet, juste le désir de rester différents, mais jamais de désir de revenir à leur origine mexicaine. C’est ça qui est très étrange. Comme si c’était impossible de revenir, une fois nés, une fois jetés au monde, une fois l’âge d’or effondré. Ils n’assimilent pas pour autant la civilisation américaine. Volonté obstinée d’être distincts, tout en étant orphelins ! Se distinguant en portant le pachuco, vêtement incommode, alors que les Américains portent toujours des vêtements commodes ! Paz décrit ce pachuco comme un vêtement de clown, visant à faire peur et à se faire humilier. Sa seule manière d’établir une relation vivante semble de rechercher la persécution et le scandale. En faisant du pachuco le symbole de la liberté, du désordre, de l’interdit, voire de l’anticonformisme, du refus de se laisser pénétrer par une civilisation autre et dominante, de se faire violer, d’être déterminés de l’extérieur. Le Mexicain, aux Etats-Unis, préfère s’affirmer sans attaches, c’est-à-dire coupé, séparé, seul. Et aussi, par la persécution, comme s’il était sacrifié par ses nouveaux parents ! Façon très paradoxale de s’intégrer à la société américaine. Tandis que les raisons anciennes de cette mexicanité flottante restent inconnues, inconscientes, refoulées ! La persécution est pourtant un paradoxal salut, puisque ainsi le Mexicain vit dans la société américaine, mais comme différent, affichant la plaie de sa solitude. Le pachuco ne veut pas être américain, mais il ne veut pas non plus être mexicain, il est une oscillation entre deux mondes irréductibles et également perdus comme âge d’or. Incroyance à un âge d’or revenant par l’Amérique ! « Ici, tout est très beau, mais ce n’est pas à moi ». Plus qu’un sentiment d’infériorité, c’est la conscience de la solitude qui ressort envers et contre tout. « … se sentir seul n’est pas se sentir inférieur, mais différent. » Ce n’est pas une illusion, c’est un fait réel, conséquence de la naissance. La solitude du Mexicain est différente de celle de l’Américain. Car le Mexicain voit le monde du dehors, celui dans lequel il est jeté par la naissance, comme quelque chose qui existe par lui-même, possédant sa vie propre, alors que l’Américain pense que c’est un monde inventé par l’homme, qu’il peut maîtriser et étendre pour son propre bien ! Quelle intelligence ! Au fond, l’Américain croit que ce monde inventé est comme l’âge d’or revenu, avec le progrès, le confort, la production à l’infini d’objets de consommation comme s’ils arrivaient par cordon ombilical. Ce n’est pas une falsification voulue, cette tentative de colonisation par le mode de vie américain et occidental qui pour les Mexicains est comme une continuation de l’invasion aztèque, c’est que le monde inventé se croit vraiment être l’âge d’or, qui devance tout désir de le retrouver, et c’est ça qui ne peut être accepté. On dirait que le Mexicain résistant dans sa solitude et sa différence tient envers et contre tout à maintenir le désir de l’âge d’or en tant que désir ! Le Mexicain reste envers et contre tout arraché au Tout, et il voudrait juste rétablir « les liens qui nous unissaient à la création ». On dirait qu’avec cette dominance pléthorique du monde occidental qui pénètre de partout en donnant tout avant que cela soit désiré, le Mexicain se voit en danger de ne pas pouvoir faire œuvre de création d’un monde qui lui corresponde, retrouvailles autrement de ce qui est définitivement perdu, dans le monde extérieur tel qu’il est et non pas tel qu’il est inventé par l’Occident. Octavio Paz écrit si justement : « Aux Etats-Unis, l’homme ne se sent jamais arraché du centre de la création, ni suspendu entre des forces ennemies. Le monde a été créé pour lui, il est fait à son image : il est son miroir. Mais il ne se reconnaît pas plus dans ces objets inhumains qu’en ses semblables. » En somme, ce monde inventé arrive à son crépuscule, comme si dans cette matrice réinventée par les hommes, ceux-ci se sentant prisonniers commençaient à vouloir naître ! Même s’ils semblent tellement être en accord avec le monde qui les entourent ! Alors, en quoi consiste la différence des Mexicains ? Alors que les Américains ont une confiance dans la bonté naturelle de la vie et en ses possibilités infinies (avant bien sûr de s’apercevoir que les armes nucléaires peuvent tout détruire…), les Mexicains voient de manière pessimiste le réalisme américain ! Le trait le plus notable des Mexicains est, étrangement, une complaisance et une familiarité avec l’horreur ! Toujours la question : d’où cela vient-il ? De quel passé lointain et refoulé ? Leur culte de la mort est, paradoxalement, un culte de la vie ! Très étonnante affirmation ! Comme si le monde vivant, ils ne le sentaient pas du tout dans le monde dominant américain ! Comme s’ils pressentaient que c’était autre chose ? Une pulsion de vie en soi, rythmée avec la pulsion de mort ? Les Américains sont crédules, et les Mexicains croyants. Au fond, les Mexicains croient en l’homme, en ses ressources intérieures, à la poésie et à l’amour. « L’homme, à mon sens, n’est pas dans l’histoire : il est l’histoire ». Octavio Paz se distingue de l’Américain. « Ce système américain ne veut considérer que la partie positive de la réalité. Dès l’enfance, les hommes et les femmes sont soumis à un inexorable processus d’adaptation… ces êtres débonnaires et sinistres que sont les mères et les épouses américaines. Prisonniers de ces schémas… les hommes et les femmes ne sauraient se développer et mûrir. » Comment réconcilier l’homme et l’univers, se demande Paz, en constatant que ni l’Américain ni le Mexicain n’y ont encore réussi. « … je crains que nous n’ayons perdu le sens même de toute activité humaine : assurer un ordre dans lequel coïncident conscience et innocence, l’homme et la nature. » La solitude du Mexicain reste bloquée dans l’eau stagnante, comme en amont, et celle de l’Américain dans le miroir. Paz espère à nouveau ce désespoir plein d’espérance d’hommes dans lesquels il y a déjà l’aurore d’un autre homme, un homme né, un homme en éclosion depuis l’intérieur de lui-même.

Pour l’instant, le Mexicain reste depuis si longtemps replié sur lui-même, dans une solitude sauvage, tel un écorché nouveau-né, blessé par tout et prenant de la distance. Octavio Paz nous dit que pour un Mexicain, s’ouvrir aux autres peuples est une faiblesse et une trahison, que l’idéal de virilité est de ne jamais se fissurer. Il y a à l’œuvre un processus de refoulement qui semble suicidaire, si on ne comprend pas quel est son sens, désormais occulté. Une ouverture, c’est une démission de la virilité. C’est comme une sorte de honte d’avoir renoncé à la solitude. Comme si celle-ci était à préserver envers et contre tout, et que, dans le passé oublié, elle avait en effet couru le plus grand danger d’être détruite, alors qu’elle va de pair avec la conscience d’être singulier ! C’est très intéressant ! Le Mexicain est un homme qui lutte pour cette solitude constitutive de l’humaine condition, seule preuve d’être né, d’être libre, de pouvoir désirer. Paradoxalement, il se ferme par rapport à l’extérieur, afin de pouvoir se sentir coupé d’une matrice par la naissance, parce que cet extérieur, peut-être, se présente comme une matrice dominante, envahissante, anticipant tout donc empêchant l’humain d’avoir la main sur sa propre vie ! Paradoxalement, le Mexicain préfèrent l’ordre, le juridique, un monde géométrique, la Forme, car c’est quelque chose de fermé. Toujours la peur que quelque chose de dominant arrive, et de se sentir passif, aussi passif qu’une femme, face à cela ! De même, dans les relations quotidiennes, il préfère la retenue, la réserve, la cérémonie. Mais, à l’inverse de l’Américain, il n’a pas peur de son corps. « … nous sommes notre corps. » C’est parce que ce corps se voit que la pudeur cherche à le fermer aux regards, par peur d’être pris en mains, voire pénétré ! Pour le Mexicain aussi, la femme doit rester conforme à un modèle ! Le secret doit l’accompagner, la passivité. Elle ne doit pas paraître dominante par sa liberté ! Rappelant la figure dominante de la Mère ! Alors, elle souffre d’une carence de vie personnelle. Alors que le Mexicain est assez libre pour l’amour sexuel, la femme, elle, n’est jamais elle-même. « Manifestation impersonnelle de la vie, elle est le canal de l’appétit cosmique. Elle n’a pas de désirs propres. » Si l’Américaine réprime sa spontanéité, la Mexicaine n’a pas de volonté, son corps est endormi, elle se voile de sa réserve et de son immobilité, c’est une idole. » Octavio Paz nous montre très bien que l’impossibilité pour la femme de devenir elle-même, singulière, partout, est très immobilisant pour l’humanité ! Partout, elle n’est que le symbole de la continuité et de la stabilité de la race humaine, et elle a le rôle social de faire régner l’ordre. Or, elle est ouverte, donc exposée à tous les dangers. Pour se protéger, il faut qu’elle érige cette faiblesse en vertu. Cette ouverture aux autres dont ont peur les hommes mexicains, c’est aussi celle des femmes. La fermeture est pourtant ce qui empêche l’amour. Ainsi que les rencontres des différences. Par sa vertu, son invulnérabilité, la femme pourtant anatomiquement ouverte « acquiert les mêmes attributs que l’homme ». La femme qui est libre, elle, est comme une mauvaise mère, qui abandonne, met dehors.

Pour les Mexicains, l’abandon de soi est difficile, autant dans les relations humaines que dans l’amour. « … rares sont ceux qui parviennent à coïncider dans l’abandon et, plus rares encore, ceux-là qui savent dépasser cet état possessif et jouir de l’amour en ce qu’il est réellement : une découverte ininterrompue, une immersion dans les eaux de la réalité et une recréation constante. » On dirait que l’homme mexicain craint toujours que la coupure du cordon ombilical ne soit pas définitive, que la solitude comme indice de la liberté humaine et de la naissance peut à tout moment, en s’ouvrant à l’autre dominant imposant sa solution comme le retour d’un âge d’or, s’annuler. Comme s’il fallait encore et encore refouler quelque chose que le refoulement originaire déficient avait échoué à faire. Alors que l’amour est toujours sûr de la coupure, de la solitude, et donc le désir de communion peut se mettre en acte, ce ne sera jamais une annulation de naissance, une aspiration dans l’affreux maelström matriciel, une régression impensable ! Le Mexicain tient à l’impossibilité de remonter dans le passé matriciel, mais comme si le danger d’y être refoulé était bien réel ! Il « excelle dans la dissimulation de ses passions et de lui-même ». Il redoute le regard de l’autre, se replie, se fait fantôme. Alors, se demande Octavio Paz, cette dissimulation date-t-elle de l’époque coloniale, où l’Indien se fond dans le paysage par mimétisme comme mécanisme de défense, afin de passer inaperçu, d’être transparent, au risque de se dissimuler l’existence de ses semblables ? Etre Personne, silencieux, timide, résigné, toujours le sourire aux lèvres. Et est-ce que ce sont les autres qui empêchent d’exister ? Non, répond-il. Mais les autres agissent comme s’il n’existait pas, comme si c’était un invité absent, car celui qui dépersonnalise se dépersonnalise aussi. D’où nul d’entre nous n’existe, l’ombre de Personne s’étend sur le Mexique, constate Paz.

Ce n’est que par le rituel des fêtes que le Mexicain s’ouvre à l’extérieur, sort, montrant l’envers de son silence, de son apathie. Mais, dit Paz, la fête est l’occasion de faire advenir l’insolite, dans un monde enchanté qui se détache du reste de la terre ! Comme dans les rêves. Même le chaos revient. Fête comme une révolte, comme « un retour à la pâte primordiale », « une régression à un état lointain et indifférencié, prénatal ou présocial ». S’il décrit la Fête comme un « Désordre », une « négation de la société », Paz ajoute que c’est alors « une véritable récréation, contrairement à ce qui se passe avec les vacances modernes ». C’est une communion, comme l’amour, de la société avec elle-même, emportant tout le monde dans son tourbillon. Quel pays triste avec des fêtes si joyeuses, s’étonne-t-il ! Elles permettent de faire exploser, dit-il, les matières inflammables qu’ils ont en eux depuis très longtemps. Ainsi, les Mexicains sortent d’eux-mêmes, par une fête qui est aussi un deuil ! Ils se déchirent en hurlant, en rompant avec ce qui est ancien et avec ce qui est établi. La Fête est une rupture violente. On dirait une originaire pulsion de détachement, de naissance, une poussée venant de l’intérieur de soi qui fait sauter dehors, où rien non plus ne peut reprendre, enfermer, dominer. « Notre façon explosive et dramatique, véritable suicide parfois, de nous dénuder et de nous déchirer… révèle quelque chose qui nous asphyxie et nous brime. Quelque chose qui nous empêche d’être. »

Il y a donc un mystère mexicain ! L’Européen voit le Mexicain en marge de l’histoire universelle. Au Mexique, ce sont toujours les paysans qui représentent l’élément le plus ancien et le plus secret de la société. Voilà. Les paysans et la Terre Mère ! Face aux Aztèques nomades, il y avait le peuple sédentaire plus civilisé, propriétaires de terres, Terre-Mère ! Comme si ce monde agraire avait représenté pour les Aztèques ce qui était désirable, ce qu’il fallait s’approprier, ce qui aussi stigmatisait leur infériorité à eux ! D’où la domination et l’usurpation ! C’est une notation très importante ! Qui pourrait, si on y fait attention, être comme un fil permettant de remonter bien au-delà du temps pré-hispanique ! Et puis, bien sûr, Octavio Paz ne manque sûrement pas de noter que la femme, elle aussi, comme les paysans, est un être à part, elle est l’énigme ! A la fois l’image de la fécondité et l’image de la mort, comme dans presque toutes les cultures ! Un hermétisme féminin. On craint que son corps soit insensible ! Qu’elle ne partage pas avec les hommes cette solitude de la naissance qui fonde l’humaine condition. On ne la voit que comme la mère, en vérité, ce corps par lequel passe le renouvellement de l’espèce humaine, et ce renouvellement est nécessaire à cause de la mortalité. A chaque fois qu’elle met en acte sa fécondité, elle signifie aux humains déjà là que le nouvel humain pousse vers la mort celui qui est plus vieux. La logique de la reproduction, si elle est dominante, si la femme est réduite à cette mission-là et si elle reste insensible à la vie singulière, est effrayante, elle réduit à rien le sens d’une vie !

Tandis que Paz déplore que l’ouvrier moderne soit devenu une marchandise, achetée et vendue, fils de la machine, réduit à n’être qu’une fonction, et idem ensuite les techniciens, donc totalement dominé en quelque sorte, au Mexique toutes les facultés des Mexicains s’opposent « à cette conception du travail comme effort impersonnel et répété le long d’égales portions de temps » ! La résistance, là aussi ! Ils ont une élaboration lente et appliquée, singulière, un amour de l’œuvre, un goût pour la perfection, et tout cela est un héritage millénaire. Bien sûr, le Mexicain peut devenir un ouvrier, mais subsiste pour lui une morale d’esclave qui diffère d’une morale du maître ou la morale moderne bourgeoise ou prolétarienne. Là aussi, quelque chose d’ancien perdure. La méfiance et la dissimulation, poursuit Paz, sont des traits appartenant à des humains qui ont peur et dissimulent devant leur maître, tel l’esclave. Il y a une crainte, une méfiance, qui ne fait se sentir bien que dans la solitude. Labyrinthe de la solitude. Octavio Paz voit dans ces traits, au-delà d’une apparente servilité, au contraire une volonté singulière de dominer, parfois, la fatalité. On peut se tenir à distance. C’est infiniment plus que de dire que les Mexicains sont ainsi à cause des circonstances historiques, comme la colonisation. C’est encore autre chose. La preuve en est que cette morale de serfs apparente n’est pas l’apanage d’une classe sociale en situation inférieure. « Les classes riches aussi se ferment au monde extérieur ». Le caractère mexicain ne peut donc s’identifier à celui d’un groupe soumis. Même s’il y a une parenté ! Et voilà : les serfs, les valets, les victimes d’un pouvoir étranger « mènent tous un combat contre une réalité concrète » ! Au contraire, les Mexicains luttent contre des entités imaginaires, « vestiges du passé ou fantasmes engendrés par nous-mêmes ». On pourrait dire exactement cela des humains névrosés qui luttent contre un traumatisme oublié, ou remontant les générations mais toujours actifs en fixant en quelque sorte sur un front ignoré et inexplicable. Lutte contre une réalité fantasmagorique, écrit Paz. Qui est en nous-même. Qui est « notre peur d’être » ! Parce que être, être au monde, implique de s’y ouvrir. Or, pourquoi est-ce que ça fait peur ?Voilà la question ! Le Mexicain peut se résoudre à cette formule : « il ne veut ou n’ose pas être lui-même » ! On pourrait dire que c’est encore pire pour les femmes… Ne pas oser s’ouvrir au monde, s’en laisser être pénétré, comme si c’était une perte de virilité, et pour une femme, une faute impardonnable, abandonner son rôle dans la fécondité, dans la reproduction humaine, au contraire confrontant, par sa prise de liberté et s’ouvrant à la vie, à la coupure du cordon ombilical ! Paz nous dit que ces fantasmes sont des vestiges de réalités passées. Comme dans les névroses, et les maladies de l’âme ! Certains de ces fantasmes, dit-il, datent de la Conquête, de la Colonie, de l’Indépendance, de la guerre contre les Américains et les Français. Mais il souligne le caractère extraordinaire du fait que leurs effets persistent aujourd’hui. L’histoire pourrait certes éclaircir beaucoup de ces fantasmes, mais, assure-t-il, non pas les dissiper ! En fait, comme pour un être singulier pendant la psychanalyse, « Nous seuls pouvons répondre aux questions que nous posent la réalité et notre propre être. » Tout de suite, il note qu’il y a des paroles maudites, reflétant leur intimité, un langage sacré comme celui des enfants, de la poésie ou des sectes, qui ne disent rien et disent tout, et ce sont les jurons. Les jurons mexicains ont des syllabes agressives, « griffues et sifflantes », comme l’éclair soudain d’une lame heurtant un corps dur et opaque, un moyen de se reconnaître parmi les étrangers, une affirmation de la mexicanité ! C’est notamment cette phrase : « Vive le Mexique, enfants de la Chingada » ! Cri de guerre contre un ennemi imaginaire, explosion dans l’air. Cri poussé notamment le 15 septembre, anniversaire de l’Indépendance ! Les « enfants de la Chingada » sont les autres, aussi bien les mauvais Mexicains que les ennemis, tous ceux qui ne sont pas ce que nous sommes ! Mais qui est la Chingada ? La… Mère ! Mais comme figure mythique, représentation mexicaine de la Maternité. Une mère qui a souffert. Le mot est associé aux boissons alcoolisées, « Chingar » évoque aussi l’échec, la moquerie, l’humiliation. La signification ultime est toujours liée à l’agression, la violence, sortir de soi, pénétrer de force dans un autre, blesser, déchirer. « ‘Chingar’ est faire violence à autrui ». Verbe masculin. Tandis que la Chingada est la femelle, la passivité pure, « sans réaction devant l’extérieur… L’idée de viol domine obscurément toutes ces significations. » On se demande si la Chingada comme Mère mythique n’associerait pas la fécondité à quelque chose qui vient du viol, de même que la logique de la reproduction qui passe par le corps des femmes est une violence à la vie singulière car elle ne cesse de lui rappeler la mort prochaine, que la vie est mortelle ! Le verbe « chingar », au contraire, est le triomphe du fermé, du mâle, du fort, sur l’ouvert qui se laisse passivement envahir, voire conquérir, coloniser, laissant venir des successeurs ! Au Mexique, on peut toujours répondre à la question, qu’est-ce que la Chingala ? C’est la Mère, ouverte, violée, trompée, de sorte que son enfant est la créature du viol, du rapt, de la tromperie. Bref, le Mexicain serait le fruit d’un viol ! Anatomiquement ouverte, la femme se laisse féconder, impuissante à être quelqu’un d’autre que Mère. On dirait que la blessure, c’est qu’elle n’a pas osé être quelqu’un d’autre, un être singulier, par-delà la fécondité qui passe par le corps des femmes. Viol parce que l’autre, l’être libre qu’elle aurait dû oser être, disparaît à jamais avec la fécondité, elle est colonisée non seulement par l’enfant du viol, mais aussi par la Mère. Soudain, la logique de reproduction qui domine ramène en quelque sorte tout à quelque chose d’infantile, à la plus grande difficulté de sortir de l’enfance, de l’adolescence. La femme, au Mexique, est déchirée, est Chingada par l’homme. On dirait que l’homme se voit en train de la déchirer, car « nous sommes tous nés de la femme », et le Mexicain est caractérisé par « cette violente et sarcastique humiliation de la Mère », ce qui est en même temps une « non moins violente affirmation du Père ». L’humiliation vaut saccage de la matrice comme si celle-ci ne voulait jamais se vider de sa fonction reproductrice, d’où pour en sortir cette pulsion destructrice à l’encontre des femmes forcément Mères en puissance. Il s’agit de naître ! Alors, tandis que sans doute la femme semble ne pas exister au-delà de cette mère, voici la sensation de solitude ! « Nous sommes seuls. La solitude, fond obscur d’où l’angoisse sourd, commence le jour où nous quittons le sein maternel et où nous tombons dans un monde étranger et hostile. » Ce qui est intéressant dans cette sensation de solitude irréductible, c’est peut-être justement que la femme ne se rencontre pas comme un être qui pourrait, très vite, y remédier. L’amour, ce n’est pas un remède à la solitude. Ce n’est pas une négation de la séparation originaire. Dans l’amour, aussi bien l’homme que la femme sont dans une humaine solitude. Une femme ne se rencontre pas en tant que mère, mais en tant qu’être humain également séparé. Ce qui est très rare, car justement les femmes, partout, sont tellement assimilées à la mère, d’où ce blocage où l’amour est une chose presque impossible, comme l’a noté Octavio Paz ! Les Mexicains, eux, disent ça par ce sentiment de culpabilité qui accompagne la conscience d’être tombés. Le délit, sans nom, est celui d’être né, par faute d’un pouvoir assez fort pour éterniser un monde matriciel mythique ! Mais si nous allons plus loin, le délit ne serait-il pas de ne plus se prosterner sur l’autel de la mère à laquelle la femme serait éternellement réductible, puisque son giron est quitté ? Si la femme n’existe pas vraiment, si pour elle la coupure du cordon ombilical est presque impossible peut-être pour une raison narcissique puisque la mère est l’idole par excellence, celle-ci, qui la colonise, pourrait prétendre à un culte éternel ! Dans toutes les civilisations, dit Paz, l’image de Dieu-Père, lorsqu’il a détrôné les divinités féminines, devient une figure ambivalente, il n’est pas protecteur, il impose une supériorité, il humilie, il ouvre le monde en déchirant la Mère. Le mâle mexicain est un force qui blesse, humilie, et est indifférent aux enfants qu’il engendre. En quelque sorte, il saccage le lieu matriciel de la fécondité, il met dehors, il abandonne à la vie, au monde ouvert. Il est l’Etranger, non pas un protecteur.

Par contre, le Dieu fils, le Christ, est une victime rédemptrice. Otavio Paz pense que la ferveur du culte adressé au Dieu fils au Mexique vient des religions pré-hispaniques. Avant l’arrivée des Espagnols, les divinités masculines étaient presque toutes des fils. Huitzilopochtli, le dieu de la guerre et du soleil protecteur de la tribu Aztèque, est comme le Christ né sans contact charnel. Mais le Mexicain adore surtout le Christ humilié et sanglant, frappé par les soldats.

Le catholicisme mexicain se concentre sur la figure de la vierge de Guadalupe, indienne, apparue sur une colline où il y avait un sanctuaire dédié à la mère, la déesse de la fertilité des Aztèques. Continuité ! La Conquête a eu lieu à l’apogée du culte des divinités masculines. Elle fut une défaite de ces dieux impuissants devant les Espagnols, et alors les fidèles régressèrent vers les antiques divinités féminines. Les psys diraient que c’est la cause de la rapide popularité du culte de la Vierge, qui est aussi une Mère, et un refuge. Mère de tous les orphelins, surtout ! Elle est une messagère entre l’homme déshérité et la puissance inconnue de l’Etranger. Mais la Chingada est très différente, elle est la Mère violée, passive, tandis que la Vierge de Guadalupe est pure réceptivité, elle console, apaise. La Chingada, elle, n’oppose que la passivité à la violence, et incarne la condition féminine si impossible, forcée de n’être que Mère, violée par l’impératif de la fécondité, par le fait que la mortalité des humains implique la reproduction, et le corps des femmes comme réquisitionné pour cela.

Alors, la Conquête aussi fut un viol, concevant le renouvellement de l’espèce dominante elle-même, en plus efficace. Le peuple mexicain ne pardonne pas à sa mère indienne sa trahison en ayant été ouverte. D’où le cri mexicain pour rester fermé. Fermé au monde, mais bien plus encore, fermé au passé traumatisant ! D’où un refoulement du caractère hybride du Mexicain ! Alors qu’il descend aussi bien de l’Indien que de l’Espagnol ! Mais, dans son refoulement envers et contre tout, comme si le viol était resté inacceptable, le Mexicain ne veut être ni Espagnol ni Indien ! « Il s’affirme pas comme métis, mais comme une abstraction. Il se veut fils du Néant. C’est en lui-même qu’il commence. » D’où une volonté déclarée de déracinement ! Ne se concevant qu’en niant ses origines !

Subsistent chez le peuple mexicain maintes coutumes et croyances antiques venant des cultures d’avant les Espagnols. Les « Espagnols, en arrivant au Mexique, rencontrèrent des civilisations complètes et raffinées ». Les Aztèques sont les derniers à s’établir dans la vallée de Mexico, au sud, où les vieilles cultures étaient à ce moment-là déjà usées. Les Aztèques purent de manière extraordinaire y fonder un Empire Universel s’érigeant sur les vestiges des anciennes communautés, par usurpation donc. Les Espagnols, en arrivant à leur tour, se sont substitués à eux, mais en les continuant. Tout cela a résorbé en la résolvant la désagrégation en cours du monde méso-américain. A l’arrivée des Espagnols, la Méso-Amérique était, à l’instar du monde méditerranéen, un ensemble de peuples, de nations, de cultures, de traditions. Ce qui avait unifié ce monde disparate a été la culture toltèque. Mais, lorsque les Aztèques arrivent, chacune de ces cultures, en décadence, est prête à être absorbée par l’Empire aztèque. Ces sociétés imprégnées de religion étaient prêtes pour l’Etat théocratique et militaire des Aztèques ! La religion aztèque était, rappelle Paz, une incessante spéculation théologique pour refondre et unifier les croyances, tâche d’une caste au sommet de la pyramide sociale. Tout préparait la domination espagnole, poursuit Paz. Mais cette victoire espagnole sur l’Empire aztèque n’aurait pas été possible, écrit-il, sans l’existence d’une défaillance, d’une hésitation intérieure dans cet Empire, qui le fit vaciller ! Les Aztèques perdent la partie comme un suicide ! Pourquoi l’Empereur Moctezuma s’est-il senti si fasciné par les Espagnols ? Parce que les dieux l’ont abandonné, l’ont trahi, ont laissé l’impuissance devenir évidente ! Les Aztèques, avec leur notion cyclique du temps, avaient eu des signes annonçant leur chute, retour à ciel ouvert de leur défaut de légitimité, de pouvoir, de leur infériorité. Donc, l’arrivée des Espagnols est interprétée comme l’arrivée de cet autre temps, de manière cyclique ! Un peu comme un homme politique dont l’impuissance est sur le point d’apparaître est comme délivré de laisser la succession à un autre homme politique mais ayant la même ambition que lui, ici la Conquête d’un pays, non pas venir sauver les dominés ! Il importe que l’infériorité, le défaut de puissance, de légitimité, reste invisible, et la fascination pour les Aztèques toujours active ! En pleine jeunesse, les Aztèques connaissent la mort, mais ne perdent pas la face, puisque les Espagnols sont fascinés par eux ! Donc, une partie du peuple aztèque se rend aux Espagnols, d’autres choisissent la mort. La religion des Aztèques, peuple conquérant, est solaire. Au centre du ciel, il y a l’armée victorieuse. La dualité de la religion aztèque, rappelle Paz, est le reflet de l’instinct de vie et de l’instinct de mort qui combattent en chaque humain. Si c’est l’instinct de mort qui a gagné chez les Aztèques, c’est qu’ils avaient perdu la conscience de leur destin ! Mais pourquoi ? Reste cette énigme, pour l’instant ! En tout cas, la chute aztèque entraîne celle de tout le monde indien !

La tradition espagnole dont les hispano-américains ont hérité est celle des hétérodoxes espagnols, tournés vers la France ou l’Italie, choix libre de quelques esprit. Cette liberté arrive face au traditionalisme passif de nos peuples, écrit Paz. Les colonies ont tout de suite atteint une complexité et une perfection n’existant pas ailleurs, l’expression d’une volonté unitaire. Un seul idiome est proposé, l’espagnol ! La société coloniale, à l’image de la métropole, avec sa solidité de l’édifice social, est faite pour durer. Des principes juridiques, économiques, religieux, établissent une relation vivante et harmonieuse entre le tout et les parties. Voici un monde qui se suffit à lui-même ! La foi catholique est vivante. Les Espagnols n’avaient pas massacré les Indiens, car ils avaient besoin de main-d’œuvre, pour exploiter les immenses domaines féodaux et les mines ! La foi catholique permet aux Indiens, orphelins après la perte de leurs anciennes cultures et la mort de leurs dieux et de leurs cités, de trouver leur place. Ils appartiennent à un ordre vivant, renouant avec le monde et avec l’au-delà. C’était très différent dans les colonies anglo-saxonnes ! La création d’un ordre universel est une réussite de la Colonie. Pour des siècles, ce monde est fermé et satisfait, l’activité intellectuelle est créatrice, mais la critique existe à peine. La société cherche juste à durer. « Le monde colonial était la projection d’une société qui avait déjà atteint sa maturité et sa stabilité en Europe. Son originalité était faible. La Nouvelle-Espagne ne s’invente pas : elle applique et adapte. » La grandeur mexicaine est celle d’un soleil immobile. C’est au moment-même où il cesse d’être créateur que le catholicisme européen vient sur les terres nouvelles mexicaines. Quelque chose d’achevé qui suscite tout de suite une adhésion massive, mais passive. Le catholicisme, explique Octavio Paz, offre « un refuge aux descendants de ceux qui ont vu l’extermination de leurs classes dirigeantes, la destruction de leurs temples et de leurs manuscrits, la suppression des formes supérieures de leur culture ; mais aussi, à cause de sa décadence européenne, il leur enlève toute possibilité d’exprimer leur singularité. » De plus, les croyants viennent des classes inférieures de l’ancienne société. Donc, le catholicisme colonial est assez stérile. Paz affirme qu’en fait rien « n’a bouleversé la relation filiale du peuple avec le Sacré, force constante et qui confère permanence à notre nation ».

Tandis qu’elle est à son apogée en Amérique, la culture espagnole est en décadence en Espagne ! La société coloniale se referme sur elle-même, et l’issue ne pourra être qu’une rupture.

Alors, logiquement, Octavio Paz parle de l’œuvre d’une femme d’exception, Sœur Juana, une religieuse mexicaine née à cette époque, qui appartient bien sûr à la bonne société coloniale, qui est poète, auteur dramatique, intellectuelle, et entre dans l’ordre de saint Jérôme. C’est son œuvre qui est intéressante, car montrant la dualité de l’époque sous une apparente absence de fissure. « Elle veut pénétrer la réalité, et non la transmuer en merveilleuse surface. » Son œuvre « Premier songe » est une vision de « la nuit universelle au cours de laquelle le monde et l’homme rêvent et sont rêvés ». Paz souligne que cette nuit intellectuelle est très éloignée de la nuit charnelle et spirituelle des mystiques. Très intéressant ! En Sœur Juana, nous explique-t-il, il y a une zone neutre, vide, produite par les tendances opposées qui la dévorent et qu’elle ne peut réconcilier. Cette religieuse fait une profession de foi avec l’intelligence, et renonce pourtant à l’utiliser, ou ne peut pas ! Sa « Réponse à Sœur Filotea » est, dit Paz, une défense de l’intellectuel et de la femme. Elle est très intéressée par les sciences, elle a la curiosité d’un esprit cultivé, ses études sont très diversifiées. Bref, elle est une intellectuelle. Cherchant presque à trouver une explication rationnelle de Dieu. Elle est religieuse, mais sans la part hystérique des mystiques, comme si elle s’écartait de l’intérieur, et prenait sa liberté justement comme une adolescente ! Car elle a une vive conscience de sa singularité, elle est, comme les adolescents, avide et ironique, passionnée et réticente, et en conflit à la fois avec sa féminité et la société ! Comme l’adolescent, elle refuse d’être déjà parlée, même par Dieu ! Sa nuit n’est pas mystique, charnelle, elle est intellectuelle ! C’est remarquable ! Au dix-septième siècle, au Mexique, il y a une femme qui ose être ! Et qui fait l’expérience de sa solitude, puisqu’elle ne peut jamais se faire pardonner ses audaces et sa conduite de femme ! Elle est consciente de l’impossibilité de sa tentative, mais la tente quand même ! « Son image est celle, mélancolique, de la solitaire qui sourit et se tait. Le silence, dit-elle quelque part, est peuplé de voix. » En effet, son statut d’adolescente qui est consciente de sa singularité et de sa solitude est la même que celle des Mexicains également adolescents dans cette société coloniale certes vivante mais fermée à toute expression personnelle et à l’avenir ! Cette femme intérieurement libre, intellectuellement libre, exprime et affirme la société coloniale, qui est à la fois vivante et silencieuse, fermée. Encore une fois, Octavio Paz a ce génie de lier la question des femmes à celle du caractère mexicain, qu’il peint d’une manière fulgurante dans les traits de l’adolescent conscient de sa solitude. Cette société coloniale fermée à l’avenir, il fallait l’interrompre, et alors le XIXe siècle sera celui de la tentative d’établir de nouvelles relations, celles avec la tradition du rationalisme européen !

Peu à peu, la Nouvelle-Espagne était devenue une vraie colonie, territoire soumis à une exploitation systématique et assujetti au pouvoir central. Le système ne tient sur le temps que grâce à la complexité et à la perfection de sa structure, mais la colonie est comme un corps inhabité. A force, l’action politique s’avère insuffisante. Il faut autre chose ! Et l’Indépendance survient lorsque plus rien ne rattache la Nouvelle Espagne à l’Espagne. Le lien cesse lorsque la foi cesse de l’alimenter ! Sœur Juana avait pressenti cela sans pouvoir résoudre cette contradiction, et la société mexicaine mettra un siècle jusqu’à l’Indépendance. Cette Indépendance est aussi ambiguë que la Conquête, explique Octavio Paz ! « L’œuvre de Cortés fut précédée par la synthèse politique réalisée en Espagne par les rois catholiques et commencée en Méso-Amérique par les Aztèques. De même, l’Indépendance se présente comme un phénomène à la signification double : désagrégation du corps mort de l’Empire et naissance d’une pluralité d’Etats nouveaux. » Conquête et Indépendance, c’est-à-dire flux et reflux d’une vague historique commencée au XVe siècle, et qui a atteint l’Amérique. L’équilibre harmonieux est atteint au XVI et XVIIe siècle, puis cette vague se retire et se disperse en mille fragments. La pensée espagnole se tourne vers le passé et vers elle-même, la pensée hispano-américaine « commence avec une justification de l’Indépendance, puis se transforme presque immédiatement en projet : l’Amérique n’est pas tant une tradition à perpétuer qu’un avenir à réaliser ». C’est ça, l’étrangeté ! Pas une tradition à perpétuer ! Cette coupure, cette perte matricielle ! Donc, projet et utopie seront inséparables de la pensée hispano-américaine depuis le XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. Donc, cette dualité antérieure reste persistante ! Opposition à la tradition espagnole, aussi ! Les intellectuels, les aristocrates, les voyageurs, se mêlent aux hommes nouveaux, et aux sociétés nouvelles ! Dans le mouvement d’Indépendance des pays sud-américains, « l’une, d’origine européenne, libérale et utopique, et qui conçoit l’Amérique espagnole comme un tout unitaire, une assemblée de nations libres ; l’autre, traditionnelle, qui rompt les liens avec la Métropole dans le but d’accélérer le processus de dispersion de l’Empire. »

Donc, l’Indépendance hispano-américaine est ambiguë ! Car ceux qui réalisent cette Indépendance en Amérique du Sud appartiennent à… l’aristocratie féodale créole ! Ce sont les descendants des colons espagnols qui se trouvent en état d’infériorité par rapport aux métropolitains. « La métropole, engagée dans une politique protectionniste, s’opposait au commerce libre dans les colonies et faisait obstacle à leur développement économique et social par toutes sortes d’entraves administratives et sociales ; et elle fermait le passage aux ‘créoles’ qui désiraient… accéder aux plus hautes fonctions, à la direction de l’Etat. Ainsi, l’indépendance délivre les créoles de cette bureaucratie péninsulaire momifiée, mais sans changer la structure sociale des colonies. »Voilà ! L’Indépendance ne fait que consolider un pouvoir des classes dirigeantes héritières du vieil ordre espagnol ! Il s’agit non pas de la création d’une société nouvelle, mais bien de la prolongation d’un système féodal ! Et toujours la question de la Terre Mère ! Et ce sont les oligarchies qui ont divisé l’Empire colonial. Des chefs révolutionnaires se retirent avec leur royaume comme s’il s’agissait d’un butin médiéval, préfigurant le dictateur sud-américain ! Encore et toujours, ce sont ces grands propriétaires fonciers, qui dans le passé avaient déjà suscité l’envie des nomades aztèques ! Et ces oligarchies locales persistent, soutenues par l’impérialisme nord-américain. En Amérique latine, l’Indépendance n’est pas du tout, comme en Europe, due à l’ascension de la bourgeoisie, à la révolution industrielle et à la destruction de l’Ancien Régime. Elle ne fait qu’habiller la survivance d’un système colonial ! D’où un mensonge politique qui s’installe, avec un dommage moral profond, des régimes de force au service d’oligarchies féodales utilisant le langage de la liberté ! Comment réaliser une fois pour toutes la vraie Indépendance et faire du pays un pays moderne ? En s’attaquant au legs de l’Espagne, ainsi qu’au dictateur aux formules démocratiques, allié aux intérêts du capitalisme étranger ? Au Mexique, ceci est un peu différent. La guerre est une protestation contre les abus de la métropole, la bureaucratie espagnole, mais surtout contre les grands propriétaires fonciers, les latifundistes. Voilà, encore et toujours, ces propriétaires de la Terre ! Et la guerre comme la rébellion du peuple contre les aristocrates locaux ! Ceci vient de très loin ! Une sorte de guerre de classes, pour une Indépendance préfigurant une réforme agraire. La fameuse réforme agraire ! Mais à ce moment-là, en Espagne, les Libéraux prennent le pouvoir, transformant la Monarchie absolue en monarchie constitutionnelle, ce qui menace les privilèges de l’Eglise et de l’aristocratie. Alors, au Mexique, devant ce nouveau danger, l’aristocratie, le haut clergé, les propriétaires, la bureaucratie et les militaires créoles s’allient aux insurgés, ce qui est un acte de magie par lequel la séparation politique d’avec la métropole se fait avec ceux qui avaient lutté pour l’Indépendance ! On pense qu’il s’agit alors juste de changer la législation. Et la réalité serait changée ! Comme si une constitution démocratique allait automatiquement produire une nouvelle classe, la bourgeoisie. Le pays se désintègre. Plus tard, en 1857, le Mexique adopte une constitution libérale, et des Lois de Réforme sont votées pour abolir les privilèges. Cette Réforme donne sens à l’Indépendance et pose les bases de la société mexicaine. Il s’agit de dire non à l’héritage espagnol, au passé indigène, au catholicisme, par la destruction des associations religieuses, de la propriété communale indigène. Et voilà : destruction de la propriété communale indigène ! Les indigènes, eux, n’ont plus de terres ! Il y a la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la sécularisation des biens ecclésiastiques, un enseignement laïc. Mais le côté négatif, c’est que c’est plus la mise en place d’une nouvelle société qu’une rupture avec le monde colonial. Il s’agissait de substituer à une tradition coloniale fondée sur la doctrine catholique l’affirmation universelle de la liberté de la personne humaine. La Réforme fonde un Mexique qui refoule son passé, véritable matricide. Car au Mexique, si le Dieu de l’axe colonial est mort, la nature redevient une Mère, ou plutôt une Marâtre. Ce Mexique de la Réforme, inspiré d’une philosophie universelle, est celui de très peu de gens. La Réforme, comme l’avait été le catholicisme colonial, est imposé par une minorité native, formée intellectuellement en France. Le libéralisme critique l’ordre ancien et propose un projet de pacte social, c’est une idéologie utopiste, il ne console pas. Bien sûr, cette Réforme abolit beaucoup de choses négatives, mais manque de mythes ! La liberté et l’égalité sont des concepts abstraits, qui ne tiennent pas compte de la situation réelle des habitants. Cette Révolution libérale ne donne pas naissance à une Bourgeoisie forte. La disparitions des biens du clergé et des biens communaux indigènes enlevés donc aux paysans accentuent le caractère féodal du pays, au profit de spéculateurs, fondant une nouvelle caste de latifundistes. La République est tout de suite sans base sociale, explique Octavio Paz ! Elle brise ses liens avec la réalité mexicaine. Certes le pays est réorganisé : chemin de fer construit, commerce stimulé, portes ouvertes au capitalisme anglo-américain. Le Mexique devient un pays semi-colonial. La dictature de Porfirio est un retour au passé. Avec la question centrale des propriétaires terriens ! Car les aristocrates ne sont ni des industriels ni des hommes d’entreprise, mais des propriétaires enrichis par la vente des biens de l’Eglise ! Voilà ! La propriété foncière est aux mains de quelques-uns et la classe possédante se renforce. Cette classe latifundiste n’est pas l’équivalent de la classe bourgeoise européenne. Les néo-féodaux sont en même temps les héritiers du libéralisme et les successeurs de l’aristocratie coloniale, et même d’avant. Encore et toujours, le mensonge et l’inauthenticité sont le fond psychologique du positivisme mexicain. « Après cent ans de luttes le peuple se retrouve plus seul que jamais, avec une vie religieuse appauvrie et une culture populaire humiliée. Nous avions perdu notre filiation historique. » C’est ainsi à la fin du XIXe siècle. Octavio Paz résume : « Si l’histoire du Mexique est celle d’un peuple à la recherche d’une forme qui l’exprime, l’histoire du Mexicain est celle d’un homme à la recherche d’une communion. » Le catholicisme colonial était quand même une participation, alors que les libéraux n’offrent que des idées ! La communion est festin, fête.

Alors, écrit Paz, la « Révolution Mexicaine fait irruption dans notre histoire comme une véritable révolution de notre être. L’indépendance se situe dans le sillage d’un mouvement intellectuel universel qui prend naissance au Mexique au XVIIIe siècle. La Réforme est le fruit de l’œuvre et de l’idéologie de plusieurs générations d’intellectuels, l’œuvre d’une intelligentsia. Mais pas de programme préalable. La Révolution mexicaine est différente de celles européennes. C’est un mouvement social né sur notre sol, par notre peuple, et comme drame douloureux et créateur. Comme précédents, il y avait la situation politique et sociale du pays, une classe moyenne qui s’était développée grâce au commerce et à l’industrie aux mains des étrangers mais utilisant une main d’œuvre mexicaine. La Révolution est une explosion de la réalité, une recherche à tâtons d’une doctrine universelle la justifiant. Ses causes profondes sont cependant dans la vie même au Mexique. D’une part, il n’y a pas de système idéologique préalable, mais d’autre part, les paysans veulent récupérer les terres perdues au cours de l’époque coloniale et au XIX siècle avec les latifundistes. » Voilà ! La terre ! Toujours ! Mais aussi, la mise en question enfin consciente de ce qui a dominé, et de la passivité des dominés ! Les Aztèques déjà étaient envieux de la sédentarité, et voulaient s’approprier le territoire du peuple qu’ils avaient dominé, déjà l’appropriation de terres étrangères, comme les latifundistes le feront beaucoup plus tard ! La Révolution et la réforme agraire sera une lutte pour la juste répartition des terres, une réparation historique, et la preuve d’un pouvoir du peuple sur le pouvoir dominant qui fut si fascinant ! Les Mexicains osent être ! Le programme de Zapata a fait sauter les formes économiques et politiques qui opprimaient les Mexicains. Restitution et répartition des terres, d’où une transformation du régime de la propriété agraire qui a ouvert la porte au Mexique contemporain. Zapata a liquidé le féodalisme et a donné une législation qui enfin s’adapte à la réalité mexicaine. Mais « Toute révolution tend à un âge mythique », comme une sorte d’éternel retour d’un âge d’or. « Cet âge préfigure et prophétise le nouvel âge que le révolutionnaire se propose de créer. Presque toujours l’utopie suppose l’existence préalable, dans un passé lointain, d’un âge d’or qui justifie et rend possible son action révolutionnaire. » L’originalité au Mexique est que le mouvement agraire restitue la propriété par une formalité légale, étendant le bénéfice d’une situation traditionnelle à l’ensemble des paysans et à tous les villages qui n’ont pas de titres de propriété. On voit à quel point cette propriété terrienne est une valeur très ancienne, voire originaire, celle de la Terre ! « Le mouvement zapatiste tend à corriger l’histoire du Mexique et le sens même de la Nation ». L’originalité de la Révolution mexicaine est qu’il s’agit d’un retour aux sources, et non pas un avenir qui se réalise ! Bien sûr ! C’est ce qui fonde les institutions. Le « calpulli », division des villages en différents quartiers, est l’élément fondamental de l’organisation économique et sociale. La construction politique repose alors sur la partie la plus stable et la plus ancienne de la nation, le passé indigène. Qui fait retour, s’est fait entendre ! La vérité de la Révolution était une révolte de la réalité mexicaine opprimée par le libéralisme, les abus des conservateurs et des néo-conservateurs. Zapata désavoue la Réforme ! Et tente de réintégrer le passé. Comme pour toute Révolution, s’ensuit l’adoration du Chef, de son pouvoir ! Annonciation du culte de la personnalité. Le manque d’idées des révolutionnaire aboutit à un compromis car il était impossible de revenir à un monde précortésien. Donc la Constitution de 1917 adopte un schéma libéral ! La porte s’ouvre à nouveau au mensonge et à l’inauthenticité, occultant l’être mexicain véritable ! De plus l’impérialisme gêne le développement d’une bourgeoisie. « La restauration de la propriété communale entraînait la liquidation du féodalisme et aurait dû permettre l’accession au pouvoir de la bourgeoisie. Notre évolution aurait connu les mêmes étapes que celles de l’Europe. Mais notre marche fut différente. L’impérialisme ne nous laissa pas atteindre la ‘normalité historique’ et les classes dirigeantes n’eurent plus d’autres rôles que d’être les administratrices ou les associées du pouvoir étranger ». Les banquiers et intermédiaires n’étaient pas différents des latifundistes… Voilà ! Eternel retour de la domination !

Donc, souligne Octavio Paz, ce mouvement révolutionnaire de reconquête du passé, cette volonté de régression, domine la vie historique mexicaine ! La Révolution est à la fois désespérée et rédemptrice. Il s’agit d’un être qui refuse toute consolation, toute aide extérieure car celle-ci s’avère encore et toujours dominante jusque dans les banquiers et les capitalistes, et rentre dans sa propre intimité, ses terres réparties, un être seul, pour lequel la solitude est une tentative de communion. Le peuple rentre en lui-même, dans son passé et sa substance, pour en extraire sa filiation, et il s’ensuit une fécondité qui était absente dans la pauvreté du XIX siècle. La Révolution est un retour à la Mère, écrit Paz. A la Terre Mère, on pourrait dire ! Elle est excès et gaspillage, cri du vainqueur, cri de suicide et de vie, elle n’est pas idées mais éclatement de la réalité, révolte et communion. « Le Mexique tente d’être » ! Le Mexicain fait connaissance avec ‘l’autre’ mexicain. De la Conquête à la Révolution, l’histoire du Mexique est recherche d’une Forme, masquée par les institutions étrangères. Les sociétés pré-hispaniques avaient atteint des créations diverses très riches que la Conquête a détruites en leur substituant la Forme espagnole. Bien sûr, le catholicisme, avec son caractère universel et sa défense des déshérités et des orphelins, a offert aux indigènes un refuge, si bien que la religiosité coloniale est un retour à la vie prénatale passive, neutre et satisfaite. Mais l’Indépendance, la Réforme, la Dictature sont une même volonté de déracinement, et le XIXe siècle est une rupture d’avec cette Forme. La conscience d’eux-mêmes, la notion de patrie, d’une existence nationale, a poussé les Mexicains à la rupture d’avec la tradition et la Forme, pour chercher une nouvelle Forme. La Révolution, alors, est une découverte d’eux-mêmes, un retour aux origines, et finalement cela s’avère un compromis ! Mais c’est comme cela dans les autres pays ! « … la crise de notre culture est celle de l’espèce même… car ce n’est pas la culture occidentale qui demain s’écroulera, comme il en fut des Arabes et des Grecs, des Aztèques et des Egyptiens, mais l’homme même » ! L’Histoire, dit Paz, a retrouvé son unité, et c’est une méditation sur l’homme. La Révolution mexicaine a placé les Mexicains face à l’Histoire comme pour chaque autre peuple. Face à la nécessité d’inventer un avenir et des institutions. Car la Révolution est morte sans avoir résolu les contradictions ! « Nous vivons, comme le reste de la planète, une conjoncture décisive et mortelle, en orphelins du passé, et avec un avenir à inventer. L’histoire universelle est une tâche commune. Et notre labyrinthe, celui de tous les hommes. »

Même si elle a eu une grande fécondité, la Révolution n’a pas créé un ordre vivant, une société juste et libre. Elle n’a pas fait du Mexique une communauté, ni dans aucun autre pays ! Il s’agit d’un vaste processus qui n’a pas encore atteint son terme ! Pour la première fois, il y a une sorte d’unité de la condition humaine, « les cultures et les civilisations périphériques sont détruites, et toutes les nations tournent autour de deux ou trois astres, sources du pouvoir politique, économique et spirituel. En même temps, les peuples ainsi annexés ne participent que d’une manière passive au processus : sur le plan économique, ils sont de simples fournisseurs de matières premières et de main-d’œuvre bon marché ; sur le plan politique, ils sont des colonies ou des semi-colonies ; sur le plan spirituel, des sociétés barbares ou pittoresques ». Pour les nations périphériques, le progrès c’est de jouir de certains biens matériels, accéder à la ‘normalité’. Bref, l’entreprise révolutionnaire vise à consommer, avec un minimum de sacrifices humains ! La bourgeoisie européenne avait accompli cela en150 ans. En Europe et aux Etats-Unis, cela se fit par des luttes prolétariennes. Le problème du Mexique, c’est qu’il n’avait pas de profits coloniaux à partager, ni pétrole, ni mines, ni énergie électrique, aucune des forces indispensables à la transformation du pays ne lui appartenaient ! Donc, c’était comme commencer avant le commencement ! La Révolution a fait sa transformation sociale en répartissant les terres, en irriguant, en faisant des écoles rurales, par le crédit foncier aux paysans. Et il existe toujours le risque du retour à la monopolisation des terres ! Il n’y a plus de féodalité, mais les paysans vivent dans des conditions misérables, d’où beaucoup d’émigration. Dans l’état actuel des ressources le Mexique n’arrive pas à ouvrir de nouvelles terres cultivables ni ne peut créer de nouvelles industries et exploitations agricoles pour donner du travail à tout le monde. Car le progrès économique est insuffisant ! C’est un problème général de développement économique ! Ce qui entrave le développement de l’industrie. La Révolution visait la récupération des richesses nationales. D’où nationalisation du pétrole, des chemins de fer, etc. et ceci s’opposa à l’impérialisme. Création d’industries d’Etat, ou subventionnées. Très lentement. Le Mexique en est changé, surgit une nouvelle classe ouvrière, une bourgeoisie vivant à l’ombre de l’Etat longtemps. Le capitalisme mexicain est une création de l’Etat révolutionnaire. C’est la distribution des terres, les grands travaux, les entreprises d’Etat, la politique des subventions… sans l’intervention de l’Etat dans la vie économique, les banquiers et les hommes d’affaire n’auraient pu exercer leur activité et auraient été le personnel local d’une compagnie étrangère ! D’où l’évolution très rapide de la société mexicaine ! Mais le pays manque encore du nécessaire. Il est essentiellement producteur de matières premières, mais n’a pas d’industrie de base. Le capitalisme américain surplombe le tout. La question est de savoir comment obtenir les ressources indispensables au développement ! L’économie mondiale est marquée par le déséquilibre entre le prix bas des matières premières et le prix élevé des produits manufacturés. Et les fluctuations du marché mondial. Bref, règne toujours la loi du plus fort ! La domination a juste changé de visage !

L’histoire du XXe siècle démontre que le prolétariat n’a encore jamais été l’agent décisif de changements historiques, souligne Octavio Paz ! En Europe, aucune Révolution n’a été menée par le parti socialiste ! Le XXe siècle a vu la naissance de partis, non pas la rébellion d’un prolétariat organisé démocratiquement. Ce sont les partis qui ont été les agents effectifs des changements opérés depuis la première guerre mondiale. Mais contraste avec la périphérie ! Pas de révolution prolétarienne comme dans les pays avancés, mais une insurrection des masses et des peuples qui, jusque-là attachés à l’Occident par l’impérialisme, se mettent à se pencher sur eux-mêmes, découvrant leur identité, et décidant enfin de participer à l’histoire mondiale. Donc, enfin, insurrection des peuples « arriérés » et divers ! Au Mexique, cela se passe sans terreur organisée ! Le manque d’idéologie a préservé de cela !

Octavio Paz s’étonne qu’aucun intellectuel de gauche ne se soit penché sur ces révolutions agraires et nationalistes de l’Amérique latine et de l’Orient, phénomène universel qui requiert pourtant une nouvelle interprétation ! Plus désolant encore, selon lui, le silence de l’intelligentsia latino-américaine et chinoise ! La révolution mexicaine débouche sur l’histoire universelle, martèle-t-il ! De l’Amérique latine, à l’Afrique et à l’Orient, les peuples sont délivrés des féodalismes, de la dictature militaire, de l’Eglise, mais les problèmes restent les mêmes ! Les ressources matérielles sont insuffisantes et non exploitées au maximum, et les instruments intellectuels manquent ! C’est ça surtout ! Octavio Paz déplore qu’ils aient si peu pensé par eux-mêmes et qu’ils aient presque tout appris de l’Europe ou des Etats-Unis ! Encore la domination, sur ce terrain-là ? « Mais c’est nous qui nous sommes trompés, et non l’histoire. Il nous faut apprendre à regarder en face la réalité. Inventer, quand c’est le cas, des mots nouveaux et des idées nouvelles pour ces réalités nouvelles et étranges que le passé n’a pas connues. Penser est le premier devoir de l’ ‘intelligentsia’ et souvent le seul. » Que faire ? Pas de recette, mais un point de départ plus mûr : « nos problèmes nous appartiennent, nous en sommes responsables ; mais nous en sommes tous responsables. La situation des Latinos-Américains est celle de la plupart des peuples de la périphérie. Pour la première fois depuis plus de trois cents ans, nous ne sommes plus une matière inerte sur laquelle s’exerce la volonté des puissants. Nous étions des choses ; nous commençons à agir dans les changements historiques, et nos actes, tout autant que nos carences, affectent la vie des grandes puissances. L’image du monde actuel comme combat entre deux géants… est trop superficielle. Le fond – et en vérité la substance même – de l’histoire contemporaine est la vague révolutionnaire des peuples de la périphérie… Un troisième front, un nouveau club des nations, le club des pauvres ? » Voilà : la vague révolutionnaire des peuples passifs de la périphérie résiste enfin aux dominants ! Mais avec cette question de l’accès à l’éducation, donc à la parole, à la pensée critique, pour ceux qui, jusque-là en ont été exclus, refoulés en périphérie, comme oubliés dans leur extrême retard ! C’est vrai pour chaque peuple ou catégorie sociale dominé ! La fascination pour les dominants est l’autre face d’une impuissance profonde, honteuse, que l’accès à l’éducation peut rompre enfin ! Il faudrait que ces peuples-là, ces dominés, s’unissent ! Mais, hélas, les Mexicains, remarquent Octavio Paz, ne sont pas solidaires des autres peuples, qui pourtant s’éveillent aussi. Il y a des amis inconnus en Europe, aux Etats-Unis, en Orient, car « notre aliénation est celle de la plupart des peuples ». Il s’agit, insiste-t-il, d’opposer un visage vivant à des gels historiques ! La grande question est de comment créer une société et une culture qui ne nient pas notre humanité, qui ne soient pas une abstraction, qui ne commandent pas par le mensonge, l’avidité sans scrupule ? Les Mexicains ont épuisé en quelques années toutes les formes historiques possédées par l’Europe. Maintenant ils sont seuls, comme tous les hommes, contemporains pour la première fois de tous les hommes.

Octavio Paz s’en remet à la psychanalyse pour dire que « la persistance de traumas et de structures psychiques infantiles dans la vie adulte est l’équivalent de la permanence dans les sociétés de certaines structures historiques » voire intrahistoriques, qui sont à l’origine de ces ensembles de traits particuliers que l’on nomme civilisations. L’opposition entre Etats-Unis et Amérique latine est plutôt entre sous-genres d’une même civilisation. Deux mondes qui ne s’écoutent pas. Par exemple l’écrivain Ezra Pound n’évoque jamais le monde pré-colombien, l’Amérique hispano-portugaise, ni les temples mayas, ni Sœur Juana, etc. Idem, les Latino-Américains ont une vision démesurée et délirante des Etats-Unis.

Au Mexique, logiquement, c’est surtout la destruction de l’ancien régime des grandes propriétés qui a libéré les forces historiques qui ont changé la physionomie du pays, d’où un fort taux de croissance économique, des réseaux de communication rompant l’isolement des villages, une politique d’irrigation, l’apparition d’une agriculture capitaliste, des progrès dans la santé, l’éducation, l’avènement d’une classe ouvrière, d’une classe moyenne, d’une classe capitaliste. Tout cela faisant du Mexique un pays moderne. Pourtant, des territoires restent abandonnés, le développement social n’a pas suivi le développement économique, les inégalités sont scandaleuses. Certes la révolution sociale s’est attaquée à l’ancienne structure de la société, mais sans produire de société nouvelle. Il y a deux Mexiques, l’un moderne et l’autre sous-développé. Plus profondément, partout, cette course au développement n’est qu’une hâte à se condamner, au vu des destructions des équilibres écologiques, des accumulations de déchets, des haines, de la pollution, des inégalités sociales et des humiliations qui sont des bombes à retardement ! La tâche urgente s’avère de véritablement imaginer un autre modèle de développement ! Octavio Paz dit cela avec quarante ans d’avance ! Et ce sont, affirme-t-il encore et encore, le rôle des écrivains de développer cette critique de la réalité ! C’est un processus d’exploration, et aussi une vision. « Quelque chose s’achève dans les pays développés : c’est ce qui commence à peine chez nous. Ce qui est aube au Mexique est crépuscule du soir là-bas, et ce qui est aube là-bas n’est rien encore au Mexique. La modernité en laquelle croient nos gouvernants n’est déjà plus moderne : de là leur horreur et leur panique devant les écrivains et les artistes. » Bref, la domination occidentale se met en question elle-même ! Ceux qui mettent en avant les aspirations au changement démocratique appartiennent à la classe moyenne, produit de la société post-révolutionnaire et qui n’a pas vraiment de statut comme les ouvriers ou la petite bourgeoisie. Ce sont les écrivains, les professeurs, les intellectuels, les artistes et les étudiants. Une semence de non-conformisme et de révolte ! Importance de l’éducation, de la culture, de la capacité de penser, de critiquer ! Importance de la capacité à ne pas se laisser intimider par quelque chose qui, encore et encore, se présente comme l’éternel retour de la domination ! Le prolétariat mexicain n’est pas très critique, son niveau de vie est meilleur que celui des paysans et des misérables semi-employés. Dans les campagnes, inquiétude, exaspération, illettrisme. Mais les paysans n’ont jamais voulu et ne veulent pas prendre le pouvoir. Cette paysannerie reste l’unique lien avec le néolithique, âge heureux qui ne connaissait ni le monarque ni le prêtre. Fixations dans ce passé lointain ! De plus, subsiste au Mexique cette vénération superstitieuse pour le Fauteuil Présidentiel, qui est un indice supplémentaire, souligne Paz encore une fois, de la permanence des idées aztèques et hispano-arabes dans la sensibilité mexicaine. « … le culte que nous professons pour le pouvoir est fait d’adoration et de terreur, sentiments ambigus de la victime pour le couteau ». Paysans attachés au sol, dont la vision n’est ni nationale et encore moins internationale. Pour qu’une révolte paysanne se développe, il faudrait qu’il y ait en même temps une crise profonde du pouvoir dans les villes, ce qui n’est pas encore le cas.

Il y a deux sortes de révolutions : celles comme conséquence du développement, comme la Révolution française, et celles à cause d’un développement imparfait. La situation mexicaine distincte vient de l’existence d’une bureaucratie politique constituée en parti étatique ( PRI, le Parti Révolutionnaire Institutionnel, véritable pyramide) et comprenant des spécialistes dans la manipulation des masses. Paz nous explique que cette pyramide signifie une réalité imaginaire, héritée des Aztèques et du passé méso-américain, le PRI et le Président étant en réalité des projections mythiques, des formes condensant l’image très ancienne que les Mexicains se font du pouvoir. C’est extrêmement difficile de mettre en question cette image très ancienne du pouvoir et de la domination ! Comme une psychanalyse exige des années et des années de travail sur soi ! Les bureaucraties politiques qui ont fait leur apparition au XXe siècle sont, écrit-il, la conséquence de révolutions sociales dans des pays insuffisamment développés ! Toujours la question de l’éducation, de l’accès à la pensée critique et à la parole, afin de pouvoir se tenir sans peur face aux dominants ! Il faut des régimes d’exception dans des sociétés archaïques où sont imposées des modèles avancés de développement ! Seule une petite portion d’Occident possède en réalité la double tradition de démocratie politique et de pensée critique. Cette bureaucratie, la réflexion sociale moderne ne l’avait pas prévue, et donc elle n’a pas été analysée. Par exemple, au Mexique, le PRI n’est pas juste l’agence de la bourgeoisie mexicaine et de l’impérialisme nord-américain ! « Son existence s’explique autrement » ! Ce n’est pas la première fois, dit-il, qu’une crise historique débouche sur un régime bureaucratique. « … ce n’est pas le capitalisme qui a succédé à la Chine féodale, mais le régime du mandarinat, une caste de lettrés spécialisés en politique et qui, par des alliances instables avec les militaires, l’Empereur ou d’autres forces, gouverna ce pays deux mille années durant. La différence est que nos modernes bureaucraties sont composées d’illettrés. Ce qui, au fond, est une chance : l’un des très rares caractères rassurants de la situation actuelle, c’est qu’en tous les lieux, la culture est critique et anti-autoritaire. » Une révolution sans pensée critique, sans liberté pour contredire le puissant, se détruit elle-même. Voilà ! La pensée indépendante est toujours impopulaire, dit Octavio Paz ! Nous sommes tous responsables, pour trouver des modèles de développement plus viables, moins inhumains : c’est la tâche même de notre temps ! Le temps de l’amour n’est pas dans le futur, il est maintenant !

Enfin, Octavio Paz analyse les réalités psychiques, historiques et culturelles qu’il y a derrière les deux Mexiques, un développé, et un sous-développé. La partie développée du Mexique impose son modèle à l’autre, « sans se rendre compte que ce modèle ne correspond pas à notre véritable réalité historique, psychique et culturelle… nous n’avons pas été capables de créer des modèles de développement viables et correspondant à ce que nous sommes… Certes, quand le progrès moderne est arrivé, notre maison, faite des dépouilles du monde précolombien et des vieilles pierres de la civilisation hispano-catholique, s’effritait. Celle que nous avons construite pour la remplacer, outre qu’elle n’héberge qu’une minorité de Mexicains, a été abandonnée par l’esprit. Mais l’esprit n’en est pas parti : il s’est caché. » L’autre Mexique n’est pas seulement pauvre et misérable, il est surtout autre. Et cette altérité « échappe aux notions de pauvreté et de richesse, développement et retard. C’est un complexe d’attitudes et de structures inconscientes qui, loin d’être les survivances d’un monde éteint, sont les éléments vivants de notre culture contemporaine. » L’autre Mexique, qui a été submergé et refoulé, réapparaît aujourd’hui dans le Mexique moderne ! Cet autre Mexique a cette réalité gazeuse « que forment les croyances, fragments de croyances, images et concepts que l’histoire dépose dans le sous-sol de la psyché sociale… en perpétuelle fermentation. C’est une notion qui vient tout autant du subconscient de Freud que de l’idéologie sociale de Marx ». Paz, en plus de Freud et Marx, évoque Dumézil et ses structures « idéologies », l’existence dans chaque civilisation de certains complexes, présupposés et structures mentales généralement inconscients et qui résistent avec entêtement à l’érosion de l’histoire et à ses variations . Alors, poursuit-il, « Chaque peuple soutient un dialogue avec un interlocuteur invisible qui est, simultanément, lui-même et un autre, son double. » Ce passé réapparaît parce que c’est du présent caché ! Dans ce qui est passé, quelque chose ne passe pas, et ce sont les invariants dans l’histoire de chaque peuple, ou bien des variations si lentes qu’elles en sont imperceptibles. Parler du caractère du Mexique, c’est à la fois une illusion, et le vrai visage. En Octobre 1968, s’est produite la négation de ce que les Mexicains ont voulu être depuis la Révolution, et l’affirmation de ce qu’ils sont depuis la Conquête et même avant ! Le peuple a bougé ! Une histoire souterraine et invisible s’est enfin représentée. Plus exactement, un acte rituel, qui est la manière des Mexicains d’assumer l’histoire. Dans l’histoire visible, se lit l’histoire invisible, et à chaque fois c’est une version provisoire. Alors, Octavio Paz se propose de traduire le 2 octobre 1968 dans les termes de la véritable mais invisible histoire du Mexique.

Et cette histoire visible déroula à la façon d’un codex précolombien l’histoire autre et invisible. La géographie du Mexique elle-même tend à une forme pyramidale (la montagne cosmique est une pyramide, et pour les Anciens, le monde était une montagne. La pyramide méso-américaine, archétype archaïque du monde, métaphore géométrique du cosmos, culmine en un espace magnétique, la plate-forme sanctuaire, axe de l’univers, lieu où se croisent les quatre points cardinaux. La pyramide assure la continuité du temps humain et cosmique par le sacrifice, elle est un espace générateur de vie. Métaphore du monde comme montagne et montagne comme donneuse de vie. La plate-forme sanctuaire, carrée, est le théâtre et le terrain de jeu des dieux. Jeu de destruction et de création du monde. « Le jeu des dieux est un jeu sanglant qui culmine dans un sacrifice qui est la création du monde ». La danse, pour les anciens Mexicains, était pénitence, rite, création du monde par les dieux dans une destruction créatrice. Danse égal sacrifice, l’espace supérieur de la pyramide étant l’espace sacré. « … pour les Aztèques, le monde de la politique n’était pas distinct du monde de la religion : la danse céleste, qui est destruction créatrice, sera de la même manière guerre cosmique… Destruction créatrice et politique de domination des autres sont les deux faces, humaine et divine, d’une même conception. La pyramide, temps pétrifié, lieu du sacrifice divin, est aussi l’image de l’Etat aztèque et de sa mission : assurer la continuité du culte solaire, source de la vie universelle, par le sacrifice des prisonniers de guerre. » Le peuple mexicain s’identifiant au culte solaire, le dominer c’est comme le soleil qui chaque jour naît, combat, meurt. Il y a déification de la nation aztèque par son identification avec l’image ancestrale du cosmos, la pyramide. Pour les héritiers du pouvoir aztèque, bien sûr la relation entre rites religieux et actes politiques disparaît, mais le modèle inconscient du pouvoir reste. Le Mexique étant une pyramide tronquée, la vallée d’Anahuac en est la plate-forme, et au centre de cette vallée, Mexico, siège du pouvoir aztèque, est aujourd’hui la capitale de la République ! C’est la capitale qui a donné le nom au pays ! C’est rarissime ! Normalement, la réalité plurielle d’un pays est représentée par un nom différent ! Or, dans le monde préhispanique, Mexico-Tenochtitlan évoquait la réalité terrible de la domination aztèque. « Avoir appelé le pays tout entier du nom de la capitale de ses oppresseurs est une des clefs de l’histoire mexicaine – l’histoire non écrite, et qu’on ne raconte pas non plus. La fascination exercée par les Aztèques a été telle que même leurs vainqueurs, les Espagnols, n’y ont pas échappé… Cortés… devint l’héritier et le successeur des Aztèques. Bien que la conquête des Espagnols eût détruit le monde indigène pour en construire un autre sur ses ruines, entre l’ancienne société et le nouvel ordre hispanique s’est tendu le fil invisible d’un continuité : celle de la domination ». Continuité politique secrète, Et ce fil n’est pas rompu ! Le fondement inconscient en est l’archétype religio-politique des anciens Mexicains : la pyramide, ses hiérarchies implacables avec, au sommet, le Cacique et la plate-forme du sacrifice. Les gouvernés, ensuite, voyaient naturellement dans l’Etat espagnol la continuation du pouvoir aztèque. Dans le domaine religieux, idem. L’antique religion précolombienne, bien qu’ayant des rites sanglants, préfigurait l’arrivée du christianisme au Mexique. Après l’Indépendance, « le processus d’identification sentimentale avec le monde préhispanique s’est accentué, jusqu’à devenir, après la Révolution, l’une des caractéristiques les plus notables du Mexique moderne… les Mexicains, dans leur immense majorité, ont fait leur le point de vue aztèque. ». C’est-à-dire la pyramide comme archétype du pouvoir ! La question de la domination, et la résistance à celle-ci. Nous imaginons que derrière cette domination et cet archétype de la pyramide, les Mexicains sentent mieux qu’un autre peuple cette usurpation par laquelle le pouvoir politique fait croire qu’il fait revenir pour le peuple qu’il veut dominer l’âge d’or, langue de bois de tant de politiques sur la planète mais qui est efficace à cause des fixations infantiles de ce peuple et qui exige un sevrage. Derrière cette continuité de la domination, reste aussi vivant la mythologie pré-hispanique, et sans doute une domination plus ancienne, liée à la déesse Mère, déesse de la fécondité, mère du dieu de la guerre et du soleil. Dans l’enfance d’un peuple comme dans l’enfance d’un être humain, ces divinités féminines et masculines restent actives par des fascinations et fixations, et la solitude de l’être humain qui se sépare se gagne non seulement face à la domination d’un pouvoir masculin, politique, mais aussi, plus profondément, face à la domination d’un pouvoir maternel, matriciel. C’est pour cela que dans ce livre ce n’est pas un hasard si Octavio Paz évoque les femmes, et le fait que, comme les Mexicains, elles n’arrivent jamais à être elles-mêmes. Ou peut-être les Mexicains devraient-ils pouvoir réussir à dire, comme le fait presque le Mexicain Octavio Paz, que si les femmes réussissaient à oser leur solitude et leur séparation d’avec la Mère, en coupant le cordon ombilical les reliant à l’Idole si surinvestie, ce serait plus facile pour eux ? Et l’amour, moins impossible ?

Alice Granger Guitard

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?


©e-litterature.net - ACCUEIL