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La fête au Bouc, Mario Vargas Llosa

Editions Gallimard, 2002

vendredi 23 février 2018 par Alice Granger

Mario Vargas Llosa, le grand écrivain péruvien, prix Nobel de Littérature en 2010, nous plonge par son roman dans la dictature de Rafael Leόnidas Trujillo en République dominicaine. Il nous emmène jusqu’à cet attentat qui, le 30 mai 1961, coûte la vie au dictateur. Evidemment, il écrit avec un grand talent, de l’intérieur, cette dictature aux mains toutes puissantes et folles d’un Chef qui, de 1930 à 1961, fait trembler tout le monde, torture, exécute, s’accapare les terres et tout ce qui produit de la richesse dans son pays, jusqu’à devenir très riche, et entretient par-delà la terreur un culte de la personnalité destiné à célébrer la puissance de celui qui a beaucoup amélioré la situation économique du pays, un Père qui aime donc son peuple, qui sait récompenser la fidélité tout en étant intraitable au moindre doute qui toujours est une atteinte, en fin de compte, à sa virilité. Dans la grande histoire où la géopolitique tient une place centrale, la petite histoire d’un père avec sa fille est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, tandis qu’à première vue elle est destinée à donner le coup de grâce à un dictateur si indéfendable et monstrueux, c’est-à-dire à faire sa fête au Bouc !

Mario Vargas Llosa nous montre aussi le rôle des Etats-Unis, qui soutiennent le dictateur parce qu’il est anti-communiste, ce qui est très important en cette époque de guerre froide avec l’URSS et le cas de Cuba, si proche, puis finalement tandis que Kennedy arrive au pouvoir oeuvrent pour son élimination. La République Dominicaine a longtemps un grand intérêt stratégique pour les Etats-Unis, jusqu’à ce que le caractère déstabilisant d’une dictature qui attise les ressentiments à l’intérieur du pays pousse notamment la CIA à changer d’avis, peut-être aussi à cause d’un risque de virage communiste !

Mario Vargas Llosa nous montre aussi l’importance de l’Eglise catholique, et cela nous enracine aux origines de la colonisation, sur cette île découverte par Christophe Colomb en 1492. Trujillo ne peut toucher à cette Eglise, sous peine de déplaire aux Etats-Unis, en particulier à Kennedy, qui est catholique.

La dictature de Trujillo, par sa position raciste à l’égard de Haïti, l’autre partie de l’île, symbole de la Révolution noire dans le sillage de la Révolution française, apparaît comme le rempart le plus efficace pour éviter la contagion d’une révolte historique toujours vivante. Mais lorsque Trujillo fait massacrer des dizaines de milliers de travailleurs haïtiens, cela soulève la question des Droits de l’homme, et cela peut commencer à embarrasser ceux qui soutiennent un tel régime ! Nul doute que commence alors à naître l’idée qu’il faudra un jour se débarrasser du dictateur qui, pour l’instant, sert des intérêts hégémoniques et géopolitiques. Sans doute est-ce très secrètement le début de la fin lorsque Trujillo est mêlé à une tentative d’assassinat du président du Venezuela, Betancourt, ainsi qu’à l’assassinat de trois sœurs opposantes au régime. A l’intérieur du pays, le régime sanguinaire de la dictature a logiquement fait surgir chez certains hommes politiques, voir dans la hiérarchie militaire, les premiers frémissements d’un désir d’attentat, car la pression de la terreur atteint un stade de plus en plus intolérable. Nul doute que les Etats-Unis aient été particulièrement attentifs à l’organisation interne logique d’une révolte, celle d’hommes humiliés qui, un beau jour, explosent dans un acte d’exécution du tyran ! A partir de 1960, la CIA pense à l’attentat, va fournir les armes, et l’Organisation des Etats Américains commencent à déstabiliser de manière diplomatique et par des sanctions économiques le dictateur Trujillo. Kennedy envoie un diplomate pour tenter d’arracher au dictateur son retrait du pouvoir, en vain. Dès 1960, l’Eglise catholique aussi organise une campagne contre le régime, tandis que le dictateur sait très bien qu’il ne peut pas, pour le moment, toucher à elle. Sans soutien étranger affiché, sans plan B, sans avoir vraiment pensé l’après Trujillo comme s’ils avaient cru évident que l’armée et le peuple allaient naturellement prendre le pouvoir afin d’installer la démocratie dans le pays, ceux qui commettent l’attentat vont tous être tués dans les jours suivants, et certains d’entre eux horriblement torturés, par ordre du fils aîné du dictateur, Ramfis Trujillo. Le président fantoche Balaguer, sans réel pouvoir bien que nommé par le dictateur, va prendre le pouvoir tout de suite après la mort de Trujillo, provisoirement. C’était Balaguer qui avait négocié le Concordat entre la République dominicaine et le Vatican, que Trujillo signa à Rome en 1954. Le fils aîné du dictateur tué, Ramfis, accepte que le président Balaguer prenne la direction du pouvoir, pour la stabilité et la continuité du pays, pour « nous épargner les ‘marines’ et les communistes, pour que l’O.E.A et Washington lèvent les sanctions » ! Cinq semaines plus tard, il est devenu un authentique chef d’Etat. Lorsque la famille du dictateur aura perdu tout espoir de prendre le pouvoir, des élections libres auront lieu, et ce sera une lente transition du pays vers la démocratie.

Ce roman se centre sur l’attentat qui a coûté la vie au dictateur, en 1961, comme le retour violent du refoulé de la honte, de l’humiliation omniprésente autour du Chef, chez les acteurs de cet acte de révolte. Comme si leur impuissance face à la toute puissance du Chef s’était organisée en une sorte de puissance suicidaire de libération. Suicidaire parce qu’aucun des hommes courageux qui ont osé cet acte libérateur risqué n’a réellement analysé les racines de cette blessure de l’impuissance, de l’humiliation, dans l’histoire et la situation du pays. Surtout, aucun d’eux ne l’a, évidemment, reconnue chez le dictateur lui-même ! Ils n’ont jamais eu conscience que l’humiliation venait de plus loin, de plus haut, et était beaucoup plus ancienne ! La honte n’a pas été effacée ! L’humiliation ancienne s’est juste parée des Droits de l’homme, justifiant l’hégémonie surtout sur la voie vers la démocratie, et avec la certitude que La République Dominicaine ne serait ni Cuba, ni Haïti. Les acteurs de l’attentat sont presque tous morts ! Le fils aîné du dictateur, Ramfis, est revenu de toute urgence et, en utilisant la torture, les faux accidents, il les a presque tous éliminés. On a laissé faire… Ensuite, il y a la mascarade du deuil national et des pleurs abondant devant le cercueil du Père du peuple ! Ce peuple ne prend pas le pouvoir. Ni l’armée. Il y a quelque chose de plus fort ! On ne peut rien contre ce qui est plus fort. Le Président Balaguer attend, tout de suite, la fin des sanctions économiques des Etats-Unis ! Avant, il y avait l’humiliation du dictateur qui devait toujours veiller à se faire aimer des Etats-Unis, qui devait faire attention à ne pas déplaire à l’Eglise catholique, qui avait toujours un doute sur sa force, sa valeur, son image. Pour combattre pour la paix, le sage chinois Sun Zi dit qu’il ne faut pas s’attaquer à quelque chose qui est plus fort, il faut reconnaître que c’est plus fort, et avancer autrement, dans l’ombre. N’apparaître face au plus fort que lorsque, soi-même, faible au départ, on a acquis, autrement, de la force, pour être à égalité avec l’autre, et faire la paix. Acquérir une force intérieure, voir s’inspirer de l’autre pour résister, intérioriser en silence, apprendre de l’autre. Tout autre chose qu’une organisation paranoïaque.

Bien sûr, l’intérêt du roman est pour une part de montrer quelles sont les peurs, les failles, le sentiment d’infériorité secret qui emballent de manière folle et meurtrière la mégalomanie et le désir du pouvoir absolu, et font un dictateur. Le dictateur sanguinaire qui fait trembler tout le monde reconnaît des pouvoirs supérieurs à ne pas fâcher, comme un petit garçon. Terreur de la castration, un sentiment d’infériorité par rapport aux dominants. Sentiment d’infériorité qui se transforme en sentiment d’égalité apparente puisque, par son anti-communisme, il peut plaire à l’Amérique, être aimé de ces Blancs puissants ! L’autre tache, toujours liée à la blessure ancienne de la colonisation, est celle du sang haïtien qui coule dans ses veines, par son père. Une ascendance noire qu’il va soigneusement occulter, et changer en racisme à l’égard des Haïtiens. Donc, il y a beaucoup d’anciennes blessures, des humiliations, comme toujours, qui sont autant de bombes à retardement qui vont exploser par le personnage d’un dictateur. Le jeune Trujillo, très logiquement, va faire sa formation militaire auprès des « marines » américains. Déjà, en se reconnaissant secrètement des tuteurs plus grands que lui, il commence à s’élever, à acquérir de la virilité, du pouvoir. Commencement du refoulement de l’affreux sentiment d’impuissance. Mais en reconnaissant ceux qui sont plus forts, ceux qui incarnent dans le présent les agents de l’humiliation ! L’humilié s’initie auprès des humiliants, admettant le préalable de la passivité, du viol par la domination, ce sous-bassement d’homosexualité masculine, le petit d’ascendance haïtienne, le petit colonisé, admet secrètement s’en être fait mettre plein le cerveau par l’admiration vouée aux « marines » yankees ! Il est totalement pénétré par cette nouvelle identité militaire acquise chez les « marines » ! Cette formation américaine sera essentielle à sa prise du pouvoir avec l’armée dominicaine ! Masquant la castration secrète, parce que son père a du sang noir. Par le choix d’une formation américaine, n’a-t-il pas tenté de réparer ce père, en préparant une sorte de protection par un père fort, les Etats-Unis ? Refoulant sa honte des origines du père réel ? Très loin de tout processus de libération intérieure par rapport aux dominants, dès le départ Trujillo reste dans une position infantile ! Ceci ne va-t-il pas le conduire dans l’impasse délirante et sanguinaire de la dictature ? Alors, il va dire : « Pour ce pays, je me suis taché de sang… Pour que les nègres ne nous colonisent pas à nouveau. Il y en avait des dizaines de milliers, de tous côtés. Aujourd’hui, la République dominicaine n’existerait plus. Comme en 1840, toute l’île serait Haïti et la petite poignée de Blancs survivants servirait les Noirs. » Allusion au massacre des Haïtiens, épisode que le dictateur avoue avoir été le plus difficile pour lui !

Puis, l’origine paysanne de sa mère dominicaine est une tache de plus, avec la pauvreté de la famille. Sa famille ne fait pas partie des Blancs dominants, propriétaires. Le dictateur Trujillo changera cette tache, cette infériorité, cette preuve d’impuissance, en acquérant pour presque rien la propriété de presque toutes les terres dominicaines, ainsi que les industries. La terreur de la pauvreté, de se voir nu, voire pauvre Haïtien immigré, le pousse de manière délirante à devenir immensément riche ! Il doit être comme les Blancs puissants ! Rien ne doit subsister d’une ressemblance aux Noirs, aux pauvres ! Il installe sa mère, Sublime Matrone qui est honorée par le peuple comme celle qui a donné le jour au Bienfaiteur ! Il va chaque jour la voir dans sa belle villa ! Il la voit riche, bien installée, elle est grâce à lui réparée ! Le pays tout entier vient chaque année l’honorer pour la fête des Mères ! Trujillo, comme pour ne jamais courir le risque de se voir pauvre dans le miroir, veille toujours à particulièrement bien soigner son apparence physique. Il ne faut jamais, à aucun moment, que l’apparence physique puisse faire soupçonner une tare ancienne. Qui, pourtant, revient par la fenêtre, dans le roman, par cette incontinence qui mouille son entrejambe de manière humiliante, handicap inscrit au niveau du membre de la virilité et provoqué par une maladie vénérienne transmise par une adolescente. Cette obsession du pouvoir total est bien sûr le résultat d’un combat de chaque seconde avec la sensation d’une castration toujours imminente, cachée dans ces hommes proches dont il ne peut jamais être sûr qu’ils lui sont fidèles totalement d’où les exécutions massives, les tortures sauvages, les disparitions par-dessus une falaise profonde pour nourrir les requins. Comme s’il se sentait toujours intérieurement impuissant à égaler l’autre, il doit le détruire. Le dictateur tout puissant, qui oblige tant de sujets à lui donner des preuves de fidélité, par exemple le sacrifice d’une fiancée ou l’exécution d’une sale besogne, afin de mériter son amour de Père du peuple alors généreux, se sent cerné par la menace d’un attentat, la castration radicale, le retour à l’infériorité si refoulée !

Evidemment, s’il y a un domaine où il doit se prouver une virilité sans limites, d’autant plus que la blessure de l’incontinence ne cesse de l’humilier, c’est celui du sexe. Lorsque, secrètement, il ne reste rien pour masquer le sentiment d’impuissance, car encore colonisé depuis plusieurs siècles, pénétré par le colonisateur à travers l’ingérence étrangère, alors il ne reste qu’une seule chose pour se rattraper, se sentir puissant : les femmes. Une preuve qui serait naturelle ! Au moins, chacune de ces femmes reconnaît qu’il est puissant, qu’il la fait jouir ! Toutes ! Une seule qui dirait le contraire, et patatras ! Donc, toutes les femmes sont au dictateur. Pas un seul homme qui ne soit prêt à lui donner la jouissance de sa femme, de sa fille ! Et, surtout, chacune de ces femmes, chacune de ces adolescentes vierges qu’il initie, est là pour prouver, par la jouissance que le Chef puissant a su leur donner, à quel point c’est l’amant le plus viril de la terre ! Il y a, aux yeux de ce dictateur secrètement affolé par son infériorité, son impuissance face aux puissants dont la colonisation humiliante a toujours cours, une certaine idée de la femme. Les femmes sont là pour attendre des hommes la jouissance, et l’installation ! Donc, elles prouvent la virilité et le pouvoir des hommes. Mais chaque femme serait insatisfaite de leur homme, qui serait impuissant, et heureusement le dictateur est là, avec sa puissance ! Mais lui, qui veut avoir toutes les femmes, c’est qu’il n’en a aucune vraiment, aucune dont l’amour serait incontestable. Aucune dont l’amour lui ferait la preuve de sa puissance à lui. Comme s’il faisait le même constat qu’Octavio Paz, à propos du fait que les femmes n’auraient pas accès à l’amour. Et ça aussi, dans le roman, va se dire autrement. Par le lien d’une fille, Urania, à son père… Urania, à jamais incapable d’amour, mais peut-être pour une raison qui précède le viol.

Le dictateur veut chasser à tout prix le cauchemar d’une mère aux origines paysannes, qui fait honte ! Il le fait par toutes les femmes qu’il a le pouvoir d’honorer. Et spécialement les plus belles, et les plus prometteuses adolescentes ! Aucun homme de sa cour ne lui refuserait femme ou fille ! C’est une promotion sociale pour celles-ci ! Sont-elles des sortes de matrices volantes encore fonctionnelles où le dictateur secrètement fœtus irait chercher refuge encore et encore ? C’est comme si, en colonisant le corps des femmes par le sexe qui serait une sorte de cordon ombilical encore fonctionnel ramenant au stade fœtal qui fut le seul temps d’une colonisation acceptable, le dictateur espérait se débarrasser du poison du sentiment d’impuissance ! Le dictateur, en plus de se prouver sa virilité incomparable et son pouvoir, humilie chaque homme en lui prenant femme et fille, parce que l’homme bafoué va se voir impuissant à protéger celles-ci du prédateur sexuel ! Plus secrètement, le ventre des femmes ne serait-il pas la mère que le garçon prend au père, qu’il a pour lui tout seul, l’occupant de l’intérieur, colonisant son corps, comme au temps colonisateur de la gestation ? Les femmes, les filles n’ont rien à dire ! Si elles ne passent pas entre les mains expertes du Chef, auquel elles sont, au moins officiellement, reconnaissantes puisque l’alcôve leur donne un certain statut social, elles sont de toute façon aux mains d’un homme à la puissance variable suivant son classement hiérarchique à la cour du dictateur. Ce roman de Mario Vargas Llosa, « La fête au Bouc », montre le lien étroit entre le pouvoir et le sexe. Dans cette dictature, ce lien est porté à son acmé ! « J’ai été un homme très aimé. Un homme qui a serré dans ses bras les plus belles femmes de ce pays. C’est elles qui m’ont donné la force de le redresser. Sans elles, je n’aurais jamais fait ce que j’ai fait. »

Les femmes sont toutes silencieuses, passives, sauf lorsque le Chef les fait jouir, les initie à l’adolescence. Sauf Urania, qui ne jouit pas ! L’héroïne de ce roman ! Qui revient à Saint-Domingue après trente-cinq ans d’absence et de silence. « Papa et son Excellence ont fait de moi un désert ». On ignore presque jusqu’à la fin ce qui est arrivé à la jeune, très jolie, et brillante adolescente Urania, fille d’un sénateur très proche du dictateur, choyée par son père, éduquée chez les religieuses, pour qu’elle disparaisse aux Etats-Unis quelques semaines avant l’attentat, à l’âge quatorze ans, sans jamais donner de ses nouvelles à son père, devenu invalide, pendant trente-cinq ans. On sait juste que ce père a été déchu par le dictateur. Et que la fille revenue le regarde en train d’agoniser misérablement, comme pour pouvoir repartir sevrée de lui.

Mais les premières pages, qui évoquent ce prénom étrange, « Urania », en disent long. Il y a toute une symbolique autour de ce prénom ! Un « prénom extravagant dont on l’avait affublée à sa naissance » ! Qui évoque une planète, comme par hasard glacée ! Ou bien l’uranium, métal radioactif ! En tout cas, si ce père qui a été tout pour sa fille et pour lequel sa fille était tout avait fantasmé qu’elle ne serait jamais à un autre homme que lui, il ne l’aurait pas appelée autrement que du nom d’une planète gelée, incapable d’amour pour un homme ! Intériorité gelée. Vérité radioactive d’un amour total entre père et fille, de nature incestueuse ? Sa mère est morte. Pas de femme pour séparer le père et la fille. Il est à la fois mère et père pour elle. Comment la mère est-elle morte ? Le non-dit semble important, dans ce roman. Aurait-elle refusé de coucher avec le Chef, ou bien serait-elle morte d’avoir couché avec lui ? Sa fille Urania se pose des questions, aimerait bien que son père, s’il pouvait parler, s’il la reconnaissait, le lui dise, ou bien si elle l’a repoussé. En tout cas, elle est morte jeune… La singularité familiale de cette fille sera importante pour ce qui arrivera à la fin ! Lorsque le Chef la voudra, elle, jolie adolescente !

Urania est-elle revenue par sentimentalisme, finalement faible derrière « cette force d’âme qui fait l’admiration et l’envie des autres » ? Lui revient cette image sentimentale « de la fillette conduite par la main de son père, entrant au restaurant de l’hôtel pour déjeuner seuls tous les deux ». On imagine ce couple se suffisant à lui-même. Image sentimentale en effet. Le père est si fier d’elle ! Comme si sa réussite prouvait à quel point il pouvait tout pour elle ! Pourquoi est-il si fier ? Parce qu’elle fait ses études au collège religieux du Santo Domingo, où elle a raflé le prix d’excellence ! Et a tous les prix ! Elle est très importante, dans ce roman, cette fille qui promet de réussir des études brillantes, qu’elle doit à son père ! Cela va-t-il lui permettre d’échapper à son destin de femme, dans cette dictature ? La possibilité d’aller aux Etats-Unis, par le biais des religieuses ? Donc, une fille à la fois dans le giron d’un père qui la choie et dans celui d’une institution religieuse ! Comme si elle était, aux yeux du père, protégée dans un bastion catholique que le dictateur ne pourrait pas toucher ? En tout cas, voici un père qui désire pour sa fille une réussite qui soit à l’image de l’Amérique, de l’Occident. Perspective d’indépendance pour la fille, à jamais impossible pour le père, dont la peur n’échappe pas à la fille mais elle n’en évalue jamais les dangers. Ces études vont la mettre à l’abri. Elle n’a pas peur pour elle. Elle croit peut-être que la peur qui habite son père, elle, elle n’a pas à l’avoir. En apparence, déjà rien ne la différencie de jeunes filles de bonnes familles habitant les Etats-Unis ! Ce père si satisfait d’avoir eu le pouvoir d’offrir ça à sa fille est aveugle au danger qui guette une jeune fille, alors qu’il se sait lui-même dans un équilibre précaire, et que cela n’échappe pas à sa fille ! Il ne la soustrait pas aux regards, et il arrive que ce soit celui du fils aîné du dictateur, friand de femmes et d’alcool, ou bien le dictateur lui-même ! Et quand c’est le dictateur, c’est déjà en marche, il la voudra ! La fraîche jeune fille, tenue dans l’ignorance de la différence entre le regard de son père sur elle et ceux du dictateur ou de son fils aîné, ne se méfie pas lorsqu’en apercevant ce fils aîné si beau garçon, elle se met à l’admirer follement. Elle n’a pas de pensée critique, pas de prise de distance pour elle-même. Elle reste incroyablement petite fille, alors que sentir de la peur aurait été une preuve de plus de maturité, d’une pensée combative, d’une non passivité ! Il y a une chose, en effet, que ce père ne peut donner à sa fille, puisqu’il est lui-même si infantile, si soumis au Chef qu’il ne se permet aucune critique, même en pensée : l’avertir du danger qu’elle court ! Comme elle voit son père, et tout le monde, obéir au doigt et à l’œil au Chef, être des courtisans dociles et tremblant de peur, elle aussi est très confiante, et est honorée de la moindre attention de l’homme puissant à sa personne, preuve d’amour qui tombe d’en haut comme des miettes précieuses. Du bon côté de la hiérarchie sociale par son père homme politique bien placé même s’il tremble d’être déchu, elle ne vit pas, elle, dans la peur, et dans une organisation psychique de défense où la capacité critique se serait entraînée. Elle est confiante, par la faute de son père. Elle est, d’une certaine façon, totalement entre ses mains, et va vers où ces mains lui montrent d’aller. Le sort de sa mère, s’il est une question restée sans réponse, ne fonctionne jamais comme un précédent qui l’aurait préparée à savoir mieux se défendre, et à ne pas croire à un monde gentil, où tout marche bien pour elle. Le reproche que cette fille pourrait adresser à ce père, lui-même si averti des risques de la dictature qu’il est d’une docilité parfaite afin de ne pas mécontenter le dictateur, c’est qu’il ne l’ait pas éduquée réellement à ces risques, c’est de l’avoir maintenue dans un monde métaphore matricielle où non seulement elle ne manquait de rien, mais ne risquait aux yeux de son père rien. Cette dictature, c’est un dehors très risqué, aurait-il dû lui dire ! C’était ça, la vérité ! Pas un sentimental monde gentil rien que pour elle, avec la protection des religieuses ! Mais, comme habité d’un fantasme maternel lui faisant croir à son pouvoir de la protéger de tout, se surestimant il n’a rien vu venir !

Lorsqu’elle revient, trente-cinq ans plus tard, et va au chevet de son père devenu presque un légume, mais bien décidée à ne jamais lui pardonner, on apprend qu’elle est partie à quatorze ans, aidée par les religieuses, étudier aux Etats-Unis. En effet, « Les Dominican Nuns lui ont accordée une bourse, dans leur université du Michigan… Elle avait déjà le visa des Etats-Unis » Des études brillantes, et la voici maintenant fonctionnaire à la Banque mondiale, à Washington ! Elle est parfaitement intégrée au système occidental, qui désormais aide au développement les pays pauvres ! Mais elle est seule, sans mari, sans enfant, sans amour, sans ami, travaillant comme une damnée. Elle est devenue, en lisant abondamment, une experte de la République dominicaine, spécialement celle de l’Ere Trujillo. Cependant, on est très surpris de ne pas sentir en elle de questionnement sur le rôle des Etats-Unis, de l’Eglise catholique. Elle reste totalement envahie par sa haine du dictateur, et du père qui a donné son accord pour une chose qu’on n’apprendra qu’à la fin. Elle semble ne rien vouloir savoir des raisons inconscientes qui font un dictateur, le rôle de l’humiliation, l’infantilisme à l’égard des Etats-Unis, l’intérêt géopolitique bien avant l’intérêt du peuple. A part ça, elle semble à ceux qui la côtoie très forte. A la Banque mondiale, elle est vraiment dans un monde gentil. C’est une réfugiée… Elle se laisse être totalement occupée par son travail d’avocate fonctionnaire, au nom de l’Institution elle aide au développement, à la reconstruction, les pays pauvres ou détruits par la guerre, elle ne se donne plus jamais de temps pour aller dans le monde risqué des autres. A la Banque mondiale, on l’imagine à l’abri. Cet abri que, finalement, son père ne lui avait pas garanti ! Plutôt, il ne lui était garanti qu’à distance, et non pas tant qu’elle vivait dans le pays de la dictature. Comme si elle s’agrippait envers et contre tout, de manière absurde, à cet abri promis, voyageant on l’imagine partout dans le monde sans risque, même dans les pays à risques. Position infantile, dans ce poste à tant de responsabilité, où l’on aide qui a besoin !

Il faut donc voir cette image d’Urania, comme sortie toute entière réussie et indépendante de la tête du père, comme si une enclave d’amour au sein même de la dictature lui faisait un monde gentil, n’ayant rien à voir avec le monde réel de tous les dangers, qu’elle sait sans jamais savoir vraiment ! C’est possible sous cette dictature, parce qu’il y a des institutions religieuses pour la scolarité ! Elle décroche chaque année le prix d’excellence. Le père est d’une naïveté infantile, il croit que le dictateur laissera faire ça, peut-être à cause du pouvoir de l’Eglise catholique sur le dictateur ! Or, le dictateur, ce n’est pas dans ses idées, qu’une fille puisse croire qu’elle va réussir, à égalité avec un garçon, par les études, et que cela pourra même être aux Etats-Unis ! Juste à penser à sa famille pauvre à lui, autrefois, il doit ressentir de l’humiliation, et cela doit être délirant de fureur, de désir de tout saccager, la plaie saigne encore, celle du pauvre face aux riches Blancs ! Il a besoin de voir un peuple dans le besoin, qu’il aide pour se l’aliéner par une dette impayable. Des petits, et lui grand ! Or, dans le pays, il y a aussi des Blancs riches, la bourgeoisie qui faisait tellement ressentir sans doute la pauvreté d’origine de la mère, du père, et même devenu si riche et puissant, rien que de les voir, la blessure narcissique doit le rendre fou.

Urania, de retour, décrit son père, le sénateur Cabral, le ministre Cabral la Caboche si fier devant ses amis, comme « le plus fidèle » des chiens de Son Excellence, implorant le Chef de la recevoir ! Ainsi, il avait été forcé de voir enfin son impuissance ! Non, le monde du dictateur n’était pas gentil, et sa fille elle-aussi doit aller s’en rendre compte, être déflorée de sa naïveté ! La fille la plus brillante et la plus aimée de son père est l’objet qu’utilise le père pour mériter l’amour du Chef ! Ce père déchu pour avoir osé critiquer le Chef est prêt à sacrifier sa fille pour tout retrouver ! Elle est son dernier atout.

Mais cette jeune fille si différente, qui a grandi dans le monde gentil, protégé, riche, de son père lui taisant sa peur et son humiliation permanente, ne va-t-elle pas incarner la femme que le dictateur ne peut jamais avoir ? Celle qui lui échappe, qu’il ne peut garder puisqu’il ne peut jamais l’intéresser, lui qui croit que c’est parce qu’il met les gens en dette avec lui qu’on l’aime, parce qu’on lui doit tellement ! Sa course au sexe privé d’amour n’a-t-elle pas quelque chose de désespéré, qu’il veut s’occulter, cette impuissance ? Cette fille différente, elle est si aimée du père ! Elle n’attend pas vraiment quelque chose de lui, hormis un regard lui disant qu’elle est une princesse. Elle n’a pas peur de lui, elle n’a pas été avertie, elle ne pense même pas à jouer le jeu attendu afin de sauver sa peau, qu’elle risque avec un homme sanguinaire et fou comme le dictateur.

Autrefois, la capitale était plus provinciale, bien moins bruyante, « isolée et léthargique de peur et de servilité, l’âme saisie de panique respectueuse envers le Chef… le Bienfaiteur, le Père de la Nouvelle Patrie. » Autrefois, la ville n’était pas comme aujourd’hui remplie d’Haïtiens à la peau noire rappelant le statut honteux de l’esclavage, le Chef avait eu le mérite « d’avoir fait un pays moderne et d’avoir mis les Haïtiens à leur place ». Avant le Chef, le pays était ravagé par la guerre des chefs, et envahi par des Haïtiens affamés et féroces, ôtant « le pain de la bouche de nos ouvriers agricoles » et pervertissant la religion catholique, violant les femmes, adultérant la culture. Urania se souvient des nombreuses fois où son père avait craint « de ne plus appartenir au cercle des élus, d’être rabaissé au rang des réprouvés ». Elle vérifie, dans les rues dominicaines, qu’encore maintenant, comme autrefois, les hommes reluquent « les femmes comme les chiens tournent autour des chiennes, les chevaux autour des juments, les cochons autour des truies ». A New York, maintenant, même les Latinos n’osent plus le faire. Mais ici, reste la trace, par ce regard masculin sur les femmes, d’une sorte de permis colonial de se les approprier. Comme si on faisait redescendre cette appropriation jusqu’aux femmes. Les dominateurs s’appropriaient des hommes assujettis, rendus serviles, humiliés, et ceux-ci font descendre cette appropriation à un niveau sexuel. Le Chef aussi faisait ça, et le peuple masculin ne pouvait-il pas croire comme lui qu’on pouvait s’approprier les femmes ?

A New York, Urania, avocate à la Banque mondiale, n’a pas de vie personnelle ! Elle semble s’être totalement identifiée à cette institution mondiale d’aide au développement, dans laquelle les Etats-Unis ont un rôle majeur. Elle est colonisée totalement par un système d’aide mondial, qui par exemple à l’époque accordait des prêts dans le cadre de la décolonisation, ou de la reconstruction d’après-guerre. Aider n’implique-t-il pas encore et toujours de l’ambiguïté, une sorte de cordon ombilical s’allongeant à travers la planète pour s’occuper des besoins ? Se situer au niveau des besoins. Sans doute un progrès, mais… A l’abri dans l’institution mondiale, dans laquelle les Etats-Unis ont une place importante, Urania s’occupe de la distribution des besoins d’aides. Ce n’est sans doute pas par hasard si Mario Vargas Llosa lui donne ce métier !

Tandis qu’en elle, il n’y a pas de travail critique libre, dissident, sur le rôle des Etats-Unis dans la dictature de Trujillo. L’acte commis sur elle adolescente par le Chef, tandis que le père lui a permis de s’emparer de sa fille, absolument indéfendable, a rendu par elle impossible d’être critique par rapport au soutien américain de la dictature, au rôle de l’Eglise catholique, et à la géopolitique où il s’agissait pour l’hégémonie occidentale de refouler deux grands dangers, celui du communisme et celui de Haïti avec ces Noirs libres. En grand danger en République dominicaine après le viol par le dictateur, n’avait-elle pas trouvé un vrai refuge aux Etats-Unis ? Et la Banque mondiale, n’est-ce pas l’endroit au monde où l’on se soucie le plus des besoins intérieurs des pays pauvres ou détruits ? Urania aussi, en quelque sorte, a reçu cette aide à la reconstruction, tandis que le Chef avait défoncé à la main son ventre !

On aide, et ainsi on évite la révolution intérieure, la coupure du cordon ombilical de la dépendance, l’écartement, le choix risqué de la singularité culturelle, de la désobéissance, de la difficulté ! C’est un beau rôle, accorder l’aumône ! Bon, on ne fait pas attention à l’humiliation, cachée derrière les remerciement et la reconnaissance ! Cela évoque encore l’Eglise catholique, non ? Urania, loin de couper ce cordon ombilical qui relie la République dominicaine aux Etats-Unis, à l’Eglise catholique, l’intériorise, la pauvre adolescente au ventre détruit par la main sauvage du Chef trouve refuge en Amérique, un ventre accueillant celui-là, pour finir fonctionnaire à la Banque mondiale ! Fille choyée du père ministre du dictateur, éduquée chez les religieuses catholiques, elle finit en quelque sorte choyée dans l’Institution mondiale d’aides aux pays en développement !

Colonisée par sa fonction, à la Banque mondiale, Urania n’a aucune vie sociale, évidemment. Car, pour accorder hospitalité aux autres, il faut qu’en soi, la fonction soit vide, c’est-à-dire que la base de l’humaine condition soit une matrice vide, qui a laissé celui qui seul eut le droit de la coloniser c’est-à-dire l’embryon puis le fœtus naître ! Le lieu de l’hospitalité, une vacance intérieure, une sorte d’infini temps libre ouvert aux surprises de l’autre, qui peut accueillir les autres dans leur infinité diversité, l’autre embryonnaire et fœtal, l’autre humain, l’autre littéraire, l’autre très étranger et dépaysant, ne peut le faire que parce qu’il est libre, non occupé ! Que lorsqu’on ne se conçoit pas soi-même comme devant rester installé, nidé, vie immobile et répétitive, comme si on avait retrouvé un ventre. C’est une perspective très nouvelle pour une femme, très révolutionnaire. Du jamais vu, encore ! Autre chose que la mission pleine de mère pour toujours ! Au contraire, mettant au cœur de l’humanité cette fonction vide, tel ce ventre vidé de chacun de nous, d’où cette grande joie promise des rencontres, entre fidèles d’amour, où la solitude joue avec une autre solitude, où l’on peut se raconter et s’inventer, inventer l’autre et jouer à le rechercher. Urania, dans ce roman, c’est tout le contraire ! Elle est totalement occupée ! Pour une si bonne cause apparente ! La Banque mondiale ! Aider au développement et à la reconstruction ! Mais elle ne peut plus accueillir personne ! Comme si elle était la gardienne d’un ventre accueillant un si grand nombre de personnes et pays dans le besoin ! A l’instar de l’Eglise catholique missionnaire ? Elle ne peut en aucun cas donner hospitalité à d’autres singularités en elle, sur la base humaine de deux solitudes d’êtres vraiment nés ! Elle réfléchit en terme de refuge. Où l’on aide à reconstruire. Mais comme reconstruire un ventre ? Comme le sien bousillé par la main sauvage et humiliée du dictateur ? Assimilation de la Banque mondiale au ventre, au refuge, tandis que réfugiée aux Etats-Unis, nous imaginons que l’idée fixe d’une adolescente si sauvagement trouée est la reconstruction, presque impossible, de ce ventre. Qui est aussi un contenant, pour elle. Le ventre refuge, dedans de son enfance heureuse avec son père, fut éventré par la trahison de ce père. Son ventre à elle fut déchiré par la main du dictateur, ainsi que son identité si rassurante de fille choyée, regardée. Aux Etats-Unis, on l’aide à la reconstruction de ces deux facettes du ventre. Et elle, elle évite tout risque que ce contenant soit à nouveau déchiré, la précipitant dehors. Or, naître, c’est ça, et dehors, dans la même solitude, il y a les autres.

Elle était petite, lorsque le dictateur vint rendre visite à la femme de son ministre des Affaires Etrangères, qui habitait la maison d’en face, une femme qui avait été l’amie de la mère d’Urania. L’adolescence, qui est là pour remercier sa gentille voisine qui lui a offert une boîte de chocolat est « paralysée, la bouche ouverte, tout regard. Son Excellence lui adresse un sourire apaisant… elle est impressionnée… Elle traverse la rue, entre chez elle, grimpe l’escalier et, de sa chambre, épie à travers les rideaux, attendant, attendant que le Président ressorte de la maison d’en face ». L’adolescence est très innocente… Par la suite, aux Etats-Unis, « elle l’a lu dans son abondante bibliothèque sur l’Ere Trujillo. Le dictateur si soigné de sa personne, si raffiné et élégant dans ses propos… allait même jusqu’à se flatter des ‘femelles qu’il avait tringlées’ ». Bien sûr, sénateurs, ministres, tous ces hommes importants prêtaient leurs épouses au Chef. Urania en rencontre un, plus tard, à la Banque mondiale, il est là désormais en ambassadeur de la démocratie… Urania est totalement occupée par la haine du dictateur et de la dictature avec ces hommes de pouvoir qui se laissèrent être humiliés afin d’avoir leur poste. Au début de ses lectures, en Amérique, Urania avait eu du mal à comprendre que des têtes pensantes du pays, avocats, médecins, ingénieurs, « souvent issues des meilleures universités des Etats-Unis et d’Europe, sensibles, cultivés, expérimentés et pleins d’idées, probablement dotés d’un sens développé du ridicule, de sentiment et de susceptibilité, aient accepté d’être aussi sauvagement avilis… » Elle en est arrivé à penser que « vous aviez le goût de la souillure… Trujillo a révélé chez vous une vocation masochiste, et vous voilà avides de crachats, de fessées, de châtiments, et vous réalisant dans l’abjection. » Urania arrive à cette jouissance masochiste des humiliés, mais a ensuite un blocage total, elle n’arrive jamais à la question de la colonisation, lointaine, mais dont ces terres et l’histoire gardaient traces ! Au contraire, elle présente les formations en Europe et aux Etats-Unis comme ce qui aurait dû les prévenir contre l’abjection ! L’hégémonie occidentale fonctionne parfaitement. La singularité indigène, celle qui a fait la révolution en Haïti, celle qui résiste à Cuba avec l’aide de l’URSS, semble en l’actuelle République dominicaine totalement refoulée. A cause de la honte en embuscade, de la suspicion d’avoir peut-être du sang noir, d’avoir des origines pauvres. La résistance intérieure est refoulée juste par une absence d’estime de soi. Parti des Blancs. Règne l’abjection à l’égard du communisme, de Cuba, de Haïti la noire ! C’est-à-dire à toutes ces formes de résistance contre l’hégémonie occidentale, qui escompte que les dominés ne s’aiment pas ! Le Chef ne fascinait-il pas aussi parce qu’il incarnait le choix des Blancs, pour refouler la blessure de son ascendance noire honteuse, et parce que les têtes pensantes se reconnaissaient en lui, refoulant la même honte, la même infériorité pouvant toujours réapparaître ? Donc, obéissance aux formes supérieures d’alphabétisation, universités occidentales et institutions de l’Eglise catholique. Tout cela est bien intégré ! Et tous ces têtes pensantes, bien formées, qu’évoquent Urania, sans doute sont-elles très conscientes que ni les Etats-Unis ni l’Europe ne condamnent le dictateur, qu’il y a au contraire un soutien international, en tout cas il n’y a absolument rien à l’extérieur pour venir au secours des humiliés de l’intérieur. Urania a certes des pensées critiques à l’égard de la dictature, dans l’après-coup américain, mais sans jamais que cela aille au noyau dur, ce silence pendant trente ans, de la part du monde dit libre, démocratique, sur cette dictature qu’il laisse à peu près faire. Les têtes pensantes humiliées n’étaient-elles pas aussi humiliées par ce silence, et par cet intérêt supérieur de la géopolitique ? Les Cubains avaient même tenté d’abattre le dictateur en débarquant en République dominicaine lors du Mouvement du 14 juin, alors bien sûr l’intérêt supérieur, pour le monde démocratique, c’est d’éviter à tout prix que l’exemple de Cuba ne s’étende, alors défendre le peuple contre la sauvagerie du dictateur, ce n’est jamais d’actualité !

Le roman ne manque pas de montrer des scènes d’humiliation par le dictateur ! Comme ce secrétaire d’Etat au Travail en 1959, qui est puni parce qu’il a passé des informations à des journalistes pour déstabiliser le régime. Celui-ci « se présenta la queue entre les jambes au bureau de Trujillo, se traînant à ses pieds, pleurant, lui demandant pardon, lui jurant qu’il ne l’avait jamais trahi et ne le trahirait jamais. Le Bienfaiteur l’écouta sans ouvrir la bouche puis, froidement, il le gifla… et le chef de la Garde personnelle… tira sur lui à bout portant… moins d’une heure plus tard… une voiture, devant témoins, roulait dans un précipice de la cordillère »… La CIA, bien sûr, compte sur le ressentiment qui monte contre le dictateur… Et celui-ci ne cesse de soupçonner des militaires, des hommes politiques qui lui doivent tout, en train de fomenter un coup d’Etat… On sent en sourdine se préparer l’attentat. Le dictateur semble même être jaloux de Fidel Castro, dictateur soutenu par la puissance soviétique rivale de l’américaine ! « Croyez-vous que Fidel Castro que vous admirez tant se déplace dans les rues comme moi, sans protection ? » Tout ça pour souligner combien il est aimé de son peuple ! Tout cela se passe dans un contexte mondial dans lequel deux puissances rivales défendent leurs propres intérêts bien plus que l’intérêt général !

Pourquoi le dictateur avait-il fait massacrer tant de travailleurs haïtiens ? Parce qu’ils ont déplacé la main-d’œuvre dominicaine, dit-il. Parce que « on n’entend plus parler espagnol, mais seulement grogner le créole africain » ? Et puis, les superstitions africaines peuvent prendre le pas sur la religion catholique, faisant pleurer de désespoir les prêtres ! Et puis, ils prennent les femmes, ils s’approprient des propriétés, ravageant « les hameaux et les haciendas comme des nuages de sauterelles. Puis ils retournent à Haïti en emportant les troupeaux et tout ce qu’ils trouvent comme nourriture… » C’est pour cela que le dictateur avait réagi ! Un vrai discours de colon ! Alors qu’il a du sang haïtien ! « Pouvais-je permettre, comme durant ces vingt-deux années d’occupation, que les nègres assassinent, violent et égorgent les Dominicains jusque dans les églises ? » En fait, physiquement c’était difficile de distinguer les Haïtiens des Dominicains ! Sang mêlé d’une colonisation, sang de Noirs et de Blancs. Il fallait faire parler. Les Haïtiens prononçaient mal certains mots. Le peuple dominicain lui-même se serait mêlé à la chasse aux Haïtiens ! En quelque sorte, ne fallait-il pas sauvegarder une norme de vie apportée par la colonisation, au risque de se sentir humiliés d’infériorité, au risque d’avoir honte de soi, d’une culture non dominante, différente ! Mais en étant aidé par les Américains, au prix d’une soumission, d’un infantilisme.

Trujillo dit en effet, comme se sentant réparé : « c’est aux ‘marines’ que je dois ce que je suis ». Et les Etats-Unis ne peuvent se montrer ingrats envers leur partenaire et ami de la Caraïbe ! Mais c’est la CIA qui fournira les armes pour l’attentat ! Trujillo sait bien que Kennedy veut sa tête, même si c’est Castro que les Gringos craignent le plus ! « Ils craignent maintenant, plus que jamais, que le communisme se propage à l’Amérique latine ». Le dictateur voudrait que les Américains se rendent compte que les Dominicains sont le meilleur rempart ! Que pour cela, le dictateur doit être aimé d’eux, il mérite leur amour, leur protection. C’est très infantile ! Etre aimé !

Le père d’Urania, ministre nommé par le dictateur et très proche de lui, est mis en cause par une lettre contre lui publiée dans un « Courrier des lecteurs » et qui le met en cause pour ses critiques du régime. Il a été trahi par un ami intime, dit-on. Le père d’Urania va d’abord voir ses comptes bancaires gelés, puis il sera écarté du pouvoir. Humilié. Seule manière de regagner l’amour du Chef : lui sacrifier sa fille adolescente ! Son père est mort de peur, il est sans cesse suivi. Le colonel qui l’a piégé lui dit enfin pourquoi : « Vous avez été de ceux qui ont le plus combattu ma thèse selon laquelle, face à la trahison yankee, il fallait se rapprocher des Russes et des pays de l’Est… » Il comprend que c’est ce colonel qui s’est vengé ! « C’était donc cela la raison ?.. On l’éloignait pour se rapprocher des communistes » ! Et il rétorque : « Voulez-vous huit autres années d’occupation nord-américaine ? Nous devons arriver à un accord avec Washington ou ce sera la fin du régime » ! Toujours la peur de l’occupation, telle une colonisation ! Les Etats-Unis, Haïti, avaient occupé plusieurs fois la République dominicaine !

Son Excellence rendra au père d’Urania la confiance qu’il lui a enlevée, s’il lui donne sa fille. « Urania aura son avenir assuré ». Voilà ! Un père, il assure un avenir à sa fille ! Toujours cette figure du père qui met à l’abri, comme aussi ce Père qu’est le dictateur, qui est le Bienfaiteur du peuple ! Cette idée d’un lieu matriciel très amélioré qu’il leur a donné ! Si son père va en prison, ou disparaît, qui s’occupera d’Urania ? Qui paiera ses études ? C’est irréfutable comme chantage ! Seul le sacrifice peut sauver cette adolescente, si en cas de refus la disgrâce de son père son seul soutien la précipite dans l’abjection… Le Chef travaille si dur, tellement d’heures par jour, jouir quelques minutes avec les femmes c’est une de ses rares compensations dans sa vie ! Et le ministre déchu retrouvera sa position… Alors, le père va sacrifier sa fille pour son bien ! « Elle ne se douta de rien. La petite femme en herbe qu’elle était se soucia de choses plus légères, qu’allait-elle mettre, papa ? » Elle aurait voulu avoir le temps d’être coiffée, maquillée, pour se rendre à l’invitation de Trujillo ! Elle se voit comme dans les yeux de son père : une petite princesse ! Et les yeux du Bienfaiteur, ce sont comme les yeux de son père.

Urania est emmenée à la Maison d’Acajou du dictateur. Elle apprend du chauffeur que c’est une soirée pour elle seule ! « Tu as tiré le gros lot, Urania ! » Le chauffeur lui donne des conseils, en disant aussi que c’est pour aider son père : le Chef aime « que les jeunes filles soient tendres, mais sans exagérer leur admiration, leur amour ». Ainsi, son père l’envoyait « prier le Chef de bien vouloir lui pardonner, débloquer ses comptes bancaires et le rétablir à la présidence du Sénat » ! Là aussi, quel infantilisme à pleurer ! Le père qui tient tant à sa place ! Qui croit que ça garantira aussi à sa fille une bonne place ! Jamais de résistance, de désobéissance, de dissidence. Ne serait-ce que par la parole, entre sa fille et lui ! Bien sûr, il aurait risqué sa vie ! Mais n’aurait-il pas pu mettre à l’abri sa fille chez les religieuses ? Et lui aussi ? Ou essayer de passer en Haïti, Cuba ? Mais n’est-ce pas l’attrait d’une vie à l’américaine, possible avec le dictateur, le parti des Blancs, qui le fait s’accrocher, céder au Chef ? Ce n’est pas un combattant ! Il est du côté des Blancs, aucune énergie en lui qui se mobiliserait pour défendre un parti différent, considéré comme inférieur. Le père d’Urania, il est, en son for intérieur, tourné vers les Etats-Unis, l’Eglise catholique, il épouse sans doute la demande d’amour du Chef à l’égard des Américains auxquels il prouve combien il le mérite ! Ceux qui ont combattu pour leur culture différente, leur africanité, leur couleur de peau, ne sont-ils pas de l’autre côté de l’île, en Haïti ?

Urania trouve la vue magnifique, depuis la Maison d’Acajou ! Le parfum des amandiers imprègne toutes les pièces. C’est le luxe. Elle est sensible à la beauté. La gouvernante lui apprend qu’elle passera la nuit avec Son Excellence ! Quel honneur ! L’adolescente ne s’effraie de rien. Elle n’a d’yeux que pour l’immense tapis gris à l’écusson dominicain qui recouvre toute la pièce. A quatorze ans, elle ne réalise pas ce qu’est ce régime dictatorial ! Si protégée ! Et donc, si incapable de penser ! Arrivée chez le dictateur, elle ne comprend encore rien ! Elle voulait encore douter que son père l’avait offerte au Chef. Puis, lorsqu’elle entend des voix, alors seulement elle pense à se jeter par la fenêtre. Lorsque le Chef arrive, en uniforme, elle sait que c’est vrai, ce « regard vous taraudait, qui allait tout au fond. Il souriait, des plus galants, mais ce regard m’avait vidée de ma substance, ne laissant de moi que l’enveloppe. Et je n’ai plus été moi-même ». Le dictateur fait un inventaire froid de son corps, comme pour une acquisition. Elle est très mince, élancée, alors qu’il aime les femmes en chair, il est déçu, elle le sent. Mais déflorer une vierge, même maigre, ça excite le Chef. Un verre de Xérès. Il l’appelle ma beauté, il la fait danser, il lui récite des vers, il aime qu’elle soit silencieuse, il l’embrasse et pour elle c’est la première fois, il a soixante-dix ans et elle quatorze. Le vieux Chef est tout excité qu’elle ne sache pas embrasser, elle est donc une vraie jeune fille ! Il a une érection. C’est le moment de monter dans la chambre. « Je te rendrai heureuse, ma beauté ». Il est un gentil père incestueux, avec cette petite… Et même « Le grand-père et sa petite-fille, en route vers la chambre nuptiale ». Si Urania ne saute pas par la fenêtre, c’est qu’elle pense à son père, qui aura tant de remord. Elle reste par amour pour son père ! D’abord, tandis qu’il la déshabille, embrasse ses pieds, les réchauffe, elle n’a ni trouble ni peur ! Il est encore excité. Il commence à dire des grossièretés. Elle est passive. Puis elle se rend compte qu’il se passe quelque chose. Le Chef, ce soir-là, en fait voulait juste vérifier sa virilité intacte, et la fille du ministre déchu, c’était d’une pierre deux coups ! Mais son sexe devient mou, l’impuissance est là, nue, horrible ! La fellation qu’il demande à l’adolescente inexpérimentée n’y fait rien ! L’humiliation est insupportable ! La honte ! Il imagine que cette brillante jeune fille va se moquer de lui avec son père ! C’est délirant ! Une peur sauvage ! De sa main, il la déchire, la troue, avec une extrême violence. Puis il vérifie s’il l’a bien défoncée pour de bon. Alors, Son Excellence « s’est étendu sur le dos, s’est couvert les yeux. Il était tranquille. Très calme. Il ne dormait pas. Un sanglot lui a échappé. Il s’est mis à pleurer… A cause de sa prostate enflée, de son sexe mort, de cette déchéance de devoir s’envoyer les filles avec les doigts ». Comme s’il n’avait plus d’organe tel un cordon ombilical pour revenir dedans ? Un dedans rougi de sang, défoncé, comme lors de l’accouchement ? Retour du refoulé du sang de la naissance, ce viol ? Il parle tout seul, se lamente, semble à moitié fou, le Généralissime s’est rabaissé à un point pitoyable, comme si c’était cette image secrète de lui-même qu’il avait toujours tremblé de voir, et qui, là, ne pouvait pas être rejetée ! S’apercevant soudain de la présence de l’adolescence, et de tout le sang sur le lit, il hurle, et la chasse ! A peine le temps de se laver et s’habiller, et elle fuit. Le chauffeur, un militaire, obéit lorsqu’elle lui demande de l’emmener chez les religieuses. En trois jours, les sœurs soignent l’adolescente et lui obtiennent une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Elles vont au consulat lui obtenir un visa. Et la voilà dans l’avion pour l’Amérique, sans revoir son père. Le seul homme qu’elle ait jamais eu dans sa vie, c’est le dictateur ! « … je suis vide et pleine de peur ». Curieusement, c’est le refoulé du vide, comme de la matrice vide, qui s’est imposé dans son corps ! La figeant en femme qui ne peut plus accueillir en elle d’homme ! Ni dans sa vie ! Ni des amis ! Comme si elle était arrivée à cette vérité que les femmes ne sont vues que comme un dedans où revenir, un ventre toujours fonctionnel. Et elle, comme le message laissé par le dictateur qui l’a déchirée, dit qu’elle est vide, qu’on ne peut pas revenir dedans ! Comme c’est quelque chose qui est toujours dénié, cela s’est inscrit dans le réel, de manière traumatisante ! Urania reste comme cette vérité gelée, cette planète gelée : un ventre dans lequel, une fois né, un homme ne peut espérer revenir comme n’étant jamais parti, même le plus puissant d’entre eux, le dictateur ! Mais ce ventre-là reste ! Il est gelé, il a été déchiré, violé, mais il reste là ! Urania reste comme l’emblème de ce que Octavio Paz dit aussi dans son livre « Le labyrinthe de la solitude », étrangère à l’amour. L’ambiguïté, c’est que, bien que totalement défoncée par le monstrueux et fou dictateur, elle sait retrouver chez les religieuses un refuge, qui va se prolonger par le refuge des Etats-unis, d’abord par les études, puis en devenant fonctionnaire à la Banque mondiale. Elle est revenue dedans, elle a une réussite professionnelle d’exception, elle est dans une institution qui aide, il ne lui manque rien, et en même temps, elle, elle ne peut pas accueillir en elle, dans sa vie, elle ne peut ouvrir à l’autre, à l’amour, l’espace de l’hospitalité, qui ainsi se remplit et se vide de visiteurs, et d’amour ! Sa mère avait disparue très jeune. C’était un homme, son père, qui était tout pour elle. La Banque mondiale, n’est-ce pas, au départ, aussi une institution conçue par des hommes ? C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’elle n’a pas pu s’en sortir, avec le dictateur ! Comme dans un instinct de survie, elle aurait pu jouer le jeu, pour sauver sa peau. Si elle avait été moins ignorante de la gravité de la situation dans ce régime. Mais surtout si elle avait pu s’identifier avec une femme, sa mère. Peut-être est-ce ça qui a rendu le dictateur impuissant ? Le fait que, bien que très jolie, il ait senti qu’elle n’arrivait pas vraiment à s’identifier à une femme. Et là, n’y a-t-il pas toute l’ignorance de ce qui est arrivé à sa mère ? Le non dit, de la part du père ! Urania est restée dans le corps d’une petite fille choyée par le père jusque dans ses études et donc son avenir professionnel, mais elle a grandi dans un univers familial sans réellement de femme. Le père ne s’est pas remarié, mais ne semble pas non plus avoir des histoires amoureuses ou sexuelles. Urania semble avoir grandi dans une sorte d’écrin la protégeant de l’incarnation d’une femme. Aucune femme ne la coupe de son père. Aucune femme ne s’immisce entre eux et ne la confronte à une sexualité où l’homme qu’est son père laisse sa fille pour cette femme. Elle reste une petite fille que les religieuses préservent aussi. Donc, ce que le ministre offre au dictateur, c’est une petite fille, qui ignore intimement ce qu’est une femme parce que sa mère ne l’a jamais supplantée auprès du père. Et c’est peut-être cela qui rend impuissant le Chef ! Que s’est-il passé, autrefois, entre le dictateur et le père d’Urania, autour de la mort de la mère de celle-ci, qui revient comme une sorte de vengeance par l’adolescente, petite fille qui ne sait pas faire la femme, qui enlève tous ses moyens au Chef, et l’humilie comme jamais ? Il y a, dans ce roman, une petite histoire, tragique, dans la grande histoire géopolitique ! Et un non dit familial a peut-être empêché Urania d’avoir des ressources intérieures suffisantes pour s’en sortir de manière moins sanguinaire, des mains finalement pitoyables du dictateur ! Beaucoup de paroles, de vérité, lui ont manqué, pour se construire intérieurement, de sorte que, bien que très brillante jusqu’à un niveau international, elle reste plutôt une femme construite de l’extérieur. Y compris par son père. Une femme, sa mère, l’aurait déjà dérangée dans son huis-clos avec son père, et aurait ouvert en elle une intériorité, une capacité critique, une déstabilisation de l’image de la petite princesse à son père. Ce roman, qui dessine bien la situation géopolitique de la République dominicaine au temps de la dictature, est à charge d’un dictateur que rien ne peut défendre. L’auteur, Mario Vargas Llosa, qui après avoir été communiste a opté pour des idées plus libérales, semble utiliser l’innocence de cette adolescente pour noircir le plus qu’il peut le dictateur. Laissant de côté les raisons inconscientes, intimes, qui ont peut-être abouti à l’humiliation de l’impuissance. Le Chef, en proie à une honte insupportable et venu du plus profond de lui-même, s’est déchaîné dans une sauvagerie délirante. La réussite comme fonctionnaire à la Banque mondiale est là pour montrer le contraste total entre le blanc de l’Institution qui aide au développement et le noir d’un monstre heureusement exécuté, ce que la CIA a habilement laissé faire à d’autres.

Alice Granger Guitard



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