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Le syndrome de Garcin, Jérôme Garcin

Editions Gallimard, 2018

lundi 26 mars 2018 par Alice Granger

Sans doute n’est-ce pas par hasard que Jérôme Garcin commence son récit sur les dynasties médicales familiales en évoquant son grand-père paternel, Raymond Garcin ( célèbre neurologue qui donna son nom au syndrome de Garcin, une paralysie des nerfs crâniens ), qui emmène dans sa Versailles sa belle-fille à la maternité, où elle accouche des jumeaux Jérôme et Olivier. Jérôme Garcin a perdu son jumeau Olivier, renversé par une voiture à l’âge de six ans, et nous sentons à travers ces lignes qui racontent deux cents ans d’endogamie médicale que le désir de retrouvailles avec cette généalogie de médecins souvent prestigieux a beaucoup à voir avec les retrouvailles du temps perdu d’Olivier. Cet entre-soi de l’endogamie médicale que nous décrit Jérôme Garcin, où par exemple le professeur George Guillain spécialiste du système nerveux à la Pitié Salpêtrière donne sa fille en mariage à son interne très prometteur Raymond Garcin qui arrive de sa Martinique natale, semble entrer étrangement en résonance avec la gémellité, qui elle-même évoque la douceur harmonieuse d’un temps et d’un espace idéal commun perdu. Ainsi, aussi bien du côté maternel que du côté paternel, les deux grands-pères de Jérôme Garcin sont médecins, ce qui définit un entre-soi spécial, rythmé, solide, humaniste, reconnu, ayant socialement grande valeur morale, bref une galaxie familiale digne de fierté et homogène. Cet univers enraciné dans le passé et qui se reproduit par mariage comme à l’identique doit assurer un sentiment de solidité, d’assurance, et pourtant la tragédie n’a pas été empêchée au sein de cette totalité humaniste presque irréprochable, avec des ascendants médecins qui ont presque tous dans leurs spécialités médicales des statuts de héros découvreurs rompus aux contacts humains finement écoutés et analysés. « En épousant la fille de son patron, cérémonie par laquelle l’exilé antillais entrait dans une fameuse famille normande et le jeune homme pauvre, dans la grande bourgeoisie parisienne – il en adopta si bien les mœurs, les conventions, le devoir de réserve, l’élégance vestimentaire et l’apparente indifférence aux choses de l’argent que certains de ses élèves, souvent les plus démunis, le croyaient né dans la soie des beaux quartiers et ignoraient le secret de sa persistante mélancolie, où se reconnaissent les gens simples et déplacés ». Bien sûr il y a dans l’ascendance martiniquaise de Raymond Garcin de la particule, mais le récit nous montre comment en France, il n’y a pas si longtemps encore, on restait entre-soi dans le milieu médical prestigieux, soit par mariage des filles de patrons hospitaliers à leurs internes prometteurs, soit directement de père en fils.

Ce qui caractérise ce récit, c’est qu’il évoque un temps révolu, qui a disparu, puisque la dynastie médicale et son endogamie s’est arrêtée aux grands-pères maternel et paternel de Jérôme Garcin. Ni ses parents, ni lui-même n’ont repris le témoin. Une rupture s’est inscrite, laissant en quelque sorte se perdre ce temps-là. Mais cette rupture, nous nous apercevons dans le récit lui-même, qui décrit de manière si précise et intéressante comment pratiquaient ces médecins d’autrefois, s’est faite aussi par la mutation profonde de la médecine, qui est devenue beaucoup plus technologique, et requiert donc beaucoup moins de contacts humains pour faire le diagnostic par exemple. La technologie médicale si pointue a rendu superflu de savoir observer le moindre détail chez les patients, et surtout de savoir écouter, elle ne distingue plus autant la valeur d’un médecin par son talent humaniste, sa passion et grande curiosité de l’humain. L’intérêt extraordinaire de ce récit de Jérôme Garcin est qu’il nous invite, presque pour une dernière fois, un adieu, et un devoir de mémoire qui nous intime de devoir prendre le témoin de l’humaniste à notre manière, à se ressourcer au cœur même de cette pratique disparue, qui était de l’ordre du sacerdoce. Les grands-pères de Jérôme Garcin ne prenaient pas vraiment de vacances, dans leur tête, ils restaient médecins, même s’ils ne faisaient pas le médecin avec les leurs.

Donc, ce récit nous fait penser à un travail de deuil. Deuil d’une ambiance familiale sans doute apaisante, rassurante par ses rituels, intensément familière car s’ancrant dans une dynastie à la valeur morale et sociale forte, autour de personnages de haute qualité scientifique et humaine incitant à en être fier. Mais ce deuil se mêle à d’autres deuils, donc à d’autres temps également disparus, le deuil du jumeau Olivier, de cet entre soi gémellaire spécial ( dont j’ai aussi l’expérience, même si celle-ci est si différente de celle de Jérôme Garcin ), le deuil du père emporté accidentellement encore jeune. Le deuil de l’acteur Gérard Philippe, aussi, beau-père de Jérôme Garcin. On dirait que, pour s’autoriser à vivre dans un autre temps, un temps nouveau, qui a rompu avec cette endogamie médicale, Jérôme Garcin, pour lui-même mais surtout pour ses propres enfants et petits-enfants, a senti en lui la nécessité de transmettre un témoin tendu par des mains prestigieuses du passé en écrivant, afin de laisser accessible cette histoire à ceux qui n’ont pas eu avec elle un lien direct. On pourrait dire que toute l’écriture de Jérôme Garcin, qui a écrit entre autre à propos de son père disparu et de son jumeau si tôt arraché à la vie, s’est dédiée à ce travail de mémoire qui est aussi poignant travail de deuil surtout lorsque ce deuil est si difficile. On sent à lire Jérôme Garcin que l’ont peut rester aussi inguérissable de venir de l’île d’harmonie devenue île de la perte que le grand-père paternel fut sans doute toute sa vie nostalgique de sa Martinique natale par-delà son intégration en apparence parfaite au monde très bourgeois de sa belle-famille et du milieu médical parisien. D’ailleurs, Raymond Garcin, ce grand-père paternel, est entré dans l’exercice de la médecine par les horreurs sanguinolentes des champs de bataille !

Ce très beau récit nous prouve que Jérôme Garcin a en tout cas, par l’écriture, su saisir le flambeau humaniste que lui ont tendu ses aïeux talentueux !

Alice Granger Guitard

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