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Duch, le maître des forges de l’enfer - Rithy Panh
samedi 28 janvier 2012 par Jean-Paul Gavard-Perret

RITHY PANH ET LA FOLIE ROUGE.

Rithy Panh, « Duch, le maître des forges de l’enfer », 2012-01-21
Au même moment est publié « L’Elimination » de l’auteur avec Christophe Bataille (Grasset, Paris).

Rithy Panh continue son travail de mémoire entamé il y a 20 ans et qu’on retrouve dans chacun de ses films. Tous tournent autour de la nuit khmère rouge. Il s’agit pour le réalisateur de donner et redonner sous diverses instances (documents ou fictions) la parole aux victimes mêmes. Mais le bourreau lui aussi doit parler. Il faut au besoin le contraindre ou l’en convaincre. Dans « S﷓21 » les victimes étaient confrontées à lui. Ici le bourreau est seul face au cinéaste. Panh n’est pourtant pas absent. Il ne se contente pas d’un entretien. Il s’agit d’une confrontation qui ne permet pas au bourreau de se contenter de raconter « à sa main » son histoire. D’autant que le face-à-face est complété de divers documents. Les mensonges du tortionnaire y apparaissent jusque dans des images dites « voilées » qu’imprudemment gardèrent les Khmères Rouges.

Panh après son premier rendez-vous avec Duch au sujet de la Machine de mort khmère a eu besoin de retourner le voir dans l’espoir d’un impossible aveu. Le réalisateur a compris que ce n’était pas jouable, que Duch n’assumerait rien dans le film comme au tribunal sous son attitude cauteleuse irrespirable. Pourtant quelque chose se passe.

Dans son entretien Panh n’intervient pas comme le fait Lanzmann dans « Shoah ». En documentariste il trouve une voix plus proche de Resnais et Ophüls. Le réalisateur a tourné 300 heures de rush avant que Duch ne soit jugé par le tribunal cambodgien. Et sans doute a-t-il tenté d’instrumentaliser le réalisateur dans le but de préparer son procès. Et d’une certaine manière Panh pouvait jouer le rôle de coach... Mais il n’en était pas dupe. Il savait que Duch était là pour présenter son idéologie froide plutôt que d’être présent aux faits que le réalisateur ne cesse de lui asséner.

Il refuse de se contenter des affirmations du bourreau. il aime à se présenter comme simple « otage du régime » ou encore « la police d’un gouvernement reconnu par l’ONU ». Panh sait laisser parler Duch jusqu’à ce que parfois il « dérape ». Et parfois au bout de nombreuses heures la langue du démon fourche. Et il n’y peut plus rien sans pourtant être pris en traître. Le réalisateur lui a précisé dès le départ que l’interviewé n’aurait pas de droit de regard au montage. Et parfois il s’est laissé prendre par la passion de la parole « politique » vecteur d’une idéologie « de sauvegarde ».

Pourtant, maître de l’organisation du pouvoir, Duch essaye sans cesse de se protéger face à celui qui à l’époque a échappé à ses griffes. À l’inverse d’un Eichmann il avance de manière plus retors, perverse voire souriante. Mais la façon de se défendre choisie par les deux tortionnaires reste similaire : ils se disent victimes et voudraient faire croire à la banalité du mal. Panh ne se laisse pas avoir. Son film est la preuve que de tels bourreaux décident, torturent, organisent afin d’inventer une histoire au nom de la pureté de la race mais - lucides ( ?) - surtout par peur de la vengeance. Ils ont tout fait pour l’éviter...

Le film prouve que, si le mal est dans chaque être, certains le combattent et d’autres l’utilisent à leur profit. Le mal pour le réalisateur n’est pas excitant, n’est pas objet de voyeurisme. Le film est là pour montrer comment il transforme un être dans sa rigueur mathématique en exterminateur. Au nom de « la vérité révolutionnaire » Duch choisit une idéologie qui a pour but l’humanisme mais elle se vide de son sens en l’appliquant de manière scientifique et finalement se réduit à un génocide.

On voit dans le film comment Duch se prend pour Dieu et comment plus rien n’existe pour lui en dehors de sa vérité. Exécuter des enfants devient un travail comme un autre. Ce qui n’empêche pas, le soir venu, le tortionnaire de retrouver une vie normale, de chérir sa femme et ses enfants. De citer au besoin Alfred de Vigny (sommet du film !). Mais tout en le détournant : le stoïcisme pour le Khmère rouge se résume à supporter la douleur des autres !

Panh qui privilégie souvent les femmes dans ses films, afin de montrer une humanité, prouve ici que le crime est masculin à l’image du pouvoir que certains s’arrogent sur les autres. Il montre comment ce machisme du pouvoir reste inébranlable, efface toute culture humaniste et laisse surgir la bestialité de l’être. Un tel travail est donc nécessaire. Il fait descendre dans la monstruosité sans nom. Celui qui torture se contente pour toute reconnaissance des « je ne sais pas »...

Par ailleurs le réalisateur rappelle comment l’ancien peuple » (celui des paysans illettrés et pauvres) a été idéologisé, manipulé de manière honteuse par le régime contrairement aux citadins (« le nouveau peuple ») plus éduqués. Il rappelle aussi comment la notion de « Khmères d’origine » est devenue une idéologisation d’une pseudo pureté. Le communisme intégral à la khmère rouge s’est donc transformé en laboratoire ou en acmé d’une idéologie portée à la perfection par élimination de toute l’histoire - à l’exception du Temple d’Angor.

Précisons que titre du film n’a rien de mythologique. Il met l’accent sur la noirceur d’un potentat abjecte. La forge dont il est question est à prendre au pied de la lettre et non de manière métaphorique. Et jusque dans ce titre surgit une éthique du regard face à la catastrophe. Ce regard s’élargit à une critique très large. Il s’agit de la lutte de la liberté contre le totalitarisme et non seulement - comme chez Lanzmann - de l’opposition systémique entre progressisme et fascisme.

Mais (comme « Shoah ») le film prouve que l’enjeu de la mémoire reste capital. Son accès passe parfois par des chemins détournés. Lorsque au Cambodge les traces sont effacées elles peuvent (doivent) se chercher en France ou aux USA. Rappelons enfin que le réalisateur fait « vibrer » certains accents peu glorieux de l’idéologie française et occidentale. Il montre comment les Badiou, Vergès ou autre Chomsky ont affirmé que les « génocidés » cambodgiens étaient des morts utiles !

À ce titre certains osent affirmer que ce film gêne. Il ne peut gêner les idiots. Et ceux qui oublient comment Pol Pot fut formé à la Sorbonne par des philosophes marxistes. Il faut donc défendre et aimer un film de liberté. Panh crie son « J’existe » comme les témoignages de Kertesz ou Robert Anthelme le firent en leur temps et pour d’autres causes. Il prouve comment un génocide est une explosion nucléaire. Le réalisateur a donc réussi un pari difficile : montrer une croyance à l’humain par tout ce qui en sépare sans toutefois tomber dans une illusion humaniste. Il y a là une relecture capitale non seulement de l’histoire d’un peuple mais du monde.

Messages

  • Je trouve votre analyse du document filmé de Rithy Panh est excellente. Pol Pot et sa bande, dont Duch n’ont fait que continuer l’action entamée de Lénine et de Staline en 1920/21, notamment lorsqu’ils ont laissé mourir de faim des millions de paysans russes et ukrainiens. On peut lire les reportages dramatiques sur les morts de froid et de faim le long du Transibérien. Ce sont de faux idéologues, mais de vrais criminels. Aujourd’hui, si nous ne faisions pas attention, ils pourraient encore surgir... à travers le terrorisme religieux. Mais ce qui est effarant c’est que ces dirgeants Khmers Rouges, y compris les femmes, sortent des lycées et universités françaises ! D’ailleurs tous les "révolutionnaires marxistes-léninistes" de l’Asie sortaient des Universités ou Lycées français, ou s’abreuvaient de l’idéologie de notre Révolution en France, tels Sun-Yat-Sen-, Mao-Tsé-Tung, Ho-Chi-Minh, le général Vo-Nguyen-Giap... etc.

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