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Eloge des voleurs de feu, Dominique de Villepin

Editions Gallimard, 2003

dimanche 10 juin 2018 par Alice Granger

Dans l’espoir insensé d’une vie meilleure, Dominique de Villepin, travailleur de la paix, écrit pour, dit-il, donner à la poésie sa vraie place. Le garçon né en exil, dont l’enfance fut éblouie de poésie, et pour lequel la langue des poètes de France fut le premier pays et l’originelle patrie, par cet Eloge, veut porter « les derniers mots des suppliciés, les paroles façonnées par l’angoisse, les musiques vibrantes d’âmes et de corps qui n’ont jamais abandonné l’espoir d’habiter la flamme » ! Ce livre extraordinaire et érudit pénètre « au cœur du bouillonnement poétique », rencontre un nombre impressionnant de grands frères poètes, voyage à travers leurs poèmes, et nous montre le chemin de l’émancipation ! Par les mots de cet ouvrage dilaté par le verbe, Dominique de Villepin crée littéralement ce monde meilleur ! Au commencement n’est pas l’immaturité et la dépendance, mais la parole qui nomme, avec des mots en prise directe avec les choses que le regard et les sens naissants découvrent !

Je suis frappée par cette image violente qui apparaît dans la préface de cet Eloge et est encore évoquée au terme du voyage : une vieille femme s’échappe par le vitrail brisé de l’église en flammes pleine d’habitants du village qui s’y étaient réfugiés, incendiée par les Allemands lors de la Deuxième guerre mondiale, à Oradour. Ce lieu est très proche de sa naissance, précise l’auteur. Il faut lire cette image de manière symbolique ! Ce très volumineux ouvrage parle des poètes qui, tous, larguent les amarres, en commençant par voyager en eux-mêmes, affrontant leurs fixations, leurs gouffres, leurs monstres. Mais cette vieille femme aussi les largue, au cœur de l’embrasement du « mal » ! Comme si elle s’échappait d’urgence du brasier incestueux attisant les jalousies, les violences, les inégalités à cause de ce lieu privilégié imaginaire ! Vieille femme s’échappant de l’horreur, en écho à l’infernale difficulté des humains à couper le cordon ombilical et leur enracinement ! C’est sa mère qui a emmené Dominique de Villepin enfant à Oradour ! Tous les enfants suppliciés que sont les humains ne réussissent pas à sortir de l’abri embrasé de folie, d’infantilisme, de violence, de jalousie. Mais certains ont dit comme Rimbaud : Feu ! Feu sur lui-même, par ses mots, mourant à cette vie d’avant et à son mal oedipien ! La mère de Dominique de Villepin n’est-elle en effet pas différente, par cette poésie qu’elle écrit sur de petits bouts de papier que le très jeune garçon, qui sait à peine lire, met partout dans ses poches ? Une mère qui s’est échappée du lieu incestueux pour habiter la maison vivante de la poésie ! Elle-même déracinée de sa patrie, qui n’existe plus que par les mots, le verbe, pour elle, pour les enfants, parce que cet homme, époux et père, a largué les amarres de toute la famille ! L’enfant déraciné, grâce à cette mère consciente de ne pas pérenniser de refuge stable (parce que le geste d’expatriation du père expatrie aussi femme et enfants de la France matrice) mais qui grâce à son angoisse et à sa nostalgie, a l’idée des poèmes, peut alors habiter la maison vivante des poèmes, qui, elle, s’ouvre partout dans le monde ! L’église symbolise le lieu de la sécurité absolue (mais aussi la France ?), mais n’est-ce pas juste un fantasme maternel, ou quelque chose d’imaginaire ? L’immaturité humaine assigne à résidence dans cet abri où l’on ne manque de rien dans les pays riches, qui sont indifférents à ceux qui, dehors, manquent de tout ! Le mal, le péché originel, n’est-ce pas de rester psychiquement petit, dépendant de cet abri domestique que le monde marchand matérialise ? L’enfant en exil, lui, au contraire, manque de ce lieu stable, dont l’absence se réitère par des déracinements successifs et douloureux.

La famille expatriée de Dominique de Villepin, dont l’enfance est déracinée, n’est-ce pas alors une révolution en marche en regard d’une fixation française ? Le lieu de l’origine ne se dit plus que par les mots, par les poèmes ! La famille n’est plus dans son ventre, enracinée ! Même si elle reste privilégiée, elle inscrit au commencement le déracinement, la perte, l’absence, et donc l’impératif de vivre dans un nouveau monde, inconnu au rythme des déménagements !

Il faut commencer la lecture de « Eloge des voleurs de feu » par l’écoute très attentive de ce que nous murmure Dominique de Villepin : « Pour qui est né en exil, l’expérience douloureuse de la séparation s’éprouve avant la beauté du voyage et la douceur du port ». Ce qui nous saute aux yeux, c’est que le premier qui a largué les amarres, pour Dominique de Villepin, c’est son père ! En décidant d’aller travailler à l’étranger ! Un geste de coupure d’avec le berceau familial, qui creuse une faille sans doute sensible dans l’angoisse et la nostalgie d’une mère, qui insinue la douleur de la perte, qui structure tout autrement la famille ! Juste par cette parole qui, on l’imagine, idéalise le lieu des racines ! Donc, cette parole enlève aussi le caractère de totalité au lieu où vit la famille pourtant privilégiée, en fait sentir le caractère provisoire, fragile ! La mortalité. En exil, la terre immobile est remplacée par une terre changeante et inquiétante mais aussi prometteuse ! Donc, cette famille ne vit plus en un lieu dominé par la métaphore matricielle ! Par ailleurs, ce père qui expatrie signifie que c’est pour assurer la vie de la famille qu’il a fait le choix de l’exil ! C’est symboliquement extraordinaire ! Révolutionnaire ! Cette famille, par le geste de coupure du cordon ombilical accompli par cet homme, vit déjà dans le monde ouvert ! Il y a là un renversement, une attaque intime d’un bastion de l’inconscient français ! Ce père ne cautionne plus un lieu qui éterniserait une matrice encore habitée ! Et il invente par les mots du récit une autre France ! Une matrice quittée ! Idéalisée ! « Car, travaillé par la nostalgie d’un pays perdu, le poème est emporté par le mouvement perpétuel du verbe » ! Au cours de l’exil, ce père réitère encore le largage des amarres, allant d’un pays à l’autre, déracinant à chaque fois sa famille, la mère et les enfants. Inscrivant le rythme même de la vie, qui doit avoir la capacité de se déraciner pour découvrir sans cesse de nouveaux horizons ! Le rythme poétique, Dominique de Villepin l’a déjà avec le geste de largage des amarres du père, qui force à la découverte émerveillée d’autres mondes alors que la peine et la douleur de la perte sont en soi ! Et c’est la mère, extraordinaire, qui, avec les poèmes dans la maison vivante, enseigne à l’enfant déraciné que par les mots, la parole, il peut s’approprier le monde nouveau, comme les mots des poèmes et des récits inventent la terre des racines perdues ! Dans cette réalité de la perte, de l’absence d’un lieu matriciel tout autour, ce sont les mots en leur nombre infini qui entrent dans la maison vivante de cette famille expatriée au sens fort du terme ! Sur la base de la perte, de la sensation de dénuement, c’est la découverte des autres, d’une langue étrangère, d’une culture différente, c’est l’émerveillement après la peine, l’angoisse, la douleur, c’est la rage de s’approprier le monde nouveau, les choses, par les mots qui nomment, c’est la pulsion de vie qui combat la destruction. A chaque fois, le monde domestique provisoire est remplacé par le monde direct, pas encore connu, un monde de choses, d’habitants inconnus, de coutumes différentes, qui pour l’enfant n’est pas déjà apprivoisé comme l’est le dedans familial avec ses habitudes et ses repères. La famille déracinée découvre en même temps le monde nouveau ! Cette perte, au fil des pages, cette chute voulue, « entraînent une remontée jusqu’à la naissance du verbe » ! Mère qui recopie les poèmes sur de petits papiers, que le jeune garçon glisse dans ses poches. Du fait de cette enfance en exil, la structure psychique de Dominique de Villepin est très différente ! A cause de l’invention d’une nouvelle métaphore, qui est à l’œuvre dans sa famille ! La maison vivante de la poésie ! Qui donne l’hospitalité à de nombreux grands frères poètes. Mais si Dominique de Villepin sait si bien les écouter, c’est qu’il le fait sur la base de son expérience elle aussi spéciale de la fraternité, avec ce grand frère trop tôt disparu ! En tout cas, avec cette famille où cela commence avec les mots, nous comprenons pourquoi Dominique de Villepin est à ce point l’homme des mots, un forçat de la parole ! Son écriture n’en finit pas de grossir de mots faisant de volumineux livres tellement il fait entrer le monde dans ces mots, encore et encore, pour que rien ne reste en dehors du verbe, qu’il voyage pour nous à travers la poésie ou à travers le monde, ses violences, et le travail de la paix qu’il invite à faire dans son sillage ! Dominique de Villepin étreint le monde par sa parole, et ses mots graines qu’il sème pour nous, nous pouvons les faire germer à notre tour ! Poète avant tout, il est convaincu qu’il n’y a pas d’autre vie que celle de prendre la plume, dans la nécessité « de livrer bataille sur le champ des mots pour dessiner l’homme dans l’intelligence des choses » ! Dominique de Villepin a une écriture double. D’une part elle voyage à travers la poésie, en fidélité à sa mère, extraordinaire, qui a ouvert à ses enfants la maison vivante, et cette écriture semble se dilater dans cet ouvrage afin d’accueillir le monde infini de la poésie, chaque poète du monde, pour que nous, lecteurs, nous les rencontrions pour nous rencontrer aussi nous-mêmes ! Et l’un d’entre eux est son grand frère, à nouveau vivant autrement, dont la vie prend son sens et sa place ! D’autre part, cette écriture voyage à travers la complexité du monde, de la diplomatie à la politique, à l’écoute d’un monde changeant et inquiétant où l’Empire occidental perd son hégémonie au profit de la Chine, où les lignes de force ne restent jamais les mêmes, où les humiliations du passé sont des bombes à retardement. Cette écriture-là se fait en fidélité à son père, extraordinaire, qui largua les amarres en forçant la famille à se structurer à partir de la perte matricielle et en fonction des changements incessants du monde, dans la découverte des pays, des autres, des langues. Cette deuxième écriture est tout aussi dilatée pour accueillir par les mots chaque facette du monde, celui d’ici et celui d’ailleurs, s’intéressant aussi bien à notre vieux pays, à notre nouvelle place dans un monde changeant, à l’esprit de cour qui règne en politique, qu’aux dangers de guerre un peu partout dans le monde, en analysant les responsabilités historiques, les glaciations qui soudain reprennent de la vigueur. Dans notre société en ébullition, « il convient de refonder le champ de la politique et le chant de la poésie » ! On pourrait dire qu’à elles-deux, ces écritures travaillent infatigablement à la paix en temps de guerre ! Pour René Char, la poésie est « la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié » ! Cela suppose une vigilance permanente de l’esprit. « De la violence elle fait une arme de paix ». En découvrant cette double écriture, émerveillée, dans la bibliothèque, j’ai tout de suite voulu accueillir tous ces mots à l’infini qui ont commencé à me raconter le travail de la paix en temps de guerre, que j’écoutais déjà depuis mon enfance mais condensés dans des mots silencieux.

Cet « Eloge des voleurs de feu », qui est tellement dédié, comme un devoir d’enfance, à ce grand frère de deux plus âgé que lui, mort très jeune, fait entendre, avec la discrétion que garantit le fait de le dire par la poésie, combien cette relation entre les deux frères, forcément spéciale dans cette famille expatriée et dans cette maison vivante de la poésie, a été fondatrice pour le deuxième garçon, Dominique de Villepin, pour son intelligence si vaste, bref pour ce travail de la paix en temps de guerre lui-même ! Surtout si l’on pense que dans une fratrie, la jalousie est presque toujours en embuscade pour rivaliser dans l’accaparement de l’amour maternel ! Mais, justement, la poésie ne dresse plus les humains les uns contre les autres ! Je voudrais dire mon intuition. Celle d’un grand frère ayant une vulnérabilité, peut-être un problème de santé ayant conduit à une mort prématurée à peine adulte. Cette vulnérabilité a retenu une part de lui-même dans le statut du petit, du dépendant, qui a besoin d’être l’objet d’attentions maternelles plus longtemps, s’éternisant, fixant aussi l’angoisse chez la mère faisant croire qu’elle pense plus au garçon aîné qu’au cadet. Le deuxième garçon, témoin de ces scènes, en est jaloux, imagine que son grand frère est le préféré, d’où la douleur, mais aussi la rage, la violence presque fratricide, se sentant exilé aussi de l’amour maternel. Même l’image de la vieille femme s’évadant de l’église en flammes pourrait dire cette jalousie qui enflamme le quotidien si la mère n’offre pas d’issue à ce dedans incestueux et en guerre. Mais cette mère, dont une part d’elle-même est forcée de rester fixée en arrière à cause de la vulnérabilité de son fils aîné, est aussi celle qui, déracinée, invente la maison vivante de la poésie. Et là, le deuxième garçon trouve par les poèmes une complicité avec sa mère qui déjoue la jalousie entre frères. Tandis que, avec ces petits papiers où sont écrits par sa mère des poèmes dans toutes ses poches, c’est lui qui, dans un renversement de l’ordre dans la fratrie, devient l’aîné, au prix bien sûr d’un sacrifice de celui qui, en lui, aurait tant voulu bénéficier de la sollicitude d’une mère maternante ! En pouvant prendre de la distance par rapport à sa passion jalouse où il se voit voler à son frère la préférence auprès de sa mère qui le maternerait lui, il est en train de faire le deuil de sa propre fixation à ce stade dépendant et infantile, et il réalise qu’il est déjà au-delà. Le grand frère, quant à lui, retenu en partie, et comme éternellement, dans cette position dépendante par sa vulnérabilité, certes il doit être attaché à ce privilège de l’attention angoissée de sa mère, donc une passion qui fait écho à celle des poètes, par exemple Baudelaire, Rimbaud, Nerval ! Mais, en apercevant son jeune frère dans la maison de la poésie, moins privilégié en apparence que lui dans l’appropriation des soins maternels, il se rend compte que c’est lui qui est plus vivant, plus grand, et il veut apprendre de lui à faire avec les mots ! Et la jalousie ne se dénoue-t-elle pas juste par le fait que le grand frère, parce qu’il désire vivre, reconnaît que son petit frère est son aîné dans la vie sevrée de maternage ! Alors, c’est le deuxième frère, non sans fierté, qui sent qu’il a un devoir d’aînesse par rapport à ce frère aîné dont la vulnérabilité est bien plus un mal qu’un privilège pour accaparer l’amour maternel. Après-coup, il comprend que c’est lui qui avait plus de chance, en regard de la vie ! Comme en avance, dans cette famille différente ! Alors, ce grand frère, Dominique de Villepin ne le reconnaît-il pas en chacun des poètes, qui eux aussi, en descendant en eux-mêmes jusqu’à leurs maux, leurs fixations, leurs gouffres, entreprennent de larguer les amarres, avec les mots, en nommant les choses ? Et ne rencontrera-t-il pas de même, ensuite, chaque blessé de la terre, chaque supplicié ? Ces grands frères poètes écrivant leurs poèmes, c’est son grand frère qui par les mots et la poésie trouve une issue dans la maison vivante où son petit frère lui donnait des échos du monde poétique ! Tout ce voyage à travers la poésie, rencontrant tant de poètes, est aussi une retrouvaille avec ce grand frère tôt disparu ! « Je me souviens, au bout de ce voyage, de toutes ces clameurs fanées…, de ces billets glissés au fond de mes poches... Si tôt la poésie frappa à la porte de mon enfance jalouse, tapie dans l’ombre, toujours prête à répondre à l’appel ! Si tôt elle fendit l’armure pour donner langue à la déchirure et libérer les ombres du futur ». Voilà l’enfance jalouse, et la poésie qui fend l’armure ! Mais le grand frère aussi habite la maison vivante ! « A toi, mon frère, qui voulais vivre, elle apporta ses litanies de mystères, ses lunes miraculeuses, les épouvantails dans les vergers, les éruptions et les lézardes de la présence. Elle révéla derrière les paupières closes, les terres jaunies des rives de l’absence. » Ce grand frère voulait vivre, et l’a dit par la poésie. A « tous ceux qui luttent dans les ruelles de la mort », la poésie offre ses brasiers, comme les phares « ouvrent leurs bras aux pêcheurs sur la mer déchaînée ». La poésie a offert un autre regard sur son grand frère que celui de la jalousie ! Il l’a vu luttant contre la mort ! « Qu’a-t-elle dit, mon frère, pour qu’en toi la vie prenne enfin forme ? Et la peine et le rêve comme des fauves tisonnés. Que dit-elle, pour que surgissent des gouffres et que s’éclairent mille chemins de fortune... donnant un sens à la soif, un visage à la peur et à chacun de ces frères de mots qui, compagnons, chevauchent en silence au fond de soi ? ». Nous entendons un temps pendant lequel pour ce grand frère la vie n’avait pas pris forme ! « Car, en toi, ces mots aux ailes de couleur recueillaient la vie, creusaient un abri à l’épaule des volcans, offraient un espace au cri, au nouveau et à l’inconnu... Oui, ces mots... peuplaient la déchirure. Ils créaient l’urgence, chassaient le dépit et la résignation… des mots hissés à pleines mains pour renouveler l’air. » Voilà, la vie prit forme dans la maison vivante de la poésie, là où le grand frère avait enfin vu la vie, là aussi où les deux frères ne se montaient pas l’un contre l’autre, là où il y avait la paix. D’où le titre du livre commençant par « Mémoire de paix » ! Ce grand frère réclamait à son jeune frère, comme lui reconnaissant une vie au-delà de celle que la sienne pouvait atteindre, « des mots de jongleur, de chevalier, des mots de foudre et de flèches comme des torches dans la conscience allumée ». « Et je revoyais ton visage dans le passage, avançant sans jamais se retourner, cherchant encore l’éclat, prêt à bondir au frisson de la plus infime lueur, guettant la révélation de cette énigme fragile qui seule éclaire le sentier des hommes jusque de l’autre côté de la terre ». Dans ce passage, où le grand frère va disparaître, il se produit pourtant quelque chose : un passage de flambeau ! Et ce passage de flambeau est possible comme travail de la jalousie ! C’est à travers son grand frère, par cette jalousie qui le fusionne à lui, que le plus jeune peut descendre au plus profond de lui-même, pour regarder en face la vérité de cet amour oedipien, afin de le… sacrifier, de se sevrer, de larguer ces amarres inconscientes, de traverser la mort de celui qu’il était en deçà, le jaloux qui fantasmait de dominer son frère aîné au sein de l’amour oedipien ! Le travail de la paix commence là ! Des mots, « il t’en fallait, si vivants, si rugueux pour combler trous et blessures, colmater les brèches, arrêter l’hémorragie. Des mots, pour faire le voyage des racines... pour gommer l’insulte, effacer la discorde... des mots façonnés de ta main de forgeron pour inscrire le rêve en plein front. Des mots pour guider la transhumance avant que, violents et sifflants, ils se retournent, en une dernière prière, contre le poète qui s’offre en sacrifice et bascule dans le vide ». « Pour toi, mon frère, je voulais être porteur d’échos, dompteur d’écumes pour arracher à la fièvre ce salut auquel tournait le dos ton âme douloureuse » « Et je sentais alors, au bout du poème, que tu n’avais plus peur, riche de l’offrande de la parole... de ses pépites lumineuses que tu portais en toi avant de les disperser à la traîne de tes pas ; féerie pour cette vie, étincelle pour un naufrage ».

A force de lire avec une ténacité et une patience qui ne sauraient faiblir ces ouvrages toujours incroyablement volumineux écrits par Dominique de Villepin (et celui-ci dédié à la poésie a le plus grand nombre de pages, plus de 800 !), j’aperçois plus nettement ce « forçat de la langue » qui, « étreignant le monde », « aspire à une plénitude capable de résister au temps et de nous faire vivre sans limites ». Le voici, ce forçat de la langue, ce semeur de graines de mots qui, travailleur de la paix, « s’efforce de construire l’harmonie », mais force est de constater que jusque-là « ces efforts restent sans autre réponse qu’un souffle de vent, une caresse de brume qui font éclater un manque, laissent deviner un creux ». Un manque ? Oui, rien qui venait « à sa rencontre ». Une absence, un silence, qui laissent la main à la métaphore qui domine, d’où les voleurs de feu larguent les amarres. La métaphore dominante est encore là, qui fixe un temps de guerre, provoquant jalousie, avidité, humiliations, inégalités, violences de par le monde ! Qui donne une part si angoissante au gouffre, à l’abîme, si récurrents dans ce livre sur la poésie et les poètes ! Qui fait surgir le doute : la poésie sert-elle encore à quelque chose aujourd’hui ?

Or, écrit-il, (ce qui affirme une ténacité presque du désespoir), « l’épreuve aurait pu consacrer la révélation d’un nouveau visage », mais son absence « interdit à chacun sa reconnaissance ». Le nouveau visage, il est pourtant déjà là, celui du travailleur de la paix, mais, tout en étant bien sûr très reconnu sur les chemins de sa transhumance incessante, il garde quelque chose de la clandestinité. Or, le nouveau visage devrait s’imposer comme la victoire des « Fidèles d’amour », comme le lieu d’accueil de l’humain, le cœur battant conscient de l’humaine condition qui est la mortalité mais habité de l’énergie de vie, comme le visage de l’humilité et de l’hospitalité ! Dominique de Villepin évoque « La tête et le trou » de René Daumal ainsi que « Les dernières Paroles du poète » : « Mais où est ce vide qui m’attire ? Vide qui me ressemble, vide muni de bras et de jambes ». Mais hélas « plus décevant qu’une statue taillée dans la nuit. Faut-il que j’attende que quelqu’un vienne combler ce vide, ou dois-je le combler moi-même ? Il y a trop de place pour moi dans le monde » !

C’est une vraie rencontre à travers les mots, cette lecture à l’infini des livres de Dominique de Villepin ! Dans la maison vivante ! Pourquoi cette œuvre, et cet Eloge tout particulièrement, a-t-elle pris une telle importance pour moi ? Qu’est-ce qui, dans mon histoire, fait de ma lecture de l’œuvre de Dominique de Villepin quelque chose de spécial, de nouveau, de vivant ? L’exil est la passerelle entre son écriture et ma lecture ! Au milieu des années soixante-dix, étudiante, pendant des mois, j’étais silencieuse, face à une grande bibliothèque, regardant les livres, disant le rien que j’avais à dire. Je disais le rien, je n’avais rien d’autre à dire. J’écoutais les mots de silence venant de la bibliothèque. Je disais ma certitude à ce témoin qui m’écoutait. Un homme de qualité écouta ce silence que je lui disais sans jamais chercher à le rompre, le prenant au sérieux d’une manière inattendue. J’étais là à écouter le silence comme je le faisais depuis l’enfance, mais maintenant je tendais l’oreille au silence plein de l’infini des mots venant du côté des livres. Le silence dense que j’écoutais depuis toujours était celui de l’inconnu. Je ne sais pourquoi, mais en regardant les livres de cette bibliothèque, j’étais sûre que l’un des auteurs un jour lointain ou sans cesse repoussé peut-être me donnerait à lire vraiment les mots, ceux disant le monde tel qu’il était vraiment, celui dans lequel je vivais, mais dont j’avais tellement l’impression qu’il n’était pas le même que celui que la normalité voulait imposer. J’étais sûre que l’inconnu, bien qu’invisible, me parlait, à travers le monde qu’il m’ouvrait avec ses mots silencieux. Ce monde dans lequel je vivais était différent de celui des autres justement parce qu’il avait choisi de rester inconnu, détruisant un ancien monde pour m’abandonner au nouveau monde, à la fois hostile et accueillant pourtant si on comprend vite comment faire avec les autres et avec les choses qui sont là ! Un monde ouvert, qui n’avait plus rien d’un cocon, dans lequel j’inventais que l’inconnu m’avait vue capable de me débrouiller, libre, très tôt ! J’inventais secrètement un inconnu qui m’avait abandonnée à la vie dans le monde ouvert parce qu’il était sûr que c’était la meilleure façon de sentir en moi la fierté d’apprendre à y vivre en développant et en entraînant une intelligence des choses et des humains, en prise directe avec ce monde et non pas protégée dans l’abri matriciel d’une famille bien dans la norme ! Lien des mots, et non pas lien du sang ! Lien des mots, que j’ai toujours senti dans le silence, qui ne m’assigna pas à résidence dans le statut d’une mineure qui a besoin de son papa, comme une femme d’un mari à la hauteur du père et qui l’assurera mère, cette belle fonction et image ! Je n’étais pas programmée ainsi ! L’inconnu, en larguant les amarres, a fait que moi aussi, je suis née en exil ! Pas le même que celui de Dominique de Villepin, où la famille s’est détachée, par le choix de l’expatriation qu’avait fait son père, de cette sorte de patrie matricielle. Je suis née en exil par rapport à la famille normale, avec papa maman les enfants. Je suis née dans une famille différente, qui s’est coupée de ce qu’elle devait normalement être, qui était détruite en regard de celle des autres enfants, avec d’emblée l’impression d’une disjonction d’avec ma mère alors que la mère dans la famille de Dominique de Villepin reste dans l’exil très présente. Cet exil, je le vivais sur la terre de France, pas à l’étranger. Je ne vivais pas du tout celle-ci en enfant gâtée à laquelle elle devait tout. Mais j’étais très sensible au fait que, sur cette terre, la collectivité manifestait des devoirs et des responsabilités envers l’enfant que j’étais, par exemple l’école, si importante. Je me suis élancée dans la vie en sentant que j’étais accueillie dans ce dehors par une organisation collective, d’abord cette assistante sociale si attentive, puis l’école, jusqu’à l’université, tout cela m’accueillait, et jamais l’idée que ce n’était pas assez bien pour moi ne m’a effleuré, j’étais très reconnaissante pour toute cette organisation, forcément imparfaite, mais qui me donnait mes chances ! Ma famille différente était la première des galaxies du monde ouvert dans lequel j’étais abandonnée par le largage de l’inconnu, presque une sorte de famille d’accueil dans laquelle m’aurait mise la communauté humaine jusqu’à ce que je puisse m’envoler ! Je n’étais pas dépendante de ma mère ni en familiarité et complicité avec elle, qui partait dans sa vie, tout en veillant à ce que je puisse saisir les possibilités d’éducation que la collectivité m’offrait. L’école républicaine n’était certes pas parfaite, mais la petite fille si robuste et résistante que j’étais aurait pu pousser et fleurir même dans très peu de terre dans le creux d’un rocher frappé par le vent au sommet de la montagne ! Ma famille différente s’est constituée en une sorte de laboratoire du monde ouvert, dans laquelle chacun était parti dans sa vie. Ma mère, encore adolescente à ma naissance, partie dans son rêve de prince charmant mais comme la société l’avait à l’œil elle ne s’est jamais fait prendre en défaut quant à ses devoirs. Ma grand-mère partie dans son deuil éternel d’un garçon mort à quelques mois mais si douce et toujours là murmurant ses chansons, faisant mijoter sur le feu de bois ses délicieux plats. Mon grand-père aimant par-dessus tout ses terres où je jouais dans les arbres et où je croquais les fruits sur les branches comme les oiseaux les cerises. Cette jumelle que les autres disaient monozygote alors que nous étions hétérozygotes et dont je ne savais rien de sa vie intérieure et elle de ma vie intérieure, qui tenait le rythme dans mon sillage sans avoir besoin que je lui tienne la main ni moi l’obsession de mon avance, qui l’ai même attendue une année lorsqu’on me proposa de sauter une classe pour entrer en sixième. Une famille différente dans laquelle, un peu comme dans le kibboutz du roman d’Amos Oz, « Ailleurs peut-être », grâce à mon grand-père j’ai appris que, chaque jour, chaque membre de cette communauté vivant sur cette terre devait accomplir sa part du travail commun selon ses forces et son âge, y compris les enfants, et ceci accompli, le temps libre s’ouvrait, pour la vie intérieure, toujours secrètement foisonnante pour moi ! Comme René Char a écrit, « Tu as bien fait de partir, Rimbaud », je disais en silence : « Tu as bien fait de partir, l’inconnu ! » Car j’ai toujours eu cette inexplicable impression d’être née sous une bonne étoile, d’avoir une chance incroyable, grâce au largage des amarres de l’inconnu, en désaccord absolu avec le regard des normaux, qui me voyaient comme un vilain petit canard qui ne pouvait pas réussir, et qui ne voulaient pas y croire, que je réussisse sans problème ! En désaccord absolu, surtout, avec ma mère qui accusait l’inconnu, et cherchait à faire d’elle et nous ses jumelles des victimes. Jamais je ne me suis sentie être une victime ! Je me sentais être le contraire, une incroyable chanceuse, avec cette joie secrète en moi ! J’ai fait ensuite des haltes plus ou moins longues dans les galaxies de quelques hommes connus, en constatant à chaque fois que ce n’était aucun d’eux, l’homme inconnu dont je savais écouter les mots silencieux ! Chacun d’eux avait tellement de mots qu’ils croyaient pouvoir mettre dans mon cerveau à la place de ceux que je n’avais jamais dits mais qui étaient là murmurés à l’oreille par le silence, qui avaient ma fidélité pour toujours. Et longtemps, à Paris, presque de manière suicidaire en regard de l’ambition qu’aurait dû viser une femme intellectuelle, je me tins envers et contre tout en ce lieu où, par la porte ouverte sur le dehors, entraient les humains de tous milieux et de toutes couleurs et là, de manière très humaine et souriante, j’écoutais à la fois leurs maux et leurs mots ! Lorsque je disais cela aux maîtres supérieurs des mots, je voyais si souvent dans leurs regards que je chutais dans leur estime et que je redevenais une sorte de pauvre petite bâtarde… ! Alors qu’en moi, j’avais la certitude que c’était là que je devais me tenir ! Dans cette maison vivante spéciale, ouverte aux humains sans aucun préjugé pour les trier, sans rejeter des mots pas assez biens, j’écoutais. J’ai toujours eu ce plaisir d’écouter, cette curiosité, cette humilité, et tant pis si j’étais rétrogradée au niveau des plus humbles d’entre ceux qui se présentaient avec leur cri à cette porte béante ! J’ai beaucoup aimé, en lisant Dominique de Villepin, retrouver chez lui cette hospitalité offerte aux humains, en particulier aux humiliés, aux blessés, aux rejetés, aux suppliciés ! Longtemps après, enfin, cela s’est imposé comme une évidence dans la bibliothèque, j’ai rencontré le forçat de la langue, Dominique de Villepin. Les mots du silence étaient enfin là ! Il ne s’agit pas de fascination pour quelqu’un, ni soudain d’avoir vu apparaître Monsieur de Nemours !

La rencontre des mots du forçat de la langue dans la bibliothèque a donné du sens à cette autre histoire, que j’écrivais sans jamais arriver aux pages qui la feraient sortir de la clandestinité, ma vraie histoire, si différente de l’histoire que les normaux disaient de moi ! Le forçat de la langue a rendu possible que je puisse nommer l’inconnu ! Alors que, si longtemps, il fallait plutôt, pour éviter le mépris, les crachats, les humiliations, taire la réalité si importante pour moi de l’inconnu, et au contraire présenter ma normalité de fille légitimée par mariage de ma mère ! Heureusement pour moi, ma mère ne m’emmena jamais avec elle, dans son pitoyable monde normal, elle n’en avait jamais eu l’intention ! La normalisation, c’était une façade pour moi, une gémellité là aussi, une apparence normale homozygote avec tout le monde puisque je disais mon père ma mère, mais en vérité hétérozygote, puisque j’étais liée par le silence à l’inconnu ! Moi, cela m’a juste servi comme l’une des armes dans l’art de la guerre, celui que Sun Zi enseigne : lorsqu’on se trouve en présence d’une force dominante, il ne faut surtout pas se découvrir, il faut au contraire s’armer d’une patience infinie, et attendre dans l’ombre en prenant la couleur des feuilles même une éternité que le rapport de force soit plus équilibré pour sortir au grand jour et gagner en proposant la paix. Avec Dominique de Villepin, l’homme inconnu qui largua les amarres prend tout son sens, révolutionnaire ! Et l’autre que je suis aussi ! Tel est le miracle de la lecture, lorsqu’elle est une quête de l’inattendu !

Maintenant, venez, je vous emmène en voyage à travers les mots de Dominique de Villepin en train d’écouter les mots des poètes qui sont autant de visages du grand frère cherchant à larguer les amarres d’avec un mal intérieur, qui précèdent les mots des humains suppliciés, oubliés, abandonnés, humiliés. Ce texte est presque un essai. Mais comment faire autrement qu’en le citant encore et encore, pour rendre compte d’une langue si belle, et d’une si grande intelligence de notre humanité ? Venez, pour quelques pages, ou beaucoup plus loin…, ou mieux lisez « Eloge des voleurs de feu », ce livre si beau !

Voler le feu, tel Prométhée, n’a de sens que si la mort s’est imposée comme l’envers tragique de chaque vie, écrit-il. Tel le grand frère qui voulait vivre, échapper à l’état de vulnérabilité, à la mort qui jaillit avec le sentiment de l’extrême fragilité d’une vie humaine même et surtout si elle est maternée, Prométhée s’installe dans le char du soleil et vole le feu dans l’énergie du désespoir ! La peur de la mort s’est tôt invitée par violente effraction. Même une mère ne se sent alors pas à la hauteur de la métaphore matricielle dominante ! La mort, alors c’est vrai, est l’horizon inévitable de la vie, inséparable de la naissance, mais la vie, n’est-ce pas voler du feu, sans cesse, pour gagner provisoirement, désespérément, follement ? Les mots, pour dire la vie, disent aussi la mort ! Rythme de la pulsion de mort et de la pulsion de vie, destruction de l’immobilisation pour renouveler l’émerveillement naissant, retrouver sans cesse cette solitude qui, seule, sait faire apprécier la chaleur de l’humanité ! Le jeune garçon a senti dans une « tendre intimité des volcans » (Federico Garcia Lorca) la force de vie chez son frère de deux ans plus âgé, au cœur de l’effraction violente.

En forçat de la langue et des angoisses humaines, Dominique de Villepin fait sécession depuis longtemps par la poésie et par ce livre de la nuit qui ne cesse de s’écrire. Il fait entendre « la violence d’une âme » qui jamais ne se résigne à se briser « sous l’étreinte du silence ». Pourquoi, s’écrie-t-il, le « feu sonore » crépiterait-il « au plus profond de la nuit » s’il n’y avait pas cette intuition désespérée de l’existence, sur une galaxie inconnue, d’une capacité à écouter ce silence, à y entendre des mots, et d’abord une écoute de cette volonté absolue de lâcher les amarres, de déserter le lieu d’assignation à résidence qui spécule tellement sur les vulnérabilités humaines en faisant comme si les humains restaient des enfants mineurs ? Dominique de Villepin a seize ans, son grand frère a dix-huit ans, ils se promènent dans les rues de New York. Brutalement, ce grand frère s’arrête et lui dit en le fixant du regard : « A quoi bon vivre ? ». Et il s’envole « vers l’autre rive » quelque temps après, si jeune. Cette vérité qui surgit de l’à quoi bon vivre est insoutenable, vérité de l’angoisse au cœur de la famille peut-être, angoisse liée au grand frère on imagine, mais vérité qui en dit si long aussi sur la vérité du gouffre au cœur de l’humain, qui peut prendre le sens d’un attrait pour l’en deçà de la naissance, car à quoi bon. Ce gouffre se fait le partenaire non désiré et envahissant du poète, tapi au plus profond de lui-même comme une fixation pleine de contradictions. Le poète passe sa vie à lui échapper, à s’écarter, mais en fin de compte se laisse à l’infini de son combat être happé par la faille qui l’avale, le reprend, le ramène à avant la naissance, à quoi bon vivre si en fin de compte tout s’efface, revient au blanc, si le tragique pèse plus lourd sur la balance que l’énergie vitale ! Une sorte d’intimidation par la dominance de l’absurdité de la vie et de l’état de vulnérabilité tente de dissuader de combattre, donc se laisser faire, rester passif, régressif. De sorte que l’évasion poétique s’avère une résistance à ce que le trou qui a donné à la vie et qui est resté en embuscade la reprenne. En fin de compte ce trou mortel est la compagne grimaçante surplombant chaque vie comme un cordon ombilical impossible à couper ! La poésie, le livre de nuit, ne dit-elle pas ce combat impossible, mais combat quand même pour repousser l’échéance à l’infini, comme immortel ? En partant, depuis la prime enfance déjà, mais plus encore à l’adolescence, et bien plus encore après la mort de son frère aîné, dans les pas des poètes maudits, tous ces grands frères qui sont autant de voix de son grand frère, dont l’absence est insoutenable, Dominique de Villepin ne cherche-t-il pas à faire voler en éclats cette vérité du gouffre ? Certes, l’être humain est mortel, mais l’angoisse de mort doit-elle le poursuivre toute sa vie comme la seule compagne, ou bien larguer cette amarre-là aussi est-il possible ? Dominique de Villepin écrit cette phrase qui conclut son livre de nuit : « Derrière l’urgence de chaque jour, je rêve d’une parole qui défriche, d’une parole plus longue et qui sauve » ! Défricher : enlever ces friches, les enveloppes placentaires métaphoriques, tout cet encombrement du monde pour que comme dans un ventre l’être humain ne manque de rien, mais surtout où la peur devrait le maintenir dans l’infantilisme, le besoin d’une niche immobile et la plus confortable possible ? Son ouvrage, dit-il, veut « chasser la peur qui crie au fond de nous ». En direction des « limbes d’une parole vivante ». Dans son livre de la nuit, voyage à l’intérieur de soi, Dominique de Villepin dit que les poètes ont la volonté d’inventer une autre métaphore du monde !

Retrouvant de très nombreux grands frères poètes sur le chemin de l’histoire de la poésie, une bande d’apôtres que le grand frère a rejointe, Dominique de Villepin évoque son cas, « quand tout reste encore à inventer », en exil ! Le « encore » est important ! C’est toujours encore ! Alors, à chaque déracinement et arrivée dans un autre pays, le père réitérant le largage des amarres en faisant perdre à la famille sa fragile installation privilégiée dans un pays provisoire, il redevient « l’enfant primitif » dans le choc douloureux, cabossé, inquiétant et merveilleux d’une nouvelle terre, de nouvelles choses, de nouveaux êtres, mais sachant que les mots font retrouver le monde, découvrir un nouveau monde comme imaginer le monde des racines perdues. C’est ça, la poésie : cette situation naissante, avec un monde inconnu qui s’ouvre, sur lequel on est jeté, et les mots commencent à correspondre aux choses dans cette prise directe avec elles, tandis que les sensations et émotions fusent, dérangeantes ou merveilleuses ! L’exil, qui cependant est un transfert dans le ventre spatial familial privilégié où la poésie est ce qui est stable, où ne manquent ni les mots ni les récits racontant la patrie familiale éloignée, aborde les rives d’un monde qui semble désorganisé dans son étrangeté, un tohu-bohu, mais aussi ouvert à l’expérience inconnue. Si bien que ce monde est d’abord faille qui engloutit, avant de s’ouvrir tel un nouveau monde des merveilles où l’enfant-poème doit se débrouiller, affrontant peur et risque, mettant à l’épreuve ses infantilismes. Traumatisme répété de la naissance, et en même temps répétition de la découverte à l’état naissant d’un autre monde ! Ce rythme de destruction et de création, où le verbe est au commencement ! Le tohu-bohu d’une mondialisation peut en regard de ce rythme-là prendre un sens d’enrichissement intérieur et humain, permettant à la fois de descendre en soi afin d’affronter ses peurs et ses infantilismes et d’aller vers les autres, ceux qui de par le monde sont souvent mêmement dans le dénuement que soi-même juste déraciné. L’enfant-poème, pour oublier sa peine, son angoisse, sa perte, se relie aux mots, les siens, ceux des poètes, pour larguer les amarres d’avec le lieu qui tremble, qui change souvent, pour se révolter, pour s’écarter, pour grandir aussi en affrontant dans l’épreuve ses failles, ses peurs. Mais « les fils magiques de la poésie », à quoi relient-ils, se demande Dominique de Villepin en voyageant en lui-même jusqu’à l’enfance ? A la main de la mère, « fiévreuse et amie » ! Elle aussi se rattrape aux mots poétiques qu’elle connaît ! Au cœur de la peur elle retrouve des familiers par les mots, les poètes, et transmet cela à ses fils. Les voleurs de feu savent se débrouiller, au temps de l’éloignement d’avec le familier, eux les rebelles et les révoltés ! Dans le vaisseau spatial poétique, maison vivante, qu’elle a su inventer, elle emmène ses fils poètes. Elle leur donne ce qu’elle n’a pas, à la place de ce lieu stable toujours identique à lui-même qui est détruit, elle donne la maison vivante des poèmes, indestructible ! Cette mère, « penchée sur de hauts et volumineux grimoires » recopiait les « recettes de vie » de son garçon, imprégnant de sa voix et de son parfum ses jours. Poèmes recopiés ou poèmes écrits. C’est dans la complicité avec sa mère que l’enfant précocement s’en va dans les traces des poètes qui se révoltent, ne se soumettent pas. Ainsi, il s’évade vers l’intérieur. Le jeune garçon revient vers sa mère, mais non pas à un doudou, au contraire aux seules choses qui restent, les poèmes ! Le très jeune Dominique de Villepin voit, en même temps, dehors, cet autre monde, le vrai monde terrestre, et ces autres garçons, démunis et révoltés, qui sont pourtant capables de s’émerveiller de riens !

La terre du dehors bouge, pour l’enfant exilé. Par le geste d’expatriation réitérée du père ! Ce père, en faisant le contraire d’assurer à la famille un cocon qui serait comme un ventre perpétué, permet une révolution intérieure pour ceux qu’il entraîne avec lui ! Le psychisme va s’organiser autrement ! La métaphore matricielle est détruite comme la Bastille ! Une autre métaphore est inventée, maison vivante de la poésie, des mots, mais cette aventure exceptionnelle qui se lit à travers l’œuvre de Dominique de Villepin garde quelque chose de clandestin… En tout cas, la terre des racines devient pour l’enfant, à travers les mots qui la créent pour lui, dès le premier souffle, la terre idéalisée, comme une étoile fixe dans le ciel de sa errance, terre de la poésie, ce « cardine » dont parle Dante dans son « Traité de la langue vulgaire », qui rythme ce qui est retrouvé en exil avec ce qui est perdu, l’exilé ne retrouvant ainsi de la panthère qu’il cherche que le parfum. Donc, d’un côté les différents pays où il vit, qu’il découvre et qui lui montrent le fossé entre le monde dominant occidental dont même en exil il fait partie et la précarité des humains dominés partout dans le monde ! De l’autre, cette patrie lointaine que les mots idéalisent, fixent, créent, que les poèmes ouvrent en maison vivante ! Pour Dominique de Villepin, le monde et l’humanité passent par la parole, y compris pour sa patrie ! Quelque chose de poétique, donc ! Voire romantique ! De même, les humains du dehors sont précédés par des poètes que l’on rencontre à travers leurs mots. A la suite des poètes dont les mots poèmes racontent un largage des amarres en commençant par une descente en soi sont écoutés, les humains du dehors, il faudra être aussi attentifs à leurs mots, à leur intériorité, à leur poème, ce sont des autres poèmes ! Comme l’enfant poème d’autrefois, avec sa mère recopiant sur de petits papiers des vers mis dans ses poches ! Les humains prennent un autre statut ! Non pas une histoire de domination et de soumission, mais comme appartenant au monde découvert, et ayant chacun son intériorité, son inconscient, donc la liberté de dire en affrontant ses gouffres, tandis qu’un visage par la voie du transfert l’invite du côté de la vie, avec humilité et hospitalité ! Les petits papiers de l’enfance ont ainsi été les étoiles dans le ciel pour guider dans la nuit et pour « affronter les temps des grands vents », quand « la tempête brouille les traces ». Les autres rencontrés et écoutés, il faut aussi les accueillir comme s’ils avaient dans leurs poches des petits papiers avec de la poésie écrite par leur mère ou leur histoire. Pour l’enfant poème, ainsi nommé par Dominique de Villepin, le lieu idéal perdu devient la maison vivante des poèmes qui, elle, ne se perd pas. Ce pays berceau familial devient des mots toujours vivants pour refouler la perte et l’absence par l’enchantement. La mère elle-même refoule sans doute ainsi sa nostalgie, et l’enseigne à ses enfants, en complicité au cœur de la douleur. Ce livre commence par la douleur de la perte, qui est déjà dite à l’enfant par des mots qui la refoulent. De sorte que ce lieu-là présent de manière nostalgique dans l’exil familial, c’est un temps duquel la parole est absente. Moment originaire de l’impératif de son commencement ! Tout le début du livre parle de cela. Il a une expérience native des mots. Une terre des racines d’emblée n’existe pour lui que par les mots qui éblouissent de poésie. Les mots refoulent la peur, l’angoisse d’avant la parole, quand tout s’effondre comme le glissement inexorable des enveloppes placentaires !

Le jeune Dominique de Villepin avance « à l’affût de toute poésie ». Il n’a pour originelle patrie que la « langue de ces poètes de France » ! Mais cela n’empêcha jamais le jeune garçon d’avoir conscience tôt que nombreux étaient ceux qui n’avaient pas « une enfance éblouie de poésie » ! C’est pour eux qu’il veut faire entendre la « parole vivante, frissonnante, fraîchement cueillie au vif des brasiers », et qu’il suit dans cet ouvrage si riche « le regard du poète jusqu’au bout de son risque, toutes ailes frémissantes, parmi déserts ou jungles, pics ou gouffres, là où l’emporte son rêve ». Il précise bien l’essentiel : « Dans l’aventure, la poésie offre la vie et la mort réunies, l’étreinte de l’aube à la nuit ». Pas de poésie sans l’expérience intérieure de la mort, de la part tragique du vivant, d’où jaillit la soif insensée de vivre, en volant le feu qui, tôt ou tard, sera repris ! « … le chemin de la poésie est d’abord un retour sur soi… La fuite interrompue, l’instant capturé, le poète peut retrouver le temps des nuits d’insomnie pour sculpter le songe, résister à l’engourdissement du soir, libérer ses otages et délivrer une vérité plus crue que celle des jours de plein soleil ».

Cet Eloge est, écrit Dominique de Villepin, le devoir de l’enfance. « Il rappelle et convoque les cris de ceux qui n’ont jamais cru épuiser la vie… Il porte… les musiques vibrantes d’âmes et de corps qui n’ont jamais abandonné l’espoir d’habiter la flamme. Ce livre fredonne les chants oubliés, ravive les silhouettes qui dansaient anonymes au creux de la mémoire ». Descente en soi-même. Livre qui, littéralement, « entend pénétrer au cœur du bouillonnement poétique, dans ce lieu secret où les mots se font et se défont, où se façonne la langue… » Eloge qui se veut « celui de toutes les aventures. Il sillonne les chemins les plus divers, sur la crête écarlate du soleil ou dans la veine souterraine de l’obscur ». Cet Eloge s’adresse à l’enfant en nous, qui retrouve ce temps naissant où commençant à parler il s’entraîne à s’échapper du monde fermé anticipé pour lui par le milieu familial pour avec ses mots nommer, créer le monde qui l’émerveille, qui est infini, riche de sensations, de découvertes. La parole naissante s’approprie un nouveau monde, infini, ouvert, et s’écarte du monde cocon, tandis qu’à l’intérieur du corps la musique des mots révèle ce corps comme un instrument de musique. S’échapper, naître, exige de descendre poétiquement en soi, pour le sevrage !

Le chemin poétique s’inaugure « comme dans la tension d’une naissance », nous confie Dominique de Villepin. Elancement dans la conquête du monde. En se révoltant non seulement contre le tragique de chaque vie, en s’échappant des « boîtes de cimetières », littéralement, mais aussi de la vie fermée sur elle-même que la famille a anticipée et à laquelle on reste addict ! Suivre les poètes qui l’ont précédé ! Eux qui « se dispersent en autant de ports pour demain ». Ainsi, dans la transmission, se conserve « la parole vivante, un torrent de feu dans un écrin de rage ». Les poètes sont les passeurs inespérés par lesquels il est possible d’équilibrer la terrible pulsion de mort par une folle pulsion de vie. Paradoxalement, la sensation poignante de la mortalité et de la finitude d’un monde répétitif exacerbe le désir de vivre, sans perdre de temps. « Si la poésie nous apprend à tendre l’oreille, à ouvrir portes et fenêtres, dans le for intérieur comme au-dehors, elle nous prépare simplement à vivre, à mourir, et forts d’une conscience aiguisée, à passer de l’autre côté du miroir ». La poésie, bien sûr, « connaît la joie et la douleur, princesse victorieuse et déchue, avilie de crachats ou rehaussée de lauriers ». Car ce n’est pas d’un monde ordinaire qu’elle s’empare bien au contraire elle s’en écarte, mais d’un autre monde, où nous pouvons nous métamorphoser. Portée « par un perpétuel en-avant », la poésie en éparpillant ses héros solitaires qui ont largué les amarres d’un refuge asphyxiant de monotonie se transforme en une « quête obstinée d’une fraternité vivante » qui sera la communauté ouverte tandis que la communauté familiale fermée est quittée au terme d’un sevrage intérieur. Cette poésie est donc une « lutte pour l’humain » habité par le tragique, elle offre à chacun « l’espoir d’une vie illuminée », dans l’élan d’une révolte. Le poète, pour « répondre à la douleur d’être né », fait se lever « de grands vents ». Toujours pourtant, le tragique semble rester plus fort que la vie, perpétuant comme nostalgie le dedans, le pays berceau idéalisé. Voilà, il faut vraiment saisir cette douleur d’être né qui encore est une idéalisation du dedans comme du pays matriciel. Donc, reste la contradiction ! Ce vécu du tragique de la mortalité humaine, transmise par l’angoisse d’une mère et peut-être la vulnérabilité d’un grand frère, qui n’échappe pas à l’enfant, semble valoir fixation du lieu idéal perdu, dont la perte précipite vers une mort déjà annoncée, contre laquelle se révolter, de laquelle s’évader en volant le feu sur le char du soleil ! Même choyé dans la plus privilégiée des familles ne protège pas du risque extrême, ceci étant aussi donné à vivre par les déchirements des déménagements, des dépaysements qui, à chaque fois réitèrent la naissance, l’impératif de recommencer ailleurs, précipitent dans l’ouverture inquiétante du monde. Cette inquiétude garde pour ainsi dire au chaud l’idéalisation de ce qui est perdu, et en fait une métaphore toujours dominante, mais la nouvelle métaphore est cependant déjà inventée, presque clandestine ! La négativité est toujours active au plus profond du poète !

Le poète est éclairé par une « nécessité intérieure », et « souffrir et désirer » ne suffit pas à faire surgir l’œuvre. Il faut le surgissement d’une force, d’un regard, d’un émoi, d’un souffle, qui « imposent le verbe et convoquent le poème ». C’est-à-dire qu’il faut aussi le monde ouvert, celui dans lequel le père largueur d’amarres précipite, qui fait surgir les émotions, qui promet une nouvelle vie. Cette force qu’il faut, n’est-ce pas celle du père qui largue les amarres, qui au commencement met le chaos, qui symbolise la naissance ? Ainsi, par nécessité intérieure, « les poètes écrivent le chant du monde », ils sont ouverts aux nouveautés de ce monde qui les dépayse, et ils « dessinent une terre commune, enfer ou paradis », sur laquelle les exilés qu’ils sont peuvent s’attacher à nouveau « au songe de la terre », « portés par l’énergie du langage » mais tout ceci alors que ce qui perdure comme métaphore du lieu idéalisé perdu joue comme pivot dans le rythme des découvertes, des merveilles. Ce nouveau territoire choisi par la poésie est « hors jeu », écrit Dominique de Villepin. Car le seul verdict est l’émotion !

Il insiste : la poésie jaillit « sur des airs vagues où tournoient encore l’angoisse, la prédiction ou la malédiction ». Et oui ! C’est toujours surplombé par la métaphore de la perte d’un monde idéalisé. Elle est une « fenêtre ouverte sur les sens », elle « renouvelle le désir et l’aventure du monde ». Le dehors, l’autre monde, vient jouer avec les sens, les éveille, les développe, les entraîne, au rythme du dépaysement. « Laissons éclater la rage, faisons éclore le poème, comme un buisson d’épines planté au cœur du monde, pour extirper l’hypocrisie ». Et que « s’ouvre la longue nuit d’insomnie où les songes de fer boivent la clarté des étoiles ». Nuit d’insomnie pour ne pas se laisser prendre par la mort, pas encore. Dominique de Villepin écrira plus tard « Hôtel de l’insomnie », ce journal contre la peur !

Le forçat de la parole voyage à la rencontre des poètes d’autrefois. Depuis les chrétiens du Moyen-Age, les troubadours, ceux qui « élèvent la voix de la poésie au rythme de l’amour impossible de la dame lointaine, de la vie qui passe et de la mort qui découvre son ombre », dame lointaine aussi de la Vita Nova de Dante. Dans le lointain, des raisons d’espérer, et de nommer le désir qui met en voyage, voyage qui est vie. Dominique de Villepin croise « l’étincelle magique de Villon », Ronsard qui chante « la femme aimée sans retour ou la violence des temps ». Du Bellay « poursuit sa rêverie et creuse sa plainte arrachée à la douleur de l’exil » et « exprime son mal lancinant grâce aux mots salvateurs ». Les poètes d’hier et d’aujourd’hui font entrer en résonance leurs douleurs et leurs blessures avec ce tragique qui sans doute l’habite précocement. Ce mal lancinant. Inimaginable surprise : « tous s’émerveillent des magies de la nature et des mystères de l’homme ». Lamartine, Hugo, Baudelaire, Nerval, Rimbaud, Mallarmé, et une infinité d’autres ! Dominique de Villepin veut les saluer tous, et tisser une fraternité qu’on pourrait appeler celle des fidèles d’amour, tendus vers une vie nouvelle dont les conditions ne semblent pas encore réalisables. « Tous se dressent sur le même chemin balayé par les éclairs de ceux qui voient plus loin, en attente de nouveaux horizons. Tous avancent une flamme au cœur ». Le vingtième siècle s’ouvre « dans le vacarme effrayant du désastre qui alourdit la parole ». Voici Apollinaire, « flammes à tous vents », qui « égrène sa plainte secrète », Cendrars le bourlingueur qui « sème sa parole brûlée par la vie ». Voici l’espoir « dans les feux de palmes de Saint-John Perse », qui « loue le monde de son œil souverain ». Bref, « Sur les charbons ardents, les poètes veillent encore et toujours ». « Dans cette volonté d’arracher la vie aux sillons brûlés de la mémoire retentit l’injonction du cracheur de feu, Char, toujours aux aguets, entre ‘Fureur et mystère’ d’un ordre insurgé ». La poésie promet à l’infini de nouveaux enchantements. Pour l’exilé, c’est l’émerveillement qui est plus fort que le tragique, celui-ci étant repoussé le plus longtemps possible, mais dont la dominance reste là. Ailleurs, sur d’autres terres, d’autres poètes ignorés prolongent la liste si longue de ceux que Dominique de Villepin a rencontrés dans sa bibliothèque, ces « autres voix les accompagnent, pleines de rage et de douceur, volant feu ou brindilles, guidées par le même souffle de la forge ».

Un silence répond à la demande d’un pouvoir capable de refouler l’horrible vérité de la mortalité, cette négativité si forte. Silence qui marque la volonté toujours réitérée du père de larguer les amarres ? Ce silence, sauf les poètes qui sont en marche sur un chemin de migration, « personne encore n’a osé le franchir » ! Alors, l’horizon « dévoile ce qui précisément n’a jamais été vu », et qui est le seuil de la parole, des mots ! Le poète fait jaillir un cri primal, « celui de la naissance, de l’étonnement », mais d’abord, surtout, celui « de la douleur d’être au monde », seul. Dominique de Villepin évoque, pas par hasard sans doute, le vers de Guillevic, « Mère aux larmes brûlantes, l’homme fut chassé de vous ». Voilà la scène primitive, brutale, terrifiante, spasmes d’angoisse, qui fait se soulever le cœur, mais en même temps la mort rejoint la vie dans un « entrebâillement furieux ». Reste le surplomb du lieu d’où l’on fut chassé, qui ancre dans sa négativité la seule référence, l’unique métaphore ! L’enfant poème, nous le devinons « à jamais habité par cette révolte instinctive, ce verdict préalable des folles équipées », qu’il a senti chez sa mère avant de la retrouver en lui-même. La révolte reste, il nous semble, empreinte d’ambiguïté, car elle oscille entre la révolte contre la perte et la révolte contre la prison douce mais asphyxiante d’immobilité, de répétitions, de planifications et d’anticipation. Les « mots chevillés au corps pour apprivoiser le voyage » commencent déjà dans « la maison du poème ». Cependant que l’enfant poème reste « hanté par la crainte de retrouver, derrière les sourires de l’enfance, ce visage lacéré de sillons et de peines ». C’est au plus près de cet ombilic, là où « la douleur demeure sous les oripeaux de la fête », que le poète, ne cessant de hanter sa naissance, espère garder la « vigueur du premier jour ». C’est-à-dire, comme pour Mallarmé et sa page blanche, rester dans « la posture de l’être à l’éveil », qui se retrouve toujours « dans un berceau où tout peut advenir ». Verlaine ne craint pas d’attendre, il se dispose « à l’accueil de toute sensation ». Dominique de Villepin nous montre du doigt le voleur de feu « souvent penché sur l’horizon, là où l’espace d’une clairière se découvre », mais aussi attentif au fait que si tout éclot, tout aussi se meurt. Chaque poète, écrit-il, pour « conjurer l’usure des choses, chacun célèbre l’énigme du retour du lieu originel de toute création ». Voilà ! Encore et toujours, Dominique de Villepin le martèle, le poète « répond à l’aspiration ou à la malédiction de la vie », et il « tangue dans les heures longues qui suivent la naissance ». Il guette le « miracle de l’apparition ». Le royaume pétri d’invention de la poésie ne se satisfait d’aucune frontière, on pourrait dire qu’il est la mondialisation, mais qu’il faut apaiser. C’est en creusant en lui-même que le poète guette « l’injonction, le miracle d’une voix », en trouant « la nuit première ». Dominique de Villepin voit Villon, face à « l’irréparable », voleur de feu qui dénonce « la dure loi du monde, la déception des choses, et creuse son sillon ». Le silence fonde, qui laisse seul face à l’angoissante sensation de mortalité, de perte, de déracinement, mais dans le dépaysement du monde, le cri peut alors échafauder, en se laissant être émerveillé, comme si l’origine était retrouvée. Lorsque « le poète redécouvre ces lieux antérieurs, il plonge dans un silence qui est aussi résurrection ». Le regard est virginal. La poésie, écrit-il, est « obsédée d’habiter poétiquement la terre, d’en faire jaillir la sève ». Par « l’énergie du commencement », le poème apprivoise un âge de feu, et « retrouve la voix d’un temps dépouillé de l’usure ». La poésie « s’ouvre à l’accueil du monde…, elle implore une nouvelle aube, dans sa marche de la nuit vers la lumière », et d’une origine à l’autre. Cette poésie ne se recroqueville jamais, ni ne s’installe dans le narcissisme. L’avenir est « en marche dans le chant du commencement ». Ainsi, on ne devient poète que par une dure loi, celle du tragique. C’est en habitant de la faille qu’il peut le mieux chasser la lumière ! Le poète « n’a que faire d’un refuge dans cette nuit du monde » ! Voleur de feu, il joue à « enrayer le mal originel », le fait de savoir que l’on va mourir, et que c’est ça, la vérité qui sort de la bouche même de celle qui a mis au monde. Comme le dit Jean Genet, le poète ose « découvrir l’or caché / Sous tant de pourriture » !

Ensuite, c’est l’ordre du monde qui semble symboliser la mortalité, l’immobilisation, le risque de la mélancolie. Pour se sentir vivant, le poète fait le choix de la révolte, de l’insoumission. Pour lui, une autre vie est toujours possible, pour « approcher le visage de l’ailleurs ». Ainsi, le poète reste proche de « l’esprit d’invention et de liberté » propre à l’enfance, se le réapproprie sans cesse afin d’aller de l’avant. Plus précisément, Dominique de Villepin nous dit que le poète trouve « les mots qui manquent pour dire ce lieu d’où la parole était absente », cette matrice. Lieu d’avant perdu, mais idéalisé. Patrie idéalisée depuis l’exil. Cette parole est donc absente, il y a du silence, et alors, à partir de « mille sensations, émotions et intuitions », la poésie ranime « dans le flanc du verbe ». Nous sentons le temps d’une solitude, du silence, mais voici les merveilles, « celui qui ne parle pas encore… découvre émerveillé les obscures forêts de la langue ». Il faut saisir cette liberté de l’enfant poème, qui est seul, naissant, devant le monde ouvert. Le poète saisit toute la différence qu’il y a entre sa liberté à lui, qui se fait poésie, et la soumission des autres « au mensonge des mots trafiqués ou usagers ». Dans ce « grenier du silence », tout « est encore sujet d’émerveillement, peur ou joie, vie à dévorer ». Car la poésie « déploie nos rêves dans l’espace d’un temps muet, mais gorgé de sensations ». Donc, il s’agit d’avoir toujours à l’esprit d’une part ce temps muet, ce temps d’écoute du silence, ce temps d’abandon à la vie, ce temps de coupure, et d’autre part les sensations qui commencent, dépaysantes, délivrées de la saturation. Au contraire, l’enfant poète est abandonné à « ces pays où l’homme et la nature ne font qu’un, où la chose nommée n’est point encore mise à distance du mot, où la vie s’appréhende immédiatement et entièrement ». Cette parole naissante, encore vierge, « connaît la gravité du silence quand il habite les mots ». La gravité du silence ! L’enfance, écrit Dominique de Villepin, est « le verbe constellé de silence ». Bien loin d’une enfance encombrée d’objets et circonvenue de bonnes intentions ! Cette solitude naturelle, le poète la vit comme Robinson, et alors, il « s’éveille à la création dans une sorte de résurrection ». De revenir sans cesse à ce temps naissant comporte aussi de la douleur, celle du largage réitéré des amarres, car Dominique de Villepin, toujours, retrouve « ces angoisses que rien ne pouvait apaiser, quand les mots manquaient pour appréhender la peur ». Comme l’on entend encore cette absence de remparts contre la tragédie de la mortalité de la vie, cette impuissance de la mère à la refouler, donc cette angoisse, cette peur ! « Dès les premières convulsions du jour retentit alors l’appel du nom ». Heureusement, « le poète ravive sans cesse son étonnement d’être au monde, offre corps et esprit à la vie, d’un mot qui déchire la nuit et donne le signal du voyage ». La seule réponse à la peur, à l’angoisse, comme au passage des ans, ce sont les mots, c’est la poésie, qui s’impose « par enchantement ». Dominique de Villepin ne manque pas de passeurs, de frères, sur ces chemins de traverse et d’insoumission : Lautréamont, Saint-John Perse, René Char, Blaise Cendrars, Rainer Maria Rilke, Rimbaud, Mallarmé, etc. Le cœur du poète est « toujours allumé d’un incommunicable pressentiment, oppressé de peurs et d’allergies face au vide du monde… aiguillonné par l’angoisse ». Encore et toujours cette angoisse, qui ne lui est pas épargnée, vérité si inquiétante qui, paradoxalement, pousse par la déchirure vers la vie ! Cette poésie « instruit un nouvel ordre du monde, l’éclaire d’un plus grand désordre » ! La poésie, c’est le choix de vivre, de voler le feu, alors que le tragique est certain, mais possible à refouler, dans le rythme de la pulsion de mort et de la pulsion de vie. Cette parole poétique fait « reculer la mort » ! Le poète « refuse les enclos de la pensée, les certitudes, pour camper au cœur du mystère, dans l’esprit vivant de la flamme… il vibre à chaque trace… Empreinte de l’être ou des choses pour Char ou Ponge, fébrilité du message pour Baudelaire qui, à travers sa parole menacée d’asphyxie, veut perpétuer l’échange ». L’enfant poème « s’arrache d’une hauteur renouvelée à l’eau des origines dont il peut seul percer le secret » : celui que dit l’angoisse de la mère ? L’enfant poème sait que « trop de trésors cachent souvent d’horribles chimères » : pléthore d’objets pour consoler l’enfant, alors même que c’est au contraire cette peur qui pousse dans la vie et le monde ouvert, avec ses merveilles qui provoquent les sensations et les émotions ! C’est ainsi qu’il peut « espérer échapper à la malédiction ». Quelle malédiction ? Vulnérabilité angoissante du grand frère ? Il faut entendre ce poids des mots écrit par Dominique de Villepin ! Echapper à la malédiction ! Comment diminuer les « traces du péché originel » évoquées par Baudelaire ? La poésie démontre vraiment à quel point le désespoir est nourricier, en tournant vers l’avenir ! « S’il ne devait rester qu’une chose vivante, ce serait les mots du poète, brûlants dans leur écorce première, comme les notes éparpillées d’une partition secrète ». Ne pas oublier la « violence souterraine », limbes de la langue où le poète cueille le souffle. Le poète n’oublie jamais « l’esprit ardent des premiers âges », il sait que c’est une question de vie ET de mort, que seul « qui s’expose et s’élance construit son salut en poésie » ! Le voleur de feu « s’expose à tous les vents et s’invite au voyage, pour ne point troquer la vie contre la froide éternité et pour continuer à boire aux sources de la liberté neuve », comme le dit Rimbaud ! « … passeur, batelier des vivants, le poète veut par son chant nous conduire à l’assomption, au sommet de cette épiphanie intérieure où la chair et l’esprit se réconcilient dans le verbe ». Des « enfants se pavanent en voitures à pédales, se ruent sur des chevaux à bascules, tirent une ficelle au bout de laquelle gémit un crapaud » et découvrent soudain que « d’autres n’ont que des riens à saisir de leurs doigts maigres, des mots de passions et de rage pour colorier leur cage ». L’enfance éblouie de poésie bien sûr raconte un privilège spécial… Alors, l’enfant privilégié « n’observe pas le seul mouvement des lettres », mais en découvrant les enfants coloriant leur cage, il « atteint ce chant que les bouches trop sages se refusent à entonner dans leur voisinage de bonne compagnie ». Sans doute sent-il que la douleur de la perte et du sentiment fragile des choses entre en résonance avec le dénuement de ces enfants différents, et une part angoissée de lui s’identifie-t-elle à eux. Et il prend les mots, et les jette « en gravier dans le torrent de la langue, emporté par le roulis de l’âme ». Alors, le voleur de feu devient un alchimiste qui décrit « autrement le monde ravaudé par l’habitude », il « déchire avec méthode les bastilles et les babels de papier qui nous emprisonnent, crève les bulles d’illusion d’un trait pointu, dissipe les rêves maladifs et les folles chimères ». Le garçon qui découvre ces autres enfants démunis, et leur autre monde, se sent admiratif en observant « la patience de celui qui offre son temps à l’impression des choses, dans l’espoir de s’arracher aux tourments d’eaux boueuses ». Dans la découverte de ces autres défavorisés, il comprend très jeune « la puissante satisfaction de celui qui parvient, par la magie de la parole, à nouer les êtres l’un à l’autre, le citoyen à l’étranger, l’ami à l’ennemi, dans cette alchimie du verbe ». L’enfant poète, avec eux, « aborde les rivages du balbutiement… où la langue parlée retourne à sa source… De ses doigts fragiles, il découvre ces pays où les mots sont d’abord des cailloux déposés sur le bord des chemins… Et il s’en empare comme d’objets neufs ». « … dans la confusion limpide d’une langue sensible avant de devenir sensée », « les deux rives se rejoignent, celle de l’origine et celle de l’étrangeté ». L’enfant poème « découd les subtils montages des phrases, coupe, rabote ». Dans cet autre monde le « langage offre la surprise d’un filon d’or enfoui au creux de la montagne, de chants secrets que colporte le grillon ». Un puissant souffle de vie habite soudain sa passion des mots. Constatant le formidable pouvoir qu’a la poésie pour nouer les êtres l’un à l’autre, Dominique de Villepin regrette qu’aujourd’hui le poète s’attire le plus souvent le dédain et le mépris. Lui, il apprend très tôt que le miracle poétique vient de ce que toute « inspiration trouve sa source dans une émotion ou une vibration qui devient appel et vocation ». En sautant dans l’autre monde, celui qui n’est pas privilégié, il se rend compte que ses sens sont libérés, et donc sensibles à l’émotion suscitée par les merveilles de la terre et des rencontres. Comme une naissance. Les Anciens parlaient de souffle des Dieux, de Muses, etc. En vérité, la poésie naît d’un refus du monde et des mots tels qu’ils sont, et d’une évasion. « Elle exprime… un élan primitif par lequel l’homme se lie au verbe comme à un torrent… désir d’insolite et de rupture ». Besoin « de sortir de son assise, pour se laisser emporter par un souffle ». Depuis ce temps précoce, ne cessera plus ce va et vient entre monde privilégié et monde déshérité. Rimbaud est le poète qui coupa d’avec les « Assis » ! Pour sculpter sa langue, le voleur de feu « affronte le monde, met en scène courants et tourbillons qui traversent l’abîme ». Se produit le « choc d’une conscience contre un état », et il s’agit de « transmuer en lueur » ce heurt ! Un lieu d’amour et de réconciliation surgit. Lorsque les mots sont rendus « à leur énergie et à leur sensualité première ». Voilà, sans doute, ce que l’enfant poète sent en sautant, grâce à ces compagnons pas de son milieu, dans un monde du dénuement, le contraire d’un monde matrice pléthorique ! Donc, le chemin commence en refusant « la langue immédiate… pour saisir l’infime possibilité d’un autre monde, deviner le pouvoir de la langue … Sans cesse le poète jette ses filets dans l’espoir de pêches miraculeuses… Il puise à de nouvelles sources, à d’autres bouches. Il est en quête d’un poème toujours à récrire… Travailler la langue, donc, pour changer le monde, ouvrir les bras à toutes les figures de l’homme ». C’est par un désordre premier, cette révolte pour naître, pour se dégager du monde matriciel privilégié, que le poète peut « engager par son insurrection le chantier de la recomposition du monde ». On se rend compte que l’engagement de Dominique de Villepin pour la paix mondiale s’enracine dans la poésie bien avant d’être une question politique ! C’est le poète qui travaille à la paix ! « Dans le chaudron poétique, il faut donc oser encore les mélanges d’insolites ingrédients. Les poètes, marmonneurs de mots (Aimé Césaire), manient l’étrange, brassent la chair vive, marient tous les exotismes ». Le poète, comme l’enfant poète très tôt, souhaite « pour l’horizon nouveau » un autre langage. Et il faut « éviter les doctrines et les chapelles, sous peine de retourner à l’ordre détesté ». Impératif de briser la fatalité de l’ordre en place, même lorsqu’il est privilégié ! Alors, le langage « se constitue en équivalence et en condition d’un monde à faire advenir ou d’un homme à créer ». Cette aventure est « rébellion blasphématoire ». Chants de Maldoror. Mais bien sûr, « le poète inassouvi ne peut se résoudre au seul voyage des sens », car comme Rimbaud s’en aperçoit, au « chaos de sensations et de musiques nouvelles », il explose « dans ce jeu des correspondances réduit aux fils des sensations ». Le poète avance à la dérive, mais le poème n’est pas une simple fuite. Et, finalement, « Le partage de la lumière suppose toujours une aventure commune du poète et du lecteur ». Oh oui !

La scission d’avec soi-même est douloureuse, bien sûr, comme l’est le sevrage, le déracinement. Le poète se comprend dans ce creuset intime de l’angoisse, et aussitôt se rebelle, sa voix porte une signature de sang, celui du cordon ombilical coupé, celui de la naissance, des enveloppes placentaires qui se détruisent comme les fantasmes de l’enfant et de la mère d’une protection éternelle. Une transhumance s’inaugure, qui se met en mouvement parce que, à travers leurs poèmes, les frères en poésie se rencontrent dans un même sentiment tragique de la condition humaine, contre laquelle se rebeller, en volant le feu. Cette transhumance, ce voyage à travers l’humain, en tissant une fraternité intense, fidèle, chaleur réchauffant les frissons de la peur, prouve qu’il ne peut y avoir de vraie fraternité qu’ainsi, au plus près d’une question de vie ET de mort ! Partout, comme le souligne Dominique de Villepin qui ne cesse de voyager à travers les poèmes de si nombreux poètes dans le monde, « ce sont des voix prisonnières d’un destin » ! C’est parce qu’il ne cesse d’aller en lui-même retrouver cette peur, cette douleur, et cette pulsion de vie puissante jaillissant du désert lui-même, que le poète est capable d’entendre la même chose au cœur de la poésie d’autres poètes, et de les reconnaître comme des frères par ce « cœur fraternel » ! « Mais on ne saurait entrer en poésie sans accepter la communion, le partage d’émotion ou de question, la mobilisation face à l’appel », et sans entendre cette « longue plainte habitée de visages et d’images ». La bouche du poète « a les accents du champ de bataille ». Bien sûr, ce n’est pas l’émotion qui unit en fraternité les poètes, c’est autre chose, plus antérieur, ancré dans l’expérience de chaque poète, non seulement celle de l’angoisse première, de la sensation de coupure, de désertification, de solitude radicale, mais aussi d’acceptation de la distance comme d’un espace conquis, d’un monde qui s’ouvre, de fleuves qui, comme pour Rimbaud, « m’ont laissé descendre où je voulais ». Le largage des amarres, cette prise de distance, est en effet l’espace de la planète qui s’ouvre, qui est conquis comme l’espace extérieur où vivre ! Donc la fraternité ne se tisse pas par une émotion partagée, telle une fête de copains, mais elle se noue par une même fidélité à l’expérience originaire de la distance et de la peur qui bascule en pulsion de vie tandis que le désert est déjà un monde qui s’ouvre invitant au départ vers la vie ! Mais, écrit Dominique de Villepin, l’aventure « de la poésie n’est pourtant pas la seule histoire des mots et d’un auteur ». Tout aussi importante est la rencontre d’un territoire, donc d’un dehors senti intensément, cette terre où vivre et qui est habitée, qui justifie chaque sursaut vital poétique ! Ainsi, c’est une voix de chair, vraiment, qui dit l’ « étonnement devant un arbre ou un oiseau », les joies et les amitiés, mais aussi les colères et les refus. Le poète a un sens naissant, donc exacerbé, entier, du dehors, du paysage multiple, et de ceux qui habitent la terre, car c’est la vie elle-même, c’est le feu volé à la mort ! Mais alors tout ce qui s’y met en travers va provoquer insoumission, révolte, colère. « Qu’il s’accroche à un fragment, à un nuage qui passe et s’effiloche, où à la mer entière, qu’il se contracte ou se dilate, le poème se veut mouvement, tension, absolu, dépassement des contraires, miracle de l’eau et du feu réconciliés, dialogues d’alliés essentiels et insolites, chemin d’hôtes loyaux ou déloyaux, d’adversaires ou d’amis inconnus ». Ce que dit donc le poète Dominique de Villepin, c’est que ces autres rencontrés de par le monde, en passant à travers cette déchirure qu’est la mondialisation et qui met ensemble en invitant au voyage et à la rencontre, on ne peut pas les changer, ils peuvent être loyaux ou déloyaux, et certains être des amis fidèles, ces poètes. La transhumance qu’est la vie poétique exige de ne jamais oublier le départ, cette peur et cette angoisse constitutives, qui fouette la pulsion de vie, qui vole, arrache le feu vital des griffes de la mort, qui repousse la mort ! Baudelaire « fustige et adore son hypocrite lecteur, son semblable, son frère ». « … tous se veulent part d’humanité, témoignage de vie pour les hommes ». Le poète témoigne, pour chacun des humains, « des misères, insultes et humiliations… il souffre, s’engage au risque de sa vie, et en retour met le lecteur au péril de la sienne. En somme, moins un écrivain qu’une voix palpitante » ! « Dans la fulgurance du poème, tout s’anime jusqu’à la communion de chairs et d’âmes qui perpétuent le cri et l’écho en nous », écrit Dominique de Villepin en pensant à Michel Deguy. Alors, il s’écrit ! « Qui peut croire qu’au désert on ne parle qu’à soi-même ? » Le souffle certes est toujours menacé de s’éteindre, mais heureusement il y a « cette brûlure d’une poignée de sable qui retient encore l’âme du poète ». Importance du sable et du désert dans la poésie de Dominique de Villepin !

C’est donc, je l’imagine, parce que la maison vivante de la poésie inventée par cette mère géniale a réconcilié deux frères et comme inversé entre eux le rang de naissance, que Dominique de Villepin assume depuis le devoir d’aînesse, alors qu’il était né le deuxième ! Ce devoir d’aînesse semble dans ce livre Eloge saisir dans le passage le flambeau de tant d’autres grands frères en poésie, comme autrefois des mains du grand frère ! Dominique de Villepin écrit : « L’aînesse à chaque pas brille d’un sacre de la solitude » ! Pas question d’être nostalgique d’une place de premier, qui apparaîtrait comme un refuge jalousé. Le voleur de feu part de la solitude, donc « il n’est pas homme ordinaire qui par les mots s’apprivoise et domestique son cri. Il refuse les allées encombrées où se fait l’apprentissage de la tribu qui ploie sous le joug de la parole commune ». Certes, le deuxième peut vivre, nous l’imaginons, la jalousie par rapport au premier et aux premiers, mais l’issue poétique, « dans d’infatigables commencements, vers de nouveaux horizons où il réclame l’inouï, la surprise et la révolte pure… pour bousculer la chaîne des générations mortes et des gargouilles des salons », est tellement plus vivante ! Par elle, le voleur de feu, qui a senti dans la jalousie son propre anéantissement et sa solitude, peut-être la douleur de se croire abandonné de la mère si celle-ci semble préférer l’aîné, peut « s’investir à son tour du commandement de l’aînesse », et s’écarter du passé. La fraternité des poètes est si différente, qui « dessine un vol désordonné vers l’infini où chacun prend le relais du précédent en retenant son souffle pour poursuivre plus loin la quête ». Le poète est un insoumis qui est à la fois un conquérant et un orphelin. Devoir d’aînesse qui rime avec la rébellion, l’écartement, l’éloignement vers des horizons nouveaux, donc, une rupture avec le passé qui est autant œuvre d’écrivain que de révolutionnaire. Car ce qui est révolutionnaire, c’est ce monde qui s’ouvre en même temps qu’intérieurement le poète largue les amarres. Révolutionnaire acceptation de la mondialisation dans son sens premier poétique ! Obsession de la table rase et du renouvellement chez Rimbaud. Poète « désireux de se libérer du lien doré mais asservissant du passé, pour faire œuvre nouvelle et pousser plus loin le voyage, jusqu’au bout de lui-même ». Lautréamont se joint à Rimbaud dans le « chant des suppliciés, de ceux que la coutume et la tradition révoltent, qui exigent d’autres sons, d’autres rythmes, d’autres modèles. Non plus l’amour, mais la haine… Non plus la prétendue douceur de la poésie, mais cette violente cruauté qui annonce le théâtre à vif d’Artaud. » Le poète, « après avoir ancré le mot au profond de sa chair… rompre ses amarres pour rêver à de nouveaux ports, pour faire jaillir enfin sa propre langue ». René Char s’est écrié : : « Tu as bien fait de partir, Rimbaud ! » Un vaste territoire s’ouvre, mondialisé, qui « s’enorgueillit de l’hospitalité » et « il échappe à la possession ». Le voleur de feu, « affranchi du poids des lignages dont il ne conserve que la flamme… s’approche au plus proche de l’horizon du monde, de ce taillis de cultures et de sensations dont il se veut chaque fois l’interprète le plus vibrant… c’est toujours la même combustion de l’origine qui le conduit, au-delà de la langue reçue en héritage, à revendiquer son droit d’aînesse et à pousser plus loin son chant, vers cet horizon où les mots neufs jettent leur ombre. »

La parole devient-elle libre juste en larguant les amarres ? Dominique de Villepin souligne que nous venons de loin, de races antiques, de traces pas encore effacées. Faisant revivre l’Antiquité, le poète peut inventer un lieu où la poésie trouve son sens. La Grèce antique peut par exemple figurer un paradis perdu pour ceux qui sont nés en pays chrétiens où la concurrence des poètes avec Dieu est refusée. Pour « détourner l’obstacle religieux, le poète s’invente des racines qui plongent dans une autre culture, aux marges comme Villon... » En tout cas, « Si, moins qu’hier, il vient boire aux fontaines anciennes, le poète continue, seul en sa forge, à façonner de nouvelles images… déchiffreur des rivages inconnus, il creuse, sème, rassemble ce qui peut encore faire trace de mystérieuses correspondances ». Il revient au voleur de feu, écrit Dominique de Villepin, « d’instaurer dans la nostalgie du sens un monde nouveau », afin de « sortir du piège de l’enfermement et s’abandonner à de nouveaux vertiges, au risque de bouleverser l’ordre du monde ». Alors le « voyant veut se dégager des chaînes, des hommes et des dieux, comme de celles du temps rongé par le passé ». Ce voyant ne se satisfait d’aucun refuge ! Si parfois le doute le saisit, il « s’en va quérir de nouvelles sources ». Toujours en partance. Il « lui faut vivre les fenêtres ouvertes ».

Dominique de Villepin reconnaît l’effervescence poétique française, qui chercherait à contredire une vision hégélienne. Son Eloge « s’appuie sur la conviction d’une véritable quête poétique ». L’enthousiasme d’une généalogie de voleurs de feu s’est « nourri par la révolte et le cri ». Ils se sont moqués des étiquettes, ont fait « éclater les cadres et les conventions ». Voici alors une confrérie qui « ne saurait renier aucun des siens », dont l’humanité « s’exprime à travers la lucidité et le courage d’une flamme qui défie l’oppression et la trahison, le mépris et la mémoire, rehaussée par le doute, magnifiée par la souillure ». Il note que si longtemps cette poésie française n’a pas osé s’aventurer hors des sentiers battus, Villon a osé s’affranchir. Bref, il a fallu une longue quête de la poésie française. Celle des troubadours, de la Renaissance, du baroque, les Lumières, etc. A la fin du dix-neuvième siècle, « entre symbolisme et décadence », le poète, conscient d’un monde sans grandeur, réussit à « poursuivre son aventure au cœur des choses », tels Baudelaire, Hugo, Rimbaud, Mallarmé. « Le choc avec le nouveau siècle est brutal ». Voici Lautréamont, Apollinaire, Péguy, Valéry, Cendrars, etc. Insurrection des mots, « révoltes qui partout étincellent… La poésie s’enflamme, se disperse, mais chemine encore ». Des paroles intérieures veulent reprendre le témoin ! « Lassé du paraître, des vanités du dire, tout au laboratoire de l’action à venir, le poète s’empare d’un nouveau temps et d’un nouvel espace, rétrécis, discontinus : il découvre des images à saisir, des langues à conquérir, des univers à découvrir. La parole élargit son aire, s’évade hors des continents ». Plus que jamais, les poètes sont insoumis, subversifs, et par eux tel le phénix la poésie renaît sans cesse de ses cendres.

Si la poésie unit ses apôtres en révolte, le feu de la poésie ne s’allume qu’à l’intérieur du poète, où « les plus extrêmes férocités » ouvrent les portes de l’infini ! Une ivresse au cœur des mots largue les amarres. Retrouvailles avec le temps d’enfance, avec le « désir de saisir la vie à plein-chant, de bondir dans les mondes », hors des jardins. Nietzsche, avec le délire dionysiaque, « comprend qu’il faut célébrer l’enivrement comme point de départ de l’œuvre vivante ». Le troubadour médiéval « avait d’emblée inventé l’amour… qui exalte et rachète, pour le cœur d’une dame dont il veut percer le secret ». Puis la flamme du ‘Dolce stil novo’ (Pétrarque et Dante). Individualisme exacerbé de l’âge romantique, dilatation de l’intimité, dans la confrontation avec l’amour impossible : pour Victor Hugo, la poésie est « le chemin de la contemplation intérieure ». Dans le « refus d’un réel qui lui pèse », le poète, « écartelé entre sa condition humaine et son désir d’infini », se déleste des contingences dans un lyrisme spirituel. « Sa flamme se nourrit de déchirements et de dédoublements ». Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, reviennent « à la source pour faire éclore la ‘fleur du mal’ » ! Le poète se méfie des séductions du sentiment… Même l’amour qui naît de la beauté devient suspect. Rimbaud va jusqu’à mettre en place le chaos, et retourne toute convention. « L’inversion de tout s’épanouit en désordre pour bousculer les regards anciens pour atteindre l’illumination d’une rencontre hallucinée ». « L’amour n’est plus cette divine évidence, il est au contraire la ‘question’ » enivrante ! Les drogues créent un vertige qui est « une clé nouvelle pour s’élancer de l’autre côté du miroir » (Henri Michaux, etc.) Mais ce bateau ivre, qui aspire à la fin du voyage, n’est pas sans risque ! Certes, l’ivresse fait sortir de soi-même, aide à renverser l’ordre établi. Mais l’usage des drogues peut aussi précipiter dans une aliénation plus grande encore que celle à laquelle la poésie veut échapper ! Artaud : « L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie ». Pourtant, même dans le regard du naufragé, paradoxalement, « la vraie vie commence » !

Il ne s’agit pas, dans ces merveilleuses pages de Dominique de Villepin, d’idéaliser l’ivresse artificielle ! Il est une autre ivresse ! Celle qui saisit le poète de l’intérieur de lui-même, émerveillé devant « cette proximité du monde ». Le poète, abandonné à la vie au comble de l’angoisse, est aussi plongé « dans la vie, il se nourrit du regard de l’autre pour appréhender enfin l’univers, et se brûle au contact d’une terre vivante ». Il s’agit vraiment de saisir cet oxymore ! D’une part l’angoisse, cette sensation de la mise dehors, du tragique de la condition humaine, et d’autre part, aussitôt, la terre vivante ! La « pauvre créature terrestre d’argile et d’eau écartelée », peut « dissiper le réel aujourd’hui de son auge menaçante » car elle peut « accéder à ce qui se cache au cœur des choses les plus simples pour atteindre à la plus haute légèreté de l’être ». Devant le panorama naturel si vaste, ouvert, le vertige et l’ivresse sont immenses, et tout fait signe au poète ! La poésie « est un ‘vouloir-dire’ qui, pour prendre son élan, a besoin des choses de la vie », elle traverse « les éléments physiques pour passer outre et atteindre un au-delà » ! Le plus infime objet peut alors émerveiller ! Mais cela exige l’humilité ! « L’univers entier est, pour qui sait voir, source d’infinis émerveillements ». La poésie atteint quelque chose de sacré ! « … à l’écart de la vie ordinaire, la poésie surgit d’un mouvement d’avant la faim et la soif, antérieur au besoin, mais dans une percée des provinces de l’âme mais aussi dans une mise en scène de soi ». Mais dans la poésie française, seuls quelques-uns chevauchent « dans les espaces raréfiés ». Dans l’Antiquité, le chant orphique pouvait transformer les fauves en moutons ou déplacer les montagnes. Le poète pouvait alors descendre en enfer et en revenir vivant. En tout cas, à propos de cette autre ivresse, intérieure, la démesure du poème grandit, et en cela, la poésie a quelque chose de mystique !

Le poète Dominique de Villepin parle d’un même souffle que le grand nombre de poètes qu’il rencontre dans ce volumineux ouvrage, il se fait « poète de toutes les langues, lui-même et pourtant tous les autres ». Il reconnaît sans doute dans leur « échappée libre » sa propre « soif de paroles pour guérir les anciennes blessures », sachant combien à « l’origine de cette communauté disparate, il y a la béance que seul le verbe peut colmater, cette conscience trouée qui se dresse contre la douleur et la fatalité, les certitudes et les hypocrisies. Le voleur de feu arrache les masques pour s’évader des prisons intimes ». Mais peu d’entre eux « se livrent tout entiers au brasier de la poésie », car « tous ne s’offrent pas à la flamme avec la même liberté ». Rutebeuf, rongé par la pauvreté, « inscrit dès l’origine la poésie dans l’asphyxie et l’indigence, dans une absence que rien ne comble ». Il lui enseigne que, « dans ce dénuement extrême, il trouve encore la force de parler… forge un nouveau langage composé de mots de la rue… il forge un monde à part, marqué par son aventure personnelle : injustice, faim, douleur, oppression. » Il « décrète le premier l’insurrection du verbe » ! Victor Hugo, toujours tourmenté par l’obscurité du monde, se montre à lui en train de danser autour du feu tel un « papillon fasciné », qui « tantôt se jette dans les flammes, tantôt virevolte alentour pour goûter l’ordre et la gloire », en semblant se renier en épousant « peu à peu les traits du notable » en se figeant dans le marbre « aux banquets des honneurs ». Mais Hugo le devance pour lui dire la délivrance que c’est de n’être plus rien lorsqu’il s’exile « devant le coup de force impérial ». Mais alors, Victor Hugo ne cache pas à Dominique de Villepin sa douleur de proscrit « moqué, bafoué, oublié ». Et il le prévient que le retour est encore une épreuve, car lui qui espérait être reconnu comme le sauveur de la République, « il en est réduit à jouer les figurants » ! Mais il garde en lui « ce bouillonnement intérieur, cette force de pénétration… Comme le hibou qui niche dans l’abîme… il aura été ce flux et ce reflux, cette force perpétuelle qui s’apaise puis se révolte, se cabre puis retombe, cette énergie inépuisable ».

Deux autres grands frères en poésie, Agrippa et Mallarmé, par leurs bouches de feu et d’ombre, fouillent « les entrailles du cri, chacune dans un même élan de révolte s’impose comme le laboratoire d’une langue nouvelle ». Leurs mots de feu crient le désespoir. Agrippa dès sa naissance crie non seulement la vie, mais la mort de sa mère. « Lui le mélancolique, le suicidaire, se presse le premier pour participer aux bals masqués, aux joutes, aux tournois, aux pitreries des Princes ». Mais il n’échappe pas aux démons du remords originel : « une mère sacrifiée et un père dont la gloire l’accable ». Le grand frère Mallarmé, de sa bouche presque silencieuse, « distille des mots purs, aussi bouleversants que les mots sanglants d’Agrippa ». Il « fait violence à toutes les habitudes qui corsètent la langue… il la force jusqu’à l’étrangeté et l’aphasie, pour en inventer une autre ». Mallarmé enseigne au jeune Dominique de Villepin comment, pour puiser une inspiration nouvelle, il s’évade des leçons apprises, « pour ne pas s’enfermer dans la musique familière des paroles maternelles » ! Mal armé ? Il apparaît alors en « homme en retrait… retranché dans ce désert… Il s’affirme l’homme de l’ombre et du mystère, l’homme du voile ». Dominique de Villepin souligne que l’obscurité de Mallarmé est une volonté d’éviter « le malentendu de la langue facile et courante ». Une pudeur. Et plus encore, un refoulement vital. Dans son désir ultime du Livre, tel la rencontre réussie du mot et de la chose, Mallarmé s’efface, sa quête du monde s’avère sans issue s’il est devenu un langage « pour rassembler le monde éparpillé ».

Avec deux autres grands frères, Corbière et Artaud, le jeune Dominique de Villepin peut entendre la voix d’une souffrance qui monte « du fond des cavernes, que ce soit celle de la maladie ou celle de l’enfermement. » Corbière voyage pendant des années, se heurtant à la « vanité de ses désirs anciens », rôdant « autour de l’amour qui le consume ». Paradoxalement, ce grand frère en poésie se met à avoir une « défiance à l’égard de la poésie », mais comme une « méfiance innée à l’égard de soi », la conscience soudain que « Je n’est pas un autre, mais tous les autres ». Il s’échappe à lui-même « dans un dédoublement perpétuel », en s’aimant trop, il se rate. Alors, il « entre dans l’âge de l’éparpillement de soi, au milieu des fumées, comme si rien ne méritait qu’on s’y attarde ». Mais le poète se rattrape encore : « Pur, à force d’avoir purgé tous les dégoûts » ! Artaud, lui, crie ce « quelque chose qui détruit ma pensée », et, de justesse, « pour vaincre la solitude et les terreurs » par les mots évite « l’effondrement définitif ». Sauvé par la flamme, il fixe la vie, « cadavre d’avant la mort, abandonné dans son asile de Rodez ». Rien, en fin de compte, ne soulage cette âme à la torture, même si par le théâtre il tente d’y échapper. Alors le doute à propos de l’écriture l’envahit, il s’écrie que « Toute écriture est de la cochonnerie » ! « Cette réalité que son esprit ne parvient pas à circonscrire », il tente de la fuir par les drogues, par les voyages, Mexique, Irlande, mais en vain, car le retour et le réveil sont brutaux, dans « la solitude des camisoles de force, à la violence des électrodes ». Dominique de Villepin est infiniment sensible à cette résistance désespérée du voleur de feu. « Jusqu’au bout, le poète se consume de rage et de désespoir ». Il n’a pas d’autre voix que celle de l’homme qui lutte, telle une vie « lancée comme un râle ». Car, écrit Artaud, « là où je suis il n’y a plus à penser ».

Dominique de Villepin semble savoir de manière intime, et peut-être à travers son grand-frère, ce qu’il y a dans ces vies enchevêtrées : « un vide à construire, une douleur à surmonter » ! Sur « son itinéraire cousu de cicatrices, le voleur de feu ne cesse de voir se rouvrir la plaie. Blessure unique ou béance de l’exil, de l’amour perdu, de la misère et de la guerre ». Mais ce n’est pas une raison pour se résigner à une vie ordinaire ! Le poète est « un être à part répondant à l’appel des sources » ! Ce sont deux grands-frères, Lautréamont et Apollinaire, qui lui parlent le mieux de cette révolte. Lautréamont, « à travers ses plaies suppurées » qui laissent entrevoir « les horreurs du monde », opère une « parturition angélique » pour enfanter sa révolte afin qu’elle vive dans l’inconscient collectif. Littéralement, il expulse « de sa propre parole sa folie », son bouillonnement de l’esprit « emporte dans son rire et sa détresse toutes les cathédrales de la pensée, les blocs de poésie que le temps a rendu muets ainsi que l’ordre des choses et la logique du monde ». « Les chants de Maldoror », de mal d’horreur, crachent un jet brûlant et acide « qui délite et dissout ». Dans ses « Poésies », il dénonce les conventions. Dans sa formidable épopée du mal, il nie « l’humanité bien-pensante ». Lautréamont écrit : « Je suis le fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on me dit. Ca m’étonne… je croyais être davantage ! » Par-delà la misère qui l’accable, il veut vivre debout. Il écrit : « J’ai reçu la vie comme une blessure, et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice » ! Pourtant, il dit que « seuls quelques-uns sauveront ce fruit amer sans danger ». Il se présente « comme les yeux d’un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ». La crevasse de la matrice qui a mis dehors est béante ! La vie est donnée comme une blessure ! Dominique de Villepin écoute le grand frère Lautréamont qui « arpente ses cicatrices qui jamais ne se referment. » C’est par cette douleur que « le poète touche enfin à la palpitation de la vie ». Apollinaire aussi est frappé par « cette blessure mortelle de la vie ». Mais il reste dans le gémissement discret. A cette souffrance originaire, nul ne saurait se dérober, disent les poètes ! Apollinaire ne trouve en nul lieu de repos intérieur. Celui-ci est détruit. « Son corps déchiré révèle l’immigré, que sa nation nouvelle emporte mais ne ravit pas, condamné à l’errance, à la rue ou à la guerre ». Sa « tristesse se nourrit de la beauté mortelle de la guerre ». Les machines de guerre elles-mêmes « bouleversent les paysages, accablent les nations ». Tout le dehors est, comme le dedans, saccagé ! Bien sûr, Apollinaire poursuit sa quête, « de voyage en déménagement, d’échappée belle avec Marie Laurencin en inculpation pour recel de la ‘Joconde’ et menace de dépression », ses mots disent le rien et le merveilleux. Le poète qui revient de la guerre, trépané, la tête bandée, reste encore debout, « qui affronte le feu sans se dérober ». En poète du tragique de la vie, se vivant sous le feu de la mort.

Dominique de Villepin voit des mains de grands frères qui s’agitent, qui disent que « chacun doit faire face à la pourriture commune » comme le fait Villon ! Main accusatrice, « qui pointe du doigt la réalité, sans se satisfaire d’aucune illusion ». François Villon le martèle froidement : « Tous sommes sous mortel coutel » ! La main du mauvais garçon qu’est Villon « à grandes poignées elle frappe et tue, s’abandonne à la violence… rejette d’un revers l’autorité en place et les conventions établies… Villon parcourt la ville de tavernes en ruelles obscures, dévore la vie » mais est obsédé par la mort qui rôde. Il veut vivre dans la liberté première, intérieurement poursuivi par la pourriture. Dans l’angoisse de la fin, il s’éternise dans le dernier cri moqueur. La main de Cendrars pérégrine dans le ventre de cargos obscurs ou de paquebots illuminés à la recherche d’un trésor indicible, dans un horizon jamais assez éloigné, survivant par mille métiers précaires. Il revient chez lui le cœur plein de trésors, mais dans sa errance « Tous les passants convoqués figurent la douleur humaine ». Car il retrouve partout « la mélancolie des poètes exilés, toujours étrangers, indésirables ». Impossible de retrouver ailleurs le refuge perdu… Dominique de Villepin sent, peut-être comme si c’était un peu lui-même, que dans « tous ses voyages, Cendrars cherche à atteindre l’énergie vitale du monde, le frisson qui saisit l’écorce de la terre comme un tremblement sur l’échine animale. » Son parcours du monde est aussi un « itinéraire d’hommes », il « affirme à travers les mots une solidarité fraternelle avec chaque visage croisé ou imaginé. Il se confond moins avec la figure du bourlingueur insatiable qu’avec celle du visionnaire sans illusions qui ouvre nos yeux du feu de ses rencontres ».

La solitude de chacun des poètes n’est jamais guérie. Baudelaire et Michaux, « explorateurs du dedans », sont deux grands frères qui montrent à Dominique de Villepin « un monde résolument hostile » ! Mais les deux poètes ne partent pas de la même douleur. « La plaie originaire de Baudelaire se situe… à l’opposé de la blessure de Rimbaud. Alors que ce dernier souffre de la sécheresse de cœur de sa mère, proche de l’infirmité, Baudelaire est torturé par la passion dévorante qu’il entretient pour la sienne dans une communion voulue, une fusion de douceur et de parfum ». Le remariage de cette mère introduit un autre ordre, et il se sent abandonné ! Par « cette faille s’engouffre la vérité du monde, dans sa diversité ». A la tendresse de sa mère, qu’il voudrait garder, répond l’ivresse des prostituées, et Baudelaire ne peut échapper à cette contradiction. Il a besoin « de cette tension permanente entre deux volontés », entre l’opium et la vie austère. Entre spleen et idéal. Horreur de la vie et extase de la vie. « Partout s’entrouvre l’abîme qui menace et fascine ». Baudelaire a vraiment eu cette mère fusionnelle. Alors, c’est cela qui approfondit le gouffre, lorsqu’elle l’abandonne pour se remarier. Il la retrouve déchue dans les prostituées, « la femme aux visages toujours changeants » ou rattrapée dans son mystère dans une maîtresse. Baudelaire écrit : « J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur ». Cependant, pour trouver une issue, le voleur de feu en arrive à s’interroger : « cette image obsédante ne dissimulerait-elle pas une supercherie, un piège ? La poésie prend tout son sens dans une « course engagée contre la folie et le vide », flamme du désespoir qui permet de vivre encore au plus profond du gouffre. « Au plus bas de la vie déchue, persiste l’espoir d’une résurrection par la parole ». L’autre grand frère, Michaux, a le même dégoût de soi que Baudelaire, « un même rejet de la famille, un sentiment d’étrangeté vis-à-vis du monde. Contre l’enfermement qu’on lui impose, il aspire au départ » Il ne veut pas rester un prisonnier « dans les murs étroits d’une histoire personnelle ». Il s’embarque, conjugue son exil intérieur avec les terres étrangères, le monde rétrécie, partout, il se sent simple touriste. Michaux écrit : « le voyage ne rend pas tant large que mondain ». Michaux se rend compte qu’il est né troué, incapable de « retenir la vie qui s’enfuit ». Son intérieur est un ailleurs suintant. Il écrit : ‘Il s’enchante, il s’épand ». En vérité, il a fait le tour de sa prison.

La liberté des poètes, pour être quelque chose, écrit Dominique de Villepin, doit commencer par « le goût d’explorer les confins du monde et du langage », et par « la volonté de rompre les amarres, de se lancer en haute mer et d’affronter la tempête, poussé par des vents nouveaux ». Avec l’insolence de Rimbaud chevillée au corps ! Qui veut s’évader du poids de la famille et de la province ! Dominique de Villepin s’interroge. « Quel attentat a-t-il subi pour que jaillisse dans son cœur un si violent besoin d’amour et de liberté, pour que sa poésie soit en permanence hantée par de si puissants astres noirs ? » Il faut se tourner vers l’enfance ! La ville et la mère de Rimbaud, c’est « l’odieux miroir de la province… la respiration lourde des assis, des notables hautains… C’est l’enterrement des ambitions, la noirceur qui recouvre tout… Dans cette ville d’ombre, la mère ‘Rimb’’ se dresse, terrible, qui n’attire à elle que silence et mort, rejette l’élan et l’amour ». Mère de Rimbaud si différente de celle de Dominique de Villepin ! « Devant tant de froideur, le poète ne trouve son salut que dans la fuite ». Il fuit « ce trou noir » ! « Il ne rêve que de commencement fabuleux, de génie nouveau ». Evidemment, ses départs ne se soldent que par des retours, puisqu’en fait ses fuites ne sont que des voyages à l’intérieur d’une mère imaginaire. Il s’encrapule, veut explorer les « Déserts de l’amour pour tracer les nouvelles voies d’un amour idéal », et reste dans de la littérature sentimentale. Son poème « L’Eternité », qui parle de retrouvailles, n’est pas si simple. « Chaque parcelle de sa vie est gagnée dans le rejet de l’ordre en place et la transgression : l’alcool, l’homosexualité, peut-être le haschich, autant de tentations et de vertiges, où l’ivresse se mêle au malheur ». Dans sa poésie, s’entrechoquent éclairs de joie et lune atroce. La mère qu’il trouve dans ses fuites, il en jouit jusqu’à l’ivresse, mais aussi jusqu’à l’impasse. « le paysage bucolique envahi par un essaim mauvais rappelle à son âme le désespoir qui l’accable. Voilà l’inépuisable contradiction de Rimbaud : la douleur de l’enfance ne peut s’effacer qu’au prix d’autres épreuves. La liberté gagnée, les paradis à conquérir s’accompagnent de nouvelles souffrances… Des régions sinistrées de l’origine où la fatalité l’a élevé, il ne peur s’extraire que par l’encrapulement et la torture des sens ». Comme le dit Dominique de Villepin, pour s’arracher au quotidien morne et noir, Rimbaud doit « reconstruire l’amour et l’enfance », et ce n’est pas par hasard si « la parole se tarit à la clôture des vertes années ». La liberté de Saint-John Perse n’est pas comme pour Rimbaud fille de la révolte, « elle veut épouser le départ et l’exil pour se détacher des pesanteurs du monde ». Il ne veut pas reconstruire une enfance, mais la continuer sur d’autres rivages, il cherche à « retrouver une île comme surgie des cavernes de l’enfance ». Lui-aussi ne veut pas couper le cordon ombilical ! Le poète écrit : « Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette grandeur… Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible ». Sans césure ! « Dès l’origine, sa parole est d’île arrachée à l’océan ». Matrice. « Pus loin, plus loin, où sont les premières îles solitaires », écrit-il. L’île des premiers souvenirs. Vivre ailleurs. Vivre sur l’île. Il « poursuit sa quête partout où la mer vient à nouveau à sa rencontre », il a soif de paroles, c’est un « voyageur inlassable, diplomate convaincu », acculé à l’exil pour mieux retrouver l’île ailleurs ! Il est « soucieux d’enfance, comme d’une île jamais rejointe ». Ainsi, par son exil poétique, il peut faire l’économie de la séparation, car il reste dans l’île juste par sa quête, et sa liberté est dans cet arrachement qui vaut enracinement. Une île a voulu le garder ! « Saint, il s’accommode tout à la fois d’une vie dans le monde et hors du monde », propageant une parole dédiée à l’île… maternelle ! D’où l’envie de dire, la soif de paroles !

D’autres grands frères, voleurs de feu, s’approchent au plus près de la mort, comme Chénier ou Nerval. Chénier, qui chercha à « conjurer les maux dont souffre une France en proie à une fureur révolutionnaire » par fidélité à une douceur d’avant, sera guillotiné. Dans sa poésie, il reste fidèle à la douceur des premières années, lui aussi plonge dans la mort plutôt que d’accepter la coupure ! Nerval se laisse être « entraîné par les flots de sa musique mystérieuse », ne résistant pas à « l’envoûtement de la douce et terrible mélancolie », tellement reste éternellement cette mère partie avec son père à la guerre et qui n’est jamais revenue. Toujours, sa liberté conduit à la mort, dans sa quête « de la femme aimée et les parfums de l’ailleurs », qu’Aurélia va incarner. Soleil qui va s’avérer encore et toujours noir, celui de la mélancolie. Nerval cherche à « réenchanter la vie », c’est-à-dire que lui-aussi veut revenir au temps d’enfance où sa mère était encore là, lui-aussi ne veut pas de coupure. Il écrit : « La sainte de l’abîme est plus sainte à mes yeux ». Nerval se brûle tout entier, dans ses « équipées mystérieuses à travers le Valois » comme « dans le voyage en Orient », il écrit : « je me mis à chercher dans le ciel une Etoile ». Il s’enfonce au « sein des ténèbres muettes ». Dominique de Villepin écrit : « Par une musique nouvelle, par le rêve et l’imagination, le poète s’efforce de recréer l’harmonie de l’univers », celle d’avant le départ de la mère. Bien sûr, « la folie continue de frapper », car il est impossible de maintenir ensemble ce qui avait été rassemblé, d’autant plus que la femme aimée va mourir, elle aussi, comme la mère. Bref, cette quête nervalienne donne des « expéditions lointaines au fond des gouffres ». Nerval met lui-même fin au voyage, car il s’est trouvé face à face avec sa mort, qui était la même chose que son impossibilité de sortir de la mère, de cette matrice tombeau.

Les voleurs de feu Char et Ponge, eux, rassemblent à la fois la patience et la révolte. Cette patience « permet au poète de résister à l’effervescence du monde ou à son ensevelissement ». Pour Char, la rivière Sorgue est un miroir où il se penche comme en lui-même. Elle « adoucit les orages de l’enfance et cette angoisse de l’effritement du monde paisible qui l’a vu naître ». Cette rivière est un lieu de naissance, le temps s’écoule, ce lieu est à la fois présence et disparition. René Char « pressent le drame, le lien fraternel avec la nature menacé… toute une communauté vouée à disparaître ». Certes le désastre est redouté, guerre d’Espagne et années de maquis, mais le poète est réfractaire, meneur d’hommes, il est en chemin, « souffrant de la lâcheté des uns, de la disparition des autres, frappé, impuissant, de la perte d’un ami ». Bref, il ne peut rient contre le tragique de la vie, mais la fragilité le rend plus fort, le fait gagner la maison du langage. La conviction qui le fait entrer en résistance pendant la guerre est que la paix va l’emporter, et « qu’un autre monde s’impose par la médiation du poète ». René Char se demande : « La question à se poser sans cesse : par où et comment rendre la nuit du rêve aux hommes ? » Ponge aussi, mais à l’opposé, veut « réhabiliter les choses prisonnières des habitudes », et il s’intéresse « aux choses les plus négligées de notre environnement : la mousse, le savons, le galet, le cageot ». Suivant les traces de Lucrèce et de son « De Natura rerum », il prend le parti des choses, et il écrit : « Le meilleur parti à prendre est donc de considérer toutes choses comme inconnues… et de reprendre tout du début ». Dominique de Villepin ajoute : « La patience poétique justifie un effort de dépouillement ».

Jouve, conscient des puissances du mal de la modernité, bâtit sur le drame en en faisant le lieu de la catastrophe, avec la volonté du désespoir d’anticiper son anéantissement. Bonnefoy supplante la mort par la puissance du verbe, sa poésie se dresse comme pour Rimbaud « contre les désirs vains et les songes amers », dénonce « l’image fallacieuses et toutes choses boueuses », elle défriche le monde avant de pouvoir l’habiter. Yves Bonnefoy écrit : « Il te faudra franchir la mort pour que tu vives, / La plus pure présence est un sang répandu ». Le voleur de feu Jean-Pierre Duprey « s’est efforcé de vivre en marge, sans s’engager sur une terre jugée étrangère à lui-même », il révèle la distance, devant les autres, devant le monde, cherchant désespérément à s’extraire « sans pour autant renoncer à l’emprunter ». Il écrit : « Je ne signerai plus mon nom, je n’ouvrirai plus les yeux….. / Et je sortirai sans cesse de moi-même, de ce poison sucré, étrangement dangereux, pour m’ouvrir une pierre dans le sexe de ma solitude ». Enfance et maladie : Duprey est « rebuté et fasciné par ce corps qui le supporte à peine, pétri de défaut et de vide, il ne peut se résigner à vieillir ». « Solitaire, en conflit avec le père, il ne trouve d’écho que dans la poésie du grand frère voyant » Rimbaud. Mais il a conscience que chacun reste prisonnier « A bout de souffle sur son cri ». Sa liberté de poète est de dire « une vision glaciale et désespérée de notre présence sur terre, un aperçu sans repli possible ». Au bout du désespoir. Dotremont aussi a une vie glacée, « toute son énergie est tendue vers le départ, d’un feu qui consume le superflu, gomme les paroles inutiles et prépare l’âme à la solitude des espaces vierges ». Dotremont se dépouille de tout, et s’échappe, sur un chemin de vie « vierge du sens et de toute implication ». Pendant ce temps, il « est hanté par la découverte de taches grises sur ses poumons ». Cette poésie-là ose affronter cet aspect extrême, violent, de la vie, c’est-à-dire la mort, irrémédiablement liée à chaque naissance !

Certes, dit Dominique de Villepin, « la raison dicterait de contourner » ces béances terrifiantes, mais les poètes, eux, « jamais n’ont reculé devant l’effroi de la chute » ! Sans relâche ils se mettent en danger, pour « un étrange rayon qu’ils veulent encore saisir » ! Le voleur de feu « traque la vie » jusque là où elle s’effondre, il veut garder « la parole vivante au fond du cri ». Lautréamont dit la violence de cela par un bestiaire très riche, crapauds, araignées, loup, requins. Dans « cette connaissance des gouffres, il pressent les lueurs d’une aube perdue . Ces poètes désespérés osent aller vivants vers cette expérience ultime qui, même si rares sont ceux qui la regardent en face, fait encore partie de la vie. Ils le savent, « La vie danse sur le précipice des heures ». « … je sais que mon anéantissement sera complet », écrit Lautréamont, mais écrit Dominique de Villepin, « Le présent fourmille d’instants qui se chevauchent, se bousculent et s’effacent ». « Dans son exploration du monde, le poète s’aventure seul au tréfonds, dans la ‘citerne de l’ombre’ (Hugo), là où plus rien n’a de forme vive. » Baudelaire pense que la création elle-même reste une expérience de la chute. Fasciné par le mal, il « réussit le tour de force de mettre en lumière et de donner un nom par la poésie à l’irrémédiable, à toute la monstruosité innommable ». Sa relation à sa mère l’a mis face à face avec un « Amour devenu vampire » et avec « une Beauté inhumaine et inaccessible » qui reste minée de l’intérieur. Rimbaud, « L’homme aux semelles de vent », « danse sur ses gouffres… il campe insurgé, toujours au départ, sans nul lieu où demeurer », car il persiste à ne voir que dans l’enfance le refuge, or dans son enfance à lui il y a cette mère sèche, vide. « Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche / Un bateau frêle comme un papillon de mai » (Le Bateau ivre).

Dominique de Villepin voit aussi le poète qui « poursuit sa folle quête d’un monde sauvé du néant, repu de rêves et de passions, mais aussi de déserts et de ruines » ! Comment ? « Voici qu’il s’accroche à la présence massive de l’expérience sensible et, au milieu de l’abîme, à la contemplation des choses pures qui clament leur présence ». Patient travail de la parole ! Qui reprend « l’univers au commencement », découvre la simple chose, « l’éblouissement cru », loin de l’espace réduit du progrès et des machines. La poésie ne meurt pas du désordre de la vitesse, elle invente la vie « hors de toute norme et de tout classement ». Comment « habiter la vie qui s’enfuit » ? Voici un lieu terrestre « où l’homme doit apprendre à vivre » ! Quelque chose alors se profile dans le poème de Salah Stetié : « Puis cela / Un feuillage en forme d’écriture / Un visage enfermé dans des larmes / Observant le silence / Le sable malheureux de luire / Pour un cheval / Entré dans la brûlante cendre / - Et son sabot de larmes ».

Soumis à ses lois intérieures, « le poète déroule en plein jour le fil de sa propre existence » ! Cette intériorité est déjà la conscience d’une liberté. Le poète « prend le risque de tout révéler, pour arracher au chaos quelques éclats intacts qu’il veut porter, jusqu’à la pointe des combats, en ‘offrande universelle’ (Saint-John Perse) ». Le souffle, à partir de cette intériorité, voire de cette solitude humaine, est mis à nu. « Sous le regard immuable du seul Soleil leur père » (René Daumal ). Jamais il ne se dérobe à l’épreuve du naufrage », lorsque la raison s’égare, lorsqu’elle est « bousculée aux portes de l’inconscient ». Dans ce tremblement de l’angoisse tout se détériore et devient dérisoire ! Cette « véritable angoisse », lorsque que seule « reste la terreur devant cet abîme plus profond que rien ne dissimule, ni drap ni linceul, aucune croix » ! Alors se met en acte le sursaut de la pulsion de vie, et l’angoisse apparaît « simplement, comme compagne qui donne un visage au contours de l’absence ». « … le poète seul s’attelle à bâtir, par le poème, une maison au bord du chemin ». Que lui reste-t-il, une fois dissipées les illusions des paroles de la religion ? « Que lui reste-t-il pour nous faire habiter le gouffre du monde ? » La métaphore du gouffre surplombe encore le monde ! « Comment accommoder l’être aux tremblements des ans ? » Pourtant, Salah Stétié dit la poésie « Dans un espace : elle joue à la marelle / avec elle-même en songe de l’esprit / En lui elle est pauvre poupée mortelle : / Il est en elle l’enfant de ses genoux ». Ponge abandonné sur terre seul trouve avec ses mots qui nomme les choses simples une issue, « le voleur de feu prend les choses une à une, pour qu’enfin elles se confient et s’animent sans rester davantage étrangères. Dans l’anfractuosité du monde, il reconstitue la vie, attentif à la plus infime des rencontres, au plus négligeable des objets ». Peu à peu, par la poésie, le poète rend le gouffre un peu moins inhabitable ! « Au cœur de ses recherches, l’image revient sans cesse, réconfort en même temps que menace » dans cette magie moderne où « En l’air précieux, faste et frappée, l’Image » (Salah Stétié). Encore, le « gouffre, au cœur de la vie, ne quitte jamais le poète », comme s’il ne pouvait s’éloigner que dans un rythme poétique de jour et de nuit, tel Sisyphe, de la dominance du gouffre, du trou maternel de la naissance !

Ainsi, « la traversée du gouffre conduit à d’autres rives, de terreur ou d’accueil ». Juste par les mots, par une volonté de sursaut et de pulsion de vie, des « voyants maudits, égarés par les gouffres, entrevoient des terres nouvelles ». Par exemple Rimbaud ! Le poète « s’affirme un inventeur, un multiplicateur de progrès et d’existences ». Il a l’intuition, dans son échappée définitive, de rives nouvelles, encore pourtant impossibles. Lautréamont aussi, en dénonçant et « naviguant dans les terreurs et les cris des ‘Chants de Maldoror’, dans sa lucidité du mal d’horreur, trouve une échappée dans « la morale des Poésies ». « Une trouée existe » bel et bien « dans la nuit des hommes », et il revient au poète de s’y engager ! Stéphane Mallarmé s’écrit ! « Oui, je sais qu’au lointain de cette nuit, la terre / Jette d’un grand éclat l’insolite mystère » En allant aux extrémités du gouffre pour mieux y résister, pour s’en sevrer, et dans le tourbillons du vingtième siècle où rien ne veut manquer, « l’aventure de l’écriture veut s’inscrire dans la vie » ! « Char traque le ‘moment-cime’. Il veut gagner le repaire sauvage où se réconcilient enfin les énergies disparates en des éclairs de lucidité » ! René Char : « L’homme fuit l’asphyxie / L’homme dont l’appétit hors de l’imagination se calfeutre sans finir de s’approvisionner, se délivrera par les mains, rivières soudainement grossies », « L’homme… déboise son silence intérieur » et s’échappe dans « la transhumance du Verbe ». Il « improvise dans le gouffre le salut par la parole » ! Il coule sa rivière de naissance vers « un horizon qui déborde les ruines », il est attiré par exemple par « l’odeur d’une épice, comme on traque une vérité » qui n’est pas fusionnée avec le gouffre. Jules Supervielle évoque : « C’est un sanglot d’enfant mais venu de si loin / Que l’on ne saurait plus que l’appeler silence, / Et pourtant, je suis là qui toujours le repense ». Car seul le mot « apporte une réponse à l’informulé de l’angoisse ». Par ce mot, sur « les rives inconnues, à peine esquissées, il n’est pourtant pas interdit d’accoster ». Tahar Bel Jelloun, « Nous dirons ensemble le printemps aux enfants des terrains vagues / Nous dirons le soleil moribond à l’astre qui se vide / Nous dirons changer la vie à la montagne anonyme / la montagne qui avance ». Quel beau poème ! Alors, le désarroi est une chance, qui est cette « ordalie immanente où éprouver sa force et prouver sa vérité ».

Dominique de Villepin nous dit que la seule volonté du poète est « de fonder une nouvelle métaphore du monde ». Il se dresse « pour inventer une nouvelle hauteur » tandis que le monde entier désormais sans transcendance « semble planifié, indifférent à toute hauteur ». Le poète se dépouille de « l’afféterie et du narcissisme ». Il commence par « cette connaissance du dénuement » ! Il traverse l’épreuve de « la dernière pauvreté ». Il dit comme René Char : « Tu es le Pauvre, toi, celui à qui tout manque, / tu es la pierre sans repos… Mais toi, tu es dans la misère extrême, / tu es le mendiant au visage caché / grande rose de la Pauvreté, / éternelle métamorphose / de l’or en lumière solaire ». Le poète se met en chemin pour mendier autre chose, tandis qu’il a l’intuition de la grande rose de la pauvreté, qui ne reconduit pas au gouffre, mais répond dans le lointain à « la quête du vivant », et « encore un autre soleil est possible » ! Blaise Cendrars le Bourlingueur s’écrit : « Je suis nu… Je n’ai pas une minute à perdre / J’écris » ! C’est « l’épreuve du plus grand dénuement », celui de la naissance retrouvé par le poète, qui permet d’entendre « le murmure limpide de la source qu’il veut conserver intact dans son cœur ». Dominique de Villepin, forçat de la parole, est aussi, comme chacun des grands frères dont il parle dans cet ouvrage, un « forçat des âmes inquiètes ». Il est une sensation de dénuement qui est une sensation de naissance, mais aussi seuil d’une autre métaphore du monde ! René Char écrit : « Qui l’entendit se plaindre ? / Nulle autre qu’elle n’aurait pu boire sans mourir les quarante fatigues / Attendre, loin devant, ceux qui plieront après ». Elle. La parole vivante. Le poète regarde la flamme en face, le gouffre d’où il faut naître, les servitudes, l’ordre établi, il trouve en lui une autre « flamme capable de contrarier ces forces qui le tirent vers le bas ». S’il chute vers ce bas, c’est pour susciter en lui « un sursaut de l’être », c’est pour recréer une distance, une coupure. Le poète s’écrit : « Ô vie, ô vie : être dehors. / Et moi en flammes ». (Rainer Maria Rilke). Autrefois, avec la mythologie ou la religion, l’être qui était tombé pouvait se relever. La chute était un passage commun, manière de vivre la déchirure comme la condition de l’indépendance. La liberté de déchoir permettant de rassembler en soi l’énergie de la révolte, de s’écarter du gouffre de l’immobilité, de la conservation, d’y reconnaître en les vivant que ces délices sont aussi des damnations, des assignations à résidence. Cette chute montre quelles chaînes briser, quel sevrage effectuer. Mais aujourd’hui, se demande Dominique de Villepin, « la chute est-elle encore possible ? » Parmi « les décombres de statues et d’idoles », le poète doit pourtant arracher tant de certitudes. Alors, il lui « faut à nouveau traverser les écueils du passé pour comprendre la victoire ancienne sur le gouffre ». C’est très difficile, nous dit Dominique de Villepin, dans un monde privé de sa verticalité ! Il insiste : « Qui viendra évoquer le sens de la chute ? », maintenant que ni la mythologie ni la religion ne nous parlent plus d’un autre monde, maintenant que « le monde entier semble planifié, indifférent à toute hauteur » ? La poésie est le pari d’un autre monde sur terre, d’une autre métaphore !

Comment inventer une nouvelle hauteur si la hantise d’une fatalité reste si forte ? Le poète à force de mots réussit à l’inventer ! Dominique de Villepin rappelle que Baudelaire « proclame la capacité de l’art à voiler les terreurs du gouffre ». Kafka, lui, est un artiste de la faim, du rien, du vide, parce que sa quête d’un aliment capable de le satisfaire ne mène à rien ! Le voleur de feu se « précipite dans une nouvelle étreinte de la terre » il veut « renouveler l’horizon des hommes » mais sans jamais s’arrêter. « …partir, se désinstaller et ne point s’accommoder en propriétaire, négociant ou rentier du monde ». Sa quête est celle « d’un nouvel étonnement ». La grande question de la poésie est celle de la nouvelle métaphore du monde, mais les poètes semblent ne pas cesser de dire, dans leurs poèmes, que l’ancienne métaphore est toujours aussi dominante ! Si bien que le « gouffre aujourd’hui est indissociable du chemin du poète » ! Alors, il n’a pas d’autre choix que de l’attaquer de front, afin de s’écarter « de son cadre fixe ou de son sol immobile » ! Il lui faut arracher le monde aux mains « de ces maîtres de cérémonie de l’univers ». Le poète ne saurait se résigner à une vie ordinaire. « Contre le silence ici, il reste l’étendue là-bas et l’espoir d’une nouvelle parole à gagner… d’une solitude à partager ». « Où vit cet amour inabordé ? ». Le poète est forcé de « s’abstraire de lui-même dans un pénible travail intérieur » et dans l’angoisse. Car « naître, vivre, aimer, souffrir, mourir, tout » assaille sans cesse le poète ! Alors que « tout conspire à l’enchaînement du corps et de l’esprit… ces pensées en cage quand il faudrait s’évader » ! « La tâche du voleur de feu est herculéenne » ! L’homme est esclave « des jeux de miroirs où l’âme se trouble » ! Le poète, dans sa soif de vie et d’être, entrevoit « d’autres galaxies », et puisque l’histoire n’est jamais déjà écrite, il « y a toujours un devoir à chercher », comme le dit Arthur Rimbaud !

Grand importance, pour le poète, de l’acceptation d’une profonde solitude ! Le véritable Eden est arraché à la chute, il est « conquis dans la lutte implacable avec l’Ange ». L’exil est champ d’une écriture nouvelle. Saint-John Perse dit : « Ma gloire est sur le sable… un grand poème fait de rien ». Tahar Bekri écrit : « La vraie maison natale serait la maison ouverte aux quatre vents ». Bien sûr, pour certains poète, l’exil peut mener à la stérilité. Tout peut finir « dans la dictature de l’espace ». Michaux a erré dans l’exil des narcotiques. Le voleur de feu certes ne chute plus, mais se disperse, « se disloque sous l’effet de l’absurde qui gagne, privé du support du sens ». Car souvent l’exil ne fait que ronger « les bords du puits d’ombre où nous sommes reclus ». Ce refus du poète peut ne déboucher que sur « l’expression d’angoisses sans cesse renouvelées ». Apollinaire : « Comme au loin des collines bleues ».

La nuit obscure du siècle dernier, avec cette ruée de violences, « ces morts qui s’amoncellent, broyés et défigurés par la guerre et la haine », a mis l’homme au fond de l’innommable. Au nom de quels intérêts fait-on la guerre ? Et, s’il sort victorieux de l’inhumain, c’est qu’il a vu en face la Gorgone. Francis Ponge parle de « L’homme sur un bûcher de contradictions », il évoque « ces figures de Giacometti », réduites à un fil, dans le délabrement de l’homme seul, « Exténué, mince, éthique, nu ». Au siècle dernier, le périple au fond du gouffre fait avec Paul Celan surgir par la langue le désir de poursuivre le voyage au-delà de la barbarie. Une parole qui naît du plus grand danger. « Penché sur ce versant du siècle, le poète peut alors contempler les folies de cette vertigineuse traversée ». Le poète largue les attaches, ne reste pas « noyé dans le bruit », il affronte le froid, la dureté, il s’échappe du désir avide. Le poète « refuse l’artifice qu’il distingue », qu’il déjoue.

La poésie est donc née du plus grand risque. La parole poétique est espoir de rejoindre encore et toujours « le temps premier où monde et sensation se confondaient ». Le poète « laboure ses déserts », dans l’éloignements des dieux. Il fait désormais descendre la poésie de son Olympe « pour la plonger dans le tumulte des hommes ». L’acte poétique est « cet arrachement continu hors de soi », est migration, « naviguant aux vents contraires, loin des mots domestiqués ou apprêtés » ! La scission d’avec soi-même est douloureuse. Le poète se comprend dans ce creuset intime de l’angoisse, et aussitôt se rebelle, sa voix porte une signature de sang, celui du cordon ombilical coupé. Commence la transhumance, voyage à travers l’humain. Partout, comme le souligne Dominique de Villepin qui ne cesse de voyager à travers les poèmes de si nombreux poètes dans le monde, « ce sont des voix prisonnières d’un destin » ! Il sent battre ce « cœur fraternel », celui du grand frère mort tôt et dont il comprend le combat pour échapper au mal en écoutant les grands frères poètes ! « Mais on ne saurait entrer en poésie sans accepter la communion, le partage d’émotion ou de question, la mobilisation face à l’appel », et sans entendre cette « longue plainte habitée de visages et d’images ». La bouche du poète « a les accents du champ de bataille ». Bien sûr, ce n’est pas l’émotion qui unit en fraternité les poètes, c’est autre chose, plus antérieur, ancré dans l’expérience de chaque poète, non seulement celle de la sensation de coupure, de solitude radicale, mais aussi d’acceptation de la distance comme d’un espace conquis.

Le poète est loin de « l’empire de Narcisse ». Toujours prompt à l’envol, « il échappe à la possession ». Du lignage, il ne retient que la flamme !

Edouard Glissant écrit : « à force de penser la terre j’éclate la terre ».

Le voyage en poésie n’est pas juste une fuite, qui montre encore le pouvoir d’un lieu d’où fuir. Il vise la libération, toujours à refaire. « Outrepasser la dictature de l’ordinaire » c’est aussi reconnaître la puissance de cet ordinaire ! Mais la poésie moderne s’aperçoit que pour recréer un monde nouveau, il lui faut réinventer une parole. Le poète, écrit Dominique de Villepin, se place en étranger pour déchiffrer le monde. Pour réapprendre à parler, hors du monde ordinaire, du monde planifié, du monde anticipé, il doit d’abord « déconnecter le mot de son sens habituel » !

Alors, parfois le poète cède à la folie de la destruction, en cherchant à abattre le temple du verbe surtout lorsque cette langue française s’inspire des jardins à la française bien rectilignes et taillés. « Le voleur de feu peut-il supporter ce corsetage de la langue » française ? A partir de Racine et de Corneille, dit Dominique de Villepin, les vers commencent à être bien moins taillés. Le poète, larguant les amarres toujours, met en question cette langue afin qu’elle soit apte « à exprimer l’infini à côté du fini ».

Qui dit transgression perpétuelle dit aussi ordre qui n’est pas vraiment remis en question, dit une fixation résistante... La poésie, individuellement, est une révolte, une insoumission, mais semblant à jamais sans aucun pouvoir de faire la révolution dans l’organisation profonde de l’ordre du monde. La poésie ne reste-t-elle pas clandestine, livre de la nuit ? Et, dans un nombre écrasant de cas, masculine ! Comme si, en effet, les femmes avaient une difficulté extrême à larguer, au moins d’une manière clandestine, les amarres ? Ou à accepter le largage des amarres… Alors, « jamais l’exploration poétique n’atteint son but ultime ». Le poète tourmente la langue, les codes, il retrouve une parole « arrachée aux bouches cousues, aux terres asséchées », il met fin « à la comédie des choses saisies dans leur nue réalité ». « Ainsi Lautréamont s’écarte-t-il des significations habituelles », son délire verbal malmène les mots. Baudelaire reste mélancolique, comme si le bonheur passé, avec la mère, fixait la référence unique. Tandis que Rimbaud se demande « Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? » Dominique de Villepin dit que « le voleur de feu n’arrache parfois au silence qu’un autre silence, plus effrayant encore d’être chaotique ». Car, entre son désir et la réalité, entre l’aspiration au monde et le monde lui-même, ne subsiste qu’une béance. La poésie effleure la terre, et « se voit réduite au silence et à la frustration ». La poésie peut-elle se faire entendre, elle qui « souhaite parler aux hommes d’une autre harmonie ». En vérité, rencontre-t-elle autre chose qu’une « insatisfaction profonde » ? Dominique de Villepin écrit : « Artaud ouvre la voie d’une poésie lacunaire où s’engouffreront Michaux, Bataille, Celan ou encore du Bouchet. Le mot tourne à vide, privé de socle et de soutien, devient muet, au terme de l’exploration de la langue… Le voleur de feu s’avance jusqu’à ce dépouillement ultime de l’abandon du sens, où le poème se transforme en incantation, en suite rythmique et délirante, pour faire advenir cette étrangeté oubliée et primitive que recèle au fond de lui-même le langage. Alors le poète s’offre à découvert dans le déluge et la rhapsodie ». Michaux : « Autrefois, quand la Terre était solide, je dansais, j’avais confiance. A présent, comment serait-ce possible ? On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien. » Michaux dit : « J’hésitais à rentrer chez mes parents » ! Et oui ! « Désormais il doit faire face à tous les risques », ajoute Dominique de Villepin. Décidément, « le langage… n’est plus digne de confiance », dans ce monde il est instrument pour faire rentrer dans l’ordre ! Le poète, face à ce vide, « se laisse envahir par les eaux noires de l’inconscient. Des monstres surgissent devant lui et le menacent. Image terrible de la langue, qui charrie des secrets insoupçonnables ». Secrets de famille… Ce reflux de l’ordre dominant du monde vers une métaphore matricielle ! Alors, la poésie résiste encore en remplissant ce vide de monstres, de vermines, pour dire l’horreur de ce reflux, de ce refoulement vers un monde qui enferme dans un « brouhaha d’images et d’informations, l’espace envahi de bruits blancs ». Un dedans qui peut s’étendre partout s’avère hostile car il asphyxie à saturer les sens, à anticiper les désirs, à proposer une pléthore d’objets de consommation de masse en privant de l’émerveillement des découvertes. Alors, écrit Dominique de Villepin, « S’opère une autre métamorphose quand l’hostilité du dedans rend plus fraternel le dehors. » Car existe quand même le dehors, « un monde peuplé », et, dans son dénuement, il s’avère non saturé, non balisé. Le poète s’ouvre aux langues des autres, il s’échappe de l’entre soi gavé et répétitif. « Dans la musique de l’ailleurs, le mot, comme l’idéogramme, devient concrétion ». C’est un « objet physique, source de surprise ». Le poète, en s’emparant d’autres langues, entend « enfin ce chant qui n’a point bercé l’enfance ni réussi à percer auparavant ». La nouvelle langue permet au voleur de feu de « retrouver étonnement et sensations neuves » alors que sa langue à lui, devenue langue de normalisation, c’est la mort par l’habitude. La nouvelle langue restitue sa part de mystère à la langue, elle lui redonne une virginité, une sauvagerie, au plus proche du surgissement de l’émotion. Encore et toujours, le voleur de feu « fuit la domestication, pour réveiller la matière vivante ». Paul Dakeyo parle de « La césarienne nécessaire » ! Difficile d’échapper à la langue que le poète n’a pas choisie, la langue maternelle, qui « s’impose à lui comme une famille impérieuse, avec ses règles et ses rites, ses obligations et ses coutumes » ! Comme l’écrit Léon Gontran Damas, celui qui veut lui échapper entend dire : « Cet enfant sera la honte de notre nom… Ma Mère voulant d’un fils / fils de sa mère ». Envers et contre tout, fuyant cet entre soi, même le plus élitiste, le « voleur de feu assume les bigarrures de cette étrangeté » ! Car il « trouve enfin la vérité de son cri ».

Le voleur de feu, écrit Dominique de Villepin, désire se situer au plus près des mots, dans leur connaissance charnelle et artisanale, tandis que le corps se sublime et l’esprit se réincarne dans le souffle. Il échappe à « l’inertie des images trop convenues », il enraye « l’entropie de la langue », il contrecarre « son affadissement né de l’habitude, sa sclérose », il se sépare « de la grammaire discursive usuelle ». Le poème, dit-il, « renverse l’ordre du monde ». Certes, les attachements anciens sont encore si puissants que « la poésie hésite entre la régression vers la parole des origines et le désir de se projeter dans le murmure du futur » ! Mais toujours elle bataille pour s’emparer de la parole sortie des limbes, des mots dégagés de leur gangue ! Le poète est « riche de toutes les contradictions et de tous les dépassements » ! La poésie est le travail métaphorique par excellence ! « Plutôt que l’idée, il préfère la recréation du monde lui-même » au monde familier déjà créé qui par contraste « fut sans lumière » ! Et, ainsi, la « clarté, autre nom de la vérité, sort en effet souvent du puits le plus profond et le plus ténébreux ». L’Aleph du récit du Zohar ne s’est jamais présentée pour la création du monde, telle une matrice qui a abandonné à la vie dehors l’enfant, laissant à la dominante Beth tous les pouvoirs ! Mais elle est la base de tous les calculs, pour l’invention d’une nouvelle métaphore du monde ! Chems Nadir écrit : « J’adresse cette supplique dérisoire à l’Aleph : / Première lettre de l’alphabet arabe / Matrice chaude, frisson silencieux du matin / premier cri de ma race / Aleph mon expression et mon tourment / Quant donc entraîneras-tu ta suite à composer les / mots clairs qui sauront apprivoiser demain ? / Quand donc finira la défaite et la casuistique, / le mensonge et la rhétorique ? / Aleph, aleph, aleph, à moi / J’atteins le fond des ténèbres ». Le poète, écrit Dominique de Villepin, « s’avance à l’instar des grands conquérants épiques », puisqu’il lui faut conquérir une nouvelle métaphore du monde en faisant s’effondrer l’ancienne. Sauf que, comme le dit Ossip Mandelstam, « La langue poétique n’est jamais définitivement pacifiée », le feu n’est jamais complètement arraché au « soleil calciné » ni une fois pour toutes « extrait du trou béant de l’Histoire ». Si, comme le dit René Char, « La liberté naît, la nuit, n’importe où, dans un trou de mur », il n’y a jamais d’acquis . « Il faut toujours s’atteler à tout refaire, à susciter, à ressusciter ». Le poète, qui s’échappe de la vie ordinaire, domestique, pour vivre sur terre sans que l’aventure soit balisée, sait que « la connaissance du monde est d’abord connaissance charnelle des mots, intimité travaillée et voulue avec la langue ». L’imagination et l’émotion s’expriment alors « en lieu et place des objets de la nature, dont la force muette sollicite la parole ». Ponge revient aux vocables de sa langue. Saint-John Perse, larguant les amarres, dit qu’il y a « beaucoup de choses sur la terre à entendre et à voir, choses vivantes parmi nous ». Lorsque le poète recherche la pureté du mot, il s’engage avec son être tout entier, dans le désir d’une émotion suscitée ailleurs, dépaysante. Donc, son « ambition n’est pas le mot pour le mot, mais de se rapprocher des autres hommes dans la communauté d’une langue ». Cette communauté se réalise lorsque le mot est « la substance même de l’être et de ce qui l’entoure », lorsque le poète « dévore et goûte la chair de la langue ». René Char évoque ce bien-être « d’avoir entrevu scintiller la matière-émotion instantanément reine ». Les mots alors se sculptent « dans ce monde d’alphabet ». Le « mot-source… s’infiltre au profond d’une terre nourricière… Le poème s’apparente à cette terre où grandit le sens, où s’élève le chant qui parle aux hommes ». Saint-John Perse évoque « Des terres neuves, par là-bas, dans un très haut parfum d’humus et de feuillages ». Le poète ne cesse de retrouver ce temps d’enfance et de découverte de la chair des mots. Ainsi, tel un enfant au regard naissant, Ponge s’intéresse à des riens, du savon par exemple. Le mot conjoint au monde. « Si bien que le langage n’est pas seulement une parole, mais aussi un acte qui se confond avec celui du peintre ou du sculpteur face à l’univers à l’instant même de la création ». Le poète ne cherche pas « la connaissance, mais l’inattendu, le choc… L’aboutissement du travail du langage sera cet étrange visage de la beauté ».

Jamais, écrit Dominique de Villepin, la poésie n’oublie son enfance orale ! Sa plus ancienne métaphore est celle du départ, du voyage, de l’errance. réitérant celui vers la vie naissante, à partir de la coupure du cordon ombilical. L’enfance orale est celle de paroles qui enfantent littéralement le monde, dans des rythmes primitifs, glissant des mains de l’univers maternel. Les mots de l’enfant passent à travers le langage environnant pour aller plus loin, ailleurs. Blaise Cendrars écrit : « Au commencement était le rythme, et le rythme s’est fait chair ». L’enfant et le poète s’épanouissent « dans l’appel des forces de la nature, dans la rage de la pluie ou du vent, dans le bouleversement des tempêtes… » Ils avancent « dans la couleur et dans l’ailleurs » et retrouvent sans cesse ces rythmes primitifs de trouée, d’écartement pour une « renaissance du merveilleux ». Pourtant, la dominance du langage qui circonvient tout est si forte ! Seuls les voleurs de feu maintiennent vivants ces instants naissants d’appropriation du monde extérieur par les mots. Et « la mélodie joue un rôle essentiel », car elle permet « le flux verbal et son enchantement mémorable ». « L’étincelle de la parole est aussi celle du monde ». La musique des mots révèle à l’enfant et au poète son intériorité, il se creuse en caisse de résonance qui est résistance à « l’impureté de l’existence » comme à son caractère fermé, répétitif, infantilisant. La poésie, comme la musique, est débordement, épanchement, qui échappent aux mains, maternelles, familiales, ordre social normatif. La poésie réactualise sans cesse le temps où par son acquisition de la parole l’enfant peut sortir littéralement du cadre infantilisant, et passer de l’autre côté du miroir. Les poètes, tel Eluard, atteignent « cette perspective qui s’élargit à l’infini ». Il ne s’agit pas de résumer le poème « à sa seule compréhension rationnelle ». Dans un temps suspendu et fragile, le poète est à la fois dans son temps et hors du temps, il s’échappe mais est aussi retenu dans le temps d’un langage commun. Mais la poésie recèle un mystère, la « capacité à se renouveler », dans l’illumination du cœur, par la chose même. « Prise en son vif et dans son tout », comme l’écrit Saint-John Perse. La poésie ouvre entre les humains un partage qui échappe « à la contrainte de la langue quotidienne ». Elle est tout entière « consacrée à la quête de cet éblouissement, la poésie ne connaît aucune frontière à son désir de donner à la parole la dimension de l’infini ». Splendide, le poème de Giacomo Leopardi, « L’Infini » ! Couché sur « ce solitaire mont », il regarde des espaces « Sans limites au-delà d’elle » ». Il écoute cet « Infini silence-là et cette voix ». Le poète travaille à la survie du langage, à le maintenir vivant, à l’émanciper par des espaces vierges. Pousser très loin « l’expérience intérieure en harmonie avec la palpitation du monde ». Le monde extérieur n’est pas ordonné comme le dedans domestique ! « La poésie de Rimbaud tout entière est tendue vers ce lointain qui s’ouvre dans l’embrasure de la langue. Rimbaud fuit l’enfermement mallarméen ». En s’attaquant aux mots, la poésie s’attaque aux fondations du monde, écrit Dominique de Villepin ! Bien sûr ! « Dans cet appel de l’illimité, la poésie est un désespoir qui ose » ! Mais la poésie peut aussi se clore par l’individualisme ! C’est la « sclérose de l’absolu qui gouverne la pensée occidentale », avec ces vérités unilatérales comme la psychanalyse, le marxisme, le surréalisme, l’existentialisme, le structuralisme ! « Pour vivre la vraie vie, la plongée dans le réel est indispensable », pour « élever le langage à la plus haute incandescence, à lui donner des tournures insoupçonnées et des parlers nouveaux » en plongeant dans le collectif. Les mots apprennent à se renouveler aussi. « On avance toujours seul comme au premier jour » (et donc pas sous l’influence d’écoles, de théories), « et dans ce pari de liberté réside la chance du poème ». Se nourrir de rencontres impensables, de tous les dangers, de façons et détours ! Disponibilité « à l’éblouissement, à l’enchantement ».

Dominique de Villepin : la « poésie se défie aujourd’hui de la langue du quotidien ». Pourtant, dit-il, « ce doute procède moins d’un rejet que d’une fascination pour le mot brut, avec sa charge de rythmes et d’images, ses explosions subites de couleurs et de bruits. Pour lutter contre l’emprise de la langue, le poète s’y enferme, quitte à inventer la sienne ». Car le poète sent en lui une force de vie ! Le « monde congédié reste à l’écart », et les recherches poétiques inventent une langue qui « tourne au jeu ». Cette résistance poétique à la langue de l’ordre établi ou celle d’un monde « saturé d’histoires et de messages » d’un Occident « dans lequel l’arbitraire du signe prend le pas sur la liberté d’expression » peut retrouver « l’émerveillement de l’enfant devant la répétition et le bruit imitatif, pour devenir la parole d’avant la langue », comme pour Pierre Albert-Birot. Cependant, cela peut être un risque mortel pour la poésie. En tout cas, cet exercice « d’ascétisme » « conduit à lutter contre l’obstruction des signes, à refuser toute langue imposée pour en suggérer une neuve, comme décantée, et voir enfin la parole attelée à son œuvre de liberté ».

Le poète sacrifie ses mots afin de « libérer le noir éclat des lettres assemblées ». Jean-Pierre Duprey parle des « loups ouvrir des yeux la pierre des caveaux, ouvrir les mortes dont le cœur bat encore » ! Dominique de Villepin insiste, la chaîne des voleurs de feu délivre la langue de ses entraves, mais c’est un inlassable recommencement ! C’est ça la grande question qui traverse cet ouvrage ! Le recommencement ! On pense au jeu du for-da freudien, l’enfant lançant sa bobine et la faisant revenir à lui ! Le poète joue à trouver ses mots dans l’émerveillement du monde et des dépaysements humains, mais en étant sûr qu’en amont tout est conservé intact. « Mallarmé produit dans le langage un effet de souffle. Il ne le dessèche pas… il le rassemble pour qu’il disperse d’un coup bref toute son énergie ». Lautréamont « nous fait glisser hors de la norme… L’éveil est la loi des ‘Chants de Maldoror’ ». Corbière dénonce le romantisme, dit adieu à la poésie de salon, ramène sur le devant de la scène les poètes « qui ont côtoyé les bas-fonds de la solitude ». Alors, la parole du poète « est l’écho vide ». « La poésie s’efface dans cette ultime déflagration du langage rendu à son plus extrême dénuement pour s’accomplir enfin dans sa disparition ». Le but de cette poésie-là est « de se libérer de cette langue courante qui enferme et condamne à l’aveuglement ». Cette entreprise poétique de rejet est nourrie par « la volonté du poète de disloquer la langue ». C’est donc qu’il y a un consensus autour de cette langue courante ! Francis Ponge explique à Philippe Sollers : « Une société c’est un ensemble de langages dont le principal est la langue elle-même, j’entends la langue commune, celle qui se parle et celle qui s’écrit. Il s’agit de savoir si l’on accepte ce langage, si ce langage est de votre goût, au sens le plus absolu du terme, si votre goût ne le refuse pas, si vous pouvez employer ce langage. Eh bien ! je dois le dire, quant à moi, que c’est par dégoût de ce langage que j’en suis venu à écrire. Il s’agira donc pour moi, pour pouvoir vivre, de modifier ce langage » ! Ensuite, le poème, lorsque plus rien ne tient ensemble, lorsque la destruction a fait s’effondrer l’ancien nid d’où le jeune oiseau a réussi à s’envoler, le poème reprend « forme dans une langue nouvelle, issue du chaos ». Mais l’entreprise d’envol serait-elle éternel recommencement parce que le nid, comme un délire, une hallucination, piège partout, mondialisé ? La dispersion de la langue commune de la société ne peut se faire qu’en elle-même, que dans le dégoût de l’enfermement incestueux qu’elle signifie, que par sevrage. A ces mots, le poète qui veut prendre son envol cherche à leur donner « un autre goût, une autre saveur », révélant le grain et le feuilleté de ces mots (Roland Barthes). Le poète fait renaître cette langue, pour construire autre chose, dans l’aventure de la création. Sevrage ? Donc douleur ! Jean-Pierre Duprey s’écrit : « Le cri du monde, le cri du monde, est le cri qui fait mal… »

Le poète s’élance vers le monde pour en « arracher l’éclat vivant », pour que, par les mots et les rythmes, se « réveillent les sens endormis », pour la capture « d’une harmonie originelle où se reconnaissent les choses, les végétaux, le cœur de la bête, le regard de l’humain ». C’est donc une parole « tournée vers l’horizon de l’être ». « Sur une terre encore vierge, dans des paroles insoupçonnées, s’inscrit la vérité du poème, qui conduit à l’essence des choses et du monde ». Or, c’est une tâche immense, pour la poésie, que d’atteindre la vérité dans l’adéquation entre les mots et les choses dans un temps toujours naissant, tandis que la douleur indique que la vie se fige en « caricature, en monstre ». D’abord, le poète doit progresser « dans les marais intérieurs… il plonge dans les profondeurs des miroirs pour boire la réalité sans fard, saisir l’envers des apparences et remonter vers les sources vives ». Appréhender « le profond aujourd’hui », évoqué par Blaise Cendrars, implique de tenter d’aller sous la « surface brillante des choses ». Le voleur de feu, avant de se donner au dévoilement du monde, doit d’abord découvrir sa propre lumière intérieure, son désir de larguer les amarres. Beaucoup de choses se mettent en travers de la quête poétique de vérité. « Mais cette vérité du voleur de feu ne suit aucun cours prédéterminé. Elle habite l’Un, troué de vents, percé de flèches ».

Fidélité à l’élan intérieur ! Voyage vers « ce visage nouveau d’un ‘je’ devenu un ‘autre’ » évoqué par Rimbaud. Un autre en soi fait sentir une compassion pour le monde, une fraternité ouverte. « Parti du ‘je’, il s’avance, guidé par le vertige du prochain sans renoncer à lui-même ». Cette révélation du souci de l’autre, « comme un ‘je’ en puissance, marque l’une des ruptures de la poésie moderne. Ici le verbe reprend son élan vers un but nouveau ». Rimbaud se libère de la tradition romantique. Le poète entre en connivence avec le monde en se remettant en cause. Charité, humilité, mots qui incisent la carapace du monde. Le poète sent que « le travail des mots n’est jamais gagné d’avance », « il devine dans sa fragilité une vérité qui vacille, prête à s’éteindre d’un souffle ». Saint-John Perse, Aimé Césaire : l’un n’oublie pas les plis et les recoins de l’enfance pour déployer ses ailes à la mesure du ciel, l’autre à travers l’odyssée d’une prise de conscience, franchit les stades de la révolte raciale, sociale, politique, homme « du ‘retour au pays natal’, forgé par l’exil » il est « capable de s’extraire de lui-même et de son île pour en discerner les contours ». Neruda « exalte une terre qui n’est pas la sienne mais celle de tous les hommes ». Bref, le « poète met fin à l’humiliation en sondant les plaies à lui faites comme à d’autres de la même condition. Il reconstruit l’homme que le mépris avait rabaissé ». Singulière tâche, dit le forçat de la parole et le travailleur de la paix Dominique de Villepin, « que cette quête d’identité destinée à l’échange, sauf si l’on sait que « l’universel naît dans les profondeurs d’un ‘je’ qui a puisé jusqu’au plus douloureux de lui-même ».

Cette brûlure au cœur du poète est à l’origine du besoin de vérité. Cette douleur. Chair à vif, il est alors « vulnérable aux feux de la violence, de la cruauté et de l’injustice du monde », comme Rimbaud l’est sous la Commune de Paris. Mais avant, dans le monde de l’enfance, que se passe-t-il, qui met la chair à vif ? C’est Baudelaire qui en parle très bien. Après la mort du père, c’est l’été des tendresses maternelles. Cette mère, il l’a pour lui tout seul, il baigne dans les eaux amniotiques de son amour ! Mais voici la scène primitive ! Un homme vient la prendre, sa mère le trahit, cette mère à « l’odeur de femme… l’odeur de fourrure ». La vérité à propos de cet amour exclusif de sa mère pour lui ? Ce n’est qu’un fantasme ! Le cordon ombilical, elle l’a coupé, et après l’amour le poète par sa haine le détruit aussi, mais il « guette toujours cette main qui viendrait éponger son front brûlant » ! La violence explose la tendresse, la poésie dépasse ce choc des contraires, voici cette dualité qui est « à la charnière entre deux mondes, partant d’un ressort individuel intime, pour prendre son envol et investir l’autre ». « Cette dualité est l’essence de la poésie », écrit Dominique de Villepin. Le poète ne renie rien de la vie, il côtoie des gouffres « jusqu’au silence, à la folie, au suicide ». Le poète se reconnaît double, il prête sa voix à l’humanité entière, déracinée comme lui l’est. Baudelaire, comme beaucoup de poètes, a osé s’approcher de ce qui restait encore en suspens, et s’est heurté à « la résistance de l’obscur ». Travail de la parole, qui cherche à repousser les ombres ! « Dans cet affrontement perpétuel du clair et de l’obscur se découvre le risque même de la poésie, toujours menacée d’abandon, d’étouffement ou d’égarement, en proie aux puissances contraires au-dessus du vide ». Désireux de larguer les amarres, le poète interroge ses attachements originaires. Puis, dans le monde, il est « torturé par la tâche sans fin de se dire lui-même et, à travers lui, ses semblables, il exprime, dans son avènement par le langage, la condition de l’homme sur terre. En cela, son œuvre est quête de vérité, de l’humain abandonné au temps qui passe, à la lente déréliction du corps ». Dans son temps intérieur, l’esprit de domination doit faire place au partage ! « renonçant au divertissement, le poète s’élance dans l’accueil ». En affrontant sa dualité, le poète ose avertir. Il sera aussi réconcilié avec le monde qui l’entoure, qui est changeant, divisé. Le monde aussi est complexe, tremblant, il n’y peut rien ! L’espace du dehors, s’il est le lieu des mots et des choses, des sensations, des émotions, est aussi « une succession de lieux différents, de plaques tectoniques en mouvement, dans une juxtapositions des contraires. Dans le même lieu, le poète aperçoit la variété des odeurs, des sons, qui composent l’espace ». Le poète, averti par la « scène primitive » et la dualité, « est témoin scrupuleux de paysages qui alternativement s’ouvrent et se referment, comme les deux salves d’un cœur battant ». Le poète, se réconciliant avec les hommes sur la base d’un sevrage, d’une douleur d’orphelin, « est celui qui marche dans les traces les plus différentes pour redessiner un nouveau pas ». Partout dehors, il réitérera le même sevrage, le même renoncement à la domination, ce qui s’est passé se rattache à ce qui advient, un fil invisible lie entre eux « les événements rompus, réduits en fragments » et ainsi « retrouve présence, vitalité et couleur ». Le poète rassemble ce que le temps a fragmenté, aussi bien des temps de vies dissemblables que deux temps dissemblables d’une même vie. Le poète s’efforce de lier, de rapprocher les deux morceaux du ‘symbole’ cassé. Ce symbole cassé n’évoque-t-il pas la matrice qui n’a plus de fonction, la dualité par laquelle Baudelaire fait un travail de deuil de son fantasme d’une mère matricielle tout à lui ? Avec l’aide du langage, et non plus de la religion, le poète réussit à rendre notre monde plus proche, par la vérité d’une mise dehors, qui est une condition que partagent tous les humains. « Il sera alors possible de dire ‘oui’ aux objets qui nous entourent, sans se laisser envahir par un sentiment de folie ».

La poésie est donc forgée par la douleur, marque de l’humaine condition, celle de l’épreuve du sevrage, et de la mortalité. Le chant poétique refoule le mal qui ronge, cette mortalité. Au plus profond de l’abandon à la vie, celle-ci se révèle par une vibration, une ardente palpitation. En parfaite connaissance de la brèche ouverte en soi, la douleur ouvre un chemin d’écriture, « chacun dépose les armes, rendu à la vérité de son isolement ». La douleur « révèle un territoire de solitude où le voleur de feu peut reposer, un champ de paroles à labourer ». La plupart des humains ne supporte pas cette solitude du séparé, du né ! Alors que, par cette porte dérobée, « le poète réinvestit la vie ! » Dans le monde qui s’ouvre à lui, changeant, divers, « le poète retrouve la vigueur des émotions premières », partage la même humaine douleur, est révolté par les massacres d’humains, les humiliations, les injustices. Par le poème, ces blessures peuvent prendre les traits d’un langage ! La présence au monde est constamment rongée par le manque, et la quête poétique rejoint alors une charge mystique. La souffrance est encore plus grande quand « privée de mots, orpheline de sens, elle erre comme un spectre dans le labyrinthe de l’esprit, incapable de remonter le versant de l’origine ». Dominique de Villepin insiste ! « Le poète poursuit ce chemin, convaincu que le monde est aujourd’hui menacé, la nature saccagée, submergée de déchets, l’écoulement glauque des usines de plastique et de caoutchouc, noyée sous des déluges inconnus. Voilà le paysage qu’il arpente. Non plus un environnement bucolique et radieux, mais un horizon informe et pollué de chlorophylle d’azote ou d’éther de dioxine » ! D’où vient ce désastre ? D’une domination ? Celle de la métaphore matricielle ? Apparaît une souffrance « générale, discrète et terrible… celle d’un monde ignoré de l’homme, exploité sans vergogne, et qui pourtant crie son désarroi… C’est l’envahissement du nécessaire par le superflu, de l’espace par les débris, d’un futile qui ne se dissipe plus, du rebut qui grandit » ! Décidément, les humains n’ont pas vraiment ouvert les yeux sur le monde extérieur ! C.K. Williams se voit roulant « dans le tourbillon d’amont, battu par les carcasses, aspiré par les lèvres des mauvaises herbes vers l’utérus terrible des pneus éclatés et des chaussures d’enfant en plastique, des piécettes et de l’urine » ! Cet envers effrayant marque aussi l’avortement de la poésie, « sa suspension esthétique » !

Le poète se heurte partout à l’enfermement des choses ! Mais il sent en lui le feu, ce commencement qui n’abdique pas ! Ce n’est pas possible, ce cœur de matières échouées ! Ponge, Mallarmé, Villon, d’autres « emportent dans le déferlement de leurs vocables les dernières bribes arrachées aux tumultes du monde » ! Elles sont urgentes, vitales, lancinantes, « les interrogations sur la vie sur terre » ! Jean Tardieu s’écrit : « Dans mon obscurité quel est ce bruit ?… Qui est ici ? Quel est cet inconnu ?… Répondez ! Mais répondez ! Mais répondez-moi ! » Les poètes, dans cette urgence, sont incités à « rejoindre la cohorte des hommes mus par le vœu de vérité ». Cette vérité ne peut s’inscrire qu’à travers le langage, or plus le poète écrit, plus cette vérité semble fuir entre les mailles des mots ! Car la « première parole marque aussi la première rupture entre l’homme et sa terre ». Dans son émerveillement se niche un fantasme, une tentation, le poète ramène le monde à quelque chose de matriciel, harmonie retrouvée, mirage d’avant. « Cette harmonie perdue, oubliée dans les franges reculées de la conscience, seul le poète peut la retrouver dans la fusion d’un nouveau langage ». Contradictoire tâche du poète qui retrouve « l’accord nuptial » en laissant « la parole intérieure se fondre avec le blanc manteau de la nature » qui est pourtant neige, froid. D’abord, toute l’énergie du poète est « tournée vers ce rêve d’unité » qui n’est pas nostalgie de l’origine mais aspiration à la révélation. « La vérité ne peut se découvrir qu’après une longue marche à travers les obscurités et les pièges, dans un espoir d’absolu où chaque pas dénoue le mot ». L’angoisse monte quand, « sous le coup du vertige, la vie se dérobe alors qu’elle semblait à portée de main. Il marche vers le point d’unité, comme vers le souvenir d’un accord disparu, d’une harmonie nécessaire et hors de portée ». Une force négative est à l’œuvre ! Qui refuse cette harmonie, « pour faire le jeu de la division et de l’épars ». Alors, au-delà « des images salvatrices, des rêves de neige, de nuit, ou encore de pluie, où le ciel et la terre enfin se confondent et l’azur s’offre à nous, le poète doit trouver dans le langage ce ferment d’alliance, la seule vérité en même temps l’horizon infini du poème ». Edouart Glissant parle du rapport du langage « à la réalité des choses existantes ». C’est l’appréhension sensible et immédiate des choses qui devient vérité, qui est composition du monde. « Dans la poésie des voleurs de feu se retrouve donc la conscience d’une unité perdue à reconstruire ». Et c’est le mot lui-même, lorsqu’il est rendu à sa signification première, qui délivre l’unité de l’être et du dire, qui ouvre et non pas ferme ! Et c’est toute la différence ! En renouant avec l’arrière monde de l’enfance muette, le poète retrouve l’élan naissant vers le monde, la chair des mots, la proximité des mots et des choses, la possibilité entraperçue d’un mot empli du monde, « non pas à distance, mais ne formant avec lui qu’une seule et même entité, compréhension et immédiateté, lumière concrète et éclat intellectuel. Le compris et le ressenti viennent enfin coïncider en une même harmonie de la perception. »

La démarche du poète est une herméneutique, écrit Dominique de Villepin. Voyant et prophète, il dévoile ce qui est caché, s’ouvrant à l’absence et au silence, enjambant le temps et l’espace, ne se contentant pas, il arrive jusqu’à « l’éclosion tant espérée » ! Henri Michaux écrit : « En plein jour, j’attends le lever du soleil ». C’est par la chair vive des mots, et évitant les pièges de la nostalgie, que le poète « sculpte le mystère du monde », en revenant toujours à un vouloir dire naissant, « à un râle profond de sons et d’images primitifs, à une parole hurlée dans la nuit ». De même que dans « la croyance antique, l’inspiration poétique provient du souffle d’un dieu », et que la religion accorde « la primauté à la parole sacrée », celle du poète reste fidèle à une parole intérieure, à la chair vive du mot. Le poète reste en quête du sacré, comme d’une chose ou d’un être cachés auquel il faut donner un langage. « Car le sacré n’est plus ce qui nous sépare du divin, mais bien ce qui nous sépare de nous-même ». Alors que, longtemps, le poète a marché « sur les brisées d’un ancien ordre divin et surnaturel » la « poésie est désormais privée de ses tuteurs divins et les hommes rendus à leur liberté ». Hölderlin s’aperçoit bien « Que ce manque de dieu se change en aide ». « … orpheline du sacré profane ou chrétien » qui permettaient au manque, au silence, à l’insatisfaction de trouver une issue vers un autre monde, la poésie conserve pourtant intact « le même appétit d’une vérité aux sources de tous les savoirs » face « à un désarroi qu’elle reconnaît et assume ». La poésie, écrit Dominique de Villepin, est alors « en refondation d’elle-même, comme les hommes le sont de leur histoire ». En la retrouvant par les mots, dans le monde ouvert, le poète atteste de la perte originaire ! C’est « l’espace du silence » qu’il reconnaît comme « seul réceptacle du futur » et qui « ouvre la possibilité d’un travail de la langue pour explorer la vérité en avant ». Cet espace de silence est indispensable, et le poète l’ouvre en se sevrant. Le poète écoute le silence. Espace de silence ! De même que s’est « déchiré le lien qui reliait la terre aux cieux », à une sorte de père Très-Haut, dans la solitude, « il ne reste plus au poète qu’à forger lui-même sa propre vérité ». Orphelin. Comme l’écrit Roger Gilbert-Lecomte, « C’est là le rôle immense de ceux que j’appelle poètes, créateurs, prophètes. Seuls à l’avant-garde de l’esprit humain, ils luttent ‘aux frontières de l’illimité et de l’avenir’ ». La poésie est « descendue de ses hauteurs », elle n’est plus gouvernée par les dieux, ou Dieu, elle s’incarne dans un visage, un regard, et elle est sensible « à la contingence et à la faiblesse de la vie ». Alors, la poésie habite « pleinement la terre des hommes et ne plus camper au ciel, retranchée sur son nuage d’allégories, dans un âge d’or primitif ». Désenchantement, d’accord, à cause de ce manque, de cette faille, mais qui est « plein de sève » ! Lamartine. Vigny. Hugo. Dans le silence des dieux, s’entraîne aussi la prise de distance d’avec des engagements politiques qui alors évoluent avec le temps. Capable de solitude, en quête de vérité, le poète s’éloigne des écoles, des maîtres, des systèmes, « tout en faisant face au silence du ciel et à l’opprobre du monde ». Il « refuse les tours d’ivoire et les retraites protégées, porté par les sentiers d’une vie-mission ». Dominique de Villepin l’écrit en pensant à Victor Hugo, mais sans doute aussi à lui-même… « Face aux épreuves du temps, le poète seul peut apporter une nouvelle loi… Il renouvelle aussi les formes, émancipe l’art, libère les mots et les couleurs ». Comme le dit Hugo : « Tout a droit de cité en poésie… l’art n’a que faire des lisières, des menottes, des baillons ». Bref, « le poète ‘civilisateur’ ne veut point sombrer dans le jeu du pouvoir et des partis ». Le poète part à la découverte d’une société élargie. Le romantisme par exemple lui ouvre d’immenses territoires. Prométhée le révolté se conjugue avec Orphée l’enchanteur. La nature elle-même semble empreinte de Dieu, comme le dit Lamartine ! Mais dans ce dix-neuvième siècle, « le désenchantement gagne », et « les jeunes romantiques veulent rompre furieusement avec toute hypocrisie bourgeoise ». Le revers de l’enthousiasme s’avère le pressentiment d’une malédiction, et comme l’écrit Théophile Gautier, ses rêves n’étant pas réalisés « Icare tombé sur les grèves / où gisent les essors brisés » ! Les poètes revenus de tout, conscients d’une incompatibilité sociale, se sentent comme Icare amputés de hauteur, et deviennent mélancoliques, car la société ne les reconnaît plus. Nerval fait sécession « dans l’obscur et dans l’irrationnel » comme Orphée ayant suivi Eurydice dans l’Hadès, et il « construit ses voyages imaginaires vers un Orient des origines perdues et un Valois d’enfance, se noyant aux frontières de l’irréel et du magique » ! S’il glisse mélancoliquement dans l’obscur, n’est-ce pas pour dire une absence, un silence, comme si la mère disparue avait aussi emporté la femme fusionnée avec elle. Dans chaque femme, filles du feu, il y a donc cette disparition ! Cependant, il semble de manière paradoxale aussi pointer dans le futur « une présence mystérieuse ». Bref, là encore, comme pour d’autres poètes, subsiste l’empreinte du religieux, au sens d’être relié, d’un lien non coupé, d’une dominance matricielle. Fuir l’ordinaire du monde, oui, mais en-deçà. Le vingtième siècle fait surgir « de nouvelles terreurs, révèlera les forces terribles de la destruction et du chaos, renvoyant la poésie à l’exploration de la matière, comme à celle du néant sans cesse élargi ». L’angoisse est montée depuis le dix-neuvième siècle, le poème s’est ouvert un espace entre liberté et fatalité, entre résignations et folles espérances, jusqu’à la terreur qui gagne notre fin de siècle. Mais le voleur de feu, écrit Dominique de Villepin, sait que le creuset de la parole est toujours fécond !

Les hommes à l’écoute de la vérité perçoivent les cris de l’âme ! Alors qu’elle est née sous les signes du sacré, l’histoire de la parole, nous dit Dominique de Villepin, est celle d’une émancipation ! Une impérieuse nécessité intérieure fait que le poète refuse « l’enfermement de la beauté », pour plonger « dans la transhumance, pour nouer l’âme et le monde ». Donc, écartement d’avec le giron de la beauté ! Béatrice est loin, inaccessible ! Emancipation ! Et, écrit Rimbaud dans son poème « Eternité » : « Elle est retrouvée / Quoi ? – L’Eternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil ». Cette image de la mer allée avec le soleil est magnifique car elle suggère un largage d’amarres, la mer et non pas la mère joue avec le soleil, dans l’éternité de la parole poétique ! Et voilà alors « le mystère d’une vie réenchantée » ! « Il y a là une réalité et une épaisseur des mots qui opèrent comme un révélateur, instaurant une nouvelle vérité » ! La poésie crée une nouvelle réalité, et « se substitue à l’épaisseur muette des choses » ! « Rilke parle de ‘l’Ouvert’ comme de l’authenticité de la poésie ». Voici enfin une présence longtemps enfouie, non vue, « présage de vie et de renouvellement sur cette terre, et même souvenir de naissance ». Le voleur de feu condamne le mensonge, « toute parole qui volontairement sonne faux et se refuse à autrui ». Paul Eluard écrit : « Car l’enlève à la mort cette vue sur la vie ». Mais la poésie ne se réduit évidemment pas à la seule substance des mots ! La vérité est aussi celle du monde qui est le nôtre ! La poésie a une valeur épiphanique, dit Dominique de Villepin, car elle « s’ouvre aux bruits du monde » pour annoncer sa révélation, et cherche, à travers l’expérience, « à atteindre le dépouillement du sens qui fait flamboyer l’essence pour révéler l’être inaccessible et silencieux ». Le poète, « insoumis, individuel et inventif, se met à l’écoute des paroles intérieures ». Certes, la vérité qui contient toutes les autres est celle de la mort, mais la poésie permet le relancement de la vie à travers le labyrinthe de l’humain, elle fait voir les fleurs par-delà les pleurs. Elle est fenêtre qui s’ouvre sur son époque tout « en restant fidèle au profond de l’être ballotté au gré des circonstances… Elle prend alors sa valeur de feu caché ». En regard de la difficulté face au monde changeant et complexe, comme semble aller de soi cette « collaboration harmonieuse du soleil et du paysan, ensemble garants de la fécondité de la terre » !

Parce qu’elle « a maille à partir avec la vérité », la poésie ose affronter la complexité, les contradictions de l’être, ses ombres, et ne se satisfait pas d’un port. Secouant les jougs qu’il subit, liés à l’histoire, à la géographie, aux barbaries, le poète fait briller « les traces de l’avant-monde ». Sa poésie est d’alarme, afin que « le temps et l’espace du monde soient encore le temps et l’espace de l’humanité ». Les poètes partent sur la route (Kerouac), « en quête d’un échange inconnu, d’un partage à façonner ». Chacun étant « désireux d’ ‘Etre soi-même à jamais’ (John Updike) » ! Alors, le poète vibre à l’unisson de son siècle ! Mais toujours, replié en lui-même, il tire « son énergie de lui seul », « ignorant les idées et les raisons de son siècle ». Plutôt, dans un océan d’éphémère, il retrouve « l’élan primitif des mots », seule boussole, « la fécondation des grâces et des rages, la contagion des sons et des violences ». En temps de crise, où il se sent encore plus menacé, le poète, comptable de l’humain, choisit « de privilégier, avec le retour du primitif, le cri insurgé de poésie » ! Et, ajoute Dominique de Villepin, « si elle n’oublie pas d’être fière, la poésie sait avoir peur » ! Envers et contre tout, elle ne cesse d’entrevoir « le rêve d’une poésie qui sèmerait toujours » ! Dominique de Villepin le semeur des mots dans ses ouvrages qui les accueillent en leur nombre infini, à l’heure où l’on se demande si la poésie peut encore receler une part de vérité alors que la technique et l’image s’approprient définitivement l’âme des hommes, écrit qu’il « faut croire aux pouvoirs de la parole » ! Rencontre des mots, qui « font des rencontres d’hommes » ! Par la poésie, dit-il, « l’homme est rendu à son voyage d’éternité, à ses premières transhumances » ! Sinon, l’être humain reste un « monstre rabougri », tel celui qui hante Baudelaire !

Pour le poète, la violence du monde est partie prenante de la vérité. Car, en plongeant dans son intériorité et son inconscient, il sait « la fureur des démons, de ce ‘monstres hurlants’ (Baudelaire) qui peuvent demain faire les anges ». Ces ombres et démons qui sont en lui, desquels il cherche à larguer les amarres, il les reconnaît dans les autres humains, les autres pays, provoquant les humiliations, les jalousies, les inégalités, les guerres civiles, les guerres entre pays, entre puissances. Dominique de Villepin sait que le royaume de la poésie « s’inscrit dans l’urgence jusqu’à la paix retrouvée ». Plus que d’autres, il a conscience que la « poésie vit dans un monde hostile. A l’heure où celui-ci se rétrécit, s’aplatit, s’uniformise, elle se doit s’incarner le lieu singulier et le temps sauvegardé ». Dans ce monde complexe et ouvert, « langues et cultures se mêlent au point que chacune porte un peu une parcelle de l’autre ». Il faut au poète « s’élever par-delà les frontières pour retrouver l’essence des soleils de l’humanité ». Mais le monde ouvert, qui ouvre les yeux des humbles, Mandelstam le premier en parle comme il faut enfin en parler. Il annonce « l’aube de l’Autre, le soulèvement des humbles, l’exaltation de la créature – un bouleversement de dimension cosmique ». Le poète se doit de se révolter contre « tout ce qui nie la beauté et la vérité dans le monde ». Bien sûr, ce monde uniformisé en réalité « s’archipélise » autour des identités, des cultures, des races, des religions, autant de dedans qui sont des « noyaux d’une explosion polynucléaire ». Le poète, en transhumanant, cherche à découvrir, « sous la fausse évidence sensible les abîmes d’autres réalités », il explore et renouvelle « les liens inaperçus et mystérieux qui unissent les choses et les êtres ». Le poète, dit Dominique de Villepin, s’avance « hors des sentiers de la science et de la philosophie », car elle ne livre pas de réponses ni ne pose des questions. Le voleur de feu « scrute et décrypte des signes… le monde se présente comme un texte mystérieux que le poète lit » lorsqu’il transhumane à travers ce monde complexe et hostile. La parole en archipel évoquée par Léopold Sédar Senghor avance par intuitions, un nouveau monde apparaît ! « Sur la corde raide, nous éprouverons nos tolérances », écrit Dominique de Villepin ! Et « nous défierons nos connaissances d’un monde devenu chaos, semblable à l’idéal désacralisé, célébré par Edouard Glissant, où l’identité métissée s’érige en nouvelle frontière ». Au terme du voyage poétique, un réel réinventé est découvert « loin des pétrifications anciennes », fruit « d’un regard lucide et d’une langue insurgée » ! Le chemin, c’est la chair des mots du poète, lorsque tout pour lui commence par la déchirure. Ces mots sont passerelles, et « l’incarnation d’une réalité retrouvée » ! C’est pour cela que pour le poète, son œuvre « n’est pas la fin de la poésie, puisque cette fin c’est l’homme ». Le chemin, parfois par de longs détours, d’une part ramène en soi-même pour affronter les contradictions, les fixations, la peur, le gouffre, et d’autre part plonge dans le monde, lui-aussi complexe, hostile, violent et ouvert. « La tête loin devant avec ses ailes immenses, le poète garde son assise parmi nous, pauvre albatros » !

La poésie, écrit Dominique de Villepin, « galope… plus loin que les certitudes de la science » ! D’abord en ayant l’expérience de sa propre intériorité et donc étant capable d’écouter et scruter celle des autres ! Il sait combien les monstres qui sont au plus profond des humains savent exploiter les certitudes de cette science d’une manière si folle que cela peut conduire l’humanité à sa destruction ! Le poète, dans son voyage à travers l’humain et la complexité du monde, a l’intuition que quelque chose « dépasse l’appréhension immédiate de l’univers… une réalité plus vive en réponse à notre interrogation. Dissimulée dans ce qui nous entoure, peut encore se faire jour une présence dont le regard reste à dévoiler. A défaut de divinité, l’univers recèle un mystérieux visage, miroir de notre propre engagement, reflet de notre disponibilité à voir en secret le monde » ! Très extraordinaire passage du livre ! Cette présence ! Yves Bonnefoy en parle si bien : « J’imagine souvent, au-dessus de moi, / Un visage sacrificiel…. / Je lui dis : Sois ma force, et sa lumière augmente, / Il domine un pays de guerre au petit jour / Et tout un fleuve qui rassure par méandres / Cette terre saisie fertilisée ». Dominique de Villepin dit que « Est poète celui qui s’attelle à la réconciliation avec la part la plus intime de chacun ». Mais quelle est cette part la plus intime ? « Alors la lumière augmente, et la terre se découvre… promesse de fertilité ». Mais, dit-il, « Rares sont les hommes capables de suivre jusqu’au bout le chemin qui pourrait les conduire jusqu’au dévoilement du mystère ». La grande interrogation reste encore qu’aucune « présence ne peut combler l’absence que met au jour le langage ». Alors, le voleur de feu n’a pas « d’autre itinéraire que celui du dépassement, de l’excès, de la confusion des mots et du sens, dans un chaos qui se veut reflet de l’esprit » (en référence à Philippe Sollers, dans « L’Ecriture et l’expérience des limites »). Dominique de Villepin poursuit : « Loin d’être seulement la quête d’un secret, la poésie devient alors l’énigme tout entière, assise non sur la parole, mais sur le silence ». Le silence ! Qu’elle soit assise sur ce silence, s’apercevoir de cela, c’est « une véritable révolution » ! Cela éclaire « notre condition d’homme moderne, condamné à œuvrer dans l’inachevé, à progresser sur l’absence » ! Il continue : « Rien de solide sous nos pas, point de verbe établi grâce auquel pourrait s’épanouir le sens. La chambre sourde est devenue notre lieu. » Quelle intelligence ! La chambre sourde ! Ce silence « écorche la bouche du poète comme un bloc de glace ». Silence qui « ouvre des gouffres… Voilà le point où bute la compréhension de la poésie. Cette absence qu’elle dit pour surmonter le vertige du silence recèle l’énigme absolue où le vide de la langue interpelle le vide de l’être qui en use, dans l’espoir fou de voir surgir de cet entrechoc une infime étincelle ». Depuis l’enfance, j’écoute le silence de l’inconnu, qui me parle.

Tout un peuple ignoré embarque sur les galions de la poésie, destination un nouvel âge, nous dit le poète forçat de la parole. « Un nouvel âge surplombé d’un ciel encore peu familier, les entrailles de la terre ouvertes dans le bouillonnement du feu ». Le monde s’élabore enfin ! Le destin du voleur de feu, Dominique de Villepin ne le voit pas seulement en exil, mais surtout au-delà des frontières de la géographie ! Le passage à la modernité exige « une échappée hors des murs ». rencontrant l’autre rive, les parlers inconnus, « il puise l’énergie d’un nouveau combat. Aux marches de l’Occident, la poésie retrouve couleur et sens ». Pour l’épopée poétique, il élabore « les préceptes d’une nouvelle loi de partage, qui gouverne la parole dans le mouvement et l’envol. Il s’empare de toute nouveauté, capte l’éclat, marie les essences… L’échange nourrit le mot… le poète est celui qui ouvre les yeux à coups d’exigences et de solitude… Parce que l’autre consacre toujours pour lui un avènement, l’aide à combattre le dessèchement, l’immobilisme jusqu’au pas suivant. De notre monde il s’érige en passeur, conjuguant des énergies diverses, rassemblant des paroles disparates, des gestes contradictoires… toute la diversité du monde enfin comprise ». Et Aimé Césaire le dit si bien : « Commencer quoi ? / La seule chose du monde qui vaille la peine de commencer. / La ‘Fin du monde’, parbleu ! » La fin d’une ancienne et dominante métaphore du monde !

Mais l’ivresse d’une fusion avec l’espace ouvert peut faire place à une « sorte d’horreur sacrée », comme si l’identification frôlait l’anéantissement, faisant risquer la « chute hors de soi ». Rimbaud « se laisse délibérément tomber sur le sol ». Il écrit : « J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde / Venez toutes couler dans ma gorge profonde… / Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers ». Lautréamont aussi connaît la magie et la folie du dehors, avec le premier Orient ! Il s’écrit : « Si l’on pouvait se refuser à toute contenance » ! Et déplore de « sauter dans une niche, prendre des postures idiotes ». Le poète, placé « au cœur du monde, il en écoute les sourdes palpitations, le rythme chaotique et permanent… loin des échecs et des terreurs, loin des pierres muettes et des torrents de silence, le souffle de vie qui seul lui suffit » Mais pourtant, « entre sa terre de naissance et le grand large, la poésie oscille, hésite », et des poètes américains, tel par exemple Ezra Pound, suivent les chemins intérieurs. Edouard Glissant dit que l’ailleurs et solidaire de l’ici. D’ailleurs, en ce siècle de « tous les progrès et de toutes les tyrannies, c’est en l’homme même qu’il faut chercher… il est le dernier appui ». T.S. Eliot arrive en effet à se dire : « Nous sommes les hommes creux / Les hommes empaillés… / La caboche pleine de bourre » ! C’est déjà immense, de n’être pas dupes de ces progrès, de ces tyrannies !

Pour « celui qui veut s’emparer du monde et qui étouffe ici en proie aux leurres et aux démons », il s’agit de poursuivre « le départ de Rimbaud, condamné chaque fois à s’arracher au nouveau lieu ». Il faut d’abord, comme lui, « recracher la ‘gorgée de poison’ de ce péché originel avalé au premier souffle de naissance. Mais aussi s’arracher, à cette terre, à cette mère, froide et dure, à l’ordre établi du drapeau et des Eglises, des usines et des familles, pour aller vers ce soleil d’or ruisselant ». Rimbaud écrit : « J’aimais le désert… les yeux fermés, je m’offrais au soleil » (Délires III). Mais, se demande Dominique de Villepin, la « poésie peut-elle nous sauver du péché, alléger nos montures souffrantes » ? Péché du lieu maternel… Rimbaud dédaigne finalement « L’Europe de la puissance vaine, l’Occident des martyrs et des vaincus, il se tourne vers l’Orient… c’est bien là un travail d’assassin que cette exploration intérieure », qui fait « l’âme monstrueuse » ! Alors, le poète, comme Rimbaud, arrive à l’inconnu ! En galopant donc, d’abord, « sur les terres intérieures ». Le poète doit payer le prix de cette audace, sa parole ne peut vibrer « sans la douleur et le sacrifice », celui du sevrage. Rimbaud s’aventure dans le sordide des bas-fonds, pour révéler le masque de la beauté, et celui de la religion. L’ombre de la beauté et de la religion est gravée partout au fond de l’être. Rimbaud veut retrouver, au bout de la dégradation de son être, l’état de « fils du soleil », il veut naître de la nuit de l’inconscient. La poésie lui donne le mot de passe magique « qui ouvre la prison de l’Histoire », de l’enfance. Il doit accomplir son chemin de déchirures, abandonner « les terres anciennes glacées sous le regard de Méduse » et, au-delà de l « ‘Interdit’, interdit de l’horreur fossoyeur de tout espoir, interdit de la figure par refus de l’image érigée en idole… dans la transgression de la matière, s’imposer le salut dans la fluidité et la légèreté de l’imaginaire ». Une fois l’idole « chassée avec ses masques qui enchaînent et pétrifient », la beauté vivante peut s’apprivoiser par les vers, hors les murs, « loin des attraits de l’idole, des pièges d’une figure qui détournent de l’essence du voyage », résistant « au chant des sirènes ». Rimbaud fait entendre une quête poétique qui commence par échapper à l’idole, aux murs, aux sirènes ! « … le voleur de feu dessille les yeux de la mort » !

Alors que l’Occident aujourd’hui s’épuise, ne s’attardant plus « que sur l’étalage des produits » le voleur de feu s’aventure au seuil de l’inconnu, faisant renaître « ce que l’on croyait mort », ce monde ancien, il veut arracher le voile de la vieillesse. Non, ce n’est pas la fin de l’histoire parce que pour les « enfants d’aujourd’hui, le divers se réduit à la variétés des labels et des marques, méprisant le différent, incapables de percevoir ou de concevoir les contraires, dans un temps où le mouvement se noue d’une succession de présents empilés sans véritable avenir » ! Car se manifeste encore « l’impatience de l’aventure », le désir inassouvi évoqué par Rimbaud ! Des messages venus d’ailleurs l’assaillent, mais l’Occident s’entête à croire le monde acquis sous prétexte qu’il « envahit ondes et écrans » ! Adonis le dit : « Ainsi, il semble que l’idée de l’Homme se meurt en Occident » ! Parce qu’il est peuplé d’âmes repues et bâillonnées, dans un monde matriciel où rien ne doit manquer ! Or, aux marches de l’Occident, il y a l’Autre, que notre monde arrogant nie ou calomnie. Alors l’homme d’Occident avance seul, écrit Dominique de Villepin, refusant encore de le voir, car il est « plus soucieux de dominer que de comprendre » ! Mais alors, « que peut-il discerner de lui-même », de ses infantilismes ? Il « feint d’ignorer l’angoisse » dans tant de finitude dans son univers dominant et privilégié, dans « l’abondance de ses produits » il croule ! Le vertige de Narcisse le saisit, « il se contemple éternellement dans les eaux du lac » amniotique. Ailleurs, dans l’ancien monde, sur les rives lointaines, il y a « des rites lointains et cruels », des cracheurs de feu, des guérilleros, etc. et surtout des révoltes contre nos compassions d’un jour, nos lâchetés. Bref, dans l’inconnu rabaissé et calomnié habitent des hommes de chair et de sang, avec des cicatrices, et leur insurrection s’entend déjà ! L’albatros de Baudelaire, dans l’Occident vieillissant, ne peut plus marcher, et moins encore voler ! L’homme d’Occident s’entête à vouloir tout maîtriser, tout contrôler, « avec ses écrans et ses coffres », voyant le monde comme des choses à ajouter encore à ses richesses ! Alors qu’il ne peut le saisir vraiment que s’il se dépouille, que s’il abandonne ses enveloppes matricielles d’Occidental ! Edouard Glissant parle de « Vacance de la possession de la terre, d’où grandit un puissant vœu de connaître ». Comment en effet connaître l’extérieur, si on le croit une extension de l’intérieur matriciel dont on a peur qu’un jour il se dessèche alors on accumule ? Pourtant, c’est pour un Occident désenchanté que « la poésie s’annonce salvatrice » ! Elle invente une nouvelle métaphore par son insoumission, et, paradoxalement, elle remonte le temps, jusqu’à ces yeux naissants qui s’ouvrent sur « des horizons encore jamais imaginés », où le vouloir-dire se confronte avec la réalité extérieure non colonisée par l’Occident ! Comme l’écrit Dominique de Villepin, « le souffle de la poésie ne peut quitter le champ de bataille » ! Il combat d’abord dans un territoire d’ombre, et ceci ne se retrouve-t-il pas dans la confrontation avec le monde non occidental, où notre avidité, notre suffisance humiliante, notre narcissisme, notre goût de la domination et notre volonté froide d’être les enfants préférés, continuent à rabaisser, à entretenir les malentendus, à geler les négociations ? Alors que ce retour paradoxal à l’ancien monde ne devrait-il pas être un retour à ce temps naissant où chaque enfant, sur la terre de naissance, a le droit de vivre, n’est le préféré d’aucune mère au giron encore fonctionnel, où chacun est à égalité justement par la perte de ce dedans, de cette matrice ? Seul le poète espère encore « renverser le cours des choses et remonter le monde à contre-courant » ! « L’Orient intérieur révèle les tours d’une conscience qui se dédouble, toujours plus insaisissable ». La poésie ouvre la voie « des accommodements difficiles avec le monde. Le cri et le sang s’échappent. Les mots percent la gangue du silence autour de ses blessures, de ses enthousiasmes et de ses regrets ». Le poète, « pour gagner de nouveaux horizons », « chante vers ses angoisses », car bien sûr il est dans un processus de sevrage de son Occident matriciel privilégié et de sa position d’enfant préféré qui élimine les autres enfants. Il a conscience que la lumière du vrai dehors inconnu naît de l’obscurité d’un dedans qui se croyait éclairé. La poésie, plus « elle est proche de cette musique de douleur, plus claire est la nature de sa voix ». Elle est, écrit Dominique de Villepin, « exploration et conscience », nous ouvrant « peut-être le nouveau siècle des diversités et des complicités, avec les mille sentiers de cultures encore bruissantes », alors capable de « réaffirmer et de servir de nouvelles présences, comme de plus grands rassemblements ». Son chemin n’est pas tranquille, comme le dit Rimbaud, elle « ne s’adresse pas aux ‘assis’ » ! Faire émerger des terres inconnues, très loin de terres à dominer et à coloniser, c’est toujours en vue de l’homme ! Pour viser, comme le dit Saint-John Perse, « une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus hardiment l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde ».

Poète disponible à des visages inconnus, à des cultures lointaines ! Or, la poésie française, écrit Dominique de Villepin, est marquée d’un mal congénital, et elle doit plus qu’une autre « aller au-delà, avancer pour boire à de nouvelles sources étonnées… Elle doit bondir ou glisser hors de son lit ». Et oui, pour « tout orphelin de l’idéal », les bouleversements du monde imposent « de reprendre la route, de marcher à la rencontre de son semblable, cet Autre plus que jamais de la partie ». Pourtant, c’est un vrai arrachement hors de soi ! Non pas de simples visites ailleurs, en touristes ! « L’image de l’homme figé dans une identité immuable qu’avaient éclairé les Lumières du dix-huitième siècle est donc bien en train de mourir » ! « Tout homme peut désormais revendiquer plusieurs naissances » ! « L’Autre s’affirme pour le poète comme l’horizon de l’Occident », sinon il meurt d’égoïsme et d’insouciance. Mais, alors qu’il y a toujours plus de progrès, de connaissances et de découvertes, remarque Dominique de Villepin, il y a toujours plus d’insécurité et d’insécurité ! Comme si « les hommes s’éloignaient et se perdaient, suivant aussi la dérive des continents » ! Raison pour laquelle « le poète se penche toujours plus en avant dans ce laboratoire d’idées et de formes en perpétuelle ébullition, où l’absence de barrières précipite les évolutions ». Les distances se rétrécissent entre les hommes, et l’homme « dressé face à lui-même doit se mesurer à l’Autre ». Non seulement il doit assumer l’être en lui, mais aussi l’autre en dehors de lui, « dépasser les devoirs et les pouvoirs ». « Dans le brassage des hommes, on peut entrevoir un avenir dévoué moins au culte de la puissance qu’au mystère de l’échange ». La poésie offre l’espoir d’une nouvelle métaphore, « d’échanges et de dialogues… avec la langue rebelle déguisée en outil nuptial… Alors cette métaphore reconstituera notre voyage par touches et traces, par alliances et sécessions, comme s’est élaborée, par tâtonnements et enrichissements, une culture commune des Noirs d’Amérique ». L’identité du monde s’affranchirait des chaînes d’une racine unique et dominante, hier grecque, romaine ou européenne, aujourd’hui américaine, pour s’inventer au choc de plusieurs racines », et comme le dit Edouard Glissant, « racine allant à la rencontre d’autres racines ». « Sur ces bases se forge une nouvelle identité qui laisse ouverte la porte aux exclus et aux oubliés ».

Dominique de Villepin entend souligner la place originale de la France dans l’aventure du poète soumis aux échanges, « présent aux hommes et au monde ». Pas d’autre légitimité pour le poète que cette migration, dit-il. C’est l’honneur du poète « que d’oser s’aventurer au-delà des espaces connus, loin et sans témoin, dans l’infranchissable, l’inimaginable, et l’indescriptible pour tenter d’autres rythmes, d’autres langues, pour éprouver l’impossible, le sel de l’être poussé aux limites du monde, dans un futur soumis à ‘l’électricité du monde’ (René Char’) ». Il s’agit de « risquer la perte de l’unique », sur un chemin de halage semblable au travail d’une mise au monde. En cousant les temps différents du dehors, en cherchant à cicatriser l’Histoire, les humiliations anciennes, les mépris, les arrogances, les indifférences. Lorsque s’effondrent « mythes et idéologies », la « Poésie devient Fille de l’étonnement ». Mais suffira-t-elle après l’holocauste, le feu nucléaire, se demande Dominique de Villepin ? Saint-John Perse lui répond que l’homme dressé qu’est le poète est le Guérisseur, l’Enchanteur ! Par lui, l’histoire n’avance plus à coup de trompettes, mais avec humilité, « par porosité d’imperceptibles folies », gardant « un lien indissoluble avec le passé », « chocs et croisements » qui « préparent une immense révolution pour une nouvelle respiration de l’homme ». La poésie peut vraiment viser « ce point extrême d’utopie tolérante ». Dans ce bourdonnement, le voyage poétique est quête d’humanité. La rage de ces autres rencontrés au cours du voyage poétique, c’est aussi celle du poète, ainsi que son désir qui perpétue et déborde un élan vital, celui de la première naissance ! Un nouvel être se profile, « né de ces possibles qui se déchirent à coups de langues, de beautés conquises et partagées, jamais soumises ou enfermées » ! En raison de cette « soif perpétuelle, de ce désir sans borne, le poète s’impose comme un homme de passage », pour lequel dans la poésie, « se trouve toujours un passage ou un partage ». Il se fraie un chemin à travers les mutilations, les sécessions, les défigurations, il porte le flambeau et prend la voix des plus démunis, sans-abri, sans-esprit, sans-parole, il « s’inscrit à la suite de mille voix ». Bref, il renoue, humble, avec la fraternité vulnérable, maudite, refoulée, humiliée ! « Pont, passerelle, chemin, la poésie est lien entre l’avant-monde et le monde, entre ce monde et d’autres mondes, entre cet homme et d’autres hommes ». Dans cet entre-deux, la poésie s’ouvre « à un espace et à un temps de très grand risque où l’insécurité et le déséquilibre sont le moteur de l’œuvre ». Car il s’agit pour le poète de « reprendre corps dans un nouvel horizon ». Refusant tout reniement, et portant la trace de l’ambiguïté et de la fragilité « de toute chose, l’empreinte de toutes les épreuves, basculements, renversements, déchirements, écartèlements… dont il s’est longtemps nourri et au sein desquels il a grandi ».

Mais comment, se demande Dominique de Villepin, « éviter de se disperser dans une culture affadie par tant d’or et si peu de grands vents » ? « La poésie est-elle condamnée à errer faute de territoire où s’ancrer » ? Mais, dit-il, « la poésie entrevoit une lueur aujourd’hui encore… une écoute discrète des battements du cœur ». Car le « vieux monde est mort », même si ceux qui y vivent le dénient ! Et « il ne sert à rien de se lamenter sur sa dépouille », s’écrie le forçat de la parole ! Federico Garcia Lorca l’écrivait déjà : « La vache du vieux monde / passait sa triste langue / sur un mufle de sang / … Non. / Je ne veux pas le voir ! » La vache, la vieille métaphore, les mamelles… Dominique de Villepin le répète depuis longtemps, le destin de l’Occident se joue dans sa capacité à répondre aux alarmes qui se multiplient « par d’autres voix et par d’autres mains que celles de la puissance, à entrevoir d’autres chemins que sa certitude érigée en vérité, d’autres formes que son unité, d’autres libertés que la sienne, d’autres faims et soifs que son propre désir » ! La poésie moderne, elle, ose affronter le monde « dans sa splendeur et sa misère, sa froideur et son détachement ». Ce poète, qui s’élance dans un futur sans limites, doit pourtant « s’inscrire dans le champ du présent… redécouvrir d’abord la pierre, le lac, l’herbe,.. scruter le regard ou le visage qui s’offre chaque jour à lui, comme les étoiles, la lune, la lumière, le ciel, l’arbre, le nuage ». Fidèle à l’élan naissant, premier, émerveillement devant le monde du dehors, le poète revient toujours, comme à un port, « à la totalité du monde », celle saisie par la découverte de cet autre monde, et cette totalité est « concentrée dans l’étincelle de l’origine », big bang d’où part l’expansion infinie de la vie humaine. « Derrière l’horreur, il s’offre un autre espace pour vivre… grâce à un mouvement vers un horizon démonté ». « mais pour cela, combien de tâtonnements » ! Nouveau voyage où le poète, après s’être longtemps battu contre la langue, « peut espérer enfin, enhardi de tous les mots du monde et les images, faire basculer de son côté les noms et les images, tous les langages avec leur poids de mystères et d’éclairs ». Jacques Dupin, qui situe sa poésie entre « rage et famine », dit que c’est le moi qui est mis à l’épreuve du possible, qui est soumis à la mue, qui s’opère du nous vers moi. Altérité du moi plus qu’altérité de l’autre ! « La poésie n’a plus de territoire propre, plus de domaine clôturé » : elle s’est éloignée de l’ancienne métaphore du monde ? Elle ne vit plus à l’écart ou « dans la seule macération ». Seule la flamme originelle est « susceptible d’éclairer, d’aiguiser la conscience… Par le feu et par la flamme, l’homme, ainsi porté, hissé à hauteur de conscience, peut espérer traverser tempêtes et naufrages… survivre à toutes les manipulations d’âme ou de corps, pour rester citoyen de son royaume et non en devenir le chien, enfin tenter de saisir le mystère de la création ». Pourtant, sa relation au monde est celle de l’aveugle, il n’entre en possession de rien, il ne se gonfle ni de son savoir ni de ses mots ! Sur terre, écrit Dominique de Villepin, « la véritable exploration est d’abord intérieure ».

Le poète sait qu’aucun lieu ne lui est réservé, il est en butte à l’hostilité de son temps ! Mais ses soifs d’aujourd’hui sont toujours vivantes, et intact le désir du sel de l’existence ! Bien sûr, le doute saisit Dominique de Villepin comme d’autres poètes, Mallarmé, Rimbaud, Artaud, etc. Pourquoi « des poètes désireux de dire encore quand seule compte la fureur des images ? » Pour conserver les soifs, il se creuse de ses mains un abri. Il sait que, comme le phénix, elle renaît de ses cendres. La modernité ne l’a pas détruite ! « Toutes les ressources de l’inspiration sont sollicitées pour transgresser les limites de l’habitude, de la pensée raisonneuse et conformiste ». Invention d’un ailleurs imaginaire, dans sa caverne. Enfermement du poète comme du prisonnier. Murs trop étroits. Il s’agit pour le poète de surplomber l’instant, d’inscrire sa vie dans la durée, afin d’inscrire son passage sur terre ! La modernité « accumule des objets, sans fil pour les relier ni vie pour les parcourir ». Empilement de choses indifférentes. Mais cette modernité, s’écrie Dominique de Villepin, « n’épuise pas le désir de soi, le désir ardent... d’un autre soi-même ». Pourtant, elle le détourne, l’étouffe « sous le flot d’objets vains ». Au cœur de cet aveuglement, reste « l’indispensable alchimie du poème rendu à ses devoirs d’exemples et de lumière, de rassemblements et de témoignages ». Mais il faut souhaiter à la poésie une révolution collective, écrit-il. Comme en Afrique le poème parcourt la brousse et le temps. « Parce que… il faut toujours quelqu’un, une parole ou une voix, pour éclairer ce que nous ne voyons pas. Il faut toujours une parole aux silences. » Celle de Dominique de Villepin est celle-là ! Le sursaut ne peut naître que du poète lui-même, car il est infiniment plus lucide que les autres humains sur « son extraordinaire exigence » ! Au milieu de l’agitation de la modernité, il s’est forgé une langue ! Mais Baudelaire a fixé l’image du vieux poète sans amis, dégradé, moqué. Temps d’ombre misérable. Résistance intérieure incomprise. Alors qu’il faudrait l’action du poète, car tant de peuples ne se parlent pas, pourquoi la poésie ? L’ambition de la poésie est métaphysique, elle reste fidèle à l’émerveillement naissant, donc sa quête est celle d’une conviction à faire partager, d’une vérité à dévoiler au cœur du mystère, écrit Dominique de Villepin. Le trépidation du monde nouveau, l’ennui, fait jaillir comme jamais l’impératif de larguer les amarres, d’échapper à cet enfermement, de s’ouvrir l’horizon ! Il y a dans le poète une sorte d’ultime sacrifice, un arrachement aux faux-semblants. Or dans ce monde moderne, même l’ailleurs perd son parfum d’exotisme. Heureusement, le poète transforme son regard sur cette modernité, il apprend à « déchiffrer au contraire le sens de ces nouveaux alphabets de couleurs et de sons, ces tracés de néons dans les rues de la ville, ces mouvements de foule à l’approche des gares, cette vitesse qui nous entraîne toujours plus loin. » En effet, la lucidité est essentielle à la conscience poétique. Certes, l’ailleurs lui-même a pris le visage de la modernité, kaléidoscope d’images, langages brouillés. Mais si la poésie utilise toutes les ressources de cette modernité, elle ne cède pas à ses attraits ! Elle dévoile au contraire « les lacunes et la solitude de la vie moderne ». « Le poème n’est donc pas à la traîne dans le sillage des nouveautés qui déferlent à chaque instant sous nos regards » ! Il ne se laisse surtout pas happer par le tourbillon. Louis Calaferte écrit : « Il faut s’exclure / Banquise en des mers chaudes . La poésie, au terme du sacrifice, réussit à dégager l’étincelle sacrée qui n’est pas dupe !

La tentation du renoncement titille le poète, car il lui semble labourer un monde perdu, face à l’incompréhension. Aphasie de Baudelaire. Mais reste l’impératif de porter sa voix, de suivre un chemin en fidélité d’une histoire ! Seules les paroles « qui charrient une histoire vraie et qui ont ensemencé la terre peuvent espérer labourer la mer au-delà des côtes ». Pour cela, il faut « privilégier le voyage plutôt que la destination, au plus près de l’incendie qui fait l’énergie du poème ». Adonis écrit : « Montre lui le chemin, ô nuage/ … / vers ce pays secret qui est patrie du verbe ». Le phénix-poésie renaît de ses cendres ( Yves Bonnefoy) ! « Dans les temps d’autisme qu’il traverse, aussi conscient qu’il puisse être de sa vocation de passeur, le poète est donc toujours au bord du silence et du renoncement ». Alors le poète peut même être « déserté parfois même du désir animal de vivre ». « Aujourd’hui le vacarme des images, le papillonnement infini des réseaux et des signes, étouffent toute compréhension ». La poésie est-elle « Un feu de camp abandonné » (Claude Vigée ). Mais non, la poésie « ne veut point renoncer au monde d’aujourd’hui ». Car elle est « d’abord l’ombilic ». Alain Jouffroy pense que « l’homme, et ce sera toujours la raison d’être de la poésie, n’est pas encore complètement découvert ». Mais il accepte de ne pas renoncer. Aller vers une langue dont pas un seul mot n’est connu ! Le poète est donc face à la langue d’autant plus inconnue que le territoire où on la parle n’existe pas vraiment !

C’est Mallarmé qui fait l’expérience de la valeur du silence, preuve de l’écartement d’un ancien monde. Alors, le poète est « confronté à ce vide où rien n’est encore nommé ». C’est au poète de faire œuvre de création ! On n’a pas encore nommé pour lui, on n’a pas balisé le monde pour lui ! La poésie peut même se contempler « dans l’abîme où les mots n’ont plus de sens ». L’écriture, redoublant « un monde réduit à l’état de cendres », devient désolée. Salah Stetié l’écrit : « ... Il n’y aura / Personne pour nous toucher » ! Cela résonne comme la perception de la perte de mains matricielles ! « ... la page qui éclate, les mots qui se disséminent… Il faut que chaque mot s’isole, que chaque parole... devienne sentence, déchirure, cicatrice du couteau dans la chair de papier ». Déchirure ! Aussi avec le langage habituel. Impuissance à s’en servir comme avant. « Cette expérience de l’impuissance naît de l’épreuve créatrice » ! La poésie est arrivée à ce point de retournement, « il lui faut affronter le désert… celui qui fait advenir ce qui n’était pas. Il lui faut traverser la blancheur de nouveaux paysages, des mers écumantes. Au départ, le silence. Au seuil du langage, le paysage désolé d’une absence. » Christian Dotremont l’écrit : « si désolé que soit dans l’Extrême-Nord / l’hiver et si sombre que soit la nuit que nous / venions ajouter à cette nuit, nous y / trouvions énormément de luminosités ». Parole « retrouvée à assumer » ! Elle suit le sang répandu de la coupure du cordon ombilical, de la perte d’un monde d’avant. Yves Bonnefoy écrit : « Il te faudra franchir la mort pour que tu vives / La plus pure présence est un sang répandu ». Il s’agit de ne pas hésiter, par nostalgie, angoisse du vide et de l’impuissance ! « Ici commence l’ère de la fracture poétique, du discontinu, de l’évanescent, de l’éphémère ». La langue « impose désormais cette tension… entre le mot et son abandon ». Il faut alors au poète « extraire d’une solitude et d’un ’vrai lieu’ sa parole. Son retrait loin des cris de la ville marque... une constante de l’attitude poétique. Dès l’origine de la parole, le poète a cherché à s’isoler de la multitude ». Le poète doit réinventer le langage, c’est-à-dire « retrouver l’harmonie première entre les hommes et les choses », il doit redonner le goût des autres, et le goût « d’arracher ce sens qu’entre ses griffes le monde retient ». C’est si difficile d’échapper à cette "grande confusion des temps de communication universelle", pour "créer ailleurs un autre être et une autre terre » !

Si la modernité rejette la poésie, où celle-ci peut-elle être accueillie ? Au centre du partage, « par-delà les affres de l’impuissance » ! En se ménageant une vie à l’écart de « l’étouffement de la réalité et l’emprisonnement des choses », loin des miroirs, des masques. « ... les armes de l’imaginaire passent résolument à la clandestinité » ! Loin « des allées prostituées de la gloire ». Bien sûr, il y a l’hésitation ! D’un côté ce nouvel âge des informations et des réseaux, et de l’autre, il y a un nouveau Moyen-Age des signes visuels sacrifiés. Deux mondes face à face, en lutte mais qui s’ignorent. Entre les deux, la poésie seule peut ressouder les temps de l’histoire. Car elle est disponible, dans l’écoute des vents violents et des brises qui passent au creux des oreilles ! L’espoir, c’est « ce désir qui renaît, cette soif que l’on croyait apaisée et qui se réveille, ce monde qu’on ne peut saisir à satiété » ! En désespérant du monde, se révèle le dernier visage de l’espoir ! Mahmoud Darwich : « Une voix qui appelle au secours, / voix issue de la terre ». Donc, Dominique de Villepin le martèle, « Plus que jamais, une nouvelle incandescence est nécessaire » ! Seule « la haute figure du poète... lancé à l’assaut des frontières et messager de la charité, dénoue le mystère, s’affirmant tout à la fois voleur de feu et porteur d’eau ». Mais, bien sûr, d’une eau singulière, plus brûlante que le feu, riche d’une violence si noble qu’elle déborde la violence ! Donc, c’est par ces deux feux que le poète « nourrit une magie libératoire en évitant les pièges de l’enfermement dans de trop chastes citadelles, qu’on nomme vérité, justice, beauté, là où peut s’enchaîner son orgueil » ! Le poète doit éviter que « l’égare le mensonge de ’l’amante des palais’ », et de prostituer sa Muse, « vulnérable à la séduction des images, aux violentes séductions du jeu social ». « Il ne saurait être dupe des pièges où la Beauté enferme ses adorateurs aveugles ». Il vise la « reconquête au cœur d’un monde hostile », devant observer, jauger, affronter la violence qui a sa part partout ! Il dévoile ce que personne n’ose voir ! Paul Eluard écrit : « Il faut que tu te vois mourir / Pour savoir que tu vis encore ». Dans l’avilissement de l’homme, le poète voit sa mort ! Le voleur de feu est alors habité d’une rage sourde, il s’arrache à la tentation du silence et du renoncement pour dire et témoigner, pour arracher l’homme « au gouffre où il croupit, à cet immobilisme contraint ». Le poète captif, qui pense à Desnos, à Hikmet en captivité, croit à la ferveur du cri ! Le feu l’habite encore dans la détresse ! Cette violence revient par les fenêtres ! Même dans un Etat de droit, le poète « fait face à une brutalité lancinante qui ne se laisse pas saisir d’emblée », cette fermeture « délibérée aux accents étrangers, aux couleurs du lointain ». La violence indigène fait « ressortir par contraste la perte de sel et d’énergie des consciences modernes qui résonnent aux tambours éphémères et creux des modes et des rumeurs. Elle laisse entrevoir une autre façon d’être au monde, une autre vie possible ». Pour le poète, c’est une évidence, il faut réveiller la conscience de cette douleur, aussi bien la nôtre tellement anesthésiée de confort, que celle des autres, et il faut apprendre à déceler cette violence cachée, lui donner un visage afin de la dompter. Les « chemins de la violence et ceux de la poésie se retrouvent et s’unissent dans la même allégeance au détour, principe fondateur et révélateur d’une démarche et d’une parole scellées sur la flamme, d’une étreinte sacrée dans le fragile équilibre d’une corde raide ».

Le poète poursuit sa quête, dans un travail de réconciliation avec le monde, en évitant les pièges du présent, la fascination du miroir, les faux-semblants narcissiques, les dépendances, l’hypocrisie générale ! Baudelaire fustigeait déjà ce chien, « indigne compagnon de ma triste vie » ! Car une conscience créatrice court le risque des flatteries, des dépendances ! Mais le poète passe résolument de l’autre côté du miroir ! Le chemin de la poésie se fait hors des aventures collectives, des circuits marchands, elle avance sur un chemin difficile « au milieu des pièges de la communauté des hommes » ! Qui donc, se demande Dominique de Villepin, pourra « pousser ce cri, retrouver cet élan de l’origine... empreint d’une évidence crue ? » Le poète sait trop combien une vie humaine est déchirée « entre l’ici et l’ailleurs, les tentations du jour et celles de l’avenir qu’il distingue », combien elle est d’une immense fragilité ! Cela ne tient qu’à un fil, mais le poète doit le tisser, en se méfiant comme Baudelaire de la « perversion de ces mirages où l’on s’égare ». Le poète « se veut le lieu d’un sacrifice et d’un dépassement » ! Tout conspire contre la poésie ! Peut-elle alors vivre hors de la clandestinité ? Le voleur de feu renonce à la communication, à cette transparence. Il rejoint quelques résistants, et dans cette fraternité poétique, ils avancent sur des chemins « de crête escarpés, chemins taillés à flancs de corps ». Bien sûr, il ne renie pas le temps qui est le sien, même s’il a largué les amarres. C’est à partir de là que le poète peut « inventer les chemins ». « Honneur à celui qui ne retient que le bâton du pèlerin, ce bagage de vent, de sacré et d’humain… dans la fidélité d’un rêve d’enfant ».

Nous sentons le vécu, lorsque Dominique de Villepin écrit que le territoire du voleur de feu « se découvre aux marches des empires, à l’ombre des puissants, à l’œil des cyclones, là où explosent à la croisée des routes le fracas des vents, le tumulte des souffles, le choc des plaques tectoniques ». Loin du besoin de reconnaissance et des fêtes officielles, par « les mots, il crée et porte en terre le monde. Et ces mots qu’il égrène, fouettés jusqu’au sang d’une parole souterraine presque insoutenable, emportent l’attelage des humains » ! Il arrache « à l’épouvante d’un feu sacrificiel ces bribes qui redessinent les contours et les visage de l’homme ». Importance de ce feu sacrificiel ! D’autant plus urgent est ce chant de la poésie qui redonne souffle au sujet que nous sommes dans un âge sans qualité ! Magie des mots poétiques qui « transforment la vie et bousculent le monde », aux « lisières du pouvoir, la poésie côtoie l’action ». Sous les coups d’une urgence intérieure ! Pulsion de vie qui relance le mouvement, qui va de pair avec la pulsion de mort qui empêche l’installation.

Le poète saisit le désarroi au cœur de cette identité qui s’est, écrit Dominique de Villepin, glorifiée par l’individualisme romantique. Un mal ronge l’homme disséminé à tout vent, qui le fait exploser dans sa prison intérieure. Le progrès qui lui fournit tout en vérité le broie ! Et « jamais il ne parvient à épouser le temps ni habiter le lieu où il se trouve ». Car ce lieu, c’est le poète qui l’invente ! « L’identité s’efface dans les marécages d’un moi débordé de toute part », anticipé totalement, saturé ! Comme le dit Henri Michaux, « Le sol est noir et sans accueil ». Voilà : la question de l’accueil ! L’homme est désormais disjoint. Sous le flot des images, « l’écho des profondeurs vertigineuses lui inspire méfiance et circonspection » ! Avant, il y avait l’espoir en un autre monde. Le monde moderne, avec les promesses du progrès, des sciences, des images, de la machine et de la technique, avec la pléthore d’objets, prétend que dans le présent l’homme ne manque plus de rien, et le mal se met à le ronger, car il est prisonnier d’un ventre monstrueux dans lequel il n’a rien à dire car tout est prévu ! Dans un tel monde, « la poésie se mure pour quelque temps encore dans le silence ». L’ombre évanescente (du monde d’où larguer les amarres, de la matrice, du ventre), en se retirant, laisse un vide qui est, écrit Dominique de Villepin, « moins la menace d’un anéantissement que la promesse d’une renaissance » ! Alors, pour « se redécouvrir, il faut mettre au jour le désir et l’humiliation, les blessures et les rêves, toutes violences enfouies… Alors s’éclairera non plus seulement le trouble d’un homme, mais celui d’un peuple tout entier en quête de sa voix, face aux dénis de toute nature… peuple de la négritude, que le regard de l’étranger ne voit que dans la misère et le désarroi. Peuple rejeté, déformé par l’appétit de ceux qui veulent sans la comprendre habiter sa terre ». Le peuple de la négritude incarne alors le peuple qui habite dehors, abandonné hors de la matrice, du ventre privilégié, mais restant couleur d’ombre aux yeux des dominants qui leur dénient cette vie dehors et cette terre ! Ce peuple des îles lointaines, des continents délaissés, de la sécheresse, des pays déchirés, des territoires mal découpés, ont la rage de devoir ravaler leur être blessé, soumis à la loi du plus fort ! Mais l’épreuve « des plus sanglantes barbaries » permet paradoxalement de « retrouver le chemin de la maison commune », qui est le lieu dont a l’intuition la pulsion de vie ! Lorsque, à ce point comme de non retour, l’humanité révèle sa face d’ombre d’humains profondément blessés, alors elle « montre le mal qui inexorablement l’habite ». L’identité dominante, occidentale, s’avère « forgée par la violence et par le crime » ! Mais c’est en nous qu’il s’agit de chercher ce mal ! En nous, dominants, accrochés au lien ombilical du sang pour vivre dans notre ventre et notre entre soi riche, et faisant couler le sang ailleurs ! La rage du voleur de feu explose en constatant tant de ravages ! Son défi est celui de « reconstruire ce qui est éparpillé » (cette énergie de vie en désespoir et disséminée), « pour redonner sa dignité à l’humilié ». Le poète doit œuvrer à forger l’identité d’un homme libre, larguant les amarres de l’identité d’un homme gavé, narcissique, chien tenu en laisse, sinon à quoi bon la poésie ! Il met donc à nu ses faiblesses, ses infantilismes. « Il dépouille l’identité humaine du mal originel. Il la brûle au feu du combat ». Mal originel : mal incestueux, on pourrait dire. Mal de l’addiction au ventre privilégié. Le voleur de feu « purge l’esprit malade de ses contemporains ». Ainsi, son chant « façonne l’humanité d’un peuple » ! Se dessine alors « les contours d’une identité retrouvée ». Aimé Césaire, alors, revendique, en regard de cette identité retrouvée, « ce nègre qu’on l’a accusé d’être », puisque nègre veut dire être déjà dehors, sur la terre où vivre ! Césaire écrit : « je commanderai aux îles d’exister » ! Le poète convoque chacun, « soustrait au joug du pouvoir », un pouvoir qui joue de la métaphore matricielle promise à tous, donc exploite les faiblesses et dépendances des humains.

La poésie cherche donc sa terre d’élection, elle ne reste pas dans son ventre terre, même si elle a été fascinée « par les limbes de l’origine » ! Son verbe s’élance et se projette vers les hommes, le poète ne se complait pas dans sa caverne isolée, mais va dans l’action. Alors il s’approche de « rivages pleins de surprises et de contradictions ». Car, dans le feu de l’action, qui dit hommes, dit « poussière des affrontements », « choc des hommes et des consciences ». Le poète « se fait homme parmi les autres, habitant de cette terre... comme celui qui soumet le monde à la torture du changement ». Le poète porte la croix du doute. Char lui-même, résistant dans la tourmente de la guerre, « meneur de forces et d’énergies », cherche la lumière et ne cesse de s’interroger. Ecrire des poèmes, oui, mais « tout ne doit pas se borner là » ! C’est en avançant « jusqu’aux rives les plus tumultueuses » que « le voleur de feu parvient à effleurer du bout des doigts la réalité longtemps inaccessible ». C’est l’amertume violente des choses qui lui met la puce à l’oreille, « le monde bouleversé en proie au chaos et à la guerre ». Une métaphore monstrueuse du monde, matricielle, dominance de la possession de privilèges, qui fait jaillir l’urgence de « s’extraire de la férocité du monde » ! Rilke entend, « confronté à l’absurdité de la mort brutale de millions d’hommes », la naissance d’une voix nouvelle. Il écrit : « Les oeuvres d’art sont toujours le résultat d’un danger couru ». « Le poète surmonte son hésitation à travers un acte qui est autant devoir, responsabilité, obligation du cœur et de l’esprit. Le vol du feu devient capture de l’instant qui passe, comme l’or arraché à la boue du torrent ». Voix agissante arrachée à la vie confortable, car toujours tenaillée par la faim, jamais repue par toute cette pléthore et ces privilèges. Le poète brûle de l’énergie de vivre, et c’est par ce sacrifice qu’il accède brutalement à une autre vie, c’est par l’arrachement, le sevrage. Métamorphose profonde ! C’est seulement en sortant de lui-même qu’il peut entendre enfin « sa parole en action ». Dominique de Villepin écrit par le vers de Pierre Jean Jouve : « Il perdait sa famille, il écrivait le mot du premier mot du livre » ! Et voici le premier mot du livre, qui est le premier mot de soi : « Un Ange survint, écarta les murailles. On revit le soleil, le monde illimité ». Le vers de Jouve est très important. Le poète voleur de feu, en perdant sa famille, largue les amarres d’un rôle d’assureur de la cellule familiale fermée sur elle-même, et c’est toute l’humanité, depuis la naissance, qu’accueille la métaphore d’un monde extérieur ouvert, changeant et complexe ! Alors, l’action du poète qui « perdait sa famille » vise le « dévoilement du monde ». L’action a pour but de « retrouver la force de la parole » naissante, s’émerveillant des découvertes, de l’inconnu, et cherche à « s’adresser à nouveau à tous ceux qui ne l’écoutent plus ». Cette action « s’impose comme une saignée, un signal en direction de ceux qui se tiennent à l’écart de la parole », à la « lassitude des hommes » face aux sirènes des images, aux rêveries faciles, à la consommation frénétique ! René Char écrit : « Folle sœur de ma phrase, ma maîtresse scellée, je te sauve d’un hôtel de décombres » ! La poésie, « pour oser vivre une vie d’homme tout simplement, respirer encore » ! La poésie qui entretient « l’étincelle magique de l’humain ». Philippe Jaccottet : « Moi, poète abrité, / épargné, souffrant à peine, / j’osais tracer des routes dans le gouffre/ …. / je recommence lentement dans l’air ». Poésie dont l’ambition est « la forme la plus aboutie du miracle », si elle réussit à « enclencher le mouvement d’une autre vie ». Eclairant une autre face de l’homme. Federico Garcia Lorca écrit : « Nul ne te connaît plus. Non. Mais je te chante » ! Et Paul Celan : « Sa trace résiste à ton ombre/…….. Les dogues, / les dogues de la nuit des paroles / aboient au milieu de ton cœur ; / ils fêtent la soif la plus sauvage, / la faim la plus rageuse ».

L’action alors dessine un espace singulier, en perpétuant une provocation, « le crépitement d’une étincelle, une soif constamment renouvelée » ! Le travail poétique entreprend « la mise en liberté de mots condamnés à l’immobilité… pour leur donner l’énergie dont les prive le déroulement du temps, les faire sortir d’eux-mêmes et offrir ainsi un autre visage du monde ». Sans jamais asservir le chant poétique aux discours ! « Chaque mouvement est un appel en direction d’un temps qui ne finit pas ». Pier Paolo Pasolini dit : « La lumière / Du futur ne saurait cesser un seul instant ». « Par la parole, un monde vient à naître dont la mort ne saurait être absente ». Lucidité du voleur de feu ! « Démiurgique, son chant poétique lui fait d’un coup d’aile effleurer un monde ignoré ». Pierre Jean Jouve écrit : « L’Energie est la seule vie / L’Energie est l’éternel délice ». Et : « Oui ma nature est feu et je te reconnais » ! Voilà la pulsion de vie à laquelle est fidèle le poète : « L’entreprise de chaque poète pourrait se résumer à la volonté de continuer sans trêve l’exploration des choses » ! Le poète réussit à arracher « l’amande à la branche des jours » !

Le « monde saisi à vif » par le poète témoigne de son insoumission. Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, ces personnages bien peu recommandables de leur temps comme le dit Michaux, sont à comparer « au premier homme qui inventa le feu » ! La poésie donne « un nouveau départ à l’humanité » ! Et la liberté individuelle conjugue révolte et tradition, car le poète « ne peut chasser toute contrainte et influence », il habite sa langue comme une terre (Saint-John Perse). Comme le dit Valéry, la poésie est énergie, et le lieu des origines n’est pas une fatalité ! Le poète est alors capable « de se soustraire à la dictature des circonstances », avançant « la bouche et les yeux ouverts, dans la maison du souffle » ! La poésie est radicalement étrangère à la civilisation marchande. « Elle est un impératif de la vie même dans son désir d’advenir au monde, un rêve d’apaisement, de plénitude et de délivrance, au regard de ce qu’on croit être la vraie vie » !

Qui mieux que Dominique de Villepin sait que « la poésie n’est pas étrangère à la politique » ? Puisque « son action opère une transformation du monde et des hommes qui l’habitent » ! Le langage de la poésie s’ingénie à « détruire et à recomposer », il est le matériau inscrit dans l’histoire, « soumis aux conflits sociaux » ! La poésie contribue à « édifier la maison commune », car « elle s’efforce comme la politique de dessiner les contours d’une vie possible… elle en suggère la forme ». Alors, pourquoi cette étrange incommunicabilité entre la poésie et la politique, se demande Dominique de Villepin ? L’action de la poésie offre « un modèle à suivre refusant toute servitude », afin de préserver le sel de la vie. La parole poétique épouse le souffle, elle est donc « habitée par la conscience des origines et de la fin ». Les mots-flèches du poète ne s’émoussent pas « dans le carquois du quotidien ». Quelle différence entre la poésie et la politique ? Est-ce que la « poésie s’attache à l’homme et la politique à la cité » ? Absurde ! La raison ne peut espérer sauver à elle seule le monde ! Les poètes, avec leurs mots, peuvent saisir ce mystère qui échappe à l’esprit. « Car l’espace où travaille la poésie, inaccessible à la politique, lui est pourtant nécessaire ». « La poésie ouvre une lucarne sur un monde que la technique ne peut entièrement maîtriser, et révèle les détours de l’esprit humain, dont la politique s’efforce d’harmoniser les vues ». Si l’homme renonce à l’ouvrage de la parole, « peut-il encore garder prise sur la vie, colmater avec ses seules mains l’hémorragie ou freiner la sécheresse qui gagne » ? Comme le dit Yves Bonnefoy, l’humanité « s’arrache du chaos par le langage, du rien pour créer le monde ». Si le politique « peut promouvoir une règle comme rempart à la barbarie », le poète, lui, « se pose en médiateur, nourrissant le dialogue entre l’ordre et le fécond désordre. De la fièvre, il retient la vie renouvelée… il agrandit l’espace de la respiration », le travail du souffle. Certes, le politique « reste dressé face à l’innommable qui toujours conspire au cœur de l’homme et du monde ». Mais cette autre parole, « libérée de toutes entraves », est une parole de prophète, une parole qui creuse et qui crée. Depuis l’Antiquité grecque et latine, la poésie dans son élan premier « donne vie et contour à l’action politique, ou plutôt elle lui octroie le langage second qui lui faisait défaut, lui insufflant une âme ». Si la politique « est affaire d’hommes et de circonstances », composant « sans cesse avec la fin dans le cours d’une action limitée », la « vocation de la poésie… s’inscrit dans le langage ouvert sur l’infini ». Son action s’appuie sur une matière dont le modelage « ne connaît aucune frontière mais réside également dans l’échange, dans cette alchimie », dont parle Artaud : « Je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie » ! A la politique la finitude des possibles, à la poésie l’infinitude du langage ! « Le fini est enfermé dans un horizon d’urgences et de compromis qui ne peut faire taire la force qu’à mains nues. Il ne s’accommode guère du chant des poètes et des prophètes… L’infini, de la profondeur de son champ, permet de vertigineuses synthèses et contorsions, alchimies et asphyxies ». La politique va au simple en cherchant à réduire le complexe, la poésie se saisit du complexe « en essayant de l’arrimer à un langage dépouillé », mais elle n’ignore pas que « quelque chose d’essentiel échappera toujours à sa prise ». La confrontation entre politique et poésie est d’autant plus violente que « la poésie doit dérégler ce que le pouvoir veut ordonner » ! Or, le « pouvoir ne domestique les poètes que pour les surveiller et les châtrer » ! A notre époque il y a si peu de poésie parce qu’elle est trop régentée par les idéologies des intellectuels, théoriciens, hommes à systèmes ! Mais en « déstructurant les formes du langage, le poète s’efforce de balayer toute aliénation, de mettre à plat les conformismes, de dénoncer les facilités de notre existence. » Lorsque par la poésie le langage éclate, ce sont toutes les chimères qui s’en vont, dont nous étions les victimes impuissantes ! Le poète garde vivante la conscience de ce mal qui asphyxie, ainsi que cette ambition de « défaire et de reconstruire pour faire entrevoir la vie autrement ». Le poète largue les amarres, alors que le politique est gestionnaire !

Face à « l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles » (Saint-John Perse), face à l’ivresse de la technique, de l’image, de l’actualité, comment le poète peut-il garder vivant le souffle des origines, enrichi par l’imagination ? La place de la poésie est plus que jamais menacée ! Tandis que la puissance de la technique asservit l’homme et le robotise en prétendant le libérer. La technologie concurrence la poésie ! Le poète, comme le dit Yves Bonnefoy, pense que toutes choses « élaboraient un mystère qu’il fallait de nécessité surprendre par le langage ». « Mais la technique rivale s’est peu à peu substituée à la tentative du poète, laissant les voies de la poésie s’effacer sous le poids des mots manipulés ou fanés ». C’est la science qui s’érige en nouvelle poésie d’aujourd’hui, et le poète est dépossédé de son propre langage, écrit Dominique de Villepin ! Et surtout, dépossédé de son souffle nourricier ! Apollinaire s’en était rendu compte, lui qui écrivit : « Les poètes veulent enfin, un jour, machiner la poésie comme on a machiné le monde » ! Mais c’est encore pire avec les images, jusque-là complices de la poésie ! Comme le dit Michaux, « Poète n’est plus maître chez lui » ! Si les poètes ont toujours puisé l’énergie dans les tourbillons des images (Rimbaud, Blake), l’image n’est pas la fin de la poésie, elle ne l’emprisonne pas dans ses sortilèges. Alors que l’image visuelle a une grande volatilité, « vit dans l’ordre de l’impression fugitive », l’image poétique tremble d’une « étreinte large qui fixe un élan, le temps d’un éclair, d’une association d’où surgit le familier et l’étrange ». « En poésie, l’objet verbal guide, maître du jeu des sens et des images sans que l’image l’emporte, trompe, flatte ou séduise dans ses flots légers et colorés ». Mais les mots aujourd’hui « s’effilochent dans la pratique de la langue, blanchissent ou noircissent à l’œil nu », tandis que « les images s’émancipent » ! Elles étendent leur pouvoir hors de la langue » ! La crise des mots « ouvre la dictature des images » ! Mais le poète peut perpétuer « l’insatisfaction du monde » qui perce à travers les pièges de l’immédiat qui enferme dans le fugace et l’approximatif, il peut sortir de ses gonds, proclamer « ce qui existe toujours », cette vie « que les élans de la mort ont voulu emporter ». Le poète, alors, fait l’effort « de jeter au ciel les mots qui diront les tempêtes » ! Paul Eluard chante « la joie d’être au monde », il dit « Je vous le dis vous le crie vous le chante / Un rire court sous la neige mortelle ». La poésie « ne cède jamais à la rumeur et aux modes, parce qu’elle convoque les choses à venir ». Car, loin « de l’œil cru des projecteurs, la poésie garde la mémoire de la naissance » !

Alors comment faire, se demande Dominique de Villepin ? La révolution en cours montre toute la gravité de la situation : la puissance des mots se déplace vers celle des images, le temps éclate en un présent d’obsession et d’urgence, l’homme se déplace vers la foule, il n’y a plus de transcendance, plus d’idéal, l’horizon de l’homme est la seule limite à notre existence, et le danger est cette compromission de l’esprit boutiquier qui guette en permanence ! René Char s’était écrié : « J’ai honte pour certains aplatis sous le cylindre à vapeur de la tactique, suceurs de politique ». Dominique de Villepin l’assure, la poésie vit encore dans et de la clandestinité ! La Muse, la « dictature de l’image la condamne au secret, au souterrain et à l’éternel détour. » ! Et oui ! Giacomo Leopardi, lui qui a écrit ce poème, « L’Infini », dit : « La poésie est pour nous comme une source de fraîcheur, elle accroît notre vitalité… le magistral effet de la poésie ouvre le cœur et le rend à la vie… (surtout si on est) en proie au sentiment du néant, à l’ennui et au découragement, en butte aux revers les plus amers et les plus mortels ». A l’heure de l’uniformisation qui rétrécit le monde, la « poésie invite à réintroduire la diversité et l’humilité qui font l’homme au quotidien et la vie de toujours ». Alors, elle peut « partir en guerre contre les marchands et faux-semblants. Elle inscrit son action dans le champ du verbe comme dans celui de la société » ! Saint-John Perse l’écrit, « la poésie est d’abord un mode de vie », qui existait déjà « dans l’homme des cavernes » ! Dominique de Villepin nous dit que « la poésie sait s’abandonner au regard de l’étranger et elle pressent que ce risque la sauve ». Une rage lucide chez le poète « fait s’ouvrir des espaces là où il n’y avait que des blancs » ! Le poète sait que le « seul espace vivant est à enfanter et à construire, grâce à l’infini de la poésie » ! Sa poésie ne connaît pas de contraintes, elle « est riche d’une liberté immense... » A l’origine se trouve, encore et toujours, le verbe affranchi du chaos, libérant l’indicible et l’innommable. Donc, la langue a partie liée avec le pouvoir, souligne Dominique de Villepin ! Nul ne peut se soustraire à sa contrainte, nul ne peut échapper « à l’incarnation de ses pensées et de ses sentiments dans un carcan étranger qui l’oblige à se soumettre » . C’est un instrument universel. Mais ce fabuleux pouvoir de la langue, si elle a pour contrepartie des épreuves et des tentations, a aussi des devoirs ! Un devoir de vie ! La langue « qui sort de l’ombre est comptable aussi de sa vitalité toujours tendue vers l’accueil, le partage, l’échange : une maison vivante, dans le souffle et par le souffle ». Une maison vivante ! La poésie « advient d’une naissance, d’une source qui colore le regard, qui parfume le voyage, qui chante un air ou une terre. Langue qui sème à l’universel sans oublier le point d’origine ». Devoir de sens, « pour arracher un ordre à la nuit, une musique, une direction ». « Dans tout cet espace dessiné dans la buée, gravé sur le silex ou inscrit dans la chair, la langue s’avance portée par le souffle » ! « A travers tous ses sens, redoublent l’élan et l’énergie de la langue » ! Et « le voleur de feu avance dans le risque et dans la grâce à la fois ». Un devoir d’honneur, car en dépit du tragique, c’est à la vie que reste la force ! Par les mots arrachés au silence, le poète passe de l’autre côté de la rive suppliciée

La poésie anticipe, elle ne colle pas à l’action, son lieu est un ailleurs à venir. Inspiré, le poète « esquisse les lignes que nous ne voyons pas... il force le mystère… aspire à déchirer le voile pour se laisser emporter dans cet ailleurs de l’avant-monde, de l’ombre qui règne encore… d’un temps qui retient son souffle avant de reprendre sa marche… Avec ce désir d’aller là où les hommes ne sont jamais allés ». Alors, « cette volonté insatiable de creuser le vide du futur, et d’y loger sa parole... signe une fidélité à ce que fut à l’origine la poésie... la parole du poète menace les rois et les royaumes, parce qu’elle affirme qu’il existe d’autres édits que ceux du Prince... elle ose surtout envisager ce que le Prince toujours se refuse à voir : sa propre fin... ramené à sa condition d’homme, nullement exonéré de mourir ». Le voleur de feu renouvelle le langage « tout en explorant la vie à venir » ! A la fois écrivain et voyant ! Il dresse le langage contre les pouvoirs établis, il renverse les consciences, il bouleverse les ordres. Apollinaire disait : « Les poètes veulent dompter la prophétie, cette cavale que l’on n’a jamais maîtrisée ». Seule la poésie peut cerner vraiment les pouvoirs de la parole, en dévoilant ce qui est enfoui dans nos consciences, « comme une angoisse muette ». Alors, la mort, enfin aperçue, ne fait plus peur. Le prophète qu’est le poète accepte de s’égarer, de renoncer « aux connexions habituelles de la pensée pour relier des mondes étranges ». La parole des voleurs de feu « apprête les futures naissances, elle délivre les vérités attendues ». « Le poète sait faire parler l’espace. En arpentant la terre, il trouve sur son chemin le souci de l’avenir ». Mais habiter la terre, c’est aussi habiter le rêve comme un moyen, selon Nerval, de « saisir enfin le visage des ’filles du feu’ ». Donc, Dominique de Villepin écrit que le poète restitue à la parole son pouvoir de voyance, sa puissance, sa violence, « contre les mots qui veulent affadir et diminuer. Dans la poésie, éclate l’ambition d’une parole effrayante : ‘toute la littérature est une machine contre la poésie’ (Flaubert cité par Salah Stétié) ».

Les pouvoirs de la poésie sont grands, ainsi que ses devoirs au service d’une morale, écrit Dominique de Villepin ! C’est une œuvre de patience, « rendu à l’ouvert ». Federico Garcia Lorca écrit : « mais j’irai vers le premier paysage d’humidités et de battements pour comprendre que ce que je cherche aura son but d’allégresse quand je m’envolerai mêlé à l’amour et aux sables ». Cela se fait en répondant « au chuchotement des mots pour connaître la joie d’étreindre le monde en poésie ». « Son corps érigé en rempart, il se fait l’écho de sa propre parole pour garder trace du sens dans son sillage. Sa morale n’est pas constituée de règles et de préceptes, mais d’obéissance à l’impératif de la poésie, de respect d’une vérité vivante, toujours à réinventer ». Elle ne vient pas d’une norme extérieure, ni d’un dogme. La mémoire des cœurs suppliciés d’Oradour convoque la parole du poète au rendez-vous de l’Histoire ! Le poète distille des mots de vigilance, « qui traquent une autre vie, offre un autre regard sur celui que nous ignorons, tend la main à ceux que nous délaissons ». Contre ceux qui nient l’existence d’un mal, il met au jour et dénoue ! « Avec les voleurs de feu, la poésie fait sécession, entre en dissidence dans ce monde qui brûle, torture et tue, refusant de céder aux cris de la meute… le poète ne recherche pas tant la distance que l’exigence qui lui permettra véritablement de parler au nom des autres, d’offrir sa voix ouverte à tous ceux que la vie a blessés ». Offrir sa voix aux autres ! Ainsi Pablo Neruda écrit : « A tout, à tous / à ceux que je ne connais pas, à tous ceux qui / jamais / n’ont entendu mon nom… / à toi, à celui qui sans le savoir m’a attendu, / j’appartiens. Je vous reconnais et je vous chante ». Je vous reconnais ! Une paternité poétique ! L’ambition du voleur de feu est « bien de bouleverser le monde et de le fouailler comme le ferait le travail de l’accouchement. Travailleur, animé par une morale d’enfantement de demain tournée vers l’ailleurs, vers le devenir vrai de ce qui demeure, jusqu’ici, encore caché » ! Accouchement, enfantement ! Bouleverser le monde soumis à l’ancienne métaphore, tirer de son ventre ces humains suppliciés, retenus, en inventant une nouvelle métaphore du monde, une maison vivante. Dominique de Villepin parle de l’étrange paradoxe du poète, qui est là tout proche, « si présent à force d’être à distance choisie, silencieux et secret, si riche des déserts de l’absence, de l’effacement de sa présence, entièrement tourné vers les autres, abandonné même à l’autres comme à lui-même, agrippé au souvenir juste du temps passé, mais déjà projeté plus loin dans la respiration de l’avenir ». S’il retrouve l’oreille du monde, c’est que justement « il n’a jamais cessé d’en ausculter le cœur » !

En ayant bien conscience que ces figures du feu que sont les poètes ont pour certains couru le risque de la solitude, de l’échec, de la folie, Dominique de Villepin rassemble au terme de sa quête « les éclats multiples d’une même passion pour le langage et le descellement du monde » ! Chacun d’eux en appelle à une morale qui est « celle de l’accomplissement, d’une vérité intime qui bouscule l’ordre intérieur pour s’extraire du carcan de toute règle, réévaluer la valeur des choses et des êtres ».

Les poètes « affûtent le tranchant de la parole pour couper net nos liens ». Dans le labyrinthe de l’âme, l’errance ouvre « les portes hantées ». En embuscade, contournant les pièges, empruntant la voie escarpée, le poète « se retourne sans cesse pour nous tendre la main, pour nous épargner les doutes comme la douleur de la chute. Fraternel, il s’attache à défricher les sentiers nouveaux ». Un phare dans la brume. La poésie creuse l’absence, « dans l’espoir de découvrir à l’horizon les premiers mots d’une source. Elle cherche la voix muette qui répondra à son appel ». « Dans l’effort accompli pour atteindre ‘l’innommé’, il reste aux aguets, figure d’accueil et d’ouverture ». La poésie est « fille d’un rêve sans limite, ’maudite’ (Aimé Césaire) ». Elle est, dit Césaire, maudite parce qu’elle est caravelle « des lointains intérieurs », elle va dans le sillage de Prométhée, Christophe Colomb, Œdipe… « Le poète entraîne le lecteur avec lui jusque dans les aspérités les plus dures de la langue, aux profondeurs inexplorées du monde ». « Homme du scandale, il cherche à faire trébucher nos consciences assoupies et, d’une phrase, entend dissiper l’engourdissement de nos mémoires ». « Et par ses filets le poète arrache l’être au destin infernal, le sauve de l’oubli tout en précipitant sa propre destruction, lui qui tient le compte des rages, des révoltes, des injustices… en quête d’un mot qui fouette et brûle, d’un mot si pur qu’il puisse trouver son chemin sans laisse ». Le voleur de feu est dans le risque répété, car le poème n’offre jamais la certitude d’avoir atteint ce qu’il cherchait. Il demeure dans l’indécision, sans assurance d’avoir saisi son objet.

Que sont tous ces « possédés, habités de sombre mémoire, assaillis de sanglots qu’ils ne savent étouffer ? » demande Dominique de Villepin. D’abord des « sacrifiés », « qui renoncent à la vie pour le langage, désertent leur corps, le tordent, le creusent ou l’entaillent pour en faire jaillir la parole ». Ce sont des conquérants de leur propre vie, des « hommes projetés en dehors d’eux-mêmes, partout où ils sauront se trouver ». Ils se font les intercesseurs d’une vérité. Le poète « éprouve le désir de ne point cacher aux yeux du monde la blessure à vif qu’il porte en lui ». Il revendique le silence, la plainte, le cri !

Des sortes de patriarches, Prométhée le voleur de feu, Orphée qui charme les vivants et les morts, Narcisse qui est fou de sa propre image, Noé père mythique de la nouvelle humanité d’après le Déluge, Jonas prisonnier du ventre de la baleine, Ulysse en route vers Ithaque, conduisent à travers les mots les hommes « là où le langage ne fait plus qu’un avec le monde ». « ... guettant la naissance des vagues et les terres nouvelles, ils assouvissent leur goût de magie et leur recherche de sens ». Pas de rivalité de Titans, pas de concurrence des êtres, mais une « folie qui se cache, déplace ses caravanes de nuit et ne brigue aucun honneur, aucun titre ni propriété ». Jouant sa pauvre vie sur le tapis rouge de l’insomnie, le poète , dans sa folie, inscrit un visage, « avec un doigt de grâce et de désespoir. Ce visage le sauve, quand le couperet de l’idéal lui enjoint de renoncer à tout bonheur trivial ». Le poète n’écoute que la voix en lui, les mots « comme des billets de partance ». Refusant « de se laisser enfermer dans les séductions glacées de la technique, dans les limites risibles de nos territoires » et de « laisser l’immobilité l’emporter sur le rêve » ! Le poète regarde les visages, écoute les voix, « au-delà du foyer domestiqué des écoles et des chapelles » ! Elle est plus puissante que les doctrines, cette voix « qui proclame les terres entraperçues à l’horizon ». « Dressé contre la myopie ambiante, il s’exprime au nom des écorchés et des sans-voix, ceux que la terre déshérite et oublie ». C’est dans l’esprit pionnier du plus grand risque que la poésie « explore la solitude ». Et « il en faut des démolitions, explosions, protestations, abolitions et exclusions, avant de retrouver la vitalité originelle et essentielle de la poésie ». Et de refus de compromis ! Rejoindre plutôt, comme le dit Breton, « le camp des essoufflés et des convulsifs ». Pas de mots à genoux. Celui qui, depuis l’enfance, vient boire dans ce puits de solitude apporte sel et oxygène au monde, « miracle d’une vigilance désespérée » ! De son vaisseau, en vigie, le poète « contemple les terres à venir » ! « A lui la vision première, la découverte de ce que les hommes espèrent. Le voleur de feu veille sur un monde dont les frontières s’embrasent sans cesse ».

Comme le dit Cocteau, « Le poète se souvient de l’avenir ». Il ne se laisse pas aller au fil de l’eau comme la pâle Ophélie. « Adieu à tous ces prisonniers de la caste, au bourgeois », que vienne « la violence d’une parole vraie ». Et il est « l’égaré fondamental » dont parle Kafka ! « ’Ailleurs’, tel est bien le mot d’ordre de la rébellion, là où bien peu osent s’aventurer. Chaque geste, au péril de soi, chaque parole, de plomb, grave un visage dans l’air, loin de ce quotidien assoupi où chacun sans le savoir creuse sa tombe ». Comme le dit Eluard, la poésie est inséparable de toute révolution ! « Elle se veut bouleversement de tous les ordres, affirmation d’une autre vie… Le poète s’écarte de la voie commune au risque parfois de l’assèchement » ! Elle est contrepoison, invitation au voyage (Baudelaire). « Il s’agit de camper à proximité des choses, au plus près de l’être, toujours à l’écoute d’un souffle de vie ». C’est un périple d’émancipation et de libération que le poète accomplit, choisissant « les hommes non plus les uns contre les autres, mais gravissant ensemble l’horizon ». Il rend au merveilleux l’être et le monde ! Apollinaire le dit, le poète est « celui qui invente... celui qui découvre de nouvelles joies, fussent-elles pénibles à supporter ». Donc, le poète est un mélange de sagesse et de folie.

Non pas le jour ordinaire, non pas le monde immédiat, mais la profondeur des espaces inconnus, pour la voix prophétique ! Rêve utopique et païen des romantiques allemands, Novalis par exemple, comme si un dieu était redescendu sur terre, s’incarnant dans les fleurs, les arbres, les collines. Ce songe des romantiques est-il vraiment mort, se demande Dominique de Villepin ? Les formes ont changé, mais pas la volonté annonciatrice du poète, dit-il. Car il est désireux « d’aider les hommes à habiter les étendues glacées tant redoutées ». La prophétie est alors juste « la survie par-delà les frontières et les arcs habituels de la pensée » ! C’est-à-dire vivre en poésie et vivre la poésie. Pessoa par exemple est « capable d’attendre inlassablement au bord des mots la lumière qui ne vient pas... il peint sous nos yeux le tableau cru de l’existence ». Ce n’est pas par hasard, souligne Dominique de Villepin, si au cours de l’époque moderne « nombre de poètes sont poussé la résistance poétique jusqu’à l’extrême don de soi. Car l’homme s’est bien trouvé menacé dans sa survie » ! Mais Char a réussi à porter très loin le poème, « pour vaincre fléaux et cataclysmes. Il se veut fidèle à une terre et à une mission, d’où sa parole pourra jaillir » et « redresser la vie et l’arrimer aux mots ». Voici l’ « empereur prénatal seulement soucieux du recueil de l’azur ». Pour René Char, la poésie est « la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié » !

Il s’agit de « renouer avec la jubilation ancienne, en quête de nouveaux puits ». A quoi tient la fécondité de la poésie ? Elle tient à sa fidélité à l’accueil de l’étreinte la plus large et à la blessure toujours à vif. La plaie fait reculer les limites, que « tout soit fugitif garantit la liberté de l’émerveillement » ! Celui qui invente son chemin « ne suit d’autre trace que celle de son imagination ». Le « poète remonte ainsi jusqu’à l’origine de la poésie ». Et si la mort « tourne vers nous son visage, n’est-ce pas pour nous enseigner à mieux saisir la vie » ? « Ainsi, prêts à accueillir cette mort, nous serons enfin nous-mêmes, jaillissement sans fin de notre naissance ». Car, dans la fièvre du passage, « l’expérience du vide s’avère indispensable ». Derrière l’épreuve, « il y a toujours un éclat, une révélation qui entraîne le poème... à l’orée de la parole... Il remonte désespérément le courant avant de retrouver le lieu où il baignait à sa naissance ». « Contre la complexité infinie de la langue, il trace l’esquisse d’un sol vierge, abandonné au silence ». Guillevic écrit : « Je voudrais / me passer de mots ». Mais, attisé par l’urgence « d’une parole authentique », il veut allumer l’incendie aux frontières.

Bref, tout au long de ce voyage en poésie, le voleur de feu se heurte à la clôture du langage, alors même que, pour que naisse le monde, il faut bien que la bouche articule les premières syllabes. Chaque mot ouvre l’émerveillement des choses, la délivrance des cœurs, l’ensemencement de l’imagination ! Mais c’est dans l’entre-deux que vogue le poète, entre le silence et la parole, entre l’insaisissable et le palpable, et « il n’échappe pas à cet instant d’hésitation avant que le mot jaillisse ». Eliot écrit étrangement : « Ce que nous nommons le commencement est souvent la fin / Faire une fin c’est commencer / La fin est là d’où nous partons. » Dans le monde moderne, « les mots mêmes ont perdu leur force... recroquevillés sur leurs certitudes amères et définitives, ils trompent souvent ... » C’est là que la tâche du poète est immense ! Il doit faire face à un monde « gagné par le désespoir... Il revient au poète de saisir la grâce de l’instant qui ne passe pas, de l’enchâsser dans son regard ébloui, et d’en faire un morceau d’éternité ». Il invite le lecteur à le suivre. « Au-delà de la fièvre romantique qui s’égare dans la nuit, il étale au grand jour les lambeaux du monde. Il laisse éclore la feuille, perler la goutte de la source, s’exhaler la vapeur du nuage. Alors se reconstitue, grain après grain, un autre visage de cette vie qui est la nôtre, dont l’humanité même procède du renoncement à l’infini » ! Le poète réconcilie la peur et l’enthousiasme, le goût du monde et l’attrait de l’exil. Et l’homme qui suit le poète dans son tâtonnement, peut à son tour s’abreuver à la lumière des étoiles « pour ne plus jouir d’un seul regard, mais partager celui de milliers d’autres !

En prophète, Dominique de Villepin nous dit que maintenant encore, cette poésie « clame sa folie d’une vie nouvelle, ailleurs, dans la mémoire des choses, dans la poussière des hommes », cet espoir à renaître « au pays des sources » ! Alors, se demande-t-il, que dit la poésie de singulier, que d’autres ne disent pas ? Elle permet l’exploration libre des abîmes au fond de soi, et la révélation de paysages infinis, et une vie d’homme comme un voyage à travers ses lâchetés, ses contradictions, ses illusions, bref des épreuves qui font une force, « un élan de grands pas au-dedans ». Et « tous les hommes sont égaux dans leur vérité et leur devoir d’hommes, occupés à creuser leurs puits. Et la souffrance et la rage sont de miraculeux attelages. Et la solitude est un verger éclos au milieu d’un territoire immense. Dans le pays des mots, tous les pouvoirs se renversent ». « Comme il saigne, le poète, pour aider chacun à voler ! »

Ce n’est pas par hasard que Dominique de Villepin évoque Arthur Rimbaud, ouvrant « une brèche pour suivre la voie lumineuse et violente » tracée par lui ! Rimbaud donne cet ordre aux mots insurgés : « Feu ! feu sur moi ! Là ! » Etrangement, le poète demande à ses compagnons de route les mots de se retourner contre lui ! Par ces mots qui le trouent, le poète « rachète la vie de la langue » ! On dirait que Dominique de Villepin parle de son grand frère, qui est aussi un autre lui-même, laissé dans le passage ! Pour naître vraiment au monde ouvert, il faut mourir au monde d’avant ! Le roi Arthur défie ses créatures, afin que par la voix d’un autre il puisse parler à nouveau demain ! C’est par cette confrontation que s’accomplit la révolution poétique ! « ... à la fois signal de mort et d’enfantement ». Comme le dit Salah Stétié, dans les mots du poème « s’embrasent le paysage, la vie, les hommes, dévorés par ‘l’incendie des aspects’ ». Un « univers s’effondre et s’illumine », le voile se déchire qui obscurcissait les yeux, et se découvre un lieu inconnu. « Sa parole nous entraîne dans cet ailleurs où chacun peut apercevoir un nouveau départ, ’un commencement fracassé’ (Dylan Thomas), fruit d’une explosion qui détruit et libère ». Dominique de Villepin, le jeune frère qui est l’autre que le grand frère aurait voulu devenir pour vivre, comprend où va la poésie. C’est-à-dire « au cœur de cette déflagration, dans ce souffle qui secoue le bel ordonnancement d’aujourd’hui et lui rend la terre habitable partout ». Alors, la « terre ébranlée, le ciel défaille ; un autre monde va surgir sous la main des ‘Assassins’ » (Rimbaud). Et, ajoute Dominique de Villepin : « un autre homme aussi » ! Mahmoud Darwich écrit : « Tu exploses. Tu exploses. Tu exploses dans ma poitrine / et ma mémoire / Et je m’élance de tes éclats en liberté, rose, première / balle, oiseau dans l’horizon attenant ». Alors, témoigne Dominique de Villepin, « les mots disent la puissance et la passion de cette insurrection première . La brûlure où se loge la poésie fouette le désir de l’autre, pour renouveler la présence, investir le silence, la solitude, la sécheresse, tous les nouveaux territoires de l’absence... Qui donc pourra affirmer la poésie morte quand elle campe au lieu de l’origine ? Comment étouffer cette voix qui enfante la foudre et l’éclair ? » C’est par cette « déflagration originelle » qu’elle « s’offre à nous sans médiation ».

Ainsi, le marbre glacé du gisant « préserve le souffle, le trou béant invente un nouvel horizon », et en vivant le jeune frère a su saisir le flambeau que lui tendait dans le passage son grand frère qui voulait vivre et qui a ainsi reconnu que le droit d’aînesse revenait au deuxième d’abord jaloux car il s’était cru exclu de l’amour maternel dont le premier jouissait à cause de sa vulnérabilité mais très tôt s’est guéri de ce mal par la maison vivante de la poésie inventée par la mère ! Le mal, c’est cet attachement au maternel, à l’incestueux, en s’immobilisant dans un état vulnérable, dépendant, immature, en restant identifié au petit. Là, le poète se livre à des « jeux interdits »… Dominique de Villepin le dit : « La subite énergie poétique n’est pas le fruit du hasard ni de l’artifice, encore moins d’une savante combinaison technique. Elle procède d’un risque qui engage le poète totalement, corps, âme, esprit. Les mots naviguent à cœur d’inconscient. » Là où il y a l’inceste (au sens du rien ne manque), le risque est de mort convulsive, de saut dans le vide. La poésie procède d’un risque ! Et ce risque n’est-il pas celui de l’engloutissement dans ce si protecteur et angoissé giron ? Alors, le miroir « ne réfléchit plus qu’un visage creusé : le nôtre, le sien. » « Lui seul », c’est-à-dire non seulement le poète mais d’abord ce grand frère rimbaldien « est capable d’accueillir la mort et d’en deviner l’étrange puissance, l’obscure lumière ». Pour lui et pour son grand frère, celui qui reste dans la vie se sent poète impatient qui guette ou insulte celle qui ne viendra qu’une fois : la mort. « Il donne forme à l’informe qui s’avance, à ce lendemain qui étreint déjà et qui abat négligemment sa faux sur ce frère ». Celui qui s’échappe, qui ne veut pas se soumettre, celui qui veut vivre, « se noie dans la tristesse anonyme d’un dernier adieu sur les quais, traque l’injustice chez ce condamné à mort, les yeux rivés sur la gâchette qui va cracher le dernier coup ». Bien sûr, en évoquant tant d’autres poètes, par exemple Rimbaud, Dominique de Villepin parle surtout, on le sent, de son grand frère ! « Parce que le poète le sait… : la mort viendra, même si, dans les moments de liesse, il feint de l’ignorer... Pourquoi alors ne pas l’accueillir et laisser éclater l’angoisse ? » Déjà, l’angoisse d’une mère ! Et cette vérité : même l’amour d’une mère ne peut rien contre la mortalité ! Cette peur-là nous habite ! Mais le poète rimbaldien qui dit à ses mots se retournant contre lui, ‘Feu !’, ne se tue pas par appétit de la mort, mais plutôt par une « surabondance de la vie » ! Une surabondance d’amour ! Ce poète s’aventure jusqu’à l’ultime frontière, et ne détourne pas ses yeux « de ce gouffre qui nous attend ». Comme le dit Yeats, « Il sait la mort à fond », car il sait aussi le sens qu’elle peut avoir pour la vie ! Cette mort, qui est comme un exorcisme, est paradoxalement une mort nourricière, « qui féconde l’existence en lui fixant un terme ». Le poète peut même s’émerveiller avec effroi « devant ce feu qui se rapproche »(Rilke). Alors, l’âme « et le corps brûlés d’un si grand dépouillement, seule reste cette soif inextinguible de l’Etre », et le poète, « instruit de ce vertige, quête un nouveau signe derrière les eaux du miroir… Il n’hésite pas à abandonner les siens, à s’écarter de son langage pour entendre les rugissements à cette pointe extrême de l’aventure. Jamais il ne cesse de transgresser les limites, dans un ailleurs inconnu et toujours recommencé, hors de lui, là où il peut déborder la mort qui irrigue sa vie, toujours fidèle à l’étreinte du vivant ». Le poète a plongé « dans ce creux du monde précédant la naissance, où ne se distingue nulle trace, nul écho de sa présence. » Tel René Daumal qui « fouille ses entrailles imaginaires ». Et Yeats : « Je recherche / Le visage qui fut le mien / Avant qu’il n’y ait le monde ». Poésie : audace des extrêmes, errance aux deux bornes de la vie, mais pourtant pas implosion, au contraire « élargissement au-delà des limites de la vie », nous conduisant « hors de nous-mêmes, dans un exil qui frôle les frontières du vivant, notre origine et notre fin, la naissance et la mort ». La nécessité de la poésie s’inscrit dans cette révélation. Une parole attend sa délivrance, dans un monde qui reste sourd à sa voix !

Dans les paysages de la poésie grogne aussi la bête, qui attise les désirs, dresse les hommes les uns contre les autres ! La violence menace encore l’avenir, prévient Dominique de Villepin ! Après l’holocauste, la poésie a-t-elle encore là sa place ? Sa puissance vient de ce qu’elle est au service de la vérité ! Par la force d’un mot, elle peut dire « le tranchant de la violence » ! La poésie veut apprivoiser ses monstres ! Elle creuse à vif la blessure, laboure le cerveau, fait exploser l’imaginaire, « dans l’espoir d’exorciser le mal » ! Si la poésie réussit à dire cette violence, elle a plus de chance de ne pas se déchaîner dans le monde ! Car la poésie « n’est plus le simple reflet de la violence, mais chemin de guérison. Elle s’attaque au mal par le mal, exorcise les esprits maléfiques ». L’épreuve de Rimbaud (Feu !) est « la plus grande insurrection de la langue » ! Le poète, porté par sa folie, « au milieu des ruines... ne peut survivre sur ses anciens territoires », c’est-à-dire les territoires de l’origine, de la matrice. Mais pour cet exorcisme poétique, « il n’y a pas d’autre échappatoire que de retourner sur ses pas, pour déterrer le secret en ce foyer vivant de la conscience, où peut se ressaisir le sens et se ressourcer l’action. ». La quête poétique a quelque chose de la psychanalyse, mais va tellement plus loin ! Car elle invente une nouvelle métaphore, la maison vivante, et n’en reste pas à la loi de l’interdit de l’inceste ! Comme le dit Eliot, « Vous devez passer par la voie de la dépossession. / Pour arriver à ce que vous n’êtes pas... / Et là où vous êtes est là où vous n’êtes pas ». Dominique de Villepin pose avec insistance la question du « vrai lieu » à retrouver, alors que partout règnent la confusion et l’égarement dans une sorte d’assignation à résidence dans le présent. Alors que, comme dirait Baudelaire, un « là-bas » pourrait faire signe « autour duquel peut encore s’inventer la vie dans un ailleurs toujours renouvelé ». Octavio Paz écrit : « au centre de l’incandescence / je fus là ». La poésie. Elle est « encore là-bas, en exil en chacun de nous, brûlante de désir, mais inquiète de tant de préventions et de surdités. Présente, secrètement, dans l’effacement, loin du tumulte et de la précipitation, refusant l’obsession du présent et la tyrannie de l’ambition, elle préfère convoiter l’absence » ! Le voleur de feu, écrit Dominique de Villepin, « choisit le départ par les gouffres ou le long des lignes de crête, pour féconder de mots à peine brassés les terres oubliées, ouverte à l’échange ». « Et le poète alors pétrira le chant d’un monde où nous pourrons enfin vivre ensemble ».

Pourtant, poursuit Dominique de Villepin au terme de son voyage, oublions « les images romantiques d’un Narcisse penché sur sa douleur » ! Car si bien sûr « la déflagration poétique » à travers son grand frère « le touche au cœur, elle l’ouvre au monde et donc l’expose à tous les risques du réel ». Alors, aux « prises avec les parois muettes du moi, il tempête jusqu’à l’éclatement », disant par le vers de Vladimir Maïakovski, « Quelqu’un voudrait surgir de moi obstinément » ! Il est écartelé entre le tourbillon des énergies extérieures et l’appel du profond des choses, il est habité par un être vorace épris de plénitude qui lance « vers l’horizon ponts et passerelles, cultive mille affinités. Dégagé des entraves anciennes, il peut en chemin inventer sa liberté et construire son habitation secrète. Il parle dans l’intimité du dehors jusqu’à s’y confondre, agrandit le cercle invisible de sa parole, soucieux de ne pas étouffer la vie sous le poids des mots ». Car la poésie est « une torche portée au cœur du monde » ! La poésie « offre une présence, confère une voix à ce qui était muet, brise la gangue de la solitude pour instiller une lueur de consolation. En réponse à l’exil, elle restitue à chacun sa terre d’origine ». Ainsi que l’écrit Rabindranâth Tagore, « L’air est impatient d’un murmure d’eau qui m’appelle » ! En effet, le poète « souligne l’attente », remarque Dominique de Villepin. Chaque lieu, bien sûr, s’inscrit dans une histoire. un lieu qui garde le souvenir des humiliations et des souffrances, comme le dit Césaire de retour au pays natal ! Il entend alors le gémissement des martyrs oubliés : cette terre n’est pas seulement origine mais devenir, elle n’est pas sans mémoire, de même qu’une vie ne se réduit pas « à une vaine migration ». Il faut fortifier le souffle de l’histoire !

Alors, le poète « entend déjà le galop du siècle nouveau ». S’évadant « des plaines monotones et des lieux communs », il va vers « les territoires illimités... Ce n’est pas simple exotisme, mais volonté d’épouser tous les visages de la terre... il s’affranchit à la fois du lieu où il se trouve et du temps qui le contraint… Son regard s’agrandit pour embrasser la nature et les hommes à venir... Son lieu sera celui de l’action à venir… Homme du pas en avant, il se dirige et arrache chacun à la nuit. » Voici Dominique de Villepin, travailleur de la paix en temps de guerre ! Mais, comme s’il désespérait, il se demande : « qui peut encore entendre une telle exhortation ? » Apollinaire s’écrie : « Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez / Je vous ai bus et ne fus pas désaltéré » ! Reste la soif de vivre !

Alice Granger Guitard

Lire aussi les autres notes de lecture sur des ouvrages de Dominique de Villepin :
Mémoire de paix pour temps de guerre
Le dernier témoin
Notre vieux pays
Hôtel de l’insomnie
De l’esprit de cour
La cité des hommes
Les Cent-Jours ou l’esprit de sacrifice
Zao Wou-Ki, texte de Dominique de Villepin
Le soleil noir de la puissance, 1796-1807

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