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Il neige dans la nuit, Nâzim Hikmet

Editions Gallimard, Poésie, 1999

lundi 16 juillet 2018 par Alice Granger

Pour bien comprendre combien la poésie de Nâzim Hikmet est un combat pour la liberté et contre la misère qui le toucha si fort en rencontrant dans la neige les paysans d’Anatolie, un combat que même la prison ne peut arrêter, il faut lire la présentation que fait de lui, en postface de ce volume de poèmes, Guzine Dino. Des poèmes qui lui valent la prison !

Nâzim Hikmet, poète turc qui passa des années dans les prisons turques, qui fut soutenu par des intellectuels du monde entier, parmi lesquels Aragon, Tzara, Soupault, lors de sa grève de la faim en prison, rencontre Pablo Neruda, est lauréat du prix de la paix, est né à Salonique, en 1902, alors que la ville, centre important de l’activité culturelle et politique de l’Empire Ottoman, sent venir la défaites des armées ottomanes en Europe, Asie, Afrique, la disparition de l’Empire et de l’absolutisme impérial. C’est dire si à sa naissance la terre tremble. Quant à Istanbul, même en plein tremblement elle est fascinante, lorsque la famille de Nâzim Hikmet s’y installe. Son grand-père est membre d’une confrérie poétique, et la maison est le lieu de rencontre des amoureux de la poésie. Très jeune, le garçon commence à écrire de la poésie. Il est à la fois influencé par le passé oriental par son grand-père paternel, et par la culture occidentale par sa mère, qui aime la modernité française, lit Baudelaire, est pour la liberté des femmes. Lorsqu’il a 13 ans, son oncle est tué en défendant les Dardanelles, et il écrit à sa mémoire des poèmes patriotiques qui sont déjà publiés dans des revues littéraires. Mustafa Kemal à la tête des troupes turques repousse les Alliés. En 1918, les parents de Nâzim Hikmet divorcent : là aussi pour le poète la terre tremble… Les troupes alliées occupent Istanbul et l’Anatolie en violation des conventions, ce qui pousse le poète à s’engager dans les mouvements de contestation contre cette occupation ! En 1920, les jeunes intellectuels turcs sont secoués par le désastre du traité de Sèvres qui partage la Turquie et qui est dénoncé par l’URSS ( l’Empire des tsars avait été vaincu en 1917 par la révolution bolchevique). Encouragées par l’Angleterre, les troupes grecques envahissent Izmir, où des groupes de paysans armés combattent sous les ordres de Mustafa Kemal. Un parti communiste clandestin se forme en Turquie, et un autre, officiel, dirigé par Mustafa Kemal. C’est dire si, pour le poète, le communisme lui-même est complexe ! En 1921, ce sont les forces de résistance que Nâzim Hikmet rejoint en Anatolie, avant de partir pour l’Union Soviétique. En Anatolie, en marchant dans la neige, il est témoin de la misère mais aussi de l’héroïsme des paysans de son pays, et c’est là que se scelle vraiment son destin de poète ainsi que le choix du départ pour Moscou. Cette idée de bâtir un nouveau monde ne peut que l’attirer, mais la complexité du communisme et du monde ne lui échappe pas ! A Moscou, il peut aussi côtoyer de nombreux novateurs du théâtre, de la poésie, de la peinture, de la sculpture, et rencontrer les futuristes. Ses vers portent la couleur de son pays et de l’Orient en lutte. Son lyrisme est de nature oriental. En 1925, son pays est libéré de l’intervention étrangère et des sultans, en 1923 il était devenu une république à parti unique dirigée par Mustafa Kemal, et Nâzim Hikmet rentre dans son pays. Or, militant pour le socialisme et critiquant la politique de Kemal, donc à cause de sa liberté de pensée, il risque tout de suite la prison. Il repart pour Moscou, où il épouse une Moscovite, la première de ses quatre femmes. Bien sûr, ses poèmes russes sont remarqués. En 1928, il revient dans son pays, et jusque en 1938, ses poèmes vont bousculer la tradition littéraire et poétique. Il lutte sur le font du conservatisme de ses ennemis, sur le front du dogmatisme de certains de ses amis politiques, et donc il ne craint pas les attaques. Son œuvre va s’enraciner pendant ces années-là dans l’identité paysanne anatolienne, dans ses aspirations fraternelles et communautaires qui s’opposent au centralisme despotique. Il reprend à son compte la fierté et l’héroïsme de ces paysans turcs qui ont voulu se libérer entre 1919 et 1923. Nâzim Hikmet a pris des risques, en défendant le socialisme, dans ce pays au parti unique. Il est gênant. Après la mort en 1938 d’Ataturk, il est arrêté et condamné à 15 ans de prison. La prison, de 1939 à 1950, va mettre à mal sa santé, mais cet endroit sera le plus propice à la rencontre de ceux qu’il défend, les paysans pauvres, avec lesquels il vit, qui composent la plus grande partie des prisonniers, même s’il y a là toutes les couches de la population. Cette prison concentre aussi toute la richesse du patrimoine culturel turc, notamment la poésie est mise à la portée de sa main beaucoup mieux qu’une immense bibliothèque, par les victimes des inégalités les plus intolérables. Mais, lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclate, l’angoisse est insupportable tandis qu’il est coupé des événements qui secouent le monde. C’est là qu’il écrit l’œuvre monumentale, « Les Paysages humains », qui sont une fresque de la Turquie et du monde, tissant de manière épique le destin des hommes de condition modeste, ces oubliés de l’histoire. Nâzim Hikmet est le poète des oubliés de l’histoire ! L’angine de poitrine est diagnostiquée en 1947, la prison est intolérable, et pourtant, pas de libération en vue. Si bien que ses amis, autour d’Aragon rencontré en 1934, s’inquiètent, Soupault, Tsara. Cela contribue au rayonnement de son œuvre. La grève de la faim, en 1950, qui provoque l’émotion en France, va réussir à le faire libérer. Mais le poète n’est pas tranquille pour autant, si bien qu’il doit fuir à nouveau à Moscou, où il revient à 23 ans de distance. A partir de Moscou, il va passer la dernière partie de sa vie à sillonner les pays socialistes, où tous les poètes et artistes sont ses amis, comme Pasternak, Neruda. Bien sûr, avec sa poésie comme journal de bord de ses voyages, il fait connaître l’art turc. L’infarctus ne réussit pas à l’immobiliser. Cuba l’enchante, il a l’impression d’y retrouver sa jeunesse. Au cours des années, il a vécu plusieurs amours, et ses hauts et ses bas. Et sa poésie évolue en un lyrisme hanté par l’amour et la mort. Jusqu’au bout, il est assoiffé d’amour et de vie, ainsi que d’un monde plus juste. Bref, toute sa vie est un étrange voyage, où le « monde entier lui-même aura été trop étroit pour lui », écrit Guzine Dino. Un voyage qui ne finit pas, qui ne revient pas, car il ne reste rien où revenir. Sans doute la séparation de ses parents, la liberté de cette femme moderne, sa mère, faisaient-ils qu’en arrière cela s’était détruit comme un abri quitté et inaccessible. Il y a dans ses poèmes la question de la séparation d’avec la femme aimé, la rose. C’est un poète qui laisse ses convictions politiques et sa liberté de penser rendre impossible qu’il puisse assurer un lieu stable pour ses amours. Il est toujours soit en fuite, soit en prison, soit en voyage. Cela est aussi un tremblement incessant du monde pour la femme, la rose. C’est un poète qui, dans ses poèmes, nous laisse voir que chacun de son côté, l’homme, la femme, sont dans leur solitude respective, et en route, et que l’amour n’est pas quelque chose qui promet d’y mettre fin.

Nâzim Hikmet, intérieurement, ne plie jamais, c’est un homme profondément et pour toujours en route ! Comme très jeune il prend la route de Moscou en passant par l’Anatolie. Même la maladie ne l’arrête pas. En prison, il réussit à rayonner sa confiance, son courage, il initie à la peinture un prisonnier paysan, qui deviendra un peintre reconnu. Il ne laisse entendre aucune plainte. Vivre est bonheur même dans la plus grande tristesse. « Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres, / Les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts…. Je ne sens pas l’odeur des médicaments, / Les œillets ont dû fleurir quelque part » !

« Moi un homme… / ferveur des pieds à la tête / des pieds à la tête combat / rien qu’espoir, moi ». Même dans les conditions les plus hostiles, la vie trouve toujours de quoi pousser ! A condition de ne pas se laisser être étouffé par l’identification en victime. Certes, « L’air est lourd comme le plomb », mais avant cette sensation abrupte, il y a celle-ci, « L’air est lourd de promesse comme la terre ». Le poète est intérieurement doué pour la vie, et taillé pour affronter de face ce qui veut l’aliéner, l’humilier, l’envahir, la trahir. « Accourez, / je vous invite / à faire fondre / du plomb » ! (Poème Kerem, mai 1934). C’est ça, son message le plus fort, pour rendre fort aussi les miséreux, les oubliés, les humiliés : à l’intérieur de soi, ne pas se sentir victime, avoir la capacité de saisir la beauté d’une éclaircie même en prison, tenir ainsi à distance ceux qui veulent soumettre, briser. Nâzim Hikmet est communiste, mais jamais proie de la loi du plus fort, à l’intérieur de lui-même, le chant poétique ouvrant toujours une issue joyeuse au plus profond de la tristesse et des épreuves.

« Ce soir, / je suis un chanteur des rues…. / Il neige dans la nuit, … / Tu as toute une armée devant toi… / Il neige, / Et alors que je pense à toi, / à l’instant même, / une balle peut te trouer le corps, là ». ( Il neige dans la nuit )

Toujours, pour lui, le ciel bleu revient. « A Istanbul dans la cour de la maison d’arrêt, / après la pluie, un jour d’hiver ensoleillé ». (De la prison d’Istanbul)

Dans « L’histoire du noyer et de Younous le boiteux », le poète promet toujours le retour des beaux jours. « Infortuné noyer, infortuné Younous… / Le matin n’est pas seul au monde, / Le soleil ne reste pas toujours derrière le nuage. / Ils sont pour sûr à venir / les plus beaux jours à vivre ». Mais « En attendant : il y a dans nos conversations la tristesse / d’un noyer / coupé / et vendu. »

Dans le poème « 2 octobre 1945 » : « Je sais qu’il n’est pas encore fini, / le banquet de la misère. / Il finira pourtant… »

Poème du « 5 octobre 1945 » : sa route d’homme a pour écho celle d’une femme, dans la séparation évidemment, puisque cette vie risquée du poète combattant rend impossible une vie assise et installée. « Nous savons tous deux, ma bien-aimée, / qu’on nous a appris / à avoir faim et soif ; / à crever de fatigue / et à vivre séparés. / Nous ne sommes pas encore obligés de tuer, / il ne nous est pas encore arrivé de mourir ». C’est très intéressant, cette faim, cette soif, cette fatigue, sur la route, à travers les épreuves, qui interposent entre l’homme et la femme la solitude de l’être au monde, aux prises avec les hostilités diverses, les violences, les cruautés, les manques, au choc avec les passions des hommes.

Poème du « 20 novembre 1945 » : « D’un côté on entre dans l’hiver, / de l’autre on prépare les lits pour les boutures de printemps ». Sans la séparation, l’originaire, celle qui jette dans la solitude humaine, pas d’amour. On dirait que ces poèmes enseignent cela à l’aimée. C’est important qu’elle aussi intègre à la création de l’amour la séparation de l’hiver, le froid du dehors qui marque comme perdu le dedans tempéré utérin. C’est très important, dans ce poème, que les deux, homme, femme, soient précipités dans l’hiver, dans cette neige dans la nuit, c’est-à-dire la séparation, la perte du dedans matriciel. On ne s’aime pas dans un dedans matriciel, dans l’installation, dans le sur place. C’est particulièrement important pour la femme, car elle n’est plus fixée comme le lieu de l’abri, où il est possible de revenir en arrière car il reprend dans le ventre. Là, la route, le voyage, est infini, il ne revient pas. Et la femme, tandis que le poème promet l’amour, se perd comme abri maternel fermé, comme prenant soin des siens, elle aussi s’ouvre à la condition misérable des oubliés, elle doit les accueillir et non pas les faire passer toujours après ses enfants. Donc, comme il est important, ce « on » du poème, qui lie en une même destinée l’homme et la femme dans la traversée de la neige dans la nuit, dans l’hiver, en quittant et l’un et l’autre le monde fermé confortable, choyé, installé. L’aimée, le poète la voit, elle aussi, en route, dehors, dans la neige de la nuit, et il lui promet les lits pour les boutures du printemps.

Et le poète murmure, dans le poème « 26 septembre 1945 » ces vers si beaux au cœur même de la dureté de la séparation : « Ils nous ont eus : / moi à l’intérieur des murs, / toi à l’extérieur. / Ce qui nous arrive n’est pas grave. / Le pire : / c’est de porter en soi la prison / conscient ou inconscient. / La plupart des hommes en sont là. » La plupart des gens portent en eux la prison, parce qu’ils se soumettent à l’identité de la victime, alors que le poète, et la femme qu’il aime, non. Leur liberté intérieure est intacte, et la possibilité d’accueillir la surprise de la beauté dans des riens, dans des mots.

Dans le poème du « 13 décembre 1945 », tandis que la neige est tombée, et que la misère règne à Istanbul où vit sa bien aimée comme le dit le poème du 13 novembre, il dit comment il s’en sort, libre intérieurement, en prison : « Une manie nouvelle m’est venue en prison ; / j’aime la nature ». Mais il la rassure : « bien moins que je t’aime. » Et, d’ailleurs, « Et vous êtes toutes deux loin de moi ».

Ce pour quoi il combat : « Vaincre le mensonge partout dans le monde / Dans le cœur, dans le livre, dans la rue. »

Et, après la traversée de dix années de captivité, « le cœur est toujours le même, la tête celle d’autrefois ».

Il nous prévient, dans « Sur la vie ». « La vie n’est pas une plaisanterie, / Tu la prendras au sérieux ». Il s’agit de « tout ce qui vit pour de vrai ».

Pourtant, dans « La grande nostalgie », il a une lucidité infinie à propos de la violence du monde : « y a-t-il encore un quai où l’on ne se soit pas bagarré, / y a-t-il encore une tristesse qui n’ait pas été chantée ». A souligner, cet oxymore de la tristesse chantée ! La pulsion de vie est si forte, échappant à l’intimidation, qu’elle se joue de la tristesse de la situation.

Pourtant, « Je ne ressens pas la nostalgie des jours passés », car « même l’ultime éclat bleu de mes yeux / te dira la bonne nouvelle / des jours à venir » ! « Des fleurs s’épanouissent, toutes bleues, je les regarde. / Tu es comme la terre au printemps, ma bien-aimée. / Je te regarde. / Couché sur le dos je vois le ciel. / Je vois les branches de l’arbre. Je vois les cigognes qui volent. Je rêve les yeux ouverts. » Et « Tu es un être humain dans le printemps ». Jamais il n’oublie que, comme dans la nature il y a le rythme des saisons, après l’hiver des épreuves, il y a le printemps de la liberté et des retrouvailles.

Et voilà ces vers que j’aime tant, dans « Voilà » ! « je suis dans la clarté qui avance… / Mes yeux ne se lassent pas de voir les arbres, / les arbres si pleins d’espoir », et à l’infirmerie de la prison « Je ne sens pas l’odeur des médicaments. / Les œillets ont dû fleurir quelque part ». Le poète est toujours sauvé par les sensations, par les choses là qui le surprennent, poétiques. « Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas / la question, / la question est de ne pas se rendre ». Comme c’est beau !

Et « il s’agit de vivre / Comme si l’on ne devait jamais mourir ». Jusqu’au dernier souffle, le poète espère s’émerveiller par surprise, par la nature, et rêve.

Malgré l’angine de poitrine, « malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine / Mon cœur bat avec l’étoile la plus lointaine ».

Il évoque « Mon vingtième siècle mourant et renaissant ». Toujours le printemps après l’hiver, après « la neige dans la nuit ».

Dans « Ce pays est le nôtre », toujours l’oxymore : « cet enfer, ce paradis est le nôtre », « Que les portes se ferment qui sont celles des autres, / Qu’elles se ferment à jamais, / Que les hommes cessent d’être les esclaves des hommes, / cet appel est le nôtre ». Et, toujours, cette condition si importante de solitude, qui seule permet à la fois le voyage en soi et le voyage qui transhumane. « Vivre comme un arbre, seul et libre, / Vivre en frères comme les arbres d’une forêt ».

Même en grève de la faim, il ne se sent pas en prison, mais s’évade par la pensée, le rêve : « c’est comme si j’étais couché sur le gazon, la nuit, en ce mois de mai / vos yeux étincellent à mon chevet comme des étoiles ». Et « je serai dans les vers d’Aragon… Je serai dans la colombe blanche de Picasso ».

Lorsque, libéré, il traverse la Pologne, d’où vient l’un de ses ancêtres d’où ses cheveux blonds et ses yeux bleus, bien sûr il est séparé de sa rose, mais « Je suis un petit enfant, plein de joie, plein d’étonnement. / Je suis un petit enfant. / Je regarde mon premier livre d’images / en redécouvrant / les hommes, les bêtes, les choses / plus colorés, / plus beaux ». Voilà le secret de résistance du poète. Sa capacité d’enfance, jamais perdue, de s’émerveiller, de découvrir, de nommer.

Voici ce beau poème, « Le peuplier », qui invite à rester debout, à ne pas plier ! « Comme tout arbre le peuplier / se tient debout sa vie durant /il guette des choses, sans répit… / Il m’a guetté, moi aussi, / devant la prison / en criant dans la nuit ».

Le poète pleure la mort d’une petite fille à Hiroshima, de la folie nucléaire des hommes.

Et dans Prague, il sait « qu’il fait à l’intérieur un froid glacial ». Et « Ô ma rose, ô ma rose / l’exil est pire que la mort » ! Et puis, « En cette minute, à cet instant, / toutes les femmes sont belles, tous les hommes intelligents ». Il se laisse surprendre par les sensations, comme un enfant naissant. « En cette minute, à cet instant / je n’ai pas un seul ennemi, / et personne ne saurait imaginer / que les rives franchies puissent apparaître à nouveau… En cette minute, à cet instant, / tu m’aimes, mon âme ». Le froid est glacial, l’exil éprouvant, et pourtant le secret de la résistance et de la pulsion de vie, c’est d’être sensible à ce qui est là, printemps, beauté des femmes, rives qui apparaissent, et pour d’autres, des phrases dans les livres…

« Les villes, ma rose, sont grandes non par leurs rues, / mais par les poètes dont elles ont dressé la statue ».

Dans « Le dernier autobus » : « C’est la séparation qui m’attend. / je m’en vais vers la séparation sans peur et sans tristesse. / La grande nuit s’est approchée tout près de moi / je puis contempler le monde, calme…. / Désormais, rien à faire : l’ennemi n’arrive plus à me provoquer. / Je suis passé par la forêt des idoles / en les abattant à la hache, / comme elles s’écroulaient facilement. / J’ai jaugé à nouveau toutes mes convictions, / et par bonheur, la plupart en sortent indemnes. »

En 1958, lorsqu’il entre en France, il sent « le printemps sur la terre de France », pays où il avait d’abord rencontré Aragon en 1934, et puis la liste des amis poètes s’est enrichie. Et une nuit à Paris, il pénètre « dans la bague d’émeraude » ! Et les platanes, et les marronniers, ma rose ! Et puis les pierres, et puis le fleuve nonchalant. Nâzim Hikmet est malade du cœur, mais sa sensibilité de poète est toujours en éclosion ! Aussi longtemps « que mon cœur est encore sur sa branche ». Et il supplie : « Peuple de Paris, peuple de Paris, / ne laisse pas détruire Paris ».

C’est « Un étrange voyage », l’express est couvert de neige, sur le lit de bois étroit jamais le poète n’a dormi d’un sommeil si profond. Sur un autre lit dort une femme, elle aussi plonge dans un sommeil qui n’a jamais été aussi profond. « Lentement, très lentement une rose triste s’ouvrit dans ma main droite… » « A la gare une jeune femme m’attendait / Les cheveux de paille blonde les cils bleus… / Je lui pris la main nous marchâmes / Nous marchâmes sous le soleil la neige crissait sous nos pas ». Toujours l’oxymore, la neige le soleil. Et dans les rues de Moscou ils lancent un message à Vénus, « Le printemps était en avance cette année » ! Ce poète en voyage sait saisir l’amour. En sachant que « Je t’ai perdue soudain… / Non pourtant pas soudain : ma main perdit d’abord la chaleur de ta main / Puis ce poids de douceur de ta main dans la mienne et puis ce fut ta main ». Les hauts et les bas de l’amour au cours de l’étrange voyage. « Ne l’avez-vous pas vue ? / Ses cheveux de paille blonde ses cils bleus… / Nous ne l’avons pas vue ».

Dans « Paysages humains », Nâzim Hikmet ne parle que des oubliés de l’histoire. « La nation était blessée, elle était lasse, misérable », il y avait ceux qui « avaient vendu le pays aux Allemands », plus tard est apparu « l’Anglais aux dents longues », « l’Italien coiffé de plumes de coq », « le Français à l’uniforme bleu »…. « Nous avons connu le feu et la trahison. Nous avons tenu bon, / nous avons résisté partout… Les gens d’Antep savent manier les armes », mais en face il y avait des canons… Celui qui vivait comme un rat des champs, que l’on n’avait pas habitué à penser, se leva, et ces paysans à sa suite ont été les vainqueurs !

« Le paysan turc », « C’est lui qui apprend tout de la terre, / qui apprend sans livres… / La migrance est son triste lot ». En 1922, « on aurait cru : que ceux qui marchaient / n’arriveraient jamais nulle part »… Les femmes meurent comme si elles n’avaient jamais vécu, leur place au foyer vient après celle du bœuf… » Ils se lancent en avant. « La terre d’Anatolie s’éveille, / voici déjà son parfum… / l’on avait envie de se lancer en avant … / leur capacité à mourir pour la patrie ». Le 9 septembre, cette épopée s’achève en entrant dans Izmir. Avec ces paysans d’Anatolie, la poésie de Nâzim Hikmet trouve la maturité de son combat. De même qu’il sent cela en lui, ces paysans d’Anatolie qui n’ont rien, qui sont arriérés, non éduqués, dont les femmes sont moins que les bœufs, lui prouvent en gagnant la bataille que ce ne sont pas toujours les plus forts qui sont les vainqueurs, que ne jamais plier intérieurement donne des raisons d’espérer même aux oubliés de l’histoire qui entendent défendre leur droit à la terre, par-delà ceux qui veulent se la partager !

Dans la « Septième lettre à Taranta-Babu » : si le lait des chèvres cessait de jaillir, si les oranges se desséchaient sur l’arbre, « Tu me dirais… / la disette est la mort pour nous / l’abondance c’est la joie ». « Mais c’est curieux Taranta-Babu / ici c’est le contraire : / Ici est un monde / si étonnant que / l’on meurt dans l’abondance, / l’on vit dans la disette / Les hommes comme des loups affamés et épuisés / errent dans les faubourgs, / les greniers sont fermés / Les greniers sont pleins de blé / Les métiers à tisser / peuvent fabriquer des tissus de soie en quantité suffisante / pour tapisser le chemin de la terre au soleil / les hommes pieds nus / les hommes tout nus / Ici un monde ». Voilà, Nâzim Hikmet a parfaitement peint la situation absurde et violente du monde. Tandis que chez les paysans, c’est simple, la disette dépend de la terre, des aléas du climat, chez les riches c’est l’avidité des uns qui condamnent les autres à vivre dans la disette ! Sa combativité de poète, qui s’est identifiée à celle des paysans d’Anatolie défendant leur terre, ne cesse jamais, à travers les poèmes et le long voyage, de se battre contre cette disette organisée par l’avidité !

Elle est belle et forte, cette poésie d’un homme qui, tôt, se met en route, frappé dès sa naissance par un monde qui tremble, qui change, entre l’Orient et l’Occident, et qui, ne craignant pas la prison, défend envers et contre tout les oubliés de l’histoire. Comme ces paysans d’Anatolie qui, alors qu’il était encore très jeune, ont fait entendre que ce qu’ils voulaient, c’était juste une terre pour vivre, et c’est pour ce droit-là qu’ils ont su mobiliser force et bravoure et ont pu vaincre l’ennemi. A la base de ce combat poétique qui le mène à la prison, il y a, profondément, cette conviction qu’aucun humain ne doit être privé de cette terre qui fait vivre. Il y a aussi la lucidité à propos de cette disette du côté du monde riche, qui montre l’absurdité et l’injustice de cette avidité folle. Nâzim Hikmet montre dans ses poèmes que jamais l’amour de la vie ne s’avoue vaincu, même lorsqu’il neige dans la nuit.

Lecture de l’œuvre poétique bien sûr à approfondir, à poursuivre, à partager.

Alice Granger Guitard



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