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La Chute de la maison Usher, Edgar Allan Poe

Nouvelles Histoires extraordinaires. 1884. Traduction de Charles Baudelaire

mercredi 25 juillet 2018 par Alice Granger

Je note que cette nouvelle cauchemardesque écrite par Edgar Poe convoque un témoin, et que c’est lui qui fait ce récit qui plonge dans les souterrains familiaux très inquiétants. Ce témoin reçoit en effet une lettre d’un de ses bons camarades d’enfance, qui porte les traces d’une agitation nerveuse, dans laquelle s’ouvre un cœur suppliant. La tournure de cette lettre est si pressante qu’il est impossible de ne pas se mettre aussitôt en route pour ce manoir lugubre qui, cette journée d’automne où il arrive, lui apparaît particulièrement mélancolique ! Dans sa lettre, son ami avait évoqué l’affection mentale qui l’oppressait, et lorsqu’il voit la mélancolique Maison Usher, lui-même se sent aussitôt pénétré par un sentiment insupportable de tristesse. Il lui semble que les murs même de la maison ont froid ! Que l’aiguillon d’aucune imagination ne semble pouvoir la raviver. Il se sent frappé par un mystère insoluble.

Dans le parc, il se trouve soudain sur le bord escarpé d’un noir et lugubre étang, miroir immobile de la bâtisse mélancolique. Voilà ce qu’il faut voir : cet étang lugubre qui sert de miroir immobile à la maison mélancolique ! Représentation du maître des lieux et de sa sœur jumelle, celle-ci figée en miroir de son frère lui-même figé dans le rôle de celui dont la vie est de perpétuer la maison familiale de pierre qui abrite l’enchaînement des générations de père en fils, homme figé dans le devoir de faire comme tous ses ascendants en ligne directe ! On va comprendre pourquoi !

Ce dédoublement entre l’habitant de ce lugubre château et son ami qui semble le seul ami permet d’écrire une descente en soi afin d’affronter une vérité effrayante jusqu’au bout. D’ailleurs, lorsque cet ami pénètre dans la maison, il a l’impression de connaître le décor, parce que son enfance « avait été accoutumée à des spectacles analogues ». Donc à la fin, celui qui s’est dédoublé par rapport à lui-même a la possibilité de larguer les amarres, tandis que l’effondrement marque l’impossibilité de revenir en arrière, dans l’antique maison de famille ! La sœur et le frère sont morts à leur vie commune et gémellaire dans la maison Usher éternellement matricielle. Leur gémellité se fait sur la base de la maison familiale, symbole matriciel toujours en fonction puisqu’il s’agit du lieu de l’enchaînement des générations. Elle dit que dès l’enfance, un frère et une sœur unis dans la même maison matricielle, tels un couple de jumeaux, sont programmés pour la reproduction. Elle, elle sera l’étang amniotique symbolisant la gestation s’enchaînant au cours des générations, lui sera la maison en pierre transmise de père en fils, qui reste de la mort de ses maîtres successifs. La maison est en fait le caveau des maîtres qui en ont successivement hérité ! Maison dont les murs transpirent la mort, puisqu’elle symbolise le passage des générations ! D’où la sensation d’une peur horrible qui oppresse celui qui arrive ! Toute une vie juste pour se reproduire, est-ce vraiment vivre ?

En effet, cette Maison Usher appartient depuis fort longtemps à une même famille très ancienne, au point de porter son nom ! La famille qui en hérite ne s’est perpétuée qu’en ligne directe, toujours avec le même nom, de père en fils, sans jamais de transmission collatérale ! La maison est à la fois le nom et l’habitation de la famille très longtemps. La psychanalyse parlerait du nom du père… La transmission de la maison s’est toujours faite à un garçon, jamais à une fille ! Une fille ne serait-elle pas toujours figée par le regard des hommes sur elle, la rattachant à la mère lieu du renouvellement de la vie, à l’étang amniotique de la nouvelle, à l’eau dans laquelle toujours revenir se plonger ? Dans cette affaire de transmission, nous voyons apparaître le couple de base du frère et de la sœur, où c’est toujours le garçon qui hérite de la maison ! On pourrait le dire différemment : dans l’inconscient, c’est toujours l’homme qui assure la maison familiale, la pierre. De génération en génération.

L’ami qui arrive, en regardant dans l’étang où il y a l’image de la bâtisse, sent sa terreur se préciser. On dirait un vieux liquide amniotique qui est le sens terrifiant de cette maison, où stagne une fille, en rade. La bâtisse de pierres au garçon, et l’étang amniotique à la fille assignée à résidence dans son destin de mère. Des sensations vives oppressent l’ami, et il lui semble qu’une vapeur mystérieuse, pestilentielle, s’exhale des arbres dépéris, des murailles grises et de l’étang silencieux. Peut-être que, avant même d’avoir rencontré le couple de frère et sœur jumeaux qui habitent cette mélancolique bâtisse, sent-il déjà à l’œuvre la sourde révolte de la sœur, qui se meurt en effet d’une étrange maladie, d’une apathie fixe d’où aucun médecin ne sait la tirer. Nous pressentons, par le génie d’Edgar Poe qui sait si bien peindre la descente dans les cauchemars des fixations familiales inconscientes, que la terreur est liée au fait que cette sœur pourrait, enfin, se révolter, se venger, et alors la maison familiale changerait de nom, ne serait plus le lieu d’habitation de la famille désignée par le même nom ! Ce n’est plus possible, il faut que cette excessive antiquité du nom cesse de dominer ! Si la bâtisse, à première vue, ne présente pas de détérioration visible, ni de fragilité, il y a quelques signes d’un vaste délabrement qu’un regard inquiet sait discerner ! Sans doute le frère sent-il venir chez sa sœur jumelle depuis longtemps une rébellion qui menace d’aller jusqu’au bout ! Les pierres symboliques commencent à s’émietter.

Dans la chambre du maître, où les fenêtres sont si hautes qu’il est impossible de les atteindre, où dans la lumière cramoisie une masse de livres et d’instruments de musique ne suffit pas à donner de la vitalité à la pièce, l’ami sent aussitôt une atmosphère de chagrin. Pourquoi le maître des lieux a-t-il en si peu de temps si terriblement changé ? Bien sûr, il avait toujours eu un teint cadavéreux, un manque d’énergie morale, mais maintenant sa pâleur est carrément spectrale, ses cheveux qui ont poussé donnent l’impression d’un « étrange tourbillon aranéeux », et même l’éclat miraculeux dans ses yeux est inquiétant.

Le maître du manoir est dans une excessive agitation nerveuse. Dans l’enfance, il alternait déjà entre l’indolence et l’action brève et vive, comme chez le « parfait ivrogne ou l’incorrigible mangeur d’opium » ! Un mal de famille l’a atteint, dit-il. On se demande si c’est la conséquence de l’ hypersensible sensation d’une révolte chez la sœur à propos d’une partition entre les sexes qui se détermine dans l’enfance entre frère et sœur, en tout cas le maître des lieux souffre « vivement d’une acuité morbide des sens », comme s’il sentait déjà le dehors abrupt l’agresser, s’il perd l’abri familial, et son sens de garçon transmis depuis des générations. Ainsi, il ne supporte pas les tissus, les parfums des fleurs le suffoquent, la lumière torture ses yeux, les sons des instruments de musique lui inspirent l’horreur. Bref, il est terrorisé par l’effraction du dehors qui stimulent ses sens jusque-là protégés dans le dedans protecteur. « je vis qu’il était l’esclave subjugué d’une espèce de terreur tout à fait anormale » ! Edgar Poe sait de manière géniale faire avancer cette terreur ! Nous sentons en lisant sa réalité. Et qu’il y a une chose que le maître du manoir ne peut plus éviter de savoir. Et en effet, il le dit lui-même, « il faut que je meure de cette déplorable folie ». Dans l’intuition d’un dédoublement d’un même personnage, il s’agit de mourir à une fixation très ancienne, après avoir plongé dans les souterrains très profonds de l’inconscient et compris la conséquence pour une fille de cette transmission en ligne directe de la maison Usher ! Un frère et une sœur sont là, face à face, dans l’épreuve implacable de vérité ! La peur est là, à fleur de peau dans l’état d’énervation du maître de maison, dans sa « lutte inégale avec le sinistre fantôme ». Fantôme, la langue grecque nous enseigne que c’est fantasme. Fantasme d’un garçon de devoir être fort, puissant, c’est lui le maître de la pierre, de l’abri pour la famille ! De génération en génération, c’est lui qui doit assumer ce fantasme, qui en hérite, et donc de la maison de famille, en ligne directe ! Il est assigné à résidence dans le manoir héréditaire depuis des années, il n’ose pas en sortir, et le physique même des murs gris, des tourelles et de l’étang noir a créé une influence sur le moral de son existence. Mais c’est surtout la mort prochaine d’une sœur qui lui fait sentir sa propre terreur à lui, prisonnier de la Maison Usher. La mort de sa sœur jumelle le laissera, désespéré, et « dernier de l’antique race des Usher ». C’est sûr que le sens d’être l’homme assurant l’abri de pierre de la famille dans l’enchaînement des générations est directement jumelé au seul sens qu’aurait pour la femme de garder en elle l’étang amniotique pour l’enfantement. Si elle meurt à cette image sacralisée et figée d’elle, alors l’homme non plus ne pourra pas continuer à ne prendre sens qu’à perpétuer la maison de pierre ! Il reste comme le dernier de la race des Usher ! La reproduction de la vie arrêtera de prendre la place de la vie ! N’empêchant pas le renouvellement de l’espèce humaine, mais pas liée au symbole de la maison de famille qui est aussi le nom du père ! Cette maison familiale semble rappeler dès la naissance qu’il faudra se reproduire car on meurt, si bien que la mort surplombe toute la vie et la reproduction est une fuite en avant pour lui échapper, en vivant la vie d’après comme sa propre vie !

Lorsque la sœur jumelle du maître de maison traverse en silence la chambre de son frère, l’ami sent la stupeur l’oppresser ! Elle est en effet en train de céder à « la puissance écrasante du fléau » ! Les jours suivants, une « irradiation incessante de ténèbres » se déverse sur tous les objets ! Le maître des lieux peint, et ses toiles témoignent d’une terreur intense, tandis qu’il sait que sa sœur est en train de mourir. C’est-à-dire de faire le deuil de son rôle figé dans l’enchaînement des générations, s’échappant, pour vivre, de l’hégémonique logique de la reproduction ? Un petit tableau du maître des lieux peint l’intérieur d’une cave, ou une galerie se trouvant à une profondeur excessive, sans aucune issue, mais où « une effusion de rayons intenses roulait de l’un à l’autre bout et baignait le tout d’une splendeur fantastique et incompréhensible ». Dans un poème, où le maître du royaume apparaît d’abord dans un apparat digne de sa gloire, des êtres de malheur ont assailli son autorité, et il ne connaîtra plus jamais l’aube d’un lendemain ! Ce qui se joue là est une castration qui atteint l’homme, si la femme largue les amarres par rapport au lieu figé de la reproduction ! Peur insensée qui saisit l’homme !

Un soir, la sœur jumelle est morte. Son frère décide de la garder dans la maison quinze jours, comme si sa sœur avait encore quelque chose à lui dire, qu’il ne fallait pas étouffer dans la tombe ! Ou laisser tomber dans les oubliettes ! Le cercueil de la sœur est comme par hasard déposé dans un caveau à une grande profondeur, qui servait d’oubliette dans les temps féodaux, ou de lieu où l’on gardait la poudre hautement inflammable et explosive ! On pressent qu’Edgar Poe nous y réserve une vérité explosive sortant des oubliettes ! Le cercueil est donc gardé dans cette région d’horreur.

Pendant quelques jours, le frère semble travaillé par un suffocant secret, et entend un bruit imaginaire ! L’ami témoin est lui-même, un soir de tempête et d’orage, saisi par le cauchemar et la terreur. Lui aussi entend des sons bas venant de quelque part, et se sent de plus en plus dominé par une intense sensation d’horreur ! On imagine la terreur des hommes si les femmes larguent les amarres, ne se laissent plus enterrer vivantes dans la bâtisse familiale de l’assignation à résidence dans le lieu de la reproduction humaine ! La terreur, si elles prenaient leur liberté !

Le frère frappe à la porte de la chambre de son ami. Il est d’une pâleur cadavéreuse, et il a dans les yeux une hilarité insensée, « une espèce d’hystérie évidemment contenue ». « Vous verrez », dit-il ! Et il ouvre grande la fenêtre à la tempête ! C’est effectivement une tempête qui se joue entre garçon et fille ! La nuit d’orage est affreusement belle ! Une exhalaison gazeuse enveloppe la maison comme un linceul ! C’est imminent ! C’est la maison qui va mourir ! Celle, familiale, qui symbolise l’enchaînement des générations d’une famille, donc la mort !

Le bruit est réel. L’ami témoin est oppressé. Le frère a la tête tournée vers la porte de la chambre, ses lèvres tremblent. Il entend. Il dit : « Moi j’entends, et j’ai entendu pendant longtemps… je n’osais pas parler » ! Quoi ? Et bien, cette sœur, « Nous l’avons mise vivante dans la tombe » ! C’est-à-dire que les hommes ont toujours pressenti la résistance des femmes à être enfermées dans la maison familiale de la reproduction, dont le sens est la mort, sinon les humains ne se reproduiraient pas ! Edgar Poe dans sa nouvelle écrit de manière géniale l’envers effrayant, mortel, de la mission sacrée de la maternité, au point qu’il fait parler du fond de cette peur insensée une femme qui ose dire qu’on l’a enterrée vivante, qu’elle, elle veut aussi vivre et pas seulement reproduire la vie ! L’énergie surhumaine de sa parole fit s’ouvrir les lourdes portes du caveau où le cercueil était aussi la poudre explosive d’une vérité qu’on croyait impossible à exploser ! La porte de la chambre s’ouvre par un furieux coup de vent, et la sœur jumelle apparaît dans son suaire. Dans un cri plaintif et profond, elle tombe sur son frère et ensemble ils meurent à leur double assignation à résidence dans la Maison Usher. L’ami frappé d’horreur, le double qui s’est libéré d’une fixation ancienne, s’enfuit. Dans la lumière rouge sang de la pleine lune qui se couche, il voit la maison se fissurer et s’écrouler en deux morceaux qui disparaissent dans l’étang profond et croupi ! Cette extraordinaire nouvelle d’Edgar Poe raconte la peur extrême qui saisit un homme lorsqu’une femme ose dire que, dans la maison familiale de la reproduction humaine, elle est enterrée vivante, et qu’elle ose rompre les amarres ! Afin d’inverser les choses : les humains se reproduisent parce que chaque vie est une aventure singulière incomparable, et non pas les humains se reproduisent pour vivre, toujours à travers la génération d’après.

Alice Granger Guitard



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