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Ce qui n’a pas de prix - Annie Le Brun

Editions Stock, 2018

mercredi 19 septembre 2018 par Alice Granger

Dans son essai, Annie Le Brun nous parle de cette guerre désormais menée contre tout ce dont on ne peut tirer de la valeur, contre tout ce qui n’a pas de prix pour nous et qui devrait pourtant rester l’objet de notre quête éperdue, cette beauté vive qui nous émerveille dans un éclair, imprévue ! Ce qui n’a pas de prix résiste bien sûr à l’assujettissement, mais la guerre lancée contre elle, afin que dans le monde marchand plus personne ne reste libre de ce qu’il trouve sans prix pour lui se fait par la collusion de la finance et de l’art contemporain, et ainsi, par une esthétisation généralisée, la domination de cette beauté vive est en passe d’être réalisée. Dans un monde enlaidi, où la perception barre de plus en plus la route à la représentation, et où notre fonctionnement psychique d’humains est en passe de subir une mutation sans précédent. Bientôt, nous humains n’allons plus rien trouver beau de nous-mêmes, ces choses qui n’ont pas de prix mais qui nous éblouissent soudain et prennent un sens fulgurant, poétique, parce que nous ne trouverons beau, comme des moutons rassurés de faire partie du club du bon goût, que ce qui a du prix, a une marque servant comme critère d’appartenance. On est en train de nous voler notre monde sensible libre, avec notre consentement de consommateurs de masse dont les rêves et l’imaginaire sont circonvenus !

Annie Le Brun avait déjà écrit « Du trop de réalité », et ce livre « Ce qui n’a pas de prix » est une suite dans laquelle elle tente de sauver ce que le trop de réalité, ce qui a du prix, veut détruire dans sa guerre sans merci, par une écriture toujours aussi immunitaire qui suit dans son analyse le fil qui conduit jusqu’aux vainqueurs de plus en plus riches avec cet art contemporain, niche fiscale, art des vainqueurs. J’écrivais ( il y a dix-huit ans, déjà sur ce site ! ! !), à propos de « Du trop de réalité » : « Annie Le Brun met en acte, avec force et avec l’assurance du risque, un non qui est un véritable processus de rejet immunitaire du monde actuel dans lequel un trop de réalité colonise peu à peu tous les domaines du sensible, dans lequel le virtuel envahissant fait disparaître l’imaginaire. ». Vous pouvez aller lire ma note de lecture toujours présente sur ce site !

D’emblée, dans ce livre, elle nous dit qu’il y a encore plus grave que ces catastrophes humaines, naturelles, écologiques, climatiques, guerrières, qui menacent la survie de notre espèce humaine : quelque chose nous empêche de voir le gouffre dans lequel nous sommes en train de disparaître ! Elle diagnostique une aggravation du « trop de réalité » qu’elle dénonçait il y a dix-huit ans ! L’essor informatique ayant rendu délirante la marchandisation, le paysage est désormais envahi par l’excès, qui littéralement le censure, rend presque impossible l’accès au monde sensible, poétique. Le « trop de réalité » devient « un trop de déchets » en tous genres ! D’où l’enlaidissement du monde ! Et par conséquent aussi un enlaidissement de nos paysages intérieurs ! Une terreur sensible est imposée, « dont les normes se sont révélées interchangeables entre le réalisme socialiste et l’art hitlérien ». Et « depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la laideur a eu la voie libre ». Ces vingt dernières années, un capitalisme artiste a fabriqué une beauté contrefaite par l’esthétique de la marchandisation. La nouvelle esthétisation du monde ne manque pas « d’éradiquer toute trace de négativité ». La désensibilisation des humains est sans précédent, tous les modes de représentation sont remis en cause, et les humains sont peu à peu dépouillés « de ce qui les reliait sensiblement au monde ». Leurs rêves leur échappent, ils ne peuvent plus larguer les amarres d’avec un monde qui les circonvient dès le berceau. Bien sûr, il reste, heureusement, des humains qui ont connu « les pouvoirs d’éblouissement, jusqu’à ce que soit soudain donné sens à ce qui semblait ne pas en avoir », de cette beauté qui ne se laisse pas assujettir, dont le flamboiement reste inoubliable. Qui, comme le savait si bien Rimbaud, appartient au royaume du singulier. C’est dans le manque, et jamais dans la pléthore et l’excès, que la beauté resplendit, compagne de la révolte, du largage d’amarres, du refus de l’ordre des choses. Cette poésie qui réveille. Annie Le Brun souligne combien ce surgissement de la beauté vive dont s’enivrent les poètes, qui dit l’insoumission à l’ordre établi qui prétend tout devancer et programmer de la vie jusqu’à la main mise sur le monde sensible, inquiète tous les pouvoirs. Les poètes et les rêveurs sont libres, et imprévisibles, on ne peut pas leur imposer ce qui est beau, elle qui est toujours autre, et ne cesse de les surprendre et de les émerveiller en surgissant dans ce qui n’a pas de prix.

C’est la guerre ! Entre ce qui doit être montré, et ce qui ne doit pas l’être, cette beauté vive ! Dans cette guerre, Annie Le Brun nous montre que l’art contemporain y joue un rôle considérable ! Une guerre qui est surtout contre la passion, souligne-t-elle. Elle note que William Morris, déjà en 1883, déplorait que ses contemporains aient « cessé d’utiliser leurs yeux pour recueillir les impressions sensibles », et que des objets puissent causer autant de tort que des couvertures porteuses de germes de la variole ! En effet, la laideur détériore la sensibilité des hommes, de sorte qu’ils ne sont plus capables de se révolter, d’où pour William Morris le fait qu’il n’y a aucun doute sur le choix « éthique et politique » qui vise à juguler l’insoumission et la révolte en forçant les humains à émousser inconsciemment leur acuité ! Il faut noter que tout cela commence dès le berceau : une bonne mère se doit de suivre à la lettre les prescriptions, avec tous les bons objets et gadgets qui vont avec, que nécessite l’éveil de son enfant, pour qu’il soit le plus réussi, le plus intelligent, le plus performant. N’est-ce pas déjà la mère qui est soumise, voire corrompue par le chantage à la bonne image de mère maternante dans le miroir afin que son enfant soit réussi comme le monde définit la réussite c’est-à-dire l’appartenance au club du bon goût ? De sorte que le bon giron de la mère, matrice pleine de bons objets qui ne doivent pas manquer, que celle-ci fantasme de toujours être pour son enfant, se métaphorise cyniquement en monde marchand et esthétisé qui enrichit toujours plus les vainqueurs !

La guerre dont il est question est bien pire que la traditionnelle. Elle s’attaque à la racine, à l’intérieur du psychisme des humains dès sa construction, « à tout ce qui pourrait éventuellement contrer la marchandisation du monde ». Les techniques de marketing et de management ont bien enseigné comment manipuler les opinions et les comportements, et tous les protagonistes de l’art ont bien appris la leçon. L’art contemporain passe ainsi pour « l’alibi culturel prétendument libérateur, pour faire l’impasse sur toute notion de beauté et de laideur et, par là même, provoquer une anesthésie sensible », où la logique est celle d’effacer la moindre velléité de « s’opposer à quoi que ce soit ».

Annie Le Brun trouve très significatif que le « Vantablack », ce noir plus noir que tous les noirs, fait à partir de nanotubes de carbone, et absorbant 99,965 % de la lumière de sorte qu’il abolit les formes et fait voir un trou noir à celui qui s’obstine à vouloir discerner la forme, l’artiste Anish Kapoor s’en soit assuré l’exclusivité en 2015, ce qui en interdit l’usage à tout autre artiste ! Or, une couleur devrait appartenir à tout le monde ! Mais cette restriction drastique de l’usage de quelque chose, est-ce une question uniquement artistique ? Ou bien est-ce qu’il faut bien se rendre compte que « une grande part de l’art contemporain est devenue un enjeu décisif de la haute finance » ! Voilà ! Ce n’est sans doute pas par hasard si ce Vantablack a été d’abord inventé par les militaires !

C’est à partir de 1990 que le marché de l’art contemporain s’emballe, justement avec le développement d’Internet, qui permet d’assujettir les activités humaines à la finance. Par exemple inviter à aller voir ces événements culturels et expositions, si vous voulez être de ceux qui ont du bon goût ! Le gigantisme croissant des œuvres fait ressentir un choc, et ces œuvres sont accompagnées systématiquement par du texte théorique qui les présentent, influencent, guident le bon goût, montrent ce qu’il faut voir en court-circuitant votre œil… Foires d’art contemporain, festivités où les riches se font voir, faisant partie de l’aristocratie du profit. Aller en masse dans les musées, acheter dans les boutiques de ces musées, etc. tout cela génère beaucoup d’argent… Transmutation de l’art en argent. Artistes élus qui gagnent une toute-puissance comparable. Œuvres qui produisent des sensations de plus en plus fortes, comme installant une sidération dans la pensée ! Blocage, ainsi, du surgissement à l’improviste des autres images ! Des fonds considérables imposent la politique culturelle de nombreux musées. Comme par hasard, cette entreprise culture, note Annie Le Brun, ressemble de plus en plus à une multinationale ! Et beaucoup d’artistes contemporains deviennent des autoentrepreneurs, qui vont jusqu’à déléguer la réalisation de leur œuvre à des techniciens.

C’est, écrit Annie Le Brun, l’historien d’art Wolfgang Ulrich qui a mis en lumière la spécificité de cet « art des vainqueurs », où ceux-ci sont aussi bien les acheteurs que les artistes, qui partagent le même milieu social de riches ! Mais vainqueurs de quoi ? En tout cas, le profit lié à l’art contemporain vise tous les niveaux de l’échelle sociale ! Mais bien sûr artistes et collectionneurs creusent leur distance d’avec la masse anonyme, qu’ils dominent ! « Les eaux froides du calcul égoïste » ! Annie Le Brun montre à quel point cet « art des vainqueurs pour les vainqueurs » se confond avec un projet totalitaire, qui vise à « anéantir tout ce qui peut contrevenir à son expansion ». Elle insiste, c’est en investissant le domaine sensible, y engageant des sommes colossales, que la violence de l’argent « est en train de s’attaquer à ce qui, depuis toujours, a donné aux hommes leurs plus folles raisons de vivre » ! La violence de l’argent s’est attaquée à la poésie, aux largueurs d’amarres, aux rêveurs d’ailleurs, en colonisant le monde sensible jusqu’à l’excès, jusqu’aux déchets et à leur recyclage en œuvres d’art toujours plus colossales, laides, sidérantes, et toujours plus chères. Le maître du jeu des vainqueurs entend régner sur une réalité sans issue, un monde sans alternative ! Mais, le Vantablack croit-il réussir à triompher de nos nuits, lance Annie Le Brun comme un défi ?

Elle note que, comme par hasard, le « réalisme globaliste » poursuit le programme de Margaret Thachter qui voulait être en phase avec la mondialisation capitaliste, dont un publiciste, marchand d’art et promoteur de l’art contemporain en Angleterre a orchestré l’arrivée au pouvoir.

Il n’est pas une seule œuvre d’art contemporain qui ne soit accompagnée dans le monde de l’art par un discours : donc, inutile de regarder pour voir, car des « opérateurs verbaux » y suppléent, ont déjà vu pour vous, vous ont devancés pour vous dire que c’est beau, déshabituant votre cerveau à se laisser surprendre, dans le monde sensible, par une beauté vive qui semble d’abord ne pas avoir de sens ! Le discours sur l’œuvre s’est intégré à l’œuvre ! Empêchant toute rencontre directe avec cette œuvre, et bien sûr toute critique, mettant en œuvre un acte de soumission où le soumis est anesthésié par la sensation d’appartenir au club du bon goût ! Fabrication d’un public sans réplique, qui va acheter les yeux fermés n’importe quoi ! Repoussant les hommes libres que Jarry imaginait, qui préféraient les « exercices individuels de désobéissance ».

Annie Le Brun écrit que « le réalisme globaliste » nous parle « de ce principe d’exclusion qui nous menace tous », qui bannit toute singularité. Elle pense que les grandes migrations des dernières années sont liées à lui. Car, dit-elle, l’envahissement des musées de la planète par « l’art des vainqueurs », qui balaie la spécificité des lieux et des êtres, « a accompagné la montée en violence d’une financiarisation qui a permis le renversement de la plupart des barrières contenant jusqu’alors les puissances prédatrices du marché ». Dans des zones d’extraterritorialité, les œuvres défiscalisées sont stockées et peuvent changer plusieurs fois de propriétaires. C’est valable pour tout le marché de l’art, dit-elle. Les œuvres gigantesques débordent les dimensions habituelles des lieux d’exposition, d’où le choc du changement d’échelle. Ce qui se joue, insiste-t-elle, c’est la disparition de l’échelle individuelle, et c’est ça, la guerre faite à chacun de nous, qui nous atteint intellectuellement et psychiquement ! Ce pouvoir d’exploser l’espace à taille humaine d’une exposition traditionnelle ! Comme une vraie démonstration de force ! Le regard est écrasé par la démesure de l’espace et le gigantisme de l’œuvre. L’anéantissement de l’espace du musée traditionnel va de pair avec la privatisation de l’espace public qui accompagne la marchandisation du monde.

Alors, on pourrait dire que tout cela ne concerne que les classes possédantes et moyennes, qui achètent, qui vont dans les musées, qui veulent appartenir au club du bon goût parfaitement balisé. Mais non, car la guerre s’est intensifiée en reconditionnant le passé pour effacer les ruines du temps et bannir toute cohérence sensible. Ce sont les plus défavorisés, qui n’ont pas les armes intellectuelles pour se défendre contre le démantèlement en cours, qui vont être les premières victimes. Car en effet, le « réalisme globaliste » assujettit tout ce qui l’a précédé, par des emprunts au passé qui sont coupés de leur histoire.

L’art contemporain est inséparable de l’histoire des déchets, dans un monde de plus en plus menacé de mourir par leur accumulation. Pourtant, on bascule dans le déni, en vivant comme si de rien n’était. Ce déni, démontre Annie Le Brun, emprunte deux lignes de force. L’une qui affirme envers et contre tout son choix de présenter, et non pas de représenter. La beauté vive qui surgit à l’improviste dans le monde sensible, c’est de la représentation. L’art contemporain accompagné de son discours, qui dit comment voir le beau avant que vos yeux regardent et si vous vous soumettez vous appartenez au club du bon goût, c’est de la présentation. La deuxième ligne de force du déni reconnaît la pléthore de déchets, mais en en faisant de l’art contemporain, elle fait oublier la menace de sa surproduction pour la planète et pour les humains ! Gigantesque manipulation des sens, à travers la sensation, qui devrait s’échapper dans un monde sensible libre ! OPA sur le monde sensible ! « Comme s’il ne suffisait pas de privilégier la sensation au détriment de la représentation, voilà que la sensation n’a plus pour seule meure que le sensationnel » ! Le sensationnel vise à neutraliser « tout ce qui pourrait se développer en force de négation », comme la lumière monopolisée rejette dans l’ombre ce qui n’a pas de prix ! Ce déni, évidemment, est à l’origine de nouveaux marchés. Cette guerre règne aussi par la négation contrefaite, mode de la barbe de trois jours ou des jeans lacérés accaparés par les riches, où les signes extérieurs de richesse sont remplacés par les signes extérieurs de rébellion ! Si tout le monde donne l’air de se révolter, ceux qui se révoltent vraiment sont engloutis ! Et, écrit Annie Le Brun, « ce qui se passe dans le domaine des postures est la métaphore de ce qui se produit dans le domaine des idées ».

C’est Damien Hirst qui amorce une prise de contrôle de la décomposition elle-même par l’esthétique, aggravant le processus de déshumanisation.

La beauté (non pas la beauté vive), omniprésente, s’affiche, parade, provoque tout ce qui ne lui ressemble pas ! Elle est partout, installée en injonction à la consommer de mille et une façons ! Pour renouveler tous les aspects de notre existence. Proposer pour littéralement esthétiser même ce que nous ingurgitons, en tout cas notre monde quotidien ! Le monde occidental va piller la planète pour ça ! Et même le tourisme de masse est un tourisme prédateur qui continue la colonisation. Les sociologues le disent, le capitalisme artiste coïncide avec la généralisation des stratégies de séduction esthétique, les espaces commerciaux et urbains sont de plus en plus stylisés par des architectes et des urbanistes. Ainsi, écrit-elle, tout le monde matériel et humain a basculé dans l’ordre transesthétique ! Bref, un vaste processus d’esthétisation fait du goût des classes dominantes la beauté normative pour tout le monde, alors que dans le monde traditionnel c’était un signe de distinction ! Le recyclage en œuvre d’art des déchets renverse les données de la distinction, qui n’est plus une affaire de qualité, mais de quantité ! Ce monde prétendument libre manipule en vérité le sensible, les vainqueurs promouvant une soi-disant beauté libre qui colorerait la vie. Elle inculque la laideur déjà aux enfants, par les jouets dont ils sont gavés. Saturation qui bloque l’imaginaire, aucune occupation libre. Tout cherche à nous persuader que nous habitons l’empire de la positivité, où tout est créé pour le plus beau de nos mondes, mais un monde sans intériorité ni négativité ni révolte, on avale ce dont on nous gave, dans une « éternelle rédemption cosmétique » !

Dans cette perspective d’en finir avec l’infini qui nous habite, écrit Annie Le Bran (et j’ajouterais d’en finir avec la poésie), c’est le corps qui est le premier à en faire les frais. En tarissant en lui la source du désir « qui nous relie à la haute mer de l’impensé » ! Lorsque l’art contemporain le fait réapparaître, il est de plus en plus malmené et insignifiant, note-t-elle. Plus aucun nu, ou aucun habillé, qui ne soit formaté, calibré, remodelé par la chirurgie esthétique, le sport, et instrumentalisé par les marques ! Le corps n’est plus que le support sur lequel se projettent « les injonctions du capital comme de simples effets de mode ». D’où une beauté de synthèse ! Expropriation du corps, de même qu’expropriation du domaine public !

La même chose pour l’industrie de luxe et pour l’art contemporain : il faut en être ! D’où ces industries du luxe finançant de plus en plus l’art des vainqueurs !

Aujourd’hui, ces objets, ces manuscrits, ces images, qui avaient été créés par des rêveurs sont achetés à des prix colossaux, dans une appropriation de tout l’héritage culturel !

La lutte pour la survie symbolique, par la consommation de plus en plus effrénée, n’épargne aucune classe sociale ou classe d’âge, mais évidemment sous le contrôle des nantis ! Et les privilégiés, depuis 1990, vont même chercher dans les milieux marginalisés ou dangereux des signes qui sont en contradiction avec leurs signes de reconnaissance, mais comme pour aller empêcher tout largage d’amarres, toute révolte, en semblant révoltés eux-mêmes ! Tout, écrit Annie Le Brun, semble avoir commencé avec la récupération mondiale de la révolte punk. Elle écrit : « on assiste aujourd’hui au vol systématique des signes de reconnaissance que se sont inventés et que s’inventent encore des populations à qui il est devenu impossible d’avoir leur propre culture » ! Impossible d’avoir sa propre culture ! La culture dominante voit bien sûr tout autre culture comme inexistante ! Alors, par exemple, il y a eu l’effondrement de la culture ouvrière. Et avant, de la culture paysanne ! Désormais, on constate l’intense marchandisation des signes de la rébellion ! L’espace consumériste violent se substitue à toute représentation.

L’industrie du tourisme, où l’on voit de plus en plus que ce sont des selfies qui voyagent et non pas des êtres, érode toute singularité au profit du même, dans la convergence des comportements. On assiste à l’avènement d’un individu programmé ! La course aux différences est bidon.

Annie Le Brun souligne que si le champion sportif est désormais le héros incontesté, c’est d’abord l’homme de la performance ! Surtout, sa valeur financière est très importante ! On l’a constaté il y a peu : la victoire de la France au Mondial de football a fait grimpé de manière vertigineuse la valeur des joueurs de l’équipe ! On ne parlait plus que de combien ils valaient maintenant sur le marché ! Très chers ! L’auteur nous invite à réfléchir à la « glorification de la soumission volontaire qui nous est inculquée à travers celle du sportif » ! A la clef, manne illimitée des industries du vêtement sportif !

Le corps a disparu en tant que corps, le paysage devient la proie d’un tourisme qui le défigure, qui fait disparaître le monde sensible. Il y a une cosmétisation du monde qui redouble son enlaidissement ! Même l’histoire est gadgétisée !

Les arts populaires et les traditions populaires avaient pendant des siècles fait barrage à la laideur, rappelle l’auteur. La nature elle-même, comme le dit Roger Caillois, n’est pas avare de beauté ! William Morris a démontré que c’était le système de compétition individuelle qui avait gommé lentement mais sûrement la beauté à la surface de la terre ! Or, l’instinct de beauté est une donnée fondamentale du comportement humain. Là où les sols s’enlaidissent, là où la poésie a disparu des langages humains, les imaginations s’éteignent, les esprits s’appauvrissent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort, disait William Morris. Les humains ne vivent plus, ils se laissent être gavés dans une immense matrice où les objets dont ils auraient besoin sont produits à un rythme effréné, où les déchets sont recyclés pour dénier la catastrophe certaine ! Les humains ne peuvent plus se révolter, larguer les amarres, comme addicts, colonisés.

Les anciens savoir-faire sont exploités pour des intérêts marchands particuliers, pour toujours plus de profits.

Le monde est condamné au sérieux de l’argent, dit Annie Le Brun !

Alors, que nous reste-t-il ? Annie Le Brun zoome sur ce butin composé de tous les biens culturels que les vainqueurs ne cessent de s’approprier ! Ainsi par exemple, elle rappelle que les « arts primitifs » sont devenus « les arts premiers » lorsque leur valeur sur le marché de l’art, en 1990, a eu une réévaluation spectaculaire ! Les fondations se disputent le privilège de présenter les arts lointains… Or, ils viennent d’une exploitation coloniale ancienne de ces lointains !

Qui peut encore prendre le maquis de sa solitude ? Le monde, après avoir colonisé le lointain, a colonisé sa propre altérité intérieure ! Le réalisme globaliste anéantit la part de singularité qui reste à chacun, ce dernier noyau qui échappe au formatage ! Soumission à l’ère du déchet.

Mais le facteur Cheval se demandait déjà que faire, lorsqu’on est obligé de marcher perpétuellement dans le même décor ? Et bien, en songeant, en rêvant, en imaginant ! Aller chercher en soi ce qui est en voie d’être anéanti sous prétexte de progrès ! C’était déjà le cas avec le surgissement de l’ère industrielle. Ecart absolu ! Christophe Colomb, pour trouver le nouveau monde, s’écarta de toutes les routes connues ! Sans doute parmi nous restent-ils des humains capables encore de larguer les amarres par rapport à la colonisation de nos paysages intérieurs ! Et de découvrir le monde sensible, le monde à sauver du désastre aussi, avant qu’il ne soit trop tard ! Rimbaud le disait, la poésie est le plus haut degré de conscience, c’est le seul critère intellectuel et moral, appelant à vivre autrement ! Un autre monde est à portée de regard !

Plus que jamais, et Annie Le Brun le démontre avec une grande intelligence, l’avenir de l’espèce humaine dépend des largueurs d’amarres, qui ne sauraient renoncer à ce qui n’a pas de prix, à cette beauté vive, à la poésie, au monde sensible à arracher à la détérioration ! Quitte à ne pas appartenir au club de ceux qui ont du bon goût ! De toute façon, notre planète ne nous laissera pas le choix !

Alice Granger Guitard

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