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La chance de leur vie - Agnès Desarthe

Editions de l’Olivier, 2018

lundi 15 octobre 2018 par Alice Granger

Ce roman d’Agnès Desarthe maintient le suspense longtemps, car nous nous doutons qu’il ne s’agit pas de la réalisation du rêve d’Amérique ! Hector, poète et philosophe, a eu la chance d’être nommé aux Etats-Unis où il est considéré comme le renouveau après Derrida. Il part avec sa femme Sylvie, qui a presque soixante ans, et leur fils Hector, adolescent. Cela semble une promotion incroyable, littéralement la chance de leur vie. Ils découvrent leur nouvelle maison, entièrement meublée, comme celle que l’on voit dans les films : « Une harmonie épouvantable régnait dès le vestibule » ! Tout est dit dans cette première impression de Sylvie !

Dès les premières pages, s’impose le fait que Sylvie est différente. Cette différence, nous comprenons vite qu’elle fait de la résistance. D’emblée dans cette maison dont on sent que les propriétaires sont riches, leur goût est parfait, un « esprit rationnel avait présidé à l’aménagement », elle est traversée par une « tristesse filandreuse ». Elle résiste, on le sent, à l’honneur qu’on avait fait à son mari, qui doit se sentir élu ! Elle ne se laisse pas emporter par la positivité d’un projet dont Farah, une très belle future collègue de son mari, assure qu’il doit être « global, collectif, familial ». Elle oppose une sorte d’inertie à cette fabuleuse deuxième chance offerte à la famille, qui porte en elle la douleur ancienne et profonde de la mort d’une petite fille quelques heures après sa naissance, par l’Amérique. Son acclimatation n’est vraiment pas gagnée ! « Nous voici prélevés, se dit Sylvie. Prélevés hors de notre vie. Hors du temps. Nous avons changé d’espace et quelque chose s’est coupé, une entrave, une amarre. Un sentiment étourdissant d’aléatoire nous envahit. Comme un après-midi au cimetière. »

On doit lire tout le roman pour comprendre que cette chance de leur vie n’est en vérité pas cette nouvelle vie, cette deuxième chance offerte tandis que les attentats ensanglantent la France, mais qu’elle est liée à la différence de Sylvie. Le vrai suspense devient : comment Sylvie va gagner la bataille, alors qu’elle semble devoir la perdre, puisque son mari - désiré par de nombreuses femmes, à la fois jeunes et épuisées par leurs vies professionnelles et familiales dynamiques comme résignées à cette nouvelle forme de servilité, dès qu’elles voient apparaître ce Français incarnant forcément l’amour - a rapidement des maîtresses. L’une de ces femmes seules, dont la réussite fait la fierté de la fac, le « jour où elle voit un Français arriver sur son terrain de jeu, un professeur de philosophie, un poète, plus âgé qu’elle et dont elle va, en quelque sorte, être la patronne, tu comprends que le jour où il débarque, ce spécimen d’une espèce en voie d’extinction ici, eh bien ces années de féminisme radical, comme les années de diète forcée d’un adepte de régimes, ne tiennent pas le coup » ! Sylvie semble perdre, laisser faire, la jalousie l’atteignant à peine, elle se laisse dicter les choses par son mari depuis si longtemps qui a eu les moyens de faire d’elle une femme au foyer n’ayant comme sa belle-mère rien à faire, étant pour ce mari « une sorte d’idole immobile, muette, un fétiche », il fallait qu’elle soit là, sa puissance étant superposable à sa présence. Comme en présence de choses sur lesquelles elle ne peut rien, elle laisse la nouvelle vie en Amérique lui imposer ses nouvelles règles, et son mari la tromper, tandis qu’une artiste la prend en main, l’initiant à la sculpture de la terre, activité pour femme oisive mais qu’elle réussit à s’approprier en faisant des œuvres différentes, et sa résistance même est pour son initiatrice le signe d’un vrai talent. Donc, tandis que le mari Hector est accueilli à bras ouvert dans son Université et par deux femmes, étant le centre absolu de l’attention, voici Sylvie qui, c’est sûr, aura sa compensation en étant reconnue comme artiste, comme si dans ce nouveau milieu, cet entre soi américain, tout était programmé les doigts dans le nez ! Or, nous devinons en Sylvie un savoir chevillé à sa chair qu’envers et contre tout, elle gagnera, et donc elle peut laisser faire. Agnès Desarthe le dit par son personnage Sylvie : « Nous serons chassés de ce paradis qui n’en est pas un ». Une incompatibilité surgira sûrement ! Avec son mari, c’était déjà une mésalliance, lui étant d’une grande famille bourgeoise et elle non, et pourtant, tout en acceptant tout du mode de vie de ce milieu qui n’est pas le sien, elle est intimement la gagnante, mais avec un prix à payer... Le roman ne s’éternise pas sur la mort de la petite fille à peine née… Dans cette grande famille, les femmes ne travaillent pas, elles ont des domestiques, toute leur vie est déjà assurée par la situation de leurs maris. Face à sa belle-mère, Sylvie était fascinée. Une belle-mère, Edwina, qui se demandait ce que son fils trouvait à Sylvie, au corps affreux comparé à son corps de mannequin à elle. Cette belle-mère était très autoritaire, peu sensuelle aux dires de son mari qui, lui, trouvait le corps de Sylvie merveilleux. C’est son propre beau-père, beaucoup plus âgé que sa femme, qui lui révèle combien par son corps qui n’est pas celui d’un mannequin elle gagne sur sa belle-mère ! Un jour, à sa demande, elle se dénude devant ce beau-père, qui lui dit qu’elle lui fait penser « à une statuette inca. Ramassée, énigmatique, primitive », et elle lit dans son regard sa propre beauté ! « Votre corps est tout à fait merveilleux. Il est antique. Les corps aujourd’hui se ressemblent tous, vous avez remarqué ? Modelés par la nourriture, le sport. Vous êtes une femme des cavernes. La femme originelle en somme. » Et voilà ! Elle ne peut que gagner ! Le beau-père regarde le corps nu de Sylvie, « fasciné comme par le spectacle d’une mer déchaînée, quelque chose d’indomptable ». Tandis qu’il voit la femme des cavernes, elle ressent la puissance du désir, comme à contre-temps. Elle devient enceinte de son fils Lester peu de temps après, et son beau-père meurt pendant la grossesse. Evidemment, la suggestion évidente est que ce fils dans le ventre de sa mère est dans la caverne, une sorte de réalisation du désir du beau-père de venir dans cette femme caverne ! La femme originelle est la femme matrice ! Agnès Desarthe lui confère un pouvoir contre lequel les femmes affamées d’Amérique ne peuvent gagner, d’où Sylvie qui n’a pas besoin de se battre pour garder son mari ! La femme originelle, la femme des cavernes, la femme en creux qui n’a besoin que d’être là, est la plus forte, dans ce roman. Et c‘est ça, la chance de leur vie. Même s’ils devront partir plus vite que prévu d’Amérique !

Agnès Desarthe a créé ce personnage de la femme différente, la plus forte juste en étant simplement là, présence primitive animale, en la faisant privée de mère, perdue très tôt pendant l’enfance. C’est pour cela que sa belle-mère si autoritaire la fascine : c’est parce qu’elle a grandi sans mère. Mais si c’est elle qui incarne la mère originelle, dont elle a eu la révélation sous le regard de son beau-père donc un regard d’homme, c’est logique qu’elle n’ait pas de mère, elle l’est ! De même, lorsqu’elle met au monde une fille, celle-ci meurt presque tout de suite, et Sylvie semble ne pas pouvoir s’en remettre. En fait, selon la même logique, elle ne peut pas avoir de fille. Car elle est… la mère originelle pour un garçon ! Tout bascule côté masculin ! Ce sont des hommes, son beau-père, et dans la foulée, son mari Hector, qui la voient ainsi, et mettent en elle une puissance énorme ! Elle se remet entre leurs mains ! Les femmes américaines, au comble du féminisme, c’est-à-dire affamées, et bien sûr n’ayant rien par leur corps de la femme des cavernes, n’ont d’yeux que pour l’homme venu de France, du pays de l’amour. Mais cet axe où c’est un homme qui incarne ce que les femmes désirent ne tient pas face à l’autre axe, où la puissance de la femme primitive, la femme matricielle animale, est invincible. Elle attire en sa caverne, comme par un lien puissant en amont, toujours actif. Hector, regardant sa femme qui semble bizarrement inerte, se dit, lorsqu’elle s’éveillera, le monde entier tremblera. La femme des cavernes devrait toujours gagner ! L’homme qui aime la dominer, l’installer au foyer sans rien à faire, « voit son inertie comme une menace ». Et en effet, l’homme élu pour aller enseigner aux Etats-Unis, où le regard des femmes lui diront qu’il incarne le sexe désiré, devra faire le voyage inverse, retour vers la femme originelle !

Alors comment Agnès Desarthe construit-elle l’histoire qui va aboutir au retour en France, c’est-à-dire à la victoire de la femme primitive, la femme différente. Et bien, naturellement, par le fils, Lester, qui est une sorte de réincarnation de son grand-père paternel qui, lui, avait vu la beauté de cette femme originelle ! Il incarne le désir réalisé du retour dans la caverne ! Et l’on se doute qu’entre sa mère et lui, sans besoin de paroles, il y a cette sensation éternelle d’enveloppement, ce touchage spécial, cette mémoire du dedans soudée au corps. D’ailleurs, il dit à sa mère que c’est affreux, d’être reliés comme ça… Travail de l’adolescence, aussi, dans ce roman, où ce qui est affreux peut ne plus l’être si le couple se rapproche comme des jumeaux, le fils pouvant se sentir libre ! Ce fils, tandis que la famille vole vers les Etats-Unis, vers cette chance de leur vie par la promotion d’Hector, d’une part dit qu’il s’appelle Absalom Absalom (un héros de bande dessinée qu’il lisait petit), et d’autre part qu’il faut sauver son père et sa mère ! Comme si les sauver était en son pouvoir. Chez Sylvie, il n’y a pas de bébé femelle pour équilibrer ce regard mâle sur la femme primitive ! Ainsi, lorsqu’elle regarde son fils, elle se dit : « Ton corps parle à mon corps… Même quand tu ne dis rien. Nous sommes reliés, nous aussi. Pas par Internet. Par quelque chose de plus mystérieux et de plus puissant ». Son fils lui dit : « Tu devines tout ». Et ce fils a une conduite étrange. Il va dans la forêt, en disant que c’est pour répéter une pièce de théâtre, Ariel, tirée de la Tempête de Shakespeare, avec d’autres jeunes et la prof. Là, les jeunes abandonnent leurs portables, c’est-à-dire ne sont plus reliés à Internet, ni à leurs parents ! Une sorte de sabbat. Et Lester, devenu Absalom Absalom, dit aux autres adolescents : « Protégez mes enfants, protégez mes frères et mes sœurs. Vos enfants. Mon doux Dieu, fait qu’ils ne connaissent pas le feu des armes… Nous sommes tes enfants… dans la joie d’être avec toi et en toi ». C’est après les attentats de Paris. Mais ce qui frappe, c’est que le fils, Lester, comme dans une sorte de secte, leur fait littéralement sentir le dedans enveloppant, protecteur, qui va sauver des menaces extérieures. Ce Dieu touche ces enfants inquiets comme le dedans matriciel non perdu. Lester prend dans ses bras chaque adolescent, il les touche, littéralement pour leur faire sentir ce que lui n’a jamais perdu avec cette femme différente, Sylvie, sa mère primitive. Donc, nous comprenons que c’est à travers le comportement non politiquement correct de son fils aux Etats-Unis qu’elle, elle va gagner. Elle qui maintient son fils relié à la femme des cavernes.

Ce fils s’inquiète doublement. Pour ses parents, dans cette Amérique qui met en danger le couple, où sa mère est comme un bouquet de fleurs coupées, où en effet la beauté des femmes semble refouler trop loin celle, puissante, de la femme primitive ! Donc, il veut sauver ses parents, c’est-à-dire sauvegarder cet équilibre puissant d’avant, où ses parents sont comme un couple jumeau, elle là pour lui de toute éternité, et elle-même imprégnée de sa propre puissance, de son animalité. Et il veut sauver les autres enfants, que le monde violent menace. Alors, dans son sabbat dans la forêt, qui symbolise le retour au dedans matriciel, ce qui par ses paroles et ses gestes qui prennent dans les bras revient en force, c’est la matérialité d’un enveloppement protecteur, c’est le temps d’avant la naissance qui revient toucher !

Or, cela vient à se savoir, ce qui se passe dans la forêt avec Lester. Parce que les adolescents qui participent à ce prétendu théâtre ont tous perdu leurs portables, et leurs parents ne peuvent plus les joindre. Et ils ne sont plus reliés à Internet, puisque… ils sont par Lester à nouveau reliés à l’amour dans la caverne forêt qui les remet à l’abri ! D’autre part, on dit que Lester touche ! Et alors, la morale américaine… ! On se demande s’il a couché avec une très jeune fille. Mais le plus grave, une fois vérifié que non ce n’est pas sexuel, il touche autrement, par l’enveloppement en Dieu, ce qui est impardonnable, c’est d’avoir cassé les portables ! L’Amérique veut que tout le monde soit branché, relié, joignable ! Hector est forcé de rembourser tous ces portables, et la famille française prend vite fait le chemin du retour ! Lester a sauvé ses parents ! Plutôt, la femme des cavernes a gagné, et le couple gémellaire va se reformer, le fils pouvant, on l’imagine, vivre sa vie ! La chance de leur vie est que cette femme différente, en Sylvie, existe encore, qu’elle n’ait pas été séparée par coupure du cordon ombilical !

Comme toujours, Agnès Desarthe a une imagination foisonnante, et une jolie écriture ! Surtout, l’on sent à l’œuvre une puissance indétrônable, ce que c’est une femme pour elle !
Alice Granger Guitard



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