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La chute ou l’Empire de la solitude. 1807-1814 - Dominique de Villepin
mardi 27 novembre 2018 par Alice Granger

Editions Perrin, 2008

Lire aussi sur ce site mes Notes de lecture des œuvres de Dominique de Villepin : - Les deux premiers tomes sur Napoléon : « Les cent-Jours ou l’esprit de sacrifice », « Le soleil noir de la puissance ». 
 Eloge des voleurs de feu. 
 Mémoire de paix pour temps de guerre. 
 Hôtel de l’insomnie. 
 La cité des hommes. 
 Notre vieux pays. 
 De l’esprit de cour. 
 Le dernier témoin. 
 Zao Wou-Ki, texte de Dominique de Villepin. 
 Et, dans la rubrique « Divergences » sur ce même site : « Seul le devoir nous rendra libres ».
Ce livre est le troisième tome de la trilogie que Dominique de Villepin a dédiée à Napoléon, après « Les cent-jours ou l’Esprit de sacrifice » et « Le Soleil noir de la puissance ». Trois tomes qu’il a écrits à différentes périodes de sa vie politique, lors de la troisième cohabitation, puis alors qu’il était ministre des Affaires Etrangères, et enfin lors des derniers mois comme Premier Ministre et l’année qui a suivi tandis que la solitude fut sa compagne quotidienne. La compréhension de l’histoire napoléonienne et le recours à cette histoire lui ont permis de prendre le recul indispensable à propos des acteurs ainsi que des fortunes et infortunes inhérentes à la responsabilité politique. Un des fils d’Ariane de cette trilogie est le caractère illusoire de la puissance, la solitude de l’exercice de ce pouvoir, ainsi que les méfaits de l’esprit de cour. L’histoire de Napoléon révèle l’extrême fragilité du politique, lorsqu’il accomplit sa mission de serviteur de l’intérêt général. Car si elle porte à la grandeur, elle s’abîme dans les petitesses. Ce travail érudit sur Napoléon, qui accompagne une expérience politique personnelle, nous conduit au cœur du mal français ! Et soudain en regard de ce mal c’est le sens de l’œuvre de Dominique de Villepin, infatigable travailleur de la paix, voleur de feu, largueur d’amarres et transmetteur de flamme, qui jaillit ! Tout à coup, en dénichant le message de Napoléon dans des conversations sur le traîneau du retour de l’enfer blanc, qu’un scribe aristocrate a éternisé pour nous, Dominique de Villepin s’avère avoir par son œuvre titanesque parfaitement entendu que pour que chaque humain de la terre, des humiliés jusqu’aux dominants, à égalité, puisse avoir sa place autour de la table des négociations à propos de l’intérêt général planétaire, mais aussi sa place autour de l’immense table de lecture de la bibliothèque mondiale en tant que lecteur ouvert aux autres, poète en train de larguer les amarres ou ayant déjà réussi cela, écrivain apportant au livre de l’humanité ne cessant jamais de s’écrire sa page, il faut d’abord qu’il soit éduqué, émancipé, donc qu’une générosité aristocratique se soit tendue jusqu’à lui ! Il en va de la paix ! C’est justement ça, le message de Napoléon ! Qu’il y ait enfin un relais, un lien autre que consanguin, entre l’élite et le peuple, afin que celui-ci puisse s’élever jusqu’à l’excellence ! Dominique de Villepin, aristocrate dans ce sens nouveau, ne cesse de travailler à son œuvre titanesque afin d’être ce passeur de flambeau, qui éveille la flamme en chacun des humains !
Ce volume commence alors que le précédent s’était conclu sur une image de l’Empereur parée d’invincibilité et frappant l’imaginaire. Par la bataille des trois Empereurs, il avait gagné la bataille d’Austerlitz et était entré à Vienne comme les Ottomans n’avaient jamais pu le faire ! Puis, gagnant la bataille de Iéna contre l’Empereur de Prusse, il entra dans Berlin ! Alors, il décida le blocus continental contre l’Angleterre, l’ennemi à battre, but occulté jusque-là parce qu’il légitimait la conquête par la défense de la Révolution et la libération des peuples d’Europe du joug monarchique. Le blocus impliqua la conquête des ports d’Europe, et sa conquête-défense devint une conquête-puissance. Ce blocus allait ruiner les ports, les commerçants, l’économie européenne, et se heurter au désir de paix des peuples, des notables, des nobles désirant jouir de leurs biens, fortunes, installation. Il restait à battre les Russes, et ce n’est que par défaut que Napoléon gagna contre Alexandre à Eylau. Mais à Friedland, le tsar fut défait, et demanda l’armistice. Le traité de Tilsit fut signé, et même s’il semblait y avoir beaucoup de complicité entre les deux Empereurs et qu’Alexandre pouvait garder la tête haute, en vérité l’humiliation était en embuscade, il y avait la civilisation face aux barbares du Nord. En vérité, Napoléon, ne sachant pas se mettre à la place de l’autre, a sous-estimé d’une part le tsar et d’autre part cette Russie qui n’a pas connu le souffle révolutionnaire et son peuple qui résistera au tsar qui a signé le traité de Tilsit. Napoléon dut éprouver une vertigineuse satisfaction narcissique lorsque le tsar Alexandre, ripostant à une attaque de l’Angleterre, lui déclara la guerre et décrèta le blocus continental ! L’Empereur qui revint à Paris se conduisit alors en enfant-gâté, en enfant-roi ! Et il anticipa déjà sa victoire sur son seul ennemi, l’Angleterre !
Comme pour annoncer la chute, un premier aristocrate, Talleyrand, ose dire à Napoléon son désaccord à propos de Tilsit et du blocus continental avec l’Angleterre. Il est disgracié par l’Empereur ! Talleyrand voulait une paix durable avec l’Angleterre, pour un équilibre européen. C’est très important de voir s’affirmer ce personnage aristocratique, que Napoléon estime beaucoup, donc il y a de sa part un début de reconnaissance d’ascendance sur lui, mais qu’il repousse tellement est puissante cette image de sauveur qu’il a de lui-même, qui a le pouvoir de faire le monde tel qu’il le veut, au nom des intérêts de la France et de l’Europe, alors que l’aristocrate voit plutôt le monde tel qu’il est, et en pragmatique penche plutôt pour ses intérêts personnels. A Talleyrand, il ne lui pardonnera pas non plus son désaccord à propos de la campagne d’Espagne qui visera l’Angleterre pour la priver des ports ibériques et portugais pour son commerce. Ce personnage aristocratique ne plie pas devant Napoléon. Il incarne le monde tel qu’il est, contre le monde tel que Napoléon veut qu’il soit ! Plus tard, il sera le principal personnage pour mettre en acte sa déchéance. C’est en regard de ce premier aristocrate, Talleyrand, que je lis avec un autre regard le récit que fait Dominique de Villepin du retour de Napoléon vers Paris, après l’enfer blanc de la campagne de Russie ! Car pour ce retour, Napoléon s’est choisi pour compagnon un autre aristocrate, Caulaincourt. Dominique de Villepin nous le présente comme un aristocrate authentique, et là aussi il faut entendre l’aristocrate qui n’a pas perdu son âme comme tant d’autres qui en revenant d’émigration ont retrouvé leur place à la cour impériale et dans l’armée et vivent comme les notables assis, dans une logique de cour. Caulaincourt aussi s’était opposé à Napoléon, lui disant qu’il était contre la campagne de Russie ! Et l’Empereur l’avait malmené, au début de cette campagne. Mais désormais, après l’enfer blanc, il veut le reconquérir, et derrière cette reconquête, il veut reconquérir les masses de granit parlementaires. C’est un Napoléon blessé par son échec qui va parler longuement à ce scribe dont Dominique de Villepin écrit qu’il est consciencieux, honnête contradicteur sachant relancer la conversation afin que Napoléon donne le meilleur de lui-même. L’aristocrate Caulaincourt, qui reçoit pour la postérité les justifications que l’Empereur fait de sa politique, où pour la première fois il se place sur la défensive, incarne en vérité le médecin de l’âme recueillant la confession de celui qui plonge en lui-même jusqu’aux blessures jamais cicatrisées d’autrefois et jusqu’aux fixations lointaines. A l’aristocrate authentique auquel il parle de manière volubile comme si cette présence enfin était là apaisante et désirée depuis si longtemps, s’il commence peu à peu à entrevoir la chute, il peut en même temps prouver qu’il n’a pas démérité, et même qu’il sera grand par son sacrifice, car il réussit à faire entrevoir que tout ce qu’il a fait n’est pas sans logique, même si cela conduira au sacrifice ! Dans ces conversations, le plus important est cette présence de l’aristocrate authentique ! Qui répond, comme pour la première fois, au désir secret de Napoléon depuis toujours, et vaut reconnaissance de la blessure ancienne, qui s’est toujours dite par l’obsession de la noblesse, de la légitimité, de l’hérédité afin d’échapper à la douleur de l’humiliation, qui l’a rattrapé dans cet échec mais en même temps par cette présence amie aristocratique il comprend ce qu’il a en vain désiré et que l’aristocrate à côté avec tant de retard incarne ! Et derrière cela, un nouveau sens de la vie du grand homme napoléonien commence à se faire entendre, qui pose la question, avec cette hérédité, d’un autre lien que celui du sang pour hériter de l’excellence aristocratique, ce lien social qui enfin irait de l’élite vers le peuple ! Dans le traineau du retour, Napoléon l’a à côté de lui, cet aristocrate, et nous imaginons que c’est très apaisant après l’enfer blanc et la blessure de l’échec car cette bienveillance semble répondre présente au désir ancien, lui rendant sa confiance en lui comme du sens à sa vie, mais en même temps il est séparé puisque c’est une présence qui a manqué et rien ne peut faire que la blessure ne se soit pas produite, et que Napoléon ait dû déployer un imaginaire tout-puissant de sauveur comme une fuite en avant par rapport à la fragilité intérieure. Jamais l’aristocrate Caulaincourt ne le laissera tomber, comme ayant saisi au quart de tour la blessure napoléonienne et restant pour la cicatrice, et il fera partie du dernier carré de fidèles, à Fontainebleau, juste avant que Napoléon parte pour l’île d’Elbe, tandis qu’à Paris l’aristocrate Talleyrand, pragmatique, est occupé par la Restauration… Ces conversations restent comme le premier Mémorial, annonçant celui de Sainte-Hélène. Cet aristocrate est l’ami dont il avait besoin à ce moment-là, écrit Dominique de Villepin, lui permettant d’accomplir un deuil et de retrouver un second souffle. Un ami loyal, bienveillant, fidèle. J’entends donc aussi : une incarnation de ce qui lui a toujours manqué ! L’écoute si bienveillante de l’aristocrate met du baume sur la blessure du défaut de légitimité de cette noblesse italo-corse, qui est aussi en France le mépris de l’élite pour le peuple ! Mais ce n’est pas l’aristocrate qui parle, qui transmet le flambeau, qui partage un héritage d’excellence avec celui qui, par identification, va alors pouvoir par le mérite intégrer l’élite. Non, celui qui parle, c’est celui qui est blessé, humilié, et qui a dû se défendre de manière héroïque jusque dans l’épopée afin de prouver ses capacités exceptionnelles, uniques, alors qu’on le regardait de haut, qu’on se moquait de lui et de sa corsitude. Qui doit tout conquérir, par les armes. Et ainsi imaginer pouvoir combler le vide, celui dont il a l’expérience personnelle douloureuse, mais aussi celui qui est au cœur de la France, qui a provoqué à la fois la Révolution et l’impossibilité qu’elle s’achève puisque les nobles revenus d’émigration ont refermé le cercle en reprenant place à la cour au lieu de faire lien avec le peuple en tendant le flambeau de l’excellence, d’où la possibilité vertigineusement narcissique de se voir en sauveur. Quel est ce vide, ce mal français dont Napoléon a l’expérience personnelle si douloureuse ? Dans ces conversations avec l’aristocrate authentique, revenant de l’enfer blanc russe, Napoléon dit que c’est l’absence d’une aristocratie nécessaire comme le lien naturel entre le pouvoir et la société ! Le cœur du drame français, dit-il, est ce divorce entre l’élite et le peuple, et l’absence de relais qui en résulte ! Lui, il est venu pour combler ce vide, tout seul, le plus grand homme providentiel que la France ait connu, l’obligeant à la fuite en avant pour ne pas s’apercevoir que c’est impossible et que cela conduit à la chute. Il dit cela à l’aristocrate qui l’écoute, dont la présence même semble répondre au désir secret du jeune Corse, arrivant à Paris à l’âge de neuf ans, boursier du roi Louis XVI, et humilié par ses camarades nobles de l’école militaire. On imagine que là, il ressent la douloureuse absence d’une figure aristocratique qui lui aurait transmis la culture d’excellence, tandis que l’esprit de service et la bravoure au service du pays, il a déjà acquis cela en Corse où le sentiment d’unité est fort. C’est pour se défendre, et seul, que le jeune Corse se met à lire les Lumières, Rousseau (donc se rapproche de la Révolution, tout en haïssant les royalistes), des livres d’histoire, l’Antiquité grecque et romaine, Plutarque, construisant son culte du héros. Il dévore les livres, se construit une culture donnant à son imagination une orientation antique. Mais cela s’est fait sur une blessure narcissique, une humiliation inoubliable, sur un vide de présence aristocratique qui lui aurait transmis en héritage le flambeau de l’excellence par un lien autre que du sang (et comme par hasard, les guerres napoléoniennes surtout lors de la campagne de Russie feront tellement couler de sang !). Un vide qui l’a forcé à se débrouiller seul, mais qui, sur ce traineau du retour, en présence de Caulaincourt, avec la blessure de l’échec, revient en force d’autant plus qu’avec un retard incomblable cet ami est là, cette fidélité aristocratique. Convaincu longtemps de pouvoir combler ce vide d’aristocratie, ce divorce entre le peuple et l’élite au cœur du mal français qui fige l’humiliation, Napoléon, tout en déplorant l’absence d’une aristocratie pour le soutenir, rêve de donner à la France une aristocratie mais sur d’autres bases. Il rêve de régénérer la noblesse, dont l’apanage serait la transcendance, l’honneur et le sacrifice, au lieu qu’elle soit faite de courtisans, de traitres, de médiocres, de vaniteux. Hélas, soupire-t-il, l’époque manque cruellement d’hommes d’excellence, d’aristocrates au sens de cette excellence ! Napoléon a vu dans le sang de la Terreur la violence d’un peuple illettré privé du relais que l’élite aristocratique devrait incarner ! Donc, dans ces conversations qui annoncent celles du Mémorial de Sainte-Hélène, nous réussissons à entendre pourquoi il tient tellement, comme du fond de lui-même resté si blessé et si fragile à cause du vide, préserver le trône, c’est-à-dire sauver la monarchie en la régénérant, ceci en s’éloignant de l’esprit révolutionnaire. Il veut réorganiser la monarchie. Et surtout, l’aristocratie. Comme s’il voulait réécrire le passé en y revenant, pour réparer les failles ! C’est en cela que ce premier Mémorial diffère absolument de celui de Sainte-Hélène, où il devient le fils spirituel déchu de la Révolution et le régénérateur du continent européen contre l’Europe des Rois. S’il est un despote éclairé, c’est que pour lui la monarchie qu’il veut régénérer, il faut l’entendre du point de vue de cette aristocratie qui jouera enfin son rôle de lien entre l’élite et le peuple, ce qui terminerait la Révolution, en regard de laquelle il dit que tout reste à faire ! Le grand paradoxe, c’est que pour finir cette Révolution, il imagine devoir régénérer la monarchie ! Au lieu que cette nouvelle aristocratie, celle qui n’aurait pas perdu son âme dans l’esprit de cour et bourgeois, revienne d’elle-même et que surtout par son regard il la laisse revenir en acceptant l’ascendance, il croit qu’il a la puissance de la réorganiser puis de l’offrir comme relais au peuple afin qu’il ne soit plus ce peuple illettré et violent qui l’effraie et mit la France en sang sous la Terreur. Au lieu que cette aristocratie soit excellente d’elle-même, s’identifiant à l’enfant-roi familial tout-puissant il imagine que c’est lui qui fait cette excellence, car Napoléon ne voit jamais les choses telles qu’elles sont, mais telles qu’il veut qu’elles soient, et personne ne saurait avoir de qualités supérieures aux siennes. Ce vide, s’il imagine qu’il en est le sauveur tout-puissant, il faut donc ne jamais le combler en reconnaissant la présence de grandes âmes parmi toute cette cour de médiocres, il est fonctionnel à sa toute-puissance ! Ce vide, il croit qu’il a le pouvoir de le combler en régénérant la noblesse, la monarchie, l’aristocratie, et alors il pourra finir la Révolution par ce lien entre l’élite et le peuple. Tout en faisant tout, de manière si ambiguë et contradictoire, pour que ce vide persiste, notamment avec cette cour impériale de courtisans qui le flattent et qu’il rabaisse, qu’il fige là où ils ne risquent pas de faire la preuve de l’excellence puisqu’il les rabaisse afin de ne pas avoir de concurrents, comme la jalousie délirante en famille ! Voilà les notables et la cour impériale, le contraire de l’aristocratie éclairée, et le vide persiste. Napoléon, comme l’écrit Dominique de Villepin, rêve toujours de rallier l’ancienne noblesse, suivant sa logique et son ambiguïté. Et, une fois la paix reconquise, il prévoit la transformation du Sénat en pairs héréditaires, et une réforme de l’éducation afin de forger une jeunesse qui soit fidèle aux principes du mérite et du dépassement de soi. Bref, l’aristocratie éclairée qui ne l’a pas éduqué lui, dans son enfance, en le faisant hériter de l’excellence, mais l’a humilié à travers ses enfants privilégiés, il veut qu’elle éduque la jeunesse ! Napoléon devient de plus en plus sensible aux charmes de la noblesse ancienne, celle qui est différente de celle qu’il côtoie et méprise et qui est gangrénée par l’esprit de cour. La noblesse ancienne conjugue à ses yeux la civilité du cœur avec l’esprit chevaleresque des origines, elle est soutenue par un sentiment d’honneur. Emporté par son désir de combler coûte que coûte le vide, donc de faire le monde tel qu’il le désire, il ne voit pas le monde tel qu’il est, et qui veut la paix, jouir des acquis, des biens nationaux et des fortunes pour services rendus. Surtout, dans cette position narcissique et imaginaire, il méprise ses adversaires, ses frères, il ne sait pas déléguer, et l’Empire lui-même n’est rien s’il n’est pas présent, et donc, ces autres, il ne les voit pas avancer en s’appropriant pour moderniser leurs pays les avancées que la Révolution a apportées. Par exemple l’idée de la nation. Donc, la soif de légitimité s’entend dans ces conversations entre Napoléon et Caulaincourt. Il veut justifier l’Empire, réorganiser la monarchie, ce qui tranquilliserait aussi les rois d’Europe ! La France, dit-il, ne voulait pas plus de la République (Terreur) que de la Restauration, alors il a voulu bâtir un pouvoir neuf mariant l’hérédité et l’égalité ! L’Ancien Régime était plein de bonnes choses qu’il faut adapter au Nouveau Régime ! Le peuple veut cet homme providentiel qui régénère la monarchie ! Et Dominique de Villepin souligne que Napoléon n’accuse pas Louis XVI, mais la noblesse, et surtout cette cour, cette noblesse libérale, qui a déclenché et radicalisé la Révolution. Les privilégiés réactionnaires ont comploté contre Louis XVI au lieu de prendre sa défense. Napoléon dit que c’est aux hommes de cour qu’il faut demander des comptes. Il ajoute que cette noblesse-là aurait dû se faire tuer par la Révolution, mais elle s’est sauvée en émigrant à l’étranger. Quant aux révolutionnaires, ils n’ont fait que leur métier, selon Napoléon, tandis que de l’étranger les nobles de la cour ont intrigué plus que la Convention la mort du roi. C’est cette émigration qui a, selon Napoléon, coupé durablement la noblesse de la nation ! Privant le peuple de l’aristocratie qui aurait pu continuer sur d’autres bases ! Voilà la rupture de 1789, alors que la révolution anglaise a été conduite par la noblesse éclairée. Sous le Consulat, l’Etat vertical justifie son despotisme éclairé par le fait qu’il fallait combler ce vide ! Ce pouvoir, il ne l’a exercé, dit-il, que pour l’intérêt général ! Et il le prouve par les nombreux services qu’il a rendus, comme la Légion d’Honneur qui incarne l’esprit d’émulation, d’élévation par le mérite. Une méritocratie certes autoritaire, mais qui respecte, dit-il, l’égalité, la propriété, garantit l’ordre et la justice. La nation l’aime ! Non pas le peuple comme canaille ! Mais Napoléon bute sur la réalité, celle qu’il ne peut changer ! L’œuvre n’est pas finie ! Difficile de créer une nouvelle aristocratie, qui ferait lien entre l’élite et le peuple dans cette nation attachée à l’intérêt général et à son unité, si la haine entre la Révolution et la Contre-Révolution divise toujours la France, si les Jacobins redoutent et jalousent toujours les émigrés nobles, et si les émigrés sont hostiles à l’ordre impérial ! Ce qui ne va pas, c’est que Napoléon imagine être tout-puissant pour créer cette nouvelle aristocratie dont son enfance a si cruellement manqué pour légitimer une éducation d’excellence qui aurait scellé sa légitimité, alors que celle-ci devrait venir d’elle-même prendre sa place de relais entre l’élite et le peuple, de même que l’enfant prend le relais de l’excellence des mains de ceux qui l’ont déjà acquise. C’est impossible de créer de toute pièce, en s’imaginant une toute-puissance et un narcissisme démesuré, une aristocratie qui appartient à l’ascendance. Le voleur de feu n’invente pas le feu ni le char du soleil, il le prend sur le char du soleil, et cette flamme qu’il s’approprie il va l’apporter à d’autres en larguant les amarres des liens consanguins pour tisser d’autres liens, entre l’élite et le peuple. Or, Napoléon, presque jusqu’à son abdication, désire plus que tout que son fils soit reconnu enfant-roi ! Au pouvoir absolu ! L’aristocrate éclairé qui incarne le relais entre l’élite et le peuple, c’est tout le contraire, il a fait en lui le sacrifice et le deuil de cet enfant-roi tout-puissant pour faire le monde tel qu’il le veut en famille ! L’enfant-roi corse, habité de la fierté incommensurable de la corsitude par sa mère, celui qui habite encore le Napoléon qui se confie et se justifie à l’aristocrate Caulaincourt, s’incline au contraire devant l’aristocratie nouvelle, et pointe alors la chute, le sacrifice fondateur ! Dans ces conversations si intéressantes, Napoléon semble se heurter à ce qu’il ne peut pas changer, à cet esprit de cour. Or, ces courtisans, ces médiocres et ces vaniteux qu’il méprise, c’est lui qui les a installés ! Comme si l’enfant-roi en lui ne pouvait accepter de concurrent, et que, comme Louis XIV, c’est par la cour qu’il les bat par le mépris, avec pour dommages collatéraux le piège narcissique de la flatterie mais surtout le but rendu impossible de l’émergence d’une aristocratie digne de ce nom ! Son pire ennemi est en lui ! L’ivresse de sa puissance ! Il est sans aristocratie pour le soutenir, et en même temps il l’a piégée dans sa cour impériale ! Dans son désir fou de défendre la France et son peuple, il reste dans la position narcissique folle de l’homme providentiel imaginaire qui seul peut combler le vide, et achever la Révolution par la régénération de la monarchie ! Il reste dans une position duelle, où qui le met en danger de ne pas être le seul à pouvoir défendre les intérêts de la France est forcément l’ennemi à battre ! A battre par la création de la cour impériale, ou bien l’ennemi anglais qui, en ayant la maîtrise des mers, a le monopole du commerce face à l’Europe, et qui parce qu’elle vit d’emprunts, est condamnée à l’expansion pour payer la dette, en asservissant les autres. Dans cette position duelle, telle la jalousie qui, en famille, par la loi du plus fort met sur le trône celui qui abaisse toute la fratrie quitte à irriter sa propre mère, c’est forcément par les armes, et non pas par les idées, qu’il pense pouvoir gagner. C’est pour cela que dans ses conversations avec l’aristocrate Caulaincourt, il revient sans cesse sur son seul ennemi, depuis toujours, l’Angleterre, qui veut bâtir un Empire des mers et assujettir l’Europe. Napoléon ne semble pas avoir confiance en ses idées pour équilibrer la toute-puissance de cette Angleterre qui maîtrise les mers et étend ses colonies ! Comme si, secrètement, lui manquait cruellement ce peuple éclairé par l’aristocratie, pour vaincre l’ennemi par les idées. Pourtant, les premières secousses de la décolonisation par la révolte des peuples se font déjà sentir, ainsi que les Etats-Unis comme première démocratie qui supplantera l’Angleterre. L’Angleterre commerçante de par le monde à sa portée par sa maîtrise des mers, c’est le monde qui bouge, qui change ! Une transformation du monde qui ne vient pas de l’Empereur ! Napoléon ne voit que sa force militaire pour mettre en échec cet adversaire en conquérant les pays qui font encore commerce avec elle ! Il s’agit d’étendre partout en Europe ce blocus continental qui doit ruiner le commerce anglais européen et mondial par l’arme du commerce. La conquête napoléonienne n’est plus défense, mais puissance, puisqu’il s’agit de vaincre la puissance incontestée de l’Angleterre sur les mers, et derrière, Napoléon avec son désir secret d’un lien entre l’élite et le peuple veut le triomphe des idées, de l’excellence, des mots, et on dirait que le commerce libéral de l’Angleterre est vécu par lui comme une concurrence inacceptable, bref que ce n’est pas à mettre sur le même niveau, il faut mettre ce lien entre l’élite et le peuple, afin de lui transmettre l’excellence, avant la libération du commerce ! Au commencement, il y a le verbe ! Comme si Napoléon trouvait inacceptable cette suprématie du commerce par le monopole de fait exercé par l’Angleterre par sa maîtrise des mers, alors que pour lui, la suprématie revient à l’excellence aristocratique, à cet héritage dont il veut faire passer le flambeau depuis l’élite jusqu’au peuple, afin que le droit de grandir intellectuellement et en ayant le sens de la responsabilité collective et citoyenne soit celui de chaque humain. Dans cette logique, et comme s’il continuait à désespérer de cette élite aristocratique tellement l’esprit de cour est fort, cette cour qui le flatte pourtant et le piège dans son narcissisme démesuré, Napoléon justifie l’entretien de la Grande Armée, la conscription, les difficultés économiques comme conséquences du blocus. Sans évaluer le mécontentement du peuple, des notables, des commerçants, donc toute cette résistance qui va peser lourd pour sa chute en voulant la paix. Cette Angleterre toute-puissante sur les mers, qui développe ses colonies, qui assujettit l’Europe à son commerce, qui a donc déclaré une guerre commerciale, qui finance la coalition contre Napoléon, il faut la vaincre par le blocus ! Or, la Russie a ouvert ses portes au commerce avec l’Angleterre ! Mais Napoléon croit toujours que les souverains d’Europe continuent à avoir peur de lui, et qu’il est le sauveur des intérêts de l’Europe, le seul défenseur des libertés commerciales de l’Europe. Napoléon veut l’équilibre avec l’Angleterre, et le combat entre les deux géants qu’ils sont a pour but, en faisant la paix avec l’Angleterre, d’établir un nouvel ordre mondial. Comme Napoléon reste vague sur ce nouvel ordre mondial, on peut se demander s’il ne s’agit pas de faire précéder le commerce mondial par le fait que les peuples puissent se défendre de l’exploitation, du pillage et de l’humiliation, par cet accès à l’intellect par ce lien enfin tissé entre l’élite et le peuple, d’où un peuple qui ne sera plus démuni à cause de son illettrisme. Ce que Napoléon a dit à l’aristocrate Caulaincourt sur son désir de créer une nouvelle aristocratie qui fasse lien entre l’élite et le peuple est à garder ensuite à l’esprit pour tout ce qu’il dit pour justifier qu’il persiste à vouloir battre l’ennemi, l’Angleterre ! L’homme nouveau qui naît par ces conversations reste toujours le combattant farouche, qui défend le blocus, et qui ne désarme pas à propos de l’Angleterre, poursuivant son idée de tisser ce lien social spécial, par l’établissement d’une nouvelle aristocratie ouverte au mérite, associant l’ancienne et la nouvelle noblesse, l’histoire et les talents. Alors, en lisant Dominique de Villepin en train de nous raconter ces conversations, et en ayant à l’esprit ces deux premiers aristocrates, Talleyrand et Caulaincourt, je me rends compte qu’il y a un troisième aristocrate au sens de l’excellence dont le flambeau se transmet dans la bibliothèque où à égalité chacun a sa place, les humiliés n’étant plus exclus : Dominique de Villepin lui-même ! C’est incroyable comme soudain le sens de son œuvre s’impose ! C’est lui qui, par cette œuvre titanesque, fait le lien entre l’élite et le peuple, selon le désir de Napoléon ! Par toutes ces œuvres qui disent le monde tel qu’il est, qui s’ouvre, tremble, change, qui parlent du travail de la paix en s’ancrant dans les humiliations du passé, analysent notre vieux pays, l’esprit de cour, mais aussi nous font rencontrer tous ces largueurs d’amarres et passeurs que sont les poètes, esprits qui se libèrent en plongeant en eux-mêmes, Dominique de Villepin partage l’excellence que lui ont transmis ses deux parents (la poésie par sa mère, et le monde ouvert et changeant par son père) et qu’il a cultivée par sa propre et riche expérience de diplomate et d’homme politique, avec le peuple que l’écriture parie d’atteindre ! L’intérêt si fort que l’on sent qu’il porte à Napoléon peut-être vient-il finalement de ce qu’il y a trouvé un sens à prendre en faisant quelque chose d’inédit de cette excellence héritée et cultivée : transmettre l’héritage hors des liens consanguins élitistes, au peuple, et mettre fin au mal français, ce divorce entre l’élite et le peuple ! Ainsi, le politique, avec un peuple éclairé, serait moins illusoire. Voilà, c’est surtout cela que je voulais dire de ma lecture de cet ouvrage !
Ensuite, cette lecture pas à pas. J’aime suivre le crayon à la main la logique à l’œuvre dans la complexité de la vie napoléonienne, qu’avec érudition et intelligence Dominique de Villepin nous déploie comme personne ! L’excellence aristocratique justement ! Napoléon, à cause de ce vide, et tandis qu’il croit avoir le pouvoir de le combler, ne peut qu’être écartelé entre des aspirations contradictoires, ayant au cœur de lui-même ce désir d’un lien entre l’élite aristocratique d’un nouveau genre et le peuple, et en même temps il méprise le peuple pour son illettrisme et sa violence et il méprise la noblesse revenue dans la cour impériale et l’armée, les notables, il maltraite ses frères, il ne délègue jamais, il est incapable de se mettre à la place de l’autre, il sous-estime les souverains d’Europe. Comme la France, il oscille entre la Révolution et la Contre-Révolution, il est ivre de gloire et voudrait faire la paix. Il ne peut que douter, éprouver de l’amertume, de la déception, ce grand-homme qui sait très bien, au fond de lui-même et au plus près des blessures et des humiliations de l’enfance, qu’il n’a pas gagné, puisque demeure le vide, et la médiocrité des siens, celle des courtisans. A la fois, il est porté par l’ivresse de pouvoir gagner, être le sauveur de l’Empire d’Occident contre l’Angleterre qui ne poursuit que son intérêt commercial, et en même temps, il sent venir l’impasse, et que les choses qu’il ne peut pas changer sont plus fortes que la puissance s’imaginant capable de faire le monde tel qu’il le veut. Ce qu’il a chassé par la porte, comme refoulant loin ce qui avait blessé, humilié, revient par la fenêtre comme les choses qu’il ne peut pas changer, et qui prend le visage de la coalition. Cependant, tandis qu’il ne peut en ayant résisté jusqu’au bout qu’accepter de partir, mais la tête haute, en lui-même il a gagné, puisqu’il a su énoncer à l’aristocrate Caulaincourt quelle était son idée pour vraiment fonder une France moderne et libérale, et dans le sillage étendre cela à toute l’Europe : ce lien entre l’élite et le peuple, cette générosité incroyable afin de l’émanciper, ce peuple qui, lors de la Terreur, ne put à cause de son ignorance qu’éclater dans la violence. L’important, au bout de l’impasse, au cœur de l’enfer blanc de Russie, tandis qu’Alexandre le tsar qu’il avait secrètement humilié à Tilsit rompt le blocus continental, c’est qu’il a réussi à laisser traces, recueillies par le scribe Caulaincourt, de ce qu’il pensait être ce qui mettrait fin au mal français, qui était aussi son mal à lui, sa blessure profonde ! Finalement, par son premier Mémorial, il arrive à dire comment la France peut rester fidèle à sa mission démocratique et donc à être plus grande qu’elle-même, où le peuple peut grandir jusqu’à l’élite par l’intellect et l’acquisition des qualités de bravoure, d’honneur et de sens de l’intérêt général propres à l’excellence aristocratique authentique. Une mission qui se tisse d’écoute et de partage, comme l’écrit Dominique de Villepin. Avec ses passeurs de culture, ses porteurs de dialogue dans le respect absolu des diversités. Ce lien à tisser entre l’élite et le peuple, idée à étendre partout en Europe et dans le monde, porte infiniment plus loin l’humanisme de la Renaissance, l’esprit des Lumières, l’universalisme de la Déclaration des Droits de l’homme. Tout prend un autre sens, avec ce désir de Napoléon d’une nouvelle aristocratie faisant lien entre l’élite et le peuple, qu’il a énoncé à l’aristocrate Caulaincourt. Aussi longtemps qu’il n’a pas pu réussir à énoncer cela, qui ne fut possible que lorsque l’échec l’eut ramené au plus près des blessures profondes de l’enfance, blessures qui l’avaient amené à prendre les armes déjà à l’école militaire contre les ennemis et en premier lieu l’Angleterre qui était déjà l’ennemie en Corse, il ne peut qu’être comme la France, incarnant par ses paradoxes, comme l’écrit Dominique de Villepin, l’âme d’une nation pétrie d’ambitions, solidaire dans l’épreuve et déchirée dans la prospérité, oscillant entre le mouvement et la conservation, mais toujours plus forte car portée par la quête éternelle de la grandeur. Ce que Napoléon a réussi à énoncer à Caulaincourt en plongeant à cause de l’échec jusqu’à ses blessures profondes s’élève au niveau de l’excellence, de « l’aristos » dont l’héritage peut se transmettre de l’élite au peuple, qui alors s’élève à l’excellence et transmet le flambeau à son tour. A travers Napoléon, Dominique de Villepin écrit que la France s’interroge sur elle-même. Et un « aristos » peut prendre le flambeau, voleur de feu, forçat de la parole et travailleur de la paix, pour transmettre la flamme aux peuples.
Mais avant ce retour de l’enfer blanc de Russie, qui est un retour en lui-même tandis que l’écoute bienveillante du scribe aristocratique prend note de l’idée qui a surgie en lui pour mettre fin à la fois à son mal profond et au mal français, Napoléon ne peut encore que suivre son fantasme de pouvoir, juste par sa puissance invincible, combler le vide, vaincre l’ennemi anglais si étranger à sa vision intérieure de l’intérêt général d’un pays car lancé dans l’expansion commerciale sans se soucier de l’Europe. Le traité de Tilsit et le blocus continental lui donnent l’illusion que le tsar de Russie est avec lui, qu’il a pu dominer cet autre secrètement méprisé. Il ignore, dans sa puissance qui a atteint un sommet, à quel point il est fragile, car le poison de l’humiliation est comme un vers rongeur dans le fruit. L’humilié qu’il est derrière l’Empereur tout-puissant a humilié, comme dans la loi du talion, les souverains d’Europe, mais il ignore qu’alors ils vont organiser la riposte en s’inspirant de lui ! L’esprit va changer en Europe, qui va s’inspirer du modèle français pour l’adoption de l’idée de nation, et pour réformer l’administration et l’armée. Cette idée de nation qu’ont adopté les autres pays va pouvoir se retourner contre Napoléon, l’envahisseur français contre lequel les peuples vont s’unir pour défendre leur patrie et leur identité. Mais tant que le couple franco-russe existe, Napoléon peut se croire invincible. Mais cette invincibilité s’essouffle en rencontrant quatre oppositions : la catholique avec la rupture avec le pape, l’européenne avec par exemple l’Allemagne qui veut prendre sa revanche, la française parce que le blocus ruine l’économie et que la conscription devient de plus en plus inacceptable pour un peuple qui veut jouir de la paix tandis que le despotisme de l’Empereur est invivable, et celle des rois-frères qui n’en peuvent plus d’être méprisés et sous-estimés.
C’est à partir de Tilsit et donc de la possibilité de vaincre et ruiner commercialement l’Angleterre par le blocus continental que Napoléon croit vraiment qu’il a carte blanche pour faire le monde tel qu’il le veut, ce qui le rend aveugle et ignorant du monde tel qu’il est, d’abord en Espagne, mais aussi en France, en Russie, en Prusse, en Autriche. Et même l’Angleterre. Prendre l’Espagne, c’est à la fois perfectionner le blocus (ports pour le commerce européen, passage vers la Méditerranée et les colonies, et proximité du Portugal d’où l’Angleterre part vers l’Amérique du sud), et expulser les derniers Bourbons d’Europe (avec ceux de Naples) ! Cela ne se passe pas comme prévu en Espagne. Napoléon y ruine son image en Europe, il montre son mépris du peuple espagnol dont il méconnaît l’histoire (son essence provinciale, ultrareligieuse, nationalisme ardent, bourgeoisie inexistante, liens puissants entre nobles et paysans, vif sentiment d’honneur), les courtisans en donnent une image déformée. Donc, tandis que Joseph est installé sur le trône, mais méprisé par Napoléon, l’interminable guerre d’Espagne commence, et pour la première fois depuis la Révolution, la France doit faire face à l’hostilité du peuple espagnol, au nom de l’honneur ! La défaite de Baylen est une onde de choc de résistance qui va aller jusqu’à Moscou ! Cette défaite a été rendue possible par l’union sacrée entre le peuple espagnol, le clergé et la noblesse ! Elle révèle que Napoléon n’a avec lui que sa Grande Armée, mais surtout qu’il est possible de mobiliser contre lui le peuple autour de l’idée de nation, comme la France l’avait fait à partir de 1792, un monopole qu’elle est en train de perdre. Là, le peuple est entraîné non pas par l’aristocratie éclairée, mais par le clergé et la noblesse d’Ancien Régime ! Napoléon ne peut rejoindre les Anglais commandés par le général Moore, et rentre à Paris parce que cela bouge du côté de l’Autriche. En Espagne, la campagne sera longue, un nouveau type de guerre s’inaugure, entre guérillas et combattants se fondant dans la population. La nation espagnole s’avère opiniâtre ! Goya excelle à peindre les désastres de la guerre. Entre en scène Wellington, général anglais qui choisit la stratégie défensive d’usure de l’adversaire. La recette de Waterloo est déjà là ! Plus la terre brûlée. Napoléon est absent, et il n’a rien su déléguer à Joseph, qui passe son temps à jouir de tout, tandis que Napoléon pense ! Joseph songe même à s’unir à l’ennemi anglais, poussé par l’humiliation de n’être pas vu capable par l’Empereur ! La faiblesse de Napoléon, son talon d’Achille, est là, tapie depuis l’enfance, où le dominant de la fratrie ne saurait admettre l’autre différent, ayant ses propres capacités, voyant cet autre toujours à rabaisser de manière duelle. Pourtant, s’il ne délègue rien à Joseph, pas plus qu’aux autres frères-rois, il est en même temps incapable de s’en passer, comme restant bloqué dans une logique familiale et de clan corse, ceci tandis qu’il n’a pas d’héritier, l’hérédité en matière de transmission du pouvoir n’étant assurée que par ces liens du sang de l’enfance ! La faiblesse de Napoléon vient donc de cette incapacité de remédier à la faiblesse des siens, mais aussi du fait que l’Empire s’est agrandi et que tout à la fois il ne sait pas déléguer mais ne peut pas tout contrôler. Donc, tout cela fait que dans les autres pays, ça bouge, ça avance. De même, Napoléon n’établit pas de hiérarchie entre ses maréchaux, de sorte que les rivalités et les haines règnent et qu’il ne pense jamais à déléguer, chacun veut gagner seul, et tout le monde se déteste, là aussi comme en famille ! Par ailleurs, la lézarde s’installe à l’intérieur de la France par l’esprit de cour laissant libre cours aux intrigues puisque la campagne d’Espagne retient le maître ailleurs. L’esprit de conquête vire à l’esprit de conservation. Napoléon, en ne donnant jamais de la fierté aux personnes en déléguant, laisse reflouer les intrigues et le désir de conservation, ce qui fait que peu à peu le haut commandement va pencher pour la paix, afin de jouir de leurs fortunes et biens acquis par Napoléon. Les maréchaux révèlent leur faiblesse au Portugal, face à Wellington, dont la péninsule ibérique offre le laboratoire d’essai pour plus tard être victorieux de Napoléon ! Celui-ci ne prend jamais le temps d’étudier la stratégie de cet adversaire inhabituel ! L’Empereur n’a pas l’expérience de quelqu’un qui peut le battre, il reste dans sa tête le plus fort de la fratrie ! Masséna devra se retirer du Portugal ! En 1812, le parlement espagnol élabore une Constitution libérale et la Junte est élue au suffrage universel ! Les royalistes et les libéraux s’unissent pour chasser Joseph ! Le bilan de la guerre d’Espagne est catastrophique, et elle a sauvé l’économie anglaise : le Portugal permet aux Anglais d’aller vers les colonies d’Amérique latine et de faire de la contrebande ! Il devient déjà clair qu’il fallait s’arrêter à Tilsit ! Le peuple français aussi commence à divorcer d’avec Napoléon ! A l’abandon français fait écho la vengeance de l’Europe, qui s’organise tandis que Napoléon, qui ne voit pas les choses changer dans les pays d’Europe à la suite de l’exemple espagnol, table toujours sur l’alliance russe ! En Europe, de nouvelles alliances commencent à se faire entre nationalisme, religion, et légitimité monarchique, pour vaincre l’usurpateur ! Napoléon sent son isolement, l’exaspération des populations à cause des conséquences économiques du blocus, mais, obsédé par le blocage des ports pour vaincre les Anglais, il refuse toute concession à ces peuples ! Il est dans la Contre-Révolution et non pas dans la Révolution ! Cette obsession de l’ennemi anglais à abattre, cette passion de la gloire et cette idolâtrie de lui-même lui donne une dureté de cœur qui l’aveugle. Car ne voyant plus ce qui manque au peuple, ce vide d’un lien entre l’élite et ce peuple qui lui rendrait possible de s’élever et de s’émanciper en ayant la fierté de contribuer à l’intérêt général, il l’abandonne. Le pape refusant d’appliquer le blocus, Napoléon s’empare de Rome, et s’aliène les catholiques ! L’Autriche, de son côté, rêve de vengeance, depuis que Napoléon l’a rejetée d’Italie. Elle pense à s’allier à la Prusse. C’est très intéressant de voir, dans l’œuvre de Dominique de Villepin, tous ces mouvements browniens à la fois à l’intérieur de la France et en Europe, à la suite de la campagne d’Espagne, qui préparent la chute ! Et tout cela se prépare à revenir comme le retour du refoulé blessant, alors qu’encore et toujours reste le vide de l’aristocratie éclairée et que la noblesse s’éternise dans l’esprit de cour. Napoléon aurait désiré sans doute qu’une aristocratie authentique lui passe le flambeau de l’excellence, seul ascendant que ce dominant aurait accepté puisque la flamme lui serait revenue et l’aurait porté à l’excellence. Au lieu de cela, la blessure reste, ainsi que le mal français.
Le tsar secrètement humilié sent que le vent tourne, et veut en avoir le cœur net. Est-ce que Napoléon le traite d’égal à égal, ou bien est-ce qu’il se sert de lui pour ses seuls intérêts ? D’abord Napoléon semble aller dans le sens d’un partage du monde entre Occident français et Orient slave, et propose à Alexandre qu’une armée franco-prussienne aille jusqu’à Constantinople pour la mettre à genoux, ce qui bloquerait aussi le Bosphore aux Anglais et leur couperait la route des Indes ! Mais Napoléon refuse de céder la Pologne, et n’est pas clair sur Constantinople et les Détroits ! De plus, Alexandre craint la vieille Russie antifrançaise, où la noblesse a de nombreux serfs ce qui est très éloigné de la Révolution, il pourrait comme son père être assassiné ! Napoléon n’a pas pris en compte qu’il y avait deux Russie. Alexandre louvoie. Talleyrand commence déjà à trahir Napoléon et à parler avec le tsar. Napoléon essaie à Erfurt d’éblouir le tsar par la splendeur d’une cour digne des Tuileries, mobiliers et vaisselles d’apparat, étiquette, meubles magnifiques, tapisseries, parades, chasse ! Le tsar est d’une courtoisie parfaite, et d’une ambiguïté calculée. Face à Napoléon, il n’est pas un sot ! Le tsar sait que Napoléon n’est pas l’Empereur de tous les Français. Si l’Alliance franco-russe tient en apparence, elle est déjà détruite en esprit. Talleyrand, éloigné par Napoléon, et Fouché complotent déjà, et une grande partie des notables se détachent. Napoléon a perdu son diplomate le plus talentueux. Voilà l’aristocrate qui a une ascendance secrète sur Napoléon, et dont la trahison le blesse, car cela renvoie à une blessure ancienne ! En Autriche, à la suite de l’Espagne, le patriotisme se lève. Dans cette campagne, Napoléon reste cependant le grand manœuvrier et gagne cinq victoires en cinq jours ! L’invincibilité est toujours là, trompeuse ! Mais à Essling, Napoléon doit quitter le champ de bataille, la Grande Armée a faim, le feu patriotique est partout. Le tsar Alexandre est déjà complice de l’Autriche. Wagram, c’est le carnage, même si Napoléon gagne par la puissance de feu. C’est l’ère de la peur qui commence ! Par les négociations, l’Autriche cède ses accès à la mer à Napoléon, et donc il peut fermer ces ports aux Anglais ! La logique du blocus est gagnante par cette extension côtière ! Le grand Empire, à ce stade-là, est entièrement tourné contre l’Angleterre, et neutralise encore les puissances rivales, la Prusse et l’Autriche ! Alors qu’il voudrait en despote éclairé réformer l’Europe en la purgeant de l’Ancien Régime, il est pris dans l’engrenage de la conquête puissance afin de vaincre l’Angleterre ! Le blocus, la conscription, l’occupation militaire : le prix à payer est exorbitant pour les populations ! De plus, l’Europe impériale est faite de peuples différents, et la marche vers les réformes sont inégales. Le principe de réalité freine et se met en travers du principe de puissance imaginaire ! Mais le jeune royaume de Westphalie sert de vitrine au modèle français, et subjugués les Allemands et la Bavière adoptent le Code Napoléon. On croit qu’il est possible de donner à l’Europe les avantages de l’Empire sans passer par le cauchemar de la Révolution. Cela aurait été possible sans le blocus ! La fermeture du marché anglais n’est pas compensée par l’ouverture du marché européen. Economie parallèle, contrebande. La conscription assujettit tous les pays européens conquis par Napoléon, comme au temps de l’empire romain. C’est la Confédération du Rhin qui est le premier contributeur ! C’est très lourd ! Alors que les effets du Code Civil sont bien plus longs à se faire sentir ! De plus, Napoléon ignore totalement la montée du sentiment national ! Les peuples déçus et aspirant à la paix sont poussés dans les bras de leurs anciens souverains ! Ceci est la conséquence du fait que pour Napoléon, le Grand Empire n’est qu’une coalition contre l’Angleterre ! Il ne pense pas vraiment aux peuples, ni à comment l’émanciper vraiment, ni à ceux qui profitent des fragilités de Napoléon pour faire revenir à eux ces peuples ! Partout, les nations ne peuvent pas endurer plus. Par ailleurs, l’Angleterre mène une guerre économique par la corruption des fonctionnaires impériaux, modernise sa flotte, étend son Empire colonial, et elle restera dominante jusqu’en 1914 ! L’interdiction de l’Europe lui a donné le monde ! L’Angleterre profite aussi de la résistance des frères de Napoléon. Louis en Hollande et Jérôme en Westphalie ne cautionnent pas le blocus. Ils trahissent le clan familial, parce qu’ils ne sont pas traités d’égal à égal ! On voit bien la cascade de l’humiliation : Napoléon a en lui l’humiliation de ne pas être reconnu dans une noblesse légitime transmise par les parents, et lui-même, déjà en famille, transmet cette humiliation en dominant qui humilie sa fratrie, avant d’humilier tout le monde ensuite, en ne déléguant pas, en méprisant le peuple, en créant une cour impériale pour mieux mépriser les courtisans qui le flattent. Si Jérôme choque son peuple par un faste qui imite celui des Tuileries, Louis, en Hollande, tient compte du fait que le blocus ruine le pays, et laisse faire la contrebande ! Napoléon l’oblige à abdiquer ! Napoléon peut d’autant plus être implacable avec ses frères qu’il se prépare à divorcer de Joséphine pour épouser Marie-Louise, et il aura des héritiers ! En attendant, ses frères ne sont plus que des parvenus ! Or, ses frères voient la souffrance des peuples que ne voit pas Napoléon ! La grande idée de nation se retourne contre Napoléon, et fait se retrouver les peuples et la noblesse ! En Frappant la Prusse et l’Autriche, Napoléon a jeté les deux anciens rivaux dans les bras l’un de l’autre, préparant une unité contre la France ! Et un patriotisme littéraire nait aussi ! L’unité se fait comme contrecoup de la conquête ! Et la souffrance du peuple fait ciment ! De plus, elle s’enracine dans un passé glorieux qui revient redonner de la fierté aux humiliés ! L’esprit allemand va puiser dans le Saint Empire romain germanique, l’âge d’or médiéval, Charlemagne, on retrouve les valeurs de transcendance et de sacrifice, on ranime la flamme. Kant. Fichte. En Allemagne l’élite intellectuelle réalise l’unité intellectuelle qui va préfigurer l’unité politique. A l’amour bourgeois est opposé le sacrifice à la patrie, la flamme dévorante du patriotisme. Comme par hasard, on entend à travers Fichte quelque chose de l’élite qui fait lien avec le peuple, lorsqu’il parle du rôle central de l’éducation pour souder le peuple à la patrie ! En Prusse, c’est le monde littéraire qui est à l’avant-garde de l’Etat nation ! Il y a plein de préceptes napoléoniens qui sont récupérés au profit de la Prusse ! La Prusse Etat-nation est forgée par la guerre ! La monarchie militaire veut prendre sa revanche, et la leçon de la Révolution française peut se greffer sur une monarchie usée, pour une table rase faite d’en haut, émancipation des serfs, abolition des privilèges. Cela préfigure Bismarck. La Prusse devient une poudrière prête à exploser à partir du moment où, s’ajoutant à l’égalité devant l’impôt, l’admission à la propriété héréditaire, etc. des réformes militaires donnent une part essentielle au mérite et ouvrent la porte au corps des officiers non nobles, tout ceci à la barbe des occupants ! La Westphalie bouge aussi, à cause des difficultés économiques. La poussée nationaliste conduit peu à peu à un renversement des alliances. Du nord au sud de l’Europe, on aspire à la liberté !
Le divorce d’avec Joséphine irrite le peuple, et le mariage avec Marie-Louise, seul antidote à la fragilité du régime et qui se fait après que s’avère impossible le mariage avec la sœur du tsar russe, confirme le nettoyage des racines révolutionnaires. Après coup, nous comprenons que tout cela a le sens d’une régénérescence de la noblesse, une sorte de réécriture de l’histoire pour qu’elle soit comme Napoléon le veut. Surtout que la dynastie des Habsbourg est bien plus ancienne que celle des Romanov ! Alors que Fouché est renvoyé du Ministère de la Police, l’ancienne aristocratie commence à dominer la cour impériale ! Napoléon, même par son nouveau lien du sang avec les Habsbourg, reste un parvenu ! Au nom du blocus, il procède à d’autres annexions, et viole Tilsit en s’emparant du grand-duché d’Oldenbourg appartenant au beau-frère du tsar, d’où rupture avec Alexandre. Ces nouvelles annexions préparent la campagne de Russie. Préparation de la Grande Armée : c’est surtout une armée de paysans, qui manqueront aux champs, puisque les notables ont les moyens de s’acheter des remplaçants ! A partir de 1810, il y a la fermeture du marché russe. Les conséquences du blocus sont encore plus lourdes, les villes portuaires comme Marseille, Bordeaux souffrent faute de produits coloniaux. La dépression économique va durer jusqu’en 1815, tandis que le faste des Tuileries détonne ! Napoléon est piégé par les flatteries de ses courtisans, et sa puissance décuplée masque son impopularité. Les libertés de la presse sont gelées, et l’esprit bourgeois supplante l’esprit de service propre à l’aristocratie authentique. Le mariage avec Marie-Louise a éloigné Napoléon de la Révolution mais ne l’a pas rapproché de l’Europe ! Lorsqu’un fils naît, il est logiquement proclamé roi de Rome ! L’enfant-roi ! L’histoire réécrite à travers cet héritier de dynastie ancienne, et l’illusion que les plaies du passé sont fermées ! Napoléon s’est rapproché de l’Ancien Régime ! Metternich, qui parle souvent avec Napoléon, raconte que celui-ci pensait avoir trouvé un antidote à la Révolution menaçante et qu’il rêve de l’offrir à l’Europe, telle une greffe du meilleur de l’esprit nouveau, énergie, patriotisme, élévation au mérite, égalité civile, lutte contre l’Angleterre mercantile et oligarchique. Bref, Napoléon s’imagine incarner à lui tout seul cette aristocratie manquante qui fait lien avec le peuple ! Et alors, Metternich sent à quel point l’Empereur attache beaucoup de prix à la noblesse de sa naissance et à l’aristocratie de sa famille, choses qui ont dû être autrefois âprement défendues ! Après avoir renvoyé Talleyrand et Fouché, Napoléon reste entouré de purs exécutants ! Et la cour rampe devant lui, comme sous Louis XIV ! Durcissement du système. Frères de plus en plus écartés, puisqu’il y aura des enfants ! Tandis que le rêve d’une Europe française soudée par le Code Civil diminue, les nouveaux liens de sang avec l’Autriche exacerbent la quête de reconnaissance royale. La paix n’est qu’apparente, tandis que le régime se durcit, devient le conservateur de l’ordre monarchique, que la crise économique augmente. Le patriotisme qui a soulevé l’Espagne gagne la Prusse, la Hollande, la Confédération du Rhin ! Mais les visions de la Révolution n’arrivent pas à coïncider vraiment avec celles des vieilles dynasties, et Napoléon reste l’usurpateur, le démon tentateur du peuple lorsqu’il se rapproche de la vieille Europe ! Le mariage avec Marie-Louise n’a donc pas vraiment gagné l’Autriche, mais a hypothéqué l’alliance avec la Russie ! Napoléon, qui croit faire l’Europe qu’il veut, ne voit pas qu’elle résiste, bouge, se transforme en fonction même de ce qu’il fait lui, l’adversaire, avec intelligence ! Ce pourrissement progressif de l’alliance russe, base du blocus, signe la chute ! La défiance entre Napoléon et le tsar est réciproque, et l’utilité de l’alliance s’avère de moins en moins évidente ! Alexandre vise Constantinople, et cela n’a pas encore abouti, tandis que la pierre d’achoppement dans l’alliance est cette Pologne que Napoléon ne veut pas céder à la Russie. Le tsar voudrait une Pologne réunifiée sous sa tutelle. Tandis que Napoléon en fait de nouvelles annexions ! Le tsar n’a pas obtenu grand-chose de cette alliance, l’opposition de sa cour à cette alliance l’inquiète, ainsi que le camouflet de la Pologne, et les conséquences du blocus étouffent l’économie russe, tandis qu’on a en Russie tout à craindre d’un rival qui abolit le servage alors que les Russes sont composés pour la moitié d’entre eux par des esclaves ! Alors, à nouveau Napoléon coalise contre lui, en Russie, les deux idéaux qui ont animé le souffle de la Révolution, celui de la nation d’autant plus que le tsar ajoute à sa naissance dans l’Ancien Régime une éducation libérale pétrie des Lumières, et celui de la liberté, tandis que l’Empereur dérive vers le césarisme ! Alexandre vire vers une religiosité accrue, teintée de fatalisme russe, ce qui peu à peu conduit à accepter l’affrontement. L’âme russe est en train de se mobiliser ! Lorsqu’en novembre 1810, Napoléon viole le traité de Tilsit et envahit le grand-duché d’Oldenbourg, le tsar réagit en frappant l’importation française et en ouvrant son pays au commerce de l’Angleterre et des neutres ! Tandis qu’il mobilise son armée non loin de Varsovie, près du Niémen ! Napoléon se prépare lui aussi. Napoléon a déjà appris qu’Alexandre ne veut pas attaquer, mais entend gagner en mettant à profit les duretés de son climat, dans une guerre d’épuisement, afin que la Russie soit le tombeau de la Grande Armée ! Mais Napoléon est tout entier à son but. Se passent 300 jours à la préparation diplomatique et militaire du conflit ! A rechercher par exemple une alliance entre l’Autriche et la Russie. Napoléon a rassemblé en été 1811 son armée des 20 nations ! Il méprise son adversaire russe, puisqu’il a une armée d’un million d’hommes, avec pour la première fois un contingent autrichien et prussien ! Il croit à une guerre éclair ! Jusqu’en avril 1812, le tsar Alexandre joue les provocations, contourne le blocus ! Dualité en action ! Napoléon va enfin savoir si cet adversaire-là, il peut vraiment continuer à le mépriser et l’humilier ! Tandis qu’en juin 1812, date pour le début de la guerre, Napoléon rejoint son armée, la Russie signe la paix avec l’Empire ottoman ! Ainsi le tsar n’aura plus qu’un front de guerre, et donc plus de forces armées ! De plus, il s’allie avec Bernadotte, de Suède ! Napoléon est aveugle aux avantages du tsar : son climat très rigoureux, l’empire immense et si éloigné de la France va rendre difficile à l’armée française de se réapprovisionner et d’avoir des renforts, et la population russe si farouchement guerrière avec l’âme russe fataliste chevillée au corps ! Pourtant, en juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen comme à la parade, et commence l’immense piège de la campagne de Russie ! D’abord, l’indécision d’Alexandre, qui va pousser l’armée russe à reculer, sera un coup gagnant, car Napoléon va se mettre à sa poursuite dans le but d’en finir vite, et va s’enfoncer dans le piège ! Le gigantisme de la situation est très nouveau pour Napoléon, et il ne peut tout maîtriser ! Il perd la maîtrise ! Certes, il commence par gagner, mais ne détruit pas un adversaire qui commence à s’inspirer de la stratégie de l’anglais Wellington. L’armée française s’épuise après des mois de marche, et y règne une anarchie linguistique puisqu’elle rassemble 20 nations ! Le climat est continental, brûlant le jour, gelé la nuit, les chevaux meurent, les soldats ont faim, tandis que l’armée russe est bien plus adaptée, mobile, et très bien nourrie ! A Wilno, Napoléon est effaré par les dégâts ! Pour reposer son armée exténuée, Napoléon décide un long repos en Pologne russe, ce qui est une faute majeure alors qu’il ne reste que trois mois avant l’hiver russe ! Persuadé de gagner vite, il n’anticipe pas le piège blanc ! En se repliant, les Russes pratiquent la terre brûlée, dans une automutilation empreinte de fatalisme russe ! La Grande Armée a faim, et est harcelée par les attaques des Cosaques russes ! Elle est en charpie ! Mais elle retrouve un peu d’organisation. Napoléon pense livrer à Smolensk une bataille pour le prestige, et attaque avec ardeur. Mais les Russes ne lui font pas ce plaisir, ils se retirent en mettant le feu à la vieille cité ! Ils n’hésitent pas à détruire, et à fuir. Au jeu meurtrier de la dualité, Napoléon a pour la première fois une stratégie différente de la sienne en face, et un adversaire à sa hauteur comme jamais en famille et jusque-là il n’en a eu ! La troisième attaque a encore échoué ! L’armée russe va vers Moscou. Napoléon se dit qu’avant l’hiver il sera à Moscou, de petites victoires sur les arrières sont gagnées. Mais beaucoup de généraux protestent, la chaleur est excessive au mois d’août, les deux armées se battent chaque jour, et il y a toujours la stratégie de la terre brûlée ! Mais arrive Koutouzov, qui hait les Français, dans l’armée russe ! Et il prépare la bataille de la Moskova ! Napoléon croit que ça va être LA bataille, où il vaincra ! Il attaque frontalement, et c’est la confusion et l’hécatombe ! Koutouzov contre-attaque. C’est une bataille de Titans, à la charnière entre deux âges de guerre, les Russes ne s’inclinent pas encore et Napoléon ne se décide pas à engager sa Garde, la barbarie est immense, la bataille est la plus meurtrière de toutes, et Koutouzov se retire. Napoléon n’a pas pu vaincre, mais seulement pousser à la retraite l’ennemi ! Napoléon méconnaît l’âme russe ! Il en a assez de cette drôle de guerre, voudrait la paix, et décide d’aller à Moscou, pour le prestige et pour ses hommes, en n’anticipant pas du tout le piège ! Car il ne peut imaginer que les Russes puissent sacrifier cette ville-monde spectaculaire, il se voit juste prendre un Kremlin réputé imprenable ! Il apprend à ses dépends l’intelligence de cet adversaire nouveau ! En avant-garde, Murat avait réussi à conclure une suspension d’armes avec les Cosaques ! Donc, l’émotion est très grande pour les Français entrant dans Moscou ! Cette occupation de Moscou va en réalité galvaniser les Russes et le tsar, qui sont confiants avec l’arrivée de l’hiver et de nouveaux renforts ! A Moscou le rapport de forces va s’inverser ! Seul un tiers de la Grande Armée arrive à Moscou ! Moscou est une ville fantôme, habitée seulement par la lie de la population ! Mais bourrée de victuailles et de trésors, et l’Armée se goinfre, et pille ! Soudain, des flammes partout ! On a dit que les Français avaient par imprudence mis le feu, mais il est probable que ce soit son gouverneur, Rostopchine, qui est derrière cet incendie, alors qu’il avait fait retirer toutes les pompes à incendie et avait fait libérer fous et prisonniers ! Toujours la politique de la terre brûlée, qui va avec le fatalisme de l’âme russe ! Napoléon est forcé de quitter le Kremlin, et c’est un camouflet ! Il ne peut, secrètement, qu’admirer l’héroïsme d’un adversaire enfin à sa hauteur, et même meilleur ! L’approvisionnement est sauvé, et comme Napoléon avait autorisé le pillage, l’armée réfugiée dans la partie épargnée de Moscou partira plus tard avec tout ce fatras ! Le tsar refuse tout accommodement, alors que Napoléon voudrait la paix. Il sait qu’il peut exploiter la haine que suscite l’occupation française ! En fin politique, il a su que l’abandon de Moscou avait décuplé l’exaspération du peuple. Donc, pas question pour le tsar de faire la paix ! Les forces russes se renforcent avec Moscou, tandis que les forces françaises s’abîment, les chevaux meurent. Les Russes attendent l’hiver. Ils font tout pour que les Français s’attardent à Moscou, le tsar louvoyant par rapport aux demandes de paix de Napoléon. Napoléon s’obstine, tellement il veut que les choses soient comme il l’a décidé ! L’adversaire lui prouve le contraire, et peut-être qu’au fond de lui-même cette obstination suicidaire a-t-elle pour désir secret de se mesurer enfin avec un égal ? Pour l’instant, il est à Moscou un vainqueur impuissant ! L’adversaire lui a laissé sa capitale, mais il ne peut en jouir en vainqueur ! C’est un piège mortel ! Une matrice de la mort ! Or, pour Napoléon, Moscou est une position politique, et il ne faut donc jamais reculer en politique ! C’est justement ce qu’exploite le tsar ! Enfin, il faut sortir du piège de Moscou. Tout autour, il y a des Cosaques redoutables ! Napoléon ne peut penser à la retraite, à cause du prestige, du narcissisme. Alors que tout manque à ses soldats, qu’ils ont les pieds gelés. Il gâche octobre à attendre. D’autant plus que le bel automne le trompe. Il ne connaît pas la Russie ! Les derniers jours à Moscou sont pathétiques tandis qu’à la mi-octobre la première neige tombe ! Koutouzov, pour la première fois attaque Murat en quittant la défensive, hors de Moscou, et même si Murat gagne, les pertes sont considérables. C’est l’occasion pour Napoléon de sortir de sa torpeur moscovite, et il prévoit de se retirer par Smolensk, pour le quartier d’hiver. Ce sera une bataille ! Il croit qu’il peut faire comme il le décide ! Mais c’est trop tard. C’est un champ de ruines, les Cosaques sont partout, il y a des cendres, Napoléon bat les Russes, mais sans jamais rien terminer ! Il a perdu là l’initiative et l’aura de la victoire ! C’est à ce moment-là que s’inverse l’ascension de l’épopée, et que commence la troisième phase de la vie de Napoléon, écrit Dominique de Villepin. Celle de la défaite et de l’exil, où le tragique l’emporte. L’adversaire russe incroyablement à la hauteur le plonge dans le deuil d’une toute puissance face aux « frères », rompt une solitude d’enfant-roi qui se croit maître de tout et invincible pour faire le monde qu’il veut ! Ayant grâce au corps à corps armé avec cet adversaire digne de ce nom compris le tragique d’une puissance illusoire, il peut enfin avoir accès à la blessure ancienne, celle dont il sera question dans les conversations avec Caulaincourt dans le traineau du retour, celle de l’humiliation et celle du vide.
Sortant de Moscou, l’armée française est un vrai souk ambulant, avec tous ces vivres et ces trésors pillés, or, vaisselle, etc. Si les hommes sont reposés, les chevaux sont décimés, et ceux qui restent doivent trainer 600 canons que Napoléon n’a pas voulu abandonner aux Russes. Il y a beaucoup de civils, femmes, enfants, artistes, car l’Empereur voulait faire des colonies en Russie ! Tout autour, les Cosaques attaquent. La défaite n’a pas attendu la neige, elle commence déjà ! Dans un instinct de survie, chacun fait pour son compte, pille, tue. Des cadavres partout, les chevaux meurent. Napoléon ne pense qu’à rejoindre le quartier d’hiver, Smolensk, et laisse faire. Quant à Koutouzov, il est bizarre, encore plus passif que Napoléon ! Il veut éviter la bataille, et mise sur la décomposition de la Grande Armée ! Il escorte celle-ci jusqu’au marais de la Berezina ! Et il mise surtout sur les Cosaques, qui surgissent par bandes, sont d’une immense cruauté ! La Grande Armée est encombrée de son fatras, et c’est une grande erreur ! Le gel tombe début novembre, terrible, et les hommes qui ont préféré emporter de Moscou des trésors et des vivres mais pas des vêtements meurent gelés ! Froid et famine, et retardataires tués par les Cosaques ! Lorsque Smolensk est en vue, c’est comme l’illusion d’une oasis, car il n’y en a pas assez pour tout le monde, et la Grande Armée poursuit sa décomposition ! Napoléon repart tout de suite ! Car il veut franchir avant les Russes la Berezina ! Les Cosaques attaquent, mais sont surpris que les Français soient encore en état de se battre, surtout la Garde ! Ainsi, l’illusion est encore là pour la Berezina ! Dernière bataille meurtrière ! Paroxysme de la tragédie ! Mais pourtant une grande victoire de Napoléon ! Mais qui sonne comme un échec, tellement le spectacle est tragique ! Alors que les Russes semblent invincibles, Napoléon a joué le tout pour le tout, construit deux ponts malgré l’eau glacée, et pour le premier passage, la victoire est facile. Mais le drame se joue le deuxième jour, sur l’autre rive, avec le reste de l’armée, tandis que Koutouzov renforce ses troupes. Le pont est détruit, un flot d’hommes disparaît dans le gouffre glacé, et sur l’autre pont restant, c’est une affreuse mêlée, un broyage sanglant terrible ! Voitures, charrettes, canons, hommes et femmes, tout se broie dans toutes les langues d’Europe ! A la fin du carnage, Victor réussit à passer de l’autre côté de la Berezina avec sa troupe restante, abandonnant à l’horreur les survivants derrière lui. Reste l’exploit militaire accompli. Koutouzov a perdu son pari. Napoléon reste le guerrier flamboyant qui a sauvé la meilleure partie de son armée, sa Garde. Les Russes face à lui sont intimidés, ont peur. A première vue, la Grande Armée est sauvée. Napoléon décide de partir, laissant une armée aux abois, démoralisée, à Murat. Il a sauvé son honneur et sa réputation, dans le choc duel avec un adversaire à sa taille ! Napoléon rentre parce qu’il doit tenir en respect l’Autriche, pense-t-il ! Il sait que sans sa présence physique, il n’y a pas d’Empire. Comme dans la dimension d’une famille ! Il veut lever en masse une nouvelle Grande Armée ! Pour tuer dans l’œuf la coalition ! Il se prépare à quitter l’enfer blanc avec ces pensées ! Murat, qui reste, doit affronter une nouvelle offensive du froid, et l’agonie de ce qui reste de l’armée ! Débandade. Attaques des Cosaques. Le 15 décembre, sur le Niémen, seule une poignée de Français survit. La Grande Armée est vaincue sans avoir été battue ! Napoléon est bien conscient que désormais le tsar a un boulevard devant lui, qu’il peut entraîner dans son sillage l’Autriche et la Prusse. D’autre part, il est conscient aussi de la fragilité à l’intérieur de la France, où un vaste complot, l’affaire Dalet, a failli réussir, alors qu’on a fait courir le bruit que Napoléon était mort à Moscou ! La population est restée passive à l’annonce de cette mort, et personne n’a pensé au roi de Rome pour lui succéder sur le trône ! Cela coïncide avec la décomposition de la Grande Armée, et jamais Napoléon ne s’est senti aussi dramatiquement seul ! Il reste donc tout à faire pour terminer la Révolution, se dit-il ! Et c’est là que les conversations confessions ont lieu, dans le traineau du retour de l’enfer blanc, avec l’ami aristocrate Caulaincourt !
Le poète armé, comme Châteaubriand nomme Napoléon, va tomber lorsque les poètes de la jeune Allemagne vont prendre le glaive contre lui ! Napoléon revient rassurer la France, les notables, l’Europe, affolés par la Berezina ! Il dit qu’il est conscient d’avoir été trop absent. Il sent qu’il fait encore peur, et que c’est son seul atout. Il passe par-dessus l’hécatombe du gouffre russe, une vraie saignée bien plus impopulaire que celle d’Espagne ! Murat aussi abandonne ce qui reste de sa troupe à Eugène, qui a dû laisser le grand-duché de Varsovie. Mais Napoléon ne voit qu’une chose : la circonscription en France peut encore lui donner 500 000 hommes ! La première puissance combattante d’Europe, si elle s’appuie sur la Confédération du Rhin et les royaumes frères ! De plus, l’Autriche et la Prusse sont encore officiellement des alliées ! Alors que Napoléon croit que le tsar va se reposer, celui-ci entraîne dans son camp la Prusse dans une offensive en Prusse orientale. Il a l’idée géniale de se poser en anti-impérialiste soucieux du bonheur du peuple, en libérateur du monde, au service de l’Europe des rois, face à l’Empire agressif. Lui, il interdit par exemple le pillage, il veut plaire à l’élite et au peuple tandis que Napoléon veut faire peur. Il veut opposer une Europe fédérale à l’Europe de Napoléon ! C’est Alexandre, et pas Napoléon, qui se présente avec du libéralisme aristocratique, avec son approche très religieuse de la politique, opposant l’altruisme à l’impérialisme ! Il est plus fort que Napoléon, il va jusqu’à avoir l’intuition du vide que celui-ci veut combler, et l’incarne ! Il veut faire de la Pologne un royaume indépendant doté d’une Constitution, test pour une monarchie constitutionnelle, à étendre à la Russie ensuite. Le tsar mise sur les peuples pour entraîner l’Europe des rois ! Ces peuples avec lesquels il semble faire lien. Ces peuples qui commencent à manifester leur haine anti-française au passage des restes de la Grande Armée ! La première victoire d’Alexandre est donc la défection de 200 000 soldats prussiens appartenant à la Grande Armée ! L’armée française est anéantie en Prusse orientale, et dans les régions libérées, le blocus est levé ! L’Allemagne est en gestation, Frédéric-Guillaume oscillant entre la peur de Napoléon et celle d’être renversé par le peuple. Le tsar se présente comme le libérateur à la Germanie, promettant la paix, la fin du blocus, la suppression de la Confédération du Rhin. Frédéric-Guillaume choisit son camp ! Alliance avec la Russie en février 1813 ! Le mouvement patriotique prussien est comme celui en France en 1793 ! Ecrivains, poètes, universitaires, tous appellent les Allemands à se mobiliser contre les Français ! La Prusse réussit à détourner à son profit l’esprit universaliste et émancipatrice de la Révolution ! Curieusement, cette aristocratie nouvelle désirée par Napoléon, voici que ces poètes, écrivains, philosophes, universitaires semblent en prendre la place et se tournent vers le peuple ! Tandis que la France perd la grandeur de l’idée de nation, cette flamme allumée par l’amour de la patrie : elle a succombé à l’ivresse de la puissance napoléonienne !
La retraite de Russie se poursuit par la retraite d’Allemagne ! Quant à l’Autriche, même si elle veut se venger de Napoléon et retrouver ses frontières d’autrefois, elle a aussi peur des ambitions du tsar sur la Pologne, et celle de la Prusse sur l’Allemagne ! Elle ne veut pas rompre trop tôt avec Napoléon, et la France, puissance catholique comme elle ! On se situe, écrit Dominique de Villepin, dans un combat idéologique à front renversé. Les rois renversent contre Napoléon les passions d’innovations et de réformes fermentant depuis longtemps dans leurs classes moyennes. Ils changent leurs drapeaux en drapeau libéral. Le contraire de Napoléon, avec son raidissement conservateur au retour de Moscou ! Napoléon rappelle la Terreur, et que lui seul est garant de la monarchie en ayant su être le sauveur ! Les autres rois ne savent pas ce qu’est la Révolution, lui avec la Terreur, il sait ! Il veut aussi conserver à ses côtés l’Autriche très conservatrice ! Donc il joue la carte de la légitimité traditionnelle et l’hérédité ! Il est dans sa visée de la régénération de la noblesse ! Alors que le couronnement de l’enfant-roi s’avère impossible, Napoléon prépare la possibilité de la régence avec Marie-Louise ! On sent qu’il a peur d’être renversé ! La servilité de son entourage est à son comble ! Comme si on voulait s’assurer de son pardon, après le complot raté ! Pressé de repartir en campagne, l’Empereur galvanise ses fidèles et fait trembler ses opposants ! L’Empire semble solide en façade ! Cependant, la levée en masse de soldats mine sa popularité. Les notables surtout sont mécontents ! Ils critiquent l’augmentation des impôts, alors que la crise économique est toujours là ! Les aristocrates appelés à se battre doivent payer eux-mêmes leur équipement, et Napoléon s’en fait des ennemis irréconciliables ! Cette élite rechigne à cet impôt du sang qui revient ! Et le haut commandement de l’armée pense que c’est une boucherie inutile ! Il a surtout peur de ne plus pouvoir jouir de ses biens, fortunes ! Napoléon, lui, tandis qu’il rêve de réconciliation avec la Russie, veut faire payer la Prusse ! Il pense à une bataille décisive, qui dissuadera aussi l’Autriche de se mettre dans la coalition ! Mais la Grande Armée est très inférieure, trop jeune et inexpérimentée, et n’a pas de cavalerie ! En avril 1813, Napoléon part pour Leipzig, où la défaite semble imminente. Mais le champ de bataille reste à Napoléon. Cela redonne confiance à la Grande Armée, qui franchit l’Elbe. Napoléon se sent restauré dans son prestige, et négocie l’armistice. Il pense être en position de force, que les Alliés sont épuisés. En vérité, c’est lui qui, sans cavalerie, n’a pas les moyens d’avancer vers l’Est. Deux mois de combats intenses, et la Grande Armée est exsangue, tandis que les Alliés se battent de mieux en mieux. Et il y a toujours les Cosaques ! En été 1813, se fait la coalition entre Prusse, Russie et Angleterre : l’Angleterre s’engage à financer l’effort de guerre ! A partir de ce moment-là, ces Alliés sont liés aux buts de guerre de l’Angleterre. Voilà l’ennemi de Napoléon qui passe en avant des Alliés ! Alexandre a réussi le démantèlement de la Confédération du Rhin. Il est question du retour de la France dans ses frontières naturelles. Napoléon ne saurait y consentir, même s’il est prêt à faire beaucoup de concessions. Du côté de l’Autriche, Metternich, avec le petit-fils et le gendre du roi sur le trône de France, ne peut pas vouloir la perte de Napoléon. Et il répugne à la croisade des peuples que la Prusse et la Russie ont mise en place. Cela pourrait emporter l’empire pluriethnique des Habsbourg ! Metternich a intérêt à rester neutre. Puis il se rapproche des Alliés, tandis que Napoléon semble vouloir réserver ses grâces au tsar… C’est parce qu’elle ne se sent pas entendue que l’Autriche glisse vers la rupture ! L’armée autrichienne est prête à venger Wagram ! Napoléon pousse de plus en plus l’Autriche dans les bras de la coalition ! Même si une partie de lui se raccroche au pacte de famille et au fait que jamais l’Empereur d’Autriche ne consentira à détrôner son petit-fils ! Mais lors d’un tête-à-tête avec Metternich à Dresde, où il est sûr de pouvoir le prendre dans ses filets, Napoléon s’aperçoit qu’il a un roc en face de lui, Metternich sent du découragement chez Napoléon. Tandis que lui-même s’est déjà accordé avec le tsar ! Napoléon est un homme aux abois, nerveux. Metternich lui dit que la paix est entre ses mains ! Et que la France doit rentrer dans les limites de sa puissance ! Napoléon parle de déshonneur ! Non, plutôt mourir ! Pour Metternich, l’armée de Napoléon n’est plus qu’une armée d’ados ! Napoléon découvre le mépris de l’aristocratie continentale ! La voilà, l’épreuve de réalité ! La voilà, l’humiliation récurrente, qu’on dirait qu’il veut débusquer ! Napoléon se voit, comme jadis, et comme dans un retour de refoulé des images insupportables, renvoyé à ses origines médiocres, tel un usurpateur vulgaire, un conquérant insatiable ! Décidément, cet adoubement si désiré par l’aristocratie est impossible ! Alors que pour cela, il a oublié l’idée de nation et l’esprit de la liberté ! C’est un coup qui va susciter l’ultime métamorphose, le retour vers Bonaparte ! En juin 1813, Metternich s’engage à entrer en guerre contre la France. D’autant plus que la France vient de perdre une bataille en Espagne contre Wellington ! Napoléon est vraiment isolé ! Les Alliés savent que la nation française ne supporte plus la guerre ni l’esprit de conquête ! L’objectif est de séparer Napoléon de son peuple ! Mais Napoléon a perçu les pensées des Alliés, et sa fragilité le pousse à l’intransigeance, à ne pas vouloir perdre la Pologne, la Confédération du Rhin, ni à consentir à ce que la France revienne à ses frontières de 1789. Quitte à tout perdre, il veut tout garder ! Il cherche à sortir par le haut ! L’Autriche veut retrouver ses territoires perdus, et lance un ultimatum. Elle déclare la guerre le 10 août. Pour la première fois l’Europe entière est contre Napoléon ! La Grande Armée n’est plus que l’ombre d’elle-même. Stratégie d’usure utilisée par la coalition, comme on fatigue un taureau. Capitulation. La bataille des nations, en octobre 1813, à Leipzig, est la plus impressionnante de l’histoire de l’Empire ! La défaite est scellée ! Napoléon laisse les ennemis l’encercler. Il ne peut se résoudre à reculer. Puis la retraite. Une débandade, un embouteillage monstre sur le seul pont qui existe. Les Alliés le poursuivent, les corps sont mêlés. Le pont saute trop tôt et 20 000 soldats sont piégés, traversent l’Elster à la nage, se noient. Cela évoque la Berezina ! Les vainqueurs se congratulent, Napoléon est très abattu ! La retraite d’Allemagne rappelle celle de Russie. Davout tient encore tête à Hambourg. Napoléon est en train de tout perdre ! L’onde de Leipzig détruit l’Allemagne napoléonienne ! Fin du rêve d’une Europe française ! C’est la première bataille perdue par Napoléon en personne ! Ruine du mythe de l’invincibilité ! Alors, contre le risque d’une invasion de la France, il doit défendre la nation en danger, et se métamorphose ! Et il laisse son armée pour revenir à Paris ! Il n’a pas le temps, dans l’urgence, de publier des proclamations afin de mobiliser l’opinion autour du danger d’invasion, qui redonnerait du sens à la nation ! Il ne fait que mobiliser les notables par convocation des parlementaires ! Donc, pas le peuple ! Il n’a besoin que des notables, pour dénoncer les manœuvres des Alliés, mais surtout parce qu’il veut encore qu’ils soutiennent la dynastie ! Paradoxe de Napoléon, qui rêve d’une aristocratie nouvelle pour établir un lien entre élite et peuple, et, comme dans un acte manqué, ne trouve que les notables qui, eux, ne voulant que jouir de leurs biens ou de leur place à la cour, n’ont cure du peuple ! Donc, dans son discours aux notables, bien sûr Napoléon avoue sa défaite, puisque sur elle repose le danger imminent d’invasion, mais ce danger justifie son appel à repousser l’envahisseur, cet intérêt général devant faire l’unité de la nation ! En même temps, il coupe la branche sur laquelle il s’est assis, puisqu’il demande au peuple et notables de nouveaux sacrifices, et une augmentation des impôts, tout cela pour lutter contre les envahisseurs ! Mais, à part le Sénat, la dissidence est immédiate ! On attaque son esprit de conquête et sa dérive despotique, Lainé par exemple s’autorise un écrit qu’il n’aurait jamais pu écrire avant ! Napoléon ne fait plus peur ! Les notables veulent la paix, celle proposée par les Alliés leur semble acceptable, et ils se légitiment en évoquant la jeunesse que la conscription massive arrache aux champs, à l’art, au commerce ! Le divorce d’avec les notables est joué ! La masse de granit parlementaire est pour la paix, la crise politique est ouverte ! Napoléon réagit, tandis que Cambacérès lui conseille de ne pas poursuivre les meneurs. Seul Lainé est censuré. Mais Napoléon se sent trahi et son antiparlementarisme contre cette logique du compromis permanent augmente encore ! Pour lui, devant le danger d’invasion, le devoir sacré est de soutenir, non pas de diviser ! En vérité, il est humilié, encore une fois ! Cette humiliation, qu’il a voulu tant refouler, revient de plus en plus violente, impossible à endiguer, plus forte que lui, comme pour lui démontrer qu’il s’est trompé, qu’il ne pouvait pas tout seul combler le vide, ivre d’une puissance sans limites qui a pour corollaire son mépris des autres, arme de l’humiliation qu’il a maniée à son tour en despote ! Cela démontre, à travers son cas exceptionnel parce qu’il a un narcissisme démesuré qui s’entend dans sa foi en son étoile de Lodi, que le politique qui s’ancre dans la croyance à l’homme providentiel est forcément illusoire et fragile et s’isole puisqu’il va de pair avec une sous-estimation logique des autres et donc enferme l’exercice du pouvoir dans la dualité au lieu de penser au peuple et à l’intérêt général ! Le corps législatif, s’accrochant à la paix et à la jouissance des biens et des fortunes dans une visée bourgeoise, concourt à précipiter la chute de Napoléon ! Ceux qu’il ne peut admettre à sa hauteur, puisque ça c’est impossible pour lui, n’ont logiquement pas d’autre alternative que de s’accrocher, s’installer, puisque justement cette installation, cet embourgeoisement, c’est aussi le piège qu’il leur a tendu pour qu’ils ne lui fassent pas de l’ombre, selon le même mécanisme inventé par Louis XIV faisant venir les nobles à la cour de Versailles ! Napoléon appelle de toutes ses forces d’enfant blessé en lui la constitution d’une aristocratie qui aurait été là pour lui tendre le flambeau de l’excellence en le voyant digne de cette transmission, mais en même temps il rend impossible qu’elle s’érige tel l’arbre majestueux de l’excellence ! Et cela rentre par la fenêtre de son antiparlementarisme ! Napoléon réagit de manière passionnelle, par une harangue qu’il veut de haute politique, puisqu’il la fait vibrer par son lien fusionnel avec la France ! Et il dit que la monarchie (donc celle qu’il veut régénérer !) ne deviendra jamais constitutionnelle, façon de décréter qu’il n’y a pas d’autres que lui pour décider du destin de cette France, comme l’enfant fantasmant qu’il est l’enfant-roi de sa mère et rabaissant toute sa fratrie ! Les représentants doivent être nommés par le pouvoir, non pas par les citoyens ! Toujours, derrière cela, le dogme selon lequel c’est lui qui crée, reconnaît l’aristocratie nouvelle, et non pas directement les citoyens qui sentiraient directement ce lien nouveau avec l’élite ! Il s’écrie de manière infantile, il n’y a en France de représentant que moi ! Tous les autres sont rabaissés ! N’existent que par lui ! Tellement, on le sent, il est en vérité secrètement figé dans un temps ancien, où c’est encore l’enfant blessé en lui qui espère désespérément ce lien entre l’élite légitime, noble, et lui, le reconnaissant l’hérédité noble ! Ce temps arrêté, où il s’agit encore et toujours de lui enfant, voulant refaire l’histoire en la faisant revenir à l’Ancien Régime, dont la blessure serait effacée, et donc pas encore ce peuple qui, comme lui, pourrait dans son sillage grandir par ce lien avec l’élite ! L’élite, ces notables, cette noblesse impériale de cour, il l’a enfermée, on imagine pour refaire l’histoire à lui tout seul, fantasmant en avoir le pouvoir imaginaire sans limites, et plus il s’obstine, plus il échoue, plus cette élite parlementaire et de cour désire la paix, et représente paradoxalement ce peuple qui souffre, saigné par la conscription et la crise économique, et maintenant par le danger d’invasion ! Ce sont ces notables parlementaires, en trouvant acceptable la proposition des Alliés, qui pensent à la souffrance du peuple ! Mais Napoléon, s’accrochant à sa fixation ancienne, dit que c’est à la France qu’on fait la guerre ! Et il annonce qu’il se met à la tête de son armée pour rejeter l’ennemi ! La dynastie s’efface devant le national et la fidélité à ce qu’il nomme la vraie Révolution, qui est celle selon son cœur, celle du salut public, la grandeur de cette mission se heurtant à l’hostilité de l’Europe. Ce texte annonce le Mémorial de Sainte-Hélène, note Dominique de Villepin. Car, au plus profond de son égarement et de sa chute inéluctable face à la force, coalisée désormais, de ce qu’il ne peut pas changer, il sent que cette paix proposée rend impossible ce qu’il appelle désespérément de ses vœux en secret depuis l’enfance humiliée, l’existence de cette fameuse aristocratie faisant lien entre l’élite et le peuple, cette ascendance qui ne rabaisse pas celui qui est encore petit dans la fragilité du cordon ombilical coupé mais au contraire se tend pour faire grandir, arbre de l’excellence, aristos qui par transmission de la flamme fait grandir les autres arbres, dans une hérédité nouvelle, qui n’est pas lien du sang, ce cordon ombilical. Donc, Napoléon sent sa chute, mais il ne désarme pas, il ne peut être intimement d’accord, encore et toujours il oppose une insoumission de cœur et une tout autre vision de la Révolution, qu’il voit avec cette paix proposée complètement détournée de son but ! Son esprit moderne est selon lui attaqué par la coalition de la peur et de la réaction, qui fera le lit de la Restauration ! La fracture nouvelle apparaît qui annonce un partage du pouvoir, entre la vision de combat de l’Empereur, qui veut congédier les représentants et concentrer le pouvoir entre ses mains de sauveur, et le défaitisme des notables ! La masse de granit parlementaire, qui fut le pilier du régime depuis le Consulat, se retourne contre Napoléon, et appelle à la résistance passive ! Le mal français s’installe pour longtemps, et ce partage du pouvoir, ce clivage entre le mouvement et la conservation ! Alors, la dépression s’installe dans la société, et rend vaines toutes les initiatives, tandis que la vie est de plus en plus dure, que la lassitude s’installe face à l’augmentation de la conscription parce que Napoléon veut son armée, face à l’augmentation des impôts, à la crise économique. Mais Napoléon veut défendre le sol natal. Et on se demande s’il s’agit de celui du peuple français, ou bien juste le sien, au nom d’une fixation ancienne, sol corse où déjà l’ennemi anglais existait ! La France, épuisée, ne réagit pas. Napoléon lui-même la saigne ! La crise de confiance devient chronique du fait même du mal français, de l’absence de lien social entre l’élite et le peuple, tandis que les notables assis jouissent de leurs biens, que cette jouissance s’impose comme paradigme pour longtemps ! La patrie doute maintenant de son avenir et de son destin, alors même que depuis une génération elle aspire au contraire à grandir (et donc en germe en elle ce passage de flambeau entre élite et peuple) et elle a la certitude de sa mission de régénérer l’univers, où la France serait pionnière, matrice de l’émancipation des hommes ! Cette mission qui habite littéralement Dominique de Villepin, le troisième aristocrate, celui qui tisse le lien entre l’élite et le peuple, et qui reconnaît à chacun une place autour de l’immense table de lecture de la bibliothèque mondiale ! Cette mission a toujours habité Napoléon, qui s’était incarnée dans la rupture révolutionnaire faisant apparaître un peuple dans son désir d’émancipation et d’égalité des droits et chances, s’est poursuivie par l’instauration du modèle consulaire, puis par la guerre au moyen d’une politique de conquête justifiée par la légitime défense et par le rôle de passeur de valeurs fondatrices. Napoléon a cru pouvoir anoblir le conflit par sa vision universaliste teintée d’altérité. Mais en imposant le blocus plutôt que le Code Civil, sur fond de monarchisation, il a renié la pureté des origines. Surtout, comme dans une vision figée d’enfant humilié, emporté par son imaginaire de toute-puissance salvatrice, il a projeté sur la France et l’Europe ce manque d’aristocratie passeuse de flambeau qu’il avait vécu autrefois comme une humiliation inguérissable. Alors que pour cicatriser la blessure, et vraiment faire réussir la Révolution, il aurait dû reconnaître une aristocratie authentique déjà là, se transmettant au cours des âges et des générations, transcendante dans ses valeurs en faveur de l’intérêt général de l’humanité. En créant une cour impériale, réitérant la création par Louis XIV de la cour de Versailles, il s’est placé dans une logique accusatoire en rendant impossible à cette noblesse piégée de déployer cette excellence et ainsi Napoléon fige le vide d’aristocratie en mal français en ignorant qu’il ne fait que désigner son mal à lui, qui l’a blessé enfant ! Il a mis en scène par son destin politique grandiose et tragique son inconscient, telle une psychanalyse à ciel ouvert, où il accomplit peu à peu un deuil de sa toute-puissance et du politique accroché à la croyance à l’homme providentiel. Incapable de voir le monde tel qu’il est c’est-à-dire changeant, figé sur l’ennemi qui n’aurait pas l’intelligence de pouvoir se transformer, qui est d’abord incarné par les monarchies européennes contre la Révolution mais derrière qui est surtout l’Angleterre commerciale donc poursuivant des buts de jouissance, il s’interdit aussi de la reconnaître, cette aristocratie authentique, et donc de pouvoir la laisser jouer sa mission d’ensemencement de l’excellence, qui pousse vers le haut, les élites, le peuple ! Napoléon se heurte donc à une perte de sens ! Sa cause ne peut en être une ! Elle se mord la queue, avec ces notables installés ! Il n’est plus l’Empereur du peuple, celui qui reviendra par le Mémorial de Sainte-Hélène ! D’autant plus que ce peuple n’a plus d’accès direct avec les paroles de Napoléon ! Le Napoléon de 1814 n’est pas encore celui mythique du crépuscule, ni celui de la légende ! Avec les élites notables, sur lesquels il continue de s’appuyer mais qu’il méprise, il ne peut jouer la carte du peuple ! Napoléon est la première victime de lui-même ! Et la France est plus que jamais écartelée dans son image entre le conservatisme par son élite de notables et de cour, et le goût de la table rase parce qu’il n’y a aucun lien entre l’élite et le peuple ! La table rase est cette violence qui surgit à cause du vide, de l’absence de passage de flambeau qui soit égalitaire, n’excluant pas, n’humiliant pas ! Or, Napoléon a toujours fait primer sa peur de la canaille, du peuple illettré violent, sur son mépris du bourgeois ! Comme si restait en lui envers et contre tout ce savoir que face à un peuple exigeant l’égalité des chances de pouvoir s’élever à l’excellence il fallait d’abord que l’élite aristocratique se perpétue de flambeau en flambeau ! Bien sûr il se trompe en préférant le bourgeois, mais derrière ce bourgeois notable, il y a son désir qui jamais ne flanche d’une aristocratie authentique ! Au crépuscule de son règne, Napoléon a donc perdu la confiance de son peuple, et se heurte à son indifférence. Le peuple est harassé par la guerre et le blocus !
Mais l’invasion alliée qui se prépare fait que deux mois après Leipzig son rouleau compresseur se met en marche, avec trois armées, devant l’apathie de la population, et se doublant de la trahison imminente de Murat qui incarne la trahison des royaumes frères ! Murat a accepté la légitimité de la main des Alliés, alors que le Napoléon méprisant la lui avait toujours refusée. Cette défection a un impact désastreux sur le pays. Mais Napoléon ne désarme pas, et ne pense plus qu’à défendre les frontières naturelles de la France, redevenant général ! Il n’a pas peur de perdre et a reconcentré son énergie dans ce but ! La politique, écrit Dominique de Villepin, renoue avec la mystique, et la pureté des origines, l’esprit de service ! Pour cette campagne de France, est de retour le général ordonnateur, épuisant de vitalité comme lors de la campagne d’Egypte et d’Italie, se hissant à la hauteur du Chef d’Etat ! Il préfère la défaite au déshonneur, la chute à la compromission ! Ainsi, il reste en effet fidèle, mais en négatif, à sa vision secrète, celle de créer ce lien entre l’élite aristocratique et le peuple afin de faire disparaître ce mal français qui est tellement le sien ! Napoléon, dans ce choix suicidaire, garde la grandeur d’âme des figures de proue, comme le nomme Dominique de Villepin qui a si bien compris la vision révolutionnaire napoléonienne ! Bien sûr, les fixations infantiles de Napoléon font qu’il ne peut incarner qu’une vision passionnelle de la France, quasiment charnelle, insufflant un esprit de résistance qui est sacrificiel, tant reste grande la blessure de son histoire, le fait qu’il ne fut d’abord Français que par défaut puis par choix, et qu’il est resté étranger aux luttes personnelles idéologiques, d’où son idée politique élargie, d’emblée ouverte et sans idée préconçue. Sa vision est affective et idéaliste, et sa France est unitaire, forgée par les guerres, pétrie par les âges, elle partage une langue, un territoire, une histoire, il lui attribue une identité, une âme, à la fois légiste et artiste, créatrice en 1789 d’une nouvelle vision des hommes qu’elle rêve de faire partager à l’humanité. Une France plus grande que les Français, portée par une histoire sans pareille, écrit Dominique de Villepin, qui lui confère une mission universelle. Napoléon avoue son tort, celui d’avoir trop compté sur sa fortune, bref d’avoir cru pouvoir faire le monde qu’il voulait sans tenir compte du monde tel qu’il est ! Si c’est lui qui s’est trompé, c’est à lui de souffrir, non pas la France ! Et il demande d’aller annoncer aux départements qu’il va conclure la paix, qu’il ne va plus exiger le sang des Français, il appelle les Français au secours des Français ! En effet, le peuple doit revenir à l’avant, avec son exigence humaine ! Ainsi, il s’ouvre les portes de la postérité ! En quelque sorte, ce n’est plus l’enfant-roi humilié en lui qui monopolise tout et s’imagine tout-puissant pour refaire l’histoire, non, il fait entrer le peuple de la Révolution, il est l’un d’eux ! Mais alors, tout va dépendre de la combativité de la nation ! Napoléon méprise l’argent. Et il n’a pas peur de la défaite ! Sa vision est la plus forte ! Il fusionne avec la vision de la France qu’il se fait ! Une France qui ne se contente pas, qui n’est pas molle mais guerrière, redoutable, rêvée comme le laboratoire du monde. Bien sûr, ce n’est pas la France telle qu’elle est, mais celle de la vision de Napoléon ! Alors, Napoléon commence à larguer les fixations infantiles, puisque lui-même s’est intérieurement écarté du monopole de l’humiliation et laisse la France et son peuple prendre sa place au combat, et pour lui, finies les jérémiades de la famille ! Le 25 janvier 1814, il quitte Paris après avoir confié Marie-Louise et son fils aux officiers de la Garde Nationale ! Pour une campagne de France tenant du miracle, la plus éblouissante, dit Dominique de Villepin, de toutes celles menées par Napoléon, supérieure à celles d’Italie ! Alors qu’il est seul, que ses maréchaux sont défaitistes et que son armée est réduite. Mais elle reste remarquable, ne comptant pas d’étrangers, mais beaucoup de vétérans loyaux. A la lourdeur des Alliés divisés qui se disputent sur la stratégie à adopter et les buts de la guerre, il oppose la souplesse, tandis que la peur de Napoléon reste forte. Ils commettent l’erreur de s’immobiliser près du Rhin, puis de se séparer, l’une des deux parties se dirigeant vers Paris pour la prendre. La porte est ouverte à la contre-attaque de Napoléon, qui bat avec difficulté Blûcher à Brienne, car les Cosaques sont là ! L’ennemi peut se replier, avoir du renfort, et alors le rapport de force est désespéré pour Napoléon, qui doit reculer. Cela semble fini ! Il semble envisager le pire, mais ne veut pas signer, fait partir Marie-Louise et son fils, et envisage même d’abdiquer en faveur… des Bourbons qui, seuls, arrêteraient les Alliés, donc choix pour sauver la France de l’invasion ! Mais c’est alors qu’il apprend que l’armée de l’ennemi se sépare en deux, une partie restant au front et l’autre allant sur Paris ! La perspective qui s’ouvre à lui est à nouveau magnifique ! Il attaque et gagne. Le lendemain aussi, c’est une victoire, puis encore une victoire. Mais, pour finir, les Alliés reçoivent des renforts importants, les maréchaux manquent d’énergie, et de plus l’opinion, qui ignore les exactions de l’ennemi sur le territoire (viols, pillages, etc.), est défavorable. Napoléon doit prendre la plume pour informer ! Toutes les possibilités de briser l’ennemi disparaissent ! Et les négociations diplomatiques sont en route, et font de l’ombre à l’aura des batailles gagnées ! Alors que dans les deux camps, la volonté de paix n’est pas sincère ! Napoléon gagne encore à Troyes, mais au cours des offensives, l’ennemi s’échappe et ce n’est finalement pas le succès escompté ! D’affrontements en affrontements, la stratégie d’usure des Alliés commence à payer ! La seule bonne nouvelle pour Napoléon est que la révolte des populations aux exactions des Alliés commence à jaillir ! A Reims, dernière bataille où Napoléon gagne, mais ensuite la situation militaire est désespérée. Il pourrait soulever la population, mais il se dit que ce sont des chimères dans un pays contrôlé par les notables ! Et la France retournerait à la barbarie et l’anarchie ! Il pense alors aller chercher des renforts sur les places fortes de l’Est, pour prendre en tenailles les Alliés ! Les Alliés ne le suivent pas comme prévu, mais marchent vers la capitale ! Alors, Napoléon finit par comprendre qu’il fait fausse route, et il repart vers Paris. Talleyrand choisit son camp, qui n’est pas celui de l’Empereur… ! La dernière bataille de l’Empire se joue sans Napoléon. Alexandre dit qu’il ne fait pas la guerre à la France mais à Napoléon, donc il garantira la sécurité de Paris et laissera la France libre de choisir son gouvernement. La bataille aux portes de Paris est la plus meurtrière de la campagne de France. Mais la capitale reste épargnée ! Marmout, pressé par les notables, signe la reddition ! Alexandre a la complicité de Talleyrand, seul dignitaire présent, pour arbitrer le destin de la France. Voilà l’aristocrate Talleyrand, telle la statue du Commandeur ! Il est le premier personnage de l’Etat, et peut accomplir sa vengeance d’avoir été évincé ! Il incarne cette ascendance aristocratique que Napoléon n’a pu détruire ! La Restauration est en marche !
Napoléon voit dans le retour de Louis XVIII la seule alternative crédible. Celui-ci erre en Europe depuis 20 ans, n’est pas bien vu par le tsar, et n’a rien pour lui face à Napoléon. Mais il s’impose du fait que, à cause de Napoléon lui-même, la France vit dans un cadre monarchique, restaurant ses trois piliers de l’hérédité, la religion, la centralisation. Toutes les réformes de Napoléon ont puisé dans les institutions de l’Ancien Régime, en les rénovant par le primat donné au mérite sur la naissance. L’Empire de Napoléon est devenu une monarchie héréditaire, se rapprochant du modèle des Bourbons. Comme pour une remontée inconsciente de l’histoire, afin de la rectifier ? De son côté, Louis XVIII a aussi évolué, pour se rapprocher de la France nouvelle, mais une métamorphose qui ne met pas en question sa vision de la légitimité. Il est tolérant dans sa forme mais intransigeant sur le caractère religieux et historique fondant ses droits imprescriptibles à la couronne donnée par Dieu et enracinés dans les siècles. A part ça, Louis XVIII a su s’adapter, pour se rapprocher des demandes majoritaires du temps, la paix et la liberté. Il a un discours de rassemblement, et accepte l’essentiel des lois et institutions existantes, comme le Code Civil et les biens nationaux, promet d’abolir la conscription et les impôts les plus impopulaires, et veut la paix. Bien sûr, il s’isole ainsi de l’élite traditionnelle qui défend autour de son frère cadet l’intégrisme fondateur. Cette élite traditionnelle va déserter, faisant la faiblesse de Louis XVIII. Louis XVIII, qui a activé ses réseaux, reste faible, mais Talleyrand est là, qui lui donne un poids intérieur. L’ancien Ministre de l’Intérieur a rallié une dynastie qu’il avait trahie et avec laquelle il semblait irréconciliable… Mais Talleyrand se détermine toujours par son propre intérêt, puis par ses convictions ! Il a un sens inné des rapports de force, et il sait que son rattachement est indispensable à Louis XVIII. Donc, il peut demander le prix fort ! Par exemple exiger la Constitution qui établira une monarchie équilibrée ! Talleyrand tisse sa toile en secret. Il a rallié sans se renier ! L’aristocrate ! Il envoie en première ligne des négociations avec la coalition un autre aristocrate, le baron de Vitrolles, afin qu’il prouve que la Restauration est la solution idéale. A Bordeaux, il s’est déjà produit le ralliement à la royauté ! C’est une ville qui a beaucoup souffert du blocus, d’où une population qui devient royaliste ! En mars 1814, la population de Paris acclame triomphalement Louis XVIII. Puis les Alliés défilent dans les rues de Paris. Alexandre, qui s’était engagé à ne pas intervenir dans le choix français de son gouvernement, interroge Talleyrand, qui dégage le concept fondateur de la Restauration, et propose d’admettre le principe de légitimité de la maison des Bourbons. Cela entre en résonance avec les intérêts des souverains d’Europe ! Ceux-ci, en retour, garantissent la stabilité. Mais comment rester dans la légitimité ? Il ne faut pas que Napoléon soit renversé, mais déposé publiquement par le Sénat, qui nommera le gouvernement provisoire et établira la Constitution limitant la marge de manœuvre de Louis XVIII. Modèle anglais ! Talleyrand convainc Alexandre, qui signe ! Les Alliés ne traiteront plus avec Napoléon ou sa famille, et le Sénat a carte blanche pour le gouvernement provisoire et la Constitution. Alors, la chute de Napoléon devient officiellement le but de guerre de la coalition ! Le gouvernement provisoire est nommé, et les bases de la future Charte posées. Donc, la royauté devra abjurer aussi la Contre-Révolution ! Dès le début, il y a donc un clivage net entre royalistes constitutionnels et royalistes ultras ! 1830 perce déjà dans 1814 ! Le Sénat vote la déchéance de Napoléon. De nombreux pamphlets alimentent la légende noire contre le « Corsicain » ! Une impérialophobie qui fait le jeu de Talleyrand ! Sans faire couler de sang, il a accompli le 18 Brumaire à l’envers ! Comme s’il avait laissé faire Napoléon le 18 Brumaire pour ne pas le laisser passer en 1814 ! L’aristocrate n’est pas sous-estimable comme Napoléon l’avait cru ! Mais Napoléon est encore là, avec une armée ! Il apprend la capitulation de Paris et sa colère est terrible ! Il revient vers Fontainebleau et pense toujours à la solution militaire pour libérer Paris ! Mais il doute ! Et il reçoit… Caulaincourt ! Donc, Talleyrand à Paris, qui établit une Restauration de la monarchie constitutionnelle, et à Fontainebleau, Caulaincourt ! Les deux aristocrates ! L’un qui est l’artisan de la chute, l’autre qui incarne la fidélité et l’écoute bienveillante qui a su amener Napoléon à plonger jusqu’à ses blessures anciennes et à énoncer sa vision d’un monde meilleur, où son propre mal qui est aussi celui de la France peut être éradiqué par une aristocratie nouvelle ! Napoléon est seul devant la dictature des faits ! Et ces faits lui disent qu’il ne peut pas faire le monde qu’il veut, qu’il y a un monde qu’il ne peut pas changer, mais qui a beaucoup bougé face à lui, qui n’est plus le même, qui est plus fort que lui en ayant justement appris de lui ! Napoléon, comme pour prendre acte de ce qui est plus fort que lui, apparaît épuisé et triste ! La solitude de son pouvoir est absolue, ses ordres se perdent dans l’indifférence, le monstre d’énergie qu’il était n’est plus que le chef vacillant d’un Empire déchu ! Bien sûr, il rêve encore un peu d’aller attaquer, ses soldats restent solidaires, mais il est abandonné par l’élite civile (lâchage des représentants) et par la fronde des maréchaux de l’armée. Lorsque Napoléon expose à Fontainebleau son plan d’attaque de Paris, le silence de Ney est hostile ! Lorsque son sacrifice se profile, ses maréchaux se mettent alors à le flatter, éperdus de reconnaissance, lui disant que son sacrifice sauve deux fois la France, en la sauvant de l’occupation et en faisant revenir les Bourbons ! L’intérêt individuel des notables avait détrôné l’épopée, l’esprit de cour supplante l’esprit de conquête pour faire l’Empire d’Occident ! Napoléon fait vérifier si la Régence est possible, Alexandre est sur le point de dire oui, et c’est la panique de Talleyrand et du gouvernement provisoire ! Mais l’aristocrate lui rappelle que les Alliés se sont engagés à ne pas traiter avec Napoléon ou sa famille ! Le tsar fait marche arrière, se rallie à Talleyrand ! Le passage à l’ennemi de Marmout est le coup de grâce. Napoléon renvoie tous ses maréchaux et reste à Fontainebleau avec… l’aristocrate Caulaincourt. Très étrangement, il exonère Talleyrand de sa trahison ! Napoléon rédige son acte d’abdication le même jour que le Sénat donne son projet de Constitution.
Il lui reste 14 jours à Fontainebleau, avant le départ pour l’île d’Elbe, où le traité de Fontainebleau lui donne la souveraineté. Dominique de Villepin imagine son martyre, le vide succédant sans transition au trop-plein, le silence au bruit, l’abandon à l’adulation. Parmi le carré de fidèles, l’aristocrate Caulaincourt ! Tentation suicidaire. Cela échoue parce que le poison est éventé ! La dernière semaine est presque apaisée. L’Ile d’Elbe prend l’aspect d’un havre de paix où il reprendra le goût à la vie, et d’où, peut-être, il pourra prendre un deuxième départ ! Le discours de départ exprime sa gratitude, explique pourquoi il part, et l’adieu qu’il dit semble éternel. Il tombe sans s’abaisser ! Sans savoir qu’il est déjà en train de reconquérir les cœurs par l’esprit de sacrifice, pour une revanche possible ! Talleyrand, en ayant imposé au Bourbon Louis XVIII une monarchie constitutionnelle, prouve à Napoléon qu’il a réussi à faire avancer l’Ancien Régime dans le sens des principes de la Révolution, et ainsi lui l’aristocrate s’avère de taille à résister à la sous-estimation napoléonienne tout en intériorisant des avancées de la Révolution mises en place par Napoléon mais ensuite reniées par son mépris du parlementarisme ! L’aristocrate Talleyrand, que Napoléon laisse, même s’il est l’artisan de la Restauration (que l’Empereur avait lui-même annoncée par sa propre dynastie sur le trône se rapprochant de la monarchie des Bourbons), a beaucoup avancé vers le Nouveau Régime, ou bien la monarchie régénérée… Prouvant son intelligence. Le drame profond de Napoléon, à côté de son drame ancien en résonance avec le mal français, n’était-il pas cette absence de rival à sa hauteur, parce que dans sa fratrie corse il pouvait dominer tout son clan même si sa mère chercha toujours à freiner son instinct de domination dans la fratrie ? Talleyrand tout à la fois est vainqueur de Napoléon, et lui rend paradoxalement hommage par cette Constitution qu’il impose à Louis XVIII, qui limite sa marge de manœuvre ! Si la dynastie de l’Ancien Régime revient au pouvoir, cependant un pas de la spirale empêche que cela se referme comme un cercle. Et deux aristocrates, Talleyrand et Caulaincourt, entendent chacun une partie de la partition à jouer afin que cette aristocratie désirée par Napoléon lui-même et puis en union avec le cœur de la France elle-même commence à revenir ! C’est alors au troisième aristocrate à saisir le flambeau et à le transmettre au peuple par l’œuvre, et autour de la table de la grande bibliothèque mondiale les passeurs habités par la flamme viennent la partager avec ceux qui viennent chercher les mots des aînés généreux partageant leur excellence par leurs œuvres vivantes à travers le temps et l’espace !
C’est fou comment ce livre érudit de Dominique de Villepin, dont l’intelligence vive puise dans une expérience politique personnelle jusqu’au cœur de la solitude et sans doute du sacrifice, rendant si bien et avec une telle précision chacun des mouvements browniens des transformations à l’intérieur des monarchies européennes et à l’intérieur de la France en réaction à la conquête puissance de Napoléon à partir du blocus continental jusqu’à la chute, s’avère une sorte de psychanalyse où Napoléon descend au plus profond de lui-même, où le deuil précède l’apaisement, et où l’aristocrate qui gagne ne fait pas perdre la face à celui qui perd puisqu’il lui rend hommage en intégrant dans la Restauration la Constitution !

Alice Granger Guitard

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