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Chant général, Pablo Neruda

Editions Gallimard / Poésie, 1977.

lundi 15 avril 2019 par Alice Granger

Pablo Neruda écrivit ce long poème dans le sillage de la trahison d’un homme politique, celle du président du Chili, Gabriel Gonzalez Videla, qu’il a d’abord soutenu et dont il dénonça ensuite la dictature. Ce poème est donc le témoignage d’un renversement historique de ce qu’est le pouvoir, qui n’est plus aux mains de l’homme politique providentiel, mais monte depuis un peuple certes martyrisé mais gardant en lui trace d’une résistance originaire, celle du peuple autochtone du Sud du Chili. Ce renversement s’accompagne de poésie, a pour base l’expérience poétique vécue dans l’enfance et qui fait que pour chaque poète sa terre est unique, et Neruda témoigne dans son œuvre des merveilles qu’elle lui fit découvrir ! Le poème « Chant général » nous présente un peuple résistant et combatif qui devient citoyen, qui s’unit dans l’acte poétique, qui est aussi l’acte politique, pour défendre cette terre toujours natale en ce sens qu’elle est l’ouverture sur l’expérience esthétique infinie, sur la possibilité de la fête des sens, sur l’inconnu terrestre et humain. Pablo Neruda dans son poème raconte d’une part sa terre poétique originaire, il le fait d’une manière incroyablement sensuelle, sexuée, et d’autre part, il dit un combat de reconquête par des arbres combattants dont les racines s’enfoncent dans la souffrance, afin encore et toujours de séparer cette terre poétique en laquelle les citoyens se reconnaissent et s’unissent pour la libération, de la terre des convoitises, de l’envie, des guerres des intérêts personnels et de l’avidité folle ! La terre poétique chantée par Pablo Neruda se distingue absolument d’une sorte de terre hystérisée, qui montre jusqu’au spectaculaire tous ses atouts, afin d’être convoitée, pénétrée, pillée, et être sûre d’être la plus belle, riche, désirée alors qu’on entre dans une concurrence terrible pour la posséder et qu’on tombe dans les pires bassesses, dépendances courtisanes, crimes contre l’humanité.

Cette écriture du poème à la gloire d’un peuple citoyen en train de se lever et de se libérer, et défendant l’acte poétique comme le vrai acte politique, se fit pendant un peu plus d’une année de vie clandestine (1949, début 1950, et première édition à Mexico le 3 avril 1950) pour échapper à l’arrestation décrétée par Videla. Le poète citoyen Pablo Neruda, en dénonçant la dictature, a fait chuter le faux homme politique, et c’est le peuple poète qui se libère dans une longue et souvent désespérée lutte ! Cette année de travail acharné en écriture, et malgré la tristesse environnante, il a senti une joie enivrante, car il eut l’impression que la vie lui « donnait l’occasion de vaincre tous les ennemis du peuple alors qu’on me croyait au fond de la débâcle ». Bien sûr, ce long poème a été écrit en pleine guerre froide, et le premier Staline est vu par le tiers monde comme le libérateur. Par-delà la déchéance de Staline, Neruda resta fidèle à ce héros qui, pour lui, avait surgi au-dessus des ténèbres, incarnant l’insoumission du peuple, sa révolte, une issue possible. Peut-être le héros qu’il fallait pour oser dénoncer la dictature de l’homme politique chilien qui a trahi ! Le premier Staline permet à Pablo Neruda de trouver des portes ouvertes tout au long de sa vie errante !

Le « Chant général », « Canto General », peut donc commencer à s’écrire par ce qui reste au poète, que le dictateur ne peut pas lui enlever, ce que les conquérants n’ont pas pu vraiment prendre au cours des siècles, c’est « La lampe de la terre », c’est l’amour de la terre d’Amérique. Le poème revient à « Avant la perruque et le justaucorps », lorsque « L’homme fut terre ». Et le poète témoigne devant ses « frères champêtres » et la « Rose sauvage » que « la vie ne se perdit pas », c’est que « une goutte rouge tomba sur l’épaisseur / et ainsi s’éteignit une lampe de terre ». Le poète témoigne de la force imprimée en lui par son enfance poétique, si proche de la nature, inoubliable ! « Ô ma terre innommée… / ton parfum est monté en moi par les racines / jusqu’à la coupe que je buvais, jusqu’à ce mot / le plus gracile, encore à naître de ma bouche. » Cette empreinte poétique en lui est donc infiniment plus forte que le pouvoir du dictateur, le pouvoir de l’homme politique qui a trahi. Le « Chant général » est un poème politique, est la poésie comme acte politique de résistance, traversant l’histoire des luttes du continent sud-américain et ailleurs comme en Espagne et en Grèce ! C’est donc un poème qui, en prenant l’apparence d’un romantisme révolutionnaire avec le héros Staline qui incarne la révolte des peuples, est une mise en question de l’homme politique providentiel, qui en fin de compte reste dans le sillage taché de sang de la conquête coloniale.

Cette insoumission des peuples, le poète la vit comme la terre innommée qui revient, comme ces « terres sans noms et sans chiffres » où la végétation originaire vient y pousser, « le tabac sauvage dressait / son rosier d’air imaginaire ». Presque une terre utérus. « Amérique forestière, / ronce sauvage entre les mers, / d’un pôle à l’autre tu berçais / ton trésor vert, tes frondaisons ». C’est très paisible, cette végétation accueillie par la terre ! « Utérus vert, savane / américaine et séminale, cave épaisse, / une branche naquit à l’image d’une île, / une feuille emprunta la forme de l’épée, / une fleur fut éclair et telle une méduse / une grappe arrondit son résumé, / une racine descendit vers les ténèbres. » Puis des animaux viennent sur cette terre originaire accueillante. Puis les fleuves. Ainsi l’Orénoque. Puis les minéraux, qui allaient intéresser les conquérants ! « Ô mère des métaux, on t’a brûlée, / mordue, martyrisée, / rongée, on t’a pourrie / plus tard, quand les idoles / ne pouvaient plus te protéger ». Ce « Chant général » est défensif ! La terre originaire est paisible, mais les menaces sont à l’extérieur, réelles. Sur cette terre, il y avait par exemple ce dieu serpent au « venin bleu », cette « fièvre ancestrale inoculée / par des migrations d’ailes et de fourmis », cela n’a pas suffi à défendre, « pourquoi donc le chœur des hostiles n’a-t-il pas / défendu le trésor ? » Ces minéraux allaient apporter la mort, faire couler le sang ! « Ô mère des pierres obscures / qui allaient teindre / tes cils de sang ! / La turquoise, /… / venait de naître pour les bijoux / du soleil prêtre, le cuivre dormait / dans ses strates sulfureuses. » Alors, plus tard, « Le cuivre élabore ses crimes / dans les ténèbres sans sépulcre /… / L’or, dans la douceur chibchéenne, / … / va lentement vers les guerriers. » A propos de la Colombie : « Comment, patrie / de l’émeraude… / … / se hisseraient jusqu’à la gorge / des dynastes envahisseurs ? » « L’homme des îles s’avança / en tressant bouquets et guirlandes / … / Pourtant une foule de peuples / tissaient la fibre, préservaient / l’avenir des récoltes … »

Surtout, il y a cette terre résistante de toujours, si chère à Pablo Neruda, à l’extrême Sud du Chili, qui n’a jamais cédé, qui symbolise une virginité imprenable par les conquistadors, mais pourtant sans défense en dehors de sa froideur, de sa neige, de ses vents : « Au fond de cette Amérique innommée / il y avait Araüco parmi les eaux / vertigineuses, Araüco là, isolé / par tout le froid de la planète. / Regardez le Sud solitaire. / … / Tout est silence d’eau et de vent. » Neruda est très attaché à cette terre froide, qui ne joue pas à susciter l’envie, on pourrait dire qui n’est pas hystérique, qui n’est pas facile à habiter, qui ne se fait pas remarquer. Mais même là, il y a des yeux de tigre qui « regarde les lances qui reposent. / … / Il regarde le vide des guerriers. » Il n’y a personne. Pas de défenseurs. « Personne. Il n’y a que les arbres. / Il n’y a que les pierres, Araüco. » Donc, le grand poème commence par une terre originaire aimée accueillante à la végétation, aux animaux, et aux hommes, mais sans défenses.

En voyageant dans la clandestinité, Pablo Neruda confie : « J’ai plongé ma main turbulente et douce / au plus génital du terrestre. / J’ai posé mon front parmi les vagues profondes, / je suis descendu comme une goutte dans la paix / sulfurique, / puis je suis revenu comme un aveugle à ce jasmin / du printemps si usé ». Le poème se fait très sensuel, très sexuel, et puis survient ce qui sépare, ce qui rend l’accès impossible : « Je n’ai pas trouvé de place où poser ma main, / de lieu fluide comme l’eau d’une source enchaînée ». Et « Souvent la mort puissante m’invita ». « je me mis à errer de rue en rue, de fleuve en fleuve / … / et dans les dernières maisons humiliées, sans lampe et sans feu ». Le poète a une relation charnelle avec la terre originaire, une relation poétique, et la séparation fait de lui un errant. Désespéré, il espère. « Monte à mon côté, amour d’Amérique, / Embrasse avec moi les pierres secrètes. » Le poète invite chacun à aimer les pierres secrètes, la terre originaire poétique. La patrie originaire, défendue par la poésie, et avec laquelle il y a un lien charnel qui s’est tissé dans l’enfance, au rythme de l’éclosion poétique. Il s’adresse à amour, lui demande de contempler « l’héritier aveugle de la neige », et il l’invite : « Viens à mon être, viens à mon aube, / jusqu’à ces solitudes couronnées. / Le royaume mort demeure vivant. » Le royaume mort de l’expérience poétique de l’enfance reste vivant comme expérience inaugurale ! Le poète invite chacun à retrouver le poète en lui-même, et donc à avoir accès à ce qui, bien qu’appartenant au passé, reste vivant, reste une capacité poétique devant le monde, et donc une capacité politique. L’errant en voyage clandestin se demande où est l’homme ! Cet homme-là ! Ce poète ! Et ce citoyen ! « Sel des chemins, je t’interroge », et il lui demande de pouvoir « gratter l’entraille pour enfin y toucher l’homme. » Il s’écrie : « Rends-moi l’esclave par toi enterré ! » Et il sent que cette Amérique enterrée avait gardé au plus profond « de tes entrailles amères, comme un aigle, la faim » ! Le poète en appelle à la fraternité poétique et donc citoyenne et résistante : « Monte naître avec moi, mon frère. / Donne-moi la main, de cette profonde / zone de ta douleur disséminée » ! Et comment ce frère peut-il le rejoindre ? En retrouvant en lui ce lien charnel avec une terre poétique perdue dans la douleur. « Regarde-moi du tréfonds de la terre » ! Il parle au frère par sa bouche morte, par ce qui a été perdu. « et de votre néant, durant toute cette longue nuit, / parlez-moi / comme si j’étais ancré avec vous. » On dirait que par ce poème magnifique de révolte et d’insoumission, le poète peut advenir dans la chute de l’homme politique qui a trahi. Et qu’alors, c’est la terre perdue qui reprend ses droits poétiques. L’important en poésie, qui est ouverture au nouveau, aux surprises de l’inconnu, de la terre inconnue, des humains inconnus, c’est cette perte, sans laquelle le désir n’existe pas vraiment. La poésie est retrouvailles infinies !

Vinrent les conquistadors ! D’une certaine manière, en s’accaparant la terre dans l’espace cru infini par le sang, l’esclavage, le pillage, comme si cette terre était une matrice suscitant la convoitise par l’exhibition de ses trésors rendant riches ceux qui se la disputent, ils rendent impossible d’une part l’expérience poétique originaire, et d’autre part la perte qui en relance sans fin le rythme. « Les fils de l’argile virent qu’on brisait / leur sourire » ! Les jeunes vêtus d’or, de plumes, « chaussés pour la fête / ils interrogent l’envahisseur. / C’est la mort qui a répondu. » « ils ont tranché la main qui leur tendait / l’hommage de l’or et des fleurs » ! Ils ont massacré « la fleur du royaume ». Le poète non seulement parle du massacre des hommes, mais aussi la main mise sur la terre poétique ! Et Pablo Neruda fait revenir celle-ci à partir du moment où il a montré l’homme politique déchu, celui qui est complice des dominants, celui qui n’a pas gardé en mémoire le sang versé par les conquistadors, l’esclavage. « la chair partait pour le martyre, / et le joyau tombait dans la bourse ». « La trahison œuvrait, fiancé périssable » ! Le poète s’écrit : « arrache-leur la convoitise » ! La folie sauvage des intérêts personnels ! Mais, hélas, « Ils sont entrés dans cette flore : / ils volent, ils mordent, ils assassinent ». Partout. Chili. Colombie, Panama, etc. Les conquistadors imaginent des terres attisant leurs convoitises, très différentes de la terre froide qu’aime Pablo Neruda ! « … l’or de l’empire lointain les attirait / comme la lune attire les pierres maudites ».

Le poète se demande : « Comment, dans l’enclos de tes sables, / cette avalanche de poignards est-elle entrée ? » Neruda ne comprend pas les conquistadors, nés sur une autre terre. Pas plus qu’il ne comprend que les pilleurs se fassent bientôt la guerre, « ils se volaient la femme et l’or, / se disputaient la dynastie ». Voilà ! Pablo Neruda a la vision que la terre où il est né est différente. Elle ne suscite pas la convoitise, donc pas les guerres jalouses et fratricides. La terre poétique est différente !

Et, dans son chant, il parle de cette terre différente. Les découvreurs du Chili regardent, comme l’Espagnol : « Nuit, neige et sable donnent ses contours / à ma mince et svelte patrie. / Tout le silence tient dans sa ligne si longue, / … / et l’argent fait briller comme une lune verte / son modelé durci de planète lugubre. Et l’Espagnol… / n’entrevit pas ce point qui, pierre coléreuse, / naissait sous l’excrément de l’aigle de la mer ». Dans le poème de Neruda, se lève une vraie partenaire, qui s’incarne par la terre combattante. D’abord, « En premier résista la terre ». C’est ça qui est important ! La résistance de la terre, c’est de n’être pas de convoitise ! De n’être pas une matrice fantasmatique invitant à revenir en elle ! D’abord, « La neige araucane brûla / pareille à un brasier tout blanc / la trace des envahisseurs » ! Juste par la neige ! Par la coupure du blanc ! Puis, « le vent chilien fouettait », « Puis la faim », puis « la mort du Sud », puis, au Pérou, « la mort du Nord » ! La terre Araucanie est la « Patrie impitoyable, sombre aimée, / seule en ton royaume de pluie » ! Voilà le premier paysage de la patrie ! La terre fermée aux convoitises, aux conquêtes, aux pillages. Elle est fermée à tout ça, seule en son royaume de pluie ! Et Pablo Neruda la célèbre, cette patrie originaire ! « Ainsi naquit la patrie unanime : l’unité avant le combat. ! Les ancêtres la défendirent. » Mais les conquistadors revinrent. « l’intrus capitaine, / de son épée coupa ma terre / entre voleurs… / … / Ils partagèrent ma patrie / comme on dissèquent un âne mort ». Mais « Araüco parut. / … / mais il refusa d’être esclave… / … / Le sang coula, le sang / de trois siècles ». Les conquérants crurent dominer, « Mais ici la sombre unité / … / transmit le crime avec le vent. / L’arbre des frontières l’apprit, / et le pêcheur, le roi, le mage, / le laboureur de l’Antarctique, / et les eaux du Bio-Bio, / fleuve utérus, l’apprirent aussi. / Ainsi naquit la guerre patriote » ! Ce fut la lutte du peuple. « Mais la terre fut découpée / par les couteaux envahisseurs. / Puis vinrent peupler l’héritage / des usuriers d’Eüzkadi, des descendants / de Loyola. »

Mais le poète entend l’eau lente sur la Patagonie, « Une brebis sauvage au loin dans la région lèche la couleur froide » ! Il trouve « la tempête et sa voix de rupture » ! Le mât du navire est couché par la tempête, « le tourbillon soudain de la neige en folie » ! Voilà la partenaire ! Et « Vous le tenez enfin ce paradis perdu » ! Et « La lumière arriva en dépit des poignards » !

Et « Voici venir l’arbre, c’est l’arbre / de l’orage, l’arbre du peuple. Ses héros montent de la terre ». De la terre originaire, poétique, qui n’est pas de convoitises ! « C’est lui, l’arbre des hommes libres » ! C’est le poète, l’homme politique ! Pas l’homme politique qui a trahi ! C’es « l’arbre feu ardent / Inondé par l’eau tempétueuse de notre époque de ténèbres ». L’eau tempétueuse défend la terre non colonisable ! L’arbre pousse « au milieu de la terre ». Et le poète transmet à son jeune frère, de sa main, « le don de ta patrie nue ». « L’envahisseur s’est arrêté » ! C’est sur la base de cet utérus froid que fut Araüco que la libération s’organisa. Les libérateurs dirigent le peuple « vers les armes de l’agression », leurs racines sortent du territoire. L’agresseur est en détresse. Là où la conquête, depuis des siècles, instrumentalise l’intérêt personnel et la terre convoitable telle une partenaire qui dirait avec une jouissance hystérique venez me conquérir, m’envahir, je vaux de l’or, la terre originaire de Neruda et du peuple qui résiste et se lève avec lui est celle qui, dans l’enfance, d’une manière unique pour chaque humain, éveille les sensations et les émotions par la découverte de ses beautés, qui permet l’éclosion des sens, du corps, et avec l’esthétique la poésie. Neruda définit ainsi la patrie : par l’empreinte de cette expérience originaire précieuse et unique de poésie sur une terre poétique. Sur laquelle, tel un arbre, chaque humain s’enracine, éclôt, dans une expérience absolument singulière car à chacun sa terre originaire, qui n’a rien à voir avec ce qui suscite les désirs de masse des humains, qui sont la négation de l’expérience poétique originaire telle que Neruda l’a vécue et qu’il n’a jamais oubliée en voyageant à travers le monde ! Alors que les conquistadors ont, eux, oublié cette terre poétique, qui ne s’envahit pas mais qui s’ouvre à la découverte par les sens, et donc reste inconnue, est perdue et retrouvée ! Dans le sillage de ce poète, arbre de la liberté dont les racines plongent dans la souffrance d’une terre colonisée dont le sens poétique a été bafoué en lui donnant le faux sens de terre convoitée, envahie, pillée, les autres arbres partent aussi de leur terre poétique originaire, des sensations de l’enfance, et ils font unité avec cette patrie poétique là ! Le chant poétique est une arme de défense immunitaire pour repousser les envahisseurs, c’est-à-dire tous ceux qui, jadis comme aujourd’hui, oublient ce temps esthétique et très sexué pour se précipiter sur la réalisation de leurs intérêts personnels qui, en fin de compte, reposent sur le fantasme d’une terre matricielle qui visibiliserait d’une manière spectaculaire ses attraits et ses richesses afin que les conquérants viennent l’envahir, la prendre, la remplir, dans une hystérie généralisée, montrant ses entrailles pleines d’or, d’émeraudes, de métaux rares, de pétrole, de cuivre, de salpêtre, de paysages et sites touristiques, afin d’attirer, toute une pléthore obscène de produits consommables !

Pablo Neruda nous présente la vraie patrie, telle une partenaire qui ne perd pas sa virginité en nous accueillant dans son inconnu, qui enchante les sens et développe l’intellect d’amour. C’est une patrie poétique, qui invite dans le sillage de l’homme des arbres libres, afin que nous ne cédions pas aux mirages des intérêts personnels qui attirent dans l’installation, afin que nous ne soyons pas envahisseurs, croyant au pouvoir d’un dedans parfaitement instrumentalisé par la voracité des dominants ! Neruda nous invite à renouer avec notre enfance poétique unique, et à nous unir sur ces retrouvailles-là ! Dans le poème, les libérateurs le sont d’abord de cette terre poétique originaire, ce sont ceux qui retrouvent, pour eux-mêmes, le sens de la patrie ! « Araüco était la rumeur de l’eau vagabonde. / Araüco était le ténébreux silence. » Dans cette enfance poétique, « Il habitua ses pieds dans les cascades. / … / Il prit les lenteurs de l’Automne. » On sent le petit poète qui s’empreigne des rythmes de la terre, de ses paysages, loin de la société qui voudrait le convaincre d’un trésor à aller conquérir, où s’enrichir sans limites. Face à lui le défenseur immunitaire de la terre patrie poétique, « L’angoisse hantait le Conquérant » ! « Trois siècles durant combattit / la race guerrière du chêne, / durant trois cents ans l’étincelle / d’Araüco peupla de cendres / les impériales cavités » ! La colonisation ne fit jamais disparaître cette résistance secrète, même si le peuple devint affamé ! « Une syllabe muette qui brûlait / y rassemblait la rose clandestine ». Dans le printemps secret, la fleur fut silencieuse. La dignité combattante reste en embuscade. Pablo Neruda évoque d’autres pays où le peuple s’élève. Comme l’Espagne. D’autres poètes. Toussaint Louverture. Nicaragua. Grèce. Tous ces hommes politiques qui trahissent ! « La terre allait s’effondrer. / Pourtant la lutte continue. » Recabarren, homme politique chilien qui défendit le peuple ouvrier : « Tu es la patrie : la pampa, le peuple / le sable, l’argile, l’école, la maison, / la résurrection, le poing, l’offensive, / l’ordre, le défilé, l’assaut, le blé, / la lutte, la grandeur, la résistance ». Cet homme jure de nettoyer les blessures « de notre patrie humiliée ». Le jour viendra, le poète en est sûr. « Libérateurs, dans ce couchant / de l’Amérique, dans l’obscurité / déserte du matin, / je vous remets cette feuille infinie / de mes peuples, la joie / de chaque heure de la lutte ». « une germination se fait sous les drapeaux » ! Avec le sens originaire du mot patrie !

Le poète Neruda, longuement, dénonce le sable trahi. Le sang dans les hameaux indiens. L’Amérique centrale piétinée par les hiboux ! La Bolivie meurt dans ses murs. Le poète pointe du doigt « le larbin du trust étranger », « la caste des gérants ». « Et tenez-vous surtout tranquille : / vous êtes un bon diplomate / chilien, vous êtes un idiot / décoré et vraiment superbe ». Il évoque les chemins du pétrole, les « Vieux latifondistes incrustés / dans la terre comme des os / d’animaux apocalyptiques, / … / … empereurs / d’un sol obscur et clôturé / par la haine et les barbelés ». « J’ai vu pleurer / mon frère en folle poésie, / Alberti, dans les enclos araucans ». « … les grands propriétaires, / tous usurpèrent son impériale douceur ». Et Videla : « Tout a été trahi par lui. / Il a grimpé comme un rat sur le dos du peuple / et de là, rongeant le drapeau sacré / de mon pays, il fait onduler sa queue grignoteuse / et dit au terrien fortuné, à l’étranger, au maître / du sous-sol chilien : ‘Buvez tout le sang / de ce peuple, je suis le grand ordonnateur /des supplices. »

Mais pour le poète, tout n’est pas perdu en Amérique du Sud. « Je vois près de l’eau une rose, une petite coupe / aux paupières vermeilles, / un son aérien la maintient dans l’espace : / une clarté de feuilles vertes touche les sources / et transfigure la forêt avec des êtres solitaires. » Il dit à cette Amérique : « Je suis là, je suis entouré / par le chèvrefeuille et la lande, par le chacal et par l’éclair, / par le parfum enchaîné des lilas ». Et : « je suis là, je suis entouré / par l’écume déliée, l’écume combattante / du littoral peuplé de cloches ». Cette sensualité ! « Ce que je bois n’est pas vin, il est terre, / terre dérobée, terre de ma bouche, / terre d’agriculture humide de rosée, / ouragan de légumes lumineux, / racine céréale, cellier d’or. » L’aurore essentielle de cette Amérique le réveille !

Le « Chant général » du Chili, Neruda l’écrit « pour une terre à peine sèche, encore fraîche de fleurs, de pollen, de mortier », parce qu’il est « issu … de ces matières neuves et bleues ». « Patrie, ô ma patrie, voici mon sang tourné vers toi… / … / J’étais parti te chercher des fils sur la terre, / J’étais parti soulager les vaincus avec ton nom de neige » ! « Patrie : je veux changer de rose » ! Ce renversement par lequel l’acte politique est accompli par le poète et non pas par l’homme politique qui trahit, et où la patrie est la terre poétique naissante et non pas la terre des convoitises qui s’offre à la concurrence des intérêts particuliers sauvages. « Patrie, ô ma patrie / tout entourée d’eau combattante / et de neige attaquée… / … / Préserve ta clarté, patrie ! Maintiens / ton dur épi d’espoir. » « Sur ta terre lointaine est tombée en entier cette lumière difficile, / ce destin de l’humanité, / qui t’oblige à défendre seule une fleur mystérieuse / dans l’immensité de l’Amérique endormie. » Cette patrie terre poétique est évidemment lointaine, par rapport au succès de la terre des convoitises ! Mais « N’est-ce pas que la chevelure de l’amour débouche / comme une autre neige, une autre eau de l’archipel brisé, / comme un autre mouvement souterrain du feu ». « Donne-moi, à la nuit, au milieu des plantes terrestres, / la rose de rosée qui dort farouche en ton drapeau » ! « Là j’ai trouvé l’amour. Il naquit sur le sable, / grandit sans parler, palpa le silex / de la dureté, et résista à la mort. / L’homme était vie qui rassemblait / le jour intact et la mer survivante. » Quelle belle déclaration d’amour !

Et quel bel hymne à la patrie véritable, ce poème, ce « Canto General » de Pablo Neruda ! Qui, en nous, suscite l’acte poétique, c’est-à-dire l’acte politique, qui reconnaît à chacun sa terre unique qui, pour être défendue contre les conquérants voraces, exige l’union pour l’intérêt général d’une vie paisible, esthétique, sans cesse inconnue à elle-même en allant vers les merveilles.

Alice Granger Guitard



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