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Hymnes et autres poèmes - Hölderlin

Rivages poches / Petite Bibliothèque

jeudi 4 juillet 2019 par Alice Granger

Hölderlin longtemps vit dans un autre monde, dont il est séparé mais dont il veut dire à quel point il reste en lui immémorial et qui donna autant la sensation définitive de la perte ! Son génie est d’avoir compris qu’il pouvait chanter cet autre monde que rien ne peut remplacer à travers la Grèce et ses dieux, comme s’il avait retrouvé cet autre monde dans cette Grèce antique et mythologique également perdue en particulier avec la domination ottomane. Une folie grecque qui reste vive comme une harmonie ancienne inoubliable à la mesure de la tragédie de la perte, et qu’il s’agit de retrouver, de retour dans le pays natal allemand, après le voyage en France où il s’était dit qu’il ne devait pas perdre la tête, la perte de Suzette, un passage ensuite où il est très agité, où il sombre, puis trouve auprès d’un menuisier qui l’accueille dans une tour, la paix, dans une vie simple proche de la nature. Comme la vie grecque est proche de la nature ? Ses « Hymnes » témoignent, écrits pendant ses longues années dans la tour et dans la solitude, d’une sorte de reconstruction après le désordre violent, comme pour retrouver le grec dans l’allemand. Une sorte de retour au pays natal. Une musique. Une issue au désespoir. A la perte. Hölderlin ne part pas à l’aventure, ne tente pas d’aller en Grèce, qui est perdue puisqu’elle est aux mains des Ottomans, qui pour cette raison est l’autre monde perdu par excellence mais reste l’unique. Hölderlin avait besoin d’un pays du passé qui fut grandiose et unique, qu’il a appris avec passion au cours de ses études, mais qui est perdu, coupé. Parce que cela lui permet de dire sa perte à lui, cette catastrophe ancienne, et la Grèce avec ses dieux, ses poètes, son peuple, lui donne les mots pour retrouver son pays natal à lui, qu’une catastrophe avait aussi fait disparaître, sans doute la mort de son père alors qu’il avait deux ans. Hölderlin est ce fou qui en vérité a réussi à ne jamais désespérer vraiment de retrouver, autrement, à partir de cette expérience extrême de séparation très tôt advenue dans sa vie, à remonter à la naissance d’un verbe poétique nouveau, qui est la même chose que ce retour au pays natal que sont ces longues années passées dans sa tour. Comme si la vérité de la Grèce, c’était justement la nature vue par la fenêtre, les arbres, la nature, le corps apaisé au contact de ce dehors que ne hantent plus les dieux perdus !

Je vais écouter Hölderlin à travers deux poèmes, « A la Mère Terre / Chant des frères », et « L’Archipel ».
Dans « A la Mère Terre / Chant des frères », il commence son chant « En place de communauté ouverte je chante un chant ». Il chante par la voix de la fraternité. « Le chant / le chœur du peuple » ! D’abord, bien sûr « une seule corde », « par d’agréables mains touchées ». Mais celui qui « en joie, plus sérieux penche / Bientôt sur la harpe / Le maître sa tête, et les notes / S’apprêtent pour lui, il leur pousse des ailes ». Et « ça sonne, frappé / Par l’éveilleur… A l’infini dans les airs le nuage de l’harmonie ». Voilà. Hölderlin a perdu son père à l’âge de deux ans. On entend dans son histoire l’effondrement, la perte d’un autre monde inoubliable et irremplaçable, et donc pas la peine de partir en voyage, il sait que la séparation est définitive. Mais, dans les hymnes, il revient, le Maître, l’éveilleur, c’est lui qui joue avec la corde, la corde sensible du petit garçon. Et dans les airs, revient par le poème le nuage de l’harmonie. Celle-ci remonte par la naissance du verbe poétique, par la musique de la langue. L’émotion revient. Par le verbe poétique. Et il poursuit : « Pourtant il sera autre chose encor / Qu’un son de harpe/ Le chant / Le chœur du peuple. » Hölderlin, en le menuisier qui l’a accueilli dans sa tour, a trouvé la fraternité accueillante, le peuple. Qui joue aussi sur la corde sensible, qui n’est plus seulement la corde unique sur laquelle le père jouait. Sans doute Hölderlin a-t-il su accueillir ce personnage du peuple, le menuisier, comme un frère humble faisant entendre dans le sillage ancien de la corde de la harpe du père à nouveau la même musique, la même harmonie. Le « père saint » « a déjà bien assez de signes / Et de flots en sa puissance et de flammes d’orages /Comme des pensées… / Et au vrai il ne se trouverait parmi les vivants à nouveau, / S’il n’avait un cœur, pour le chant, la communauté » ! Et voilà ce père qui, dans le chant, revient avec la communauté fraternelle, dont le menuisier, on imagine, est l’incarnation. Bien sûr, « en premier fut le roc » ! Le père ! Et « furent forgées dans un ténébreux atelier les assises d’airain de la terre, / Avant même que ruisseaux ne se jettent des montagnes / Et que villes et bosquets ne fleurissent auprès des fleuves » : Ce père, donc, roc qui forge les assises de la terre ! Et ensuite, voici la nature, les ruisseaux, les bosquets, les fleuves ! En tonnant, le roc a « Fabriqué une loi pure, / Et aussi fondé des sons purs. » Une musique, une création qui vient de ce roc.
Maintenant, il est « Celui qui chante seul », abandonné par la perte, mais sent le « puissant » et le supplie de le ménager, peut-être de dompter la folie du désordre, afin qu’avec la communauté, il y ait « assez de chants » pour que s’exprime « de notre âme le secret » ! Mais les hommes contemplent les armures, l’un d’eux raconte « Comment jadis les pères tendaient l’arc / Sûrs de la cible là-bas ». Mais pas un seul homme n’ose essayer, car « Comme un dieu tombent les bras / Des hommes. / Aussi bien, être tous les jours en habits de fête, c’est déplacé ». Le poète est abandonné dans « tous les jours », où est perdu le temps de la fête. Il ne peut plus, avec le père, s’essayer à tirer à l’arc ! « Abandonnées dans les jours du besoin », « Les colonnes des temples se dressent » et « Sonne bien fort l’écho de l’orage du nord » ! « les hirondelles reviennent / Aux jours du printemps, mais sans nom » ! Sans nom ! « En elles est le dieu, et la coupe de gratitude ». Il faut recevoir, avant de remercier, et surtout entendre, avant de répondre ! Donc le poète reçoit, entend, et c’est la musique sur l’unique corde, venant de l’autre monde ! Qui a laissé en lui la sensibilité, la corde, le chant qui peut s’élever en chœur avec l’humanité. Donc « Ne jamais lorsque plus haut parle, / Couper la parole sonore » ! Le poète écoute d’abord, plus haut dans sa mémoire émotionnelle, l’éveilleur parle encore. « Et il en est Un qui ne finit pas dans les heures. / Et les temps du créateur sont / Comme une montagne, qui en hautes vagues / De mer à mer / S’étire sur toute la terre. » Le créateur, le roc, l’assise de la terre ! Dans « l’ombre sainte, / Sur la pente verte habite / Le berger, regardant les cimes. » Le berger ! Un beau poème chantant le père, qui reste dans la sensibilité du poète, dans sa musicalité, et dans le rythme de mots, des vers !

Dans « L’Archipel », le poète Hölderlin se demande si les navires, navigant entre les îlots formant archipel, cherchent à nouveau tes « Rivages ». Est-ce que des brises soufflent depuis son flot reposé ? Il est question « des vivants » qui « se rénovent le cœur et que le premier / Amour réveille les humains et un souvenir d’âge d’or, / je viens à toi et te salue en ton silence, Vieux » ! Toujours ce père, sur ses rivages, que les navires cherchent ! « Toujours, Puissant ! tu vis encore et reposes dans l’ombre / De tes monts, tout comme jadis ; avec des bras de jeune tu enlaces / Encor ton cher pays et de tes filles, ô père ! / De tes îles tu n’as encor, des fleuries, perdu une seule ». Des îles grecques, mais aussi la puissance du père qui faisait fleurir la mère, cette île d’harmonie pour le petit garçon, en ce temps perdu d’harmonie, d’émotion, d’éclosion des sens d’une vie qui s’éveille au monde du dehors, des choses ! « Des rues d’argent, comme jadis, dans les vieilles eaux paternelles » ! Et par les poèmes, par la musique des mots, par le rythme des vers « Elles vivent encore toutes, les mères des héros, les îles, / Fleurissant d’année en année ». Mais « l’orage d’en bas, / Saisissait « l’une des gracieuses et qu’en ton sein la mourante sombrait ». Les vieux camarades aussi « Habitent, comme jadis, avec toi », et alors, lorsqu’il y a la lune, et « que dans tes flots les étoiles se rencontrent », / Tu scintilles, toi, d’un éclat céleste… et l’on entend sonner la mélodie des frères / Là-haut, leur chant nocturne en ta poitrine aimante, de nouveau ». Une fraternité qui s’unit par le chant dans lequel revient pour chacun le père sous forme de mélodie, à partir de la perte, de la douleur de la séparation, qui a laissé en héritage cette capacité poétique, ce sens de ce qui émeut. Et « les vivants, tous, commencent, dans le rêve doré / Que toujours leur apprête l’artiste du matin », « le signe d’amour, la couronne, que, comme autrefois, toujours, / Se souvenant de toi, elle tresse près ta boucle grise » la lumière. Il est question du « fils voyageur / Quand son père l’appelle » qui « Hâte son errance ». Athènes est-elle perdue, est-elle sur les urnes des maîtres, et le dieu est-il en deuil ? Jadis « mugissait la voix des peuples, la houleuse, / Depuis l’agora ». Du port béni partait le marchand vers ses spéculations lointaines, il unissait le présent et le lointain. « … un jeune homme méditatif / S’arrête et tend l’oreille au flot et il pressent, le sérieux, du grand / Tandis qu’aux pieds du maître ébranleur de la terre / Il écoute attentif, assis, et ce n’est pas pour rien que le dieu de la mer l’a instruit » ! Mais, avec l’ennemi du génie, le Perse, Athènes la splendide tombe !
« … il a grandi le jeune homme, / Mais elle, le chagrin lui a fané l’âme » ! Non seulement le père est parti, mais la mère est fanée, partie aussi. Matrice perdue !
Hölderlin, dans son poème « L’Archipel », évoque donc un autre monde en train de disparaître, le long de l’histoire, et peut-être la Grèce antique lui donne-t-elle des mots, des images, pour dire l’effondrement de son autre monde à lui, très tôt dans sa vie ? « Mais ce qu’ils voient très bien, ce sont les rues dévastées / Et les jardins en deuil autour ». Heureusement, tandis que « les images des dieux, terrassées, / Gisent », il y a « A présent les mains, et pour l’alliance, le peuple aimant, de nouveau. » La perte, pour Hölderlin, est irrémédiable ! D’où l’importance de sentir le peuple, de pouvoir remonter à la vie avec le chant, le verbe. Sans cette perte, on imagine qu’il serait resté dans l’entre-soi, l’abri, il n’aurait pas senti vraiment les autres présences, qui font peuple ! Ils habitent « Comme des oiseaux migrateurs, avec des chants » à la façon libres des anciens, encore. C’est encore les Grecs qui sont les prédécesseurs pour revivre après une guerre, après une perte : « Pourtant encor, comme autrefois, la mère Terre enlace, la fidèle, / Son noble peuple de nouveau, et sous le saint ciel / Ils se reposent calmement tandis qu’en douceur, comme jadis, les brises de la jeunesse / Soufflent autour des dormeurs ». Des platanes annoncent de nouveaux jours, éclosent les fleurs, « Dans un champ piétiné ». Puis s’épanouit la ville. Athéna « Plus fière au sortir du deuil elle monta, elle fleurit longtemps ». Peut-être ces vers sont-ils un écho de la sortie du deuil avec la mère ?
Hölderlin évoque les enfants de la chance, qui errent au loin à présent, et « nulle nostalgie pour les ramener » chez leurs pères. Mais lui, son âme est toujours en deuil, et « S’envole avant le temps, mais en bas, vers vos ombres ». Et « Je veux habiter avec vous, là-bas souvent, ô vous noms magnifiques ». Et « Parce que la charrue profane vos tombes, avec la voix du cœur / Je veux, d’un chant pieux, réparer pour vous, saintes ombres, / Le temps que, de vivre avec vous, mon âme ait pris tout à fait l’habitude ». Perdre, c’est sans doute sentir vraiment ce qu’une vie a d’unique, de très singulier, et cette réparation dont parle Hölderlin est une sorte d’hommage qui en témoigne, afin que l’âme de l’être humain qui a disparu puisse partir dans le repos éternel en paix. S’il ne fait pas ça pour l’être disparu, en ayant la sensation tragique que c’est un monde qui a disparu avec lui, alors il ne pourra jamais être sûr que sa vie à lui comptera aussi, sera unique ! Lui, « Sous les étoiles… / Je suis à l’affût d’un conseil et cela fait déjà longtemps que plus jamais ne disent / Un mot de réconfort à ceux qui ont besoin, les prophétiques de Dodone ». Il regrette que le dieu delphique se taise. Les célestes qu’il évoque sont partis, mais comptent toujours, et « les forces enthousiasmantes » guident encore le cœur sensible. Hölderlin a un sens vif d’une sorte d’universalité poétique, intellectuelle, à travers le temps et l’espace, pour « qu’à tous Un esprit soit commun », et « Comme jadis éprouve joie humaine ».
Mais hélas, « dans le brouhaha de l’atelier chacun / N’entend que soi, et ils en mettent un coup, les sauvages » et « reste la peine des pauvres ».
Il faut que de sens divin toute vie s’emplisse, et que la nature, comme jadis, « et comme du mont riche en sources, ruisselle / D’ici, de là, dans l’âme germante du peuple, une bénédiction ». Sur les décombres d’Athènes, les jardins d’Ionie fleurissent. Et ils cachent le deuil aux yeux du jour. La vie renaît de la perte, poétique. C’est cela le témoignage d’Hölderlin. Il retrouve la nature. La vie simple. Ce qui n’a pas de prix mais émerveille. Il est abandonné au monde. Séparé.
Pourtant : « Mais toi, immortel, même si le chant des Grecs en effet / Ne te fait plus fête comme jadis, depuis tes flots, ô dieu de la mer ! / Sonne-moi dans l’âme encore souvent, pour que… mon esprit, au frais / Bonheur des forts s’exerce et que la langue des dieux, devenir et changement, je comprenne. » Et, bien sûr, « si l’errance / Parmi les mortels me secouent trop fort ma mortelle vie, / Alors laisse-moi dans ta profondeur me remémorer la tranquillité ». Sans doute Hölderlin, sentant la tragédie que c’est, ces sauvages bruyants qui n’écoutent qu’eux-mêmes, ce qui empêche la rencontre des solitudes humaines qui font peuple, alors il ressent plus fortement l’absence, et se remémore la tranquillité perdue. Mais la tranquillité, il l’a heureusement trouvée auprès du menuisier, et dans sa tour ! On dirait qu’avec lui, il pressent ce que serait un homme requalifié, et un humanisme nouveau, construit à partir de la sensation de la perte et de la solitude. Ces dieux grecs, cette Grèce antique, c’est un autre monde qu’il a laissé partir, afin que la condition humaine de solitude soit ce qui fait peuple, fraternité, et qui remonte par le chant, par le poème, par les hymnes.

Alice Granger Guitard



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